Interrogations sur le texte d'Alan Woods : <<philosophie du monde islamique>> praxis n°5

 

Dominique Cornet - 2004

 

 

Dans son passé colonial, l'Europe a méprisé les cultures étrangères ou, à tout le moins, considérait sa civilisation comme supérieure. Cela explique, peut-être, la tentation pour certains militants socialistes de retourner le propos et de ne voir qu'horreurs dans la civilisation occidentale tandis que tel ou tel peuple aurait été porteur de la lumière de l'humanité. Sans accuser A. Woods de tomber dans ce travers, un certain nombre d'interrogations peuvent être posées sur son texte.

 

Que les croisades aient eu une nature barbare et réactionnaire n'est pas ici un sujet de débat. Mais peut-on accorder crédit à la citation suivante d'un témoin, rapportée par A. Woods (p 11) :

<< A l'intérieur et autour du temple de Salomon, les chevaux pataugeaient dans le sang jusqu'aux genoux, et en avaient jusqu'à la bride.>>

Au delà de la vraisemblance du récit (du sang dans le temple jusqu'à la hauteur de la bride des chevaux) les historiens ont le souci de croiser les sources.

Par ailleurs les croisades n'ont pas nécessairement opposées frontalement les chrétiens aux musulmans. Elles ont vu l'affrontement d'alliances de chrétiens et de musulmans dans les deux camps. Un retour aux sources historiques permettrait de faire le point sur ce sujet.

 

A Woods écrit (p 7) :

<<En contraste complet avec ce qui arriva à la philo dans les universités d'Europe médiévale, qui étaient largement subordonnées à l'église catholique, la philosophie islamique n'était pas un succédané de théologie.>>

Cette phrase semble faire référence dans le texte au VIIème ou VIIIème siècle mais ce n'est pas évident. Bien que n'étant ni historien ni, a fortiori, spécialiste des VIIème ou VIIIème siècles, je me permets néanmoins d'apporter quelques nuances sur l'islam et la liberté de penser.

Doit-on ou non imputer à l'islam la propagation de la connaissance scientifique ? Inversement, les succès scientifique de chrétiens (à une autre époque certes) reposent-ils sur leur foi ?

Le philosophe d'expression arabe Averroès (XIIème siècle) a bien apporté un certain nombre de réflexion à la philosophie mais, comme le souligne A. Woods (p 11) il fut persécuté.

<<Placé en résidence surveillé près de Cordoue, il y subit les affronts et les satires vexatoires des théologiens et de la populace. Al Mansur le rappela au Maroc (...) pour l'y condamner à la réclusion.>> (N. Baraquin J. Laffite Dictionnaire des philosophes Armand Colin Dictionnaire 2000 p 30)

En revanche, <<c'est à l'occident latin qu'Averroès dut son immense célébrité posthume>> (N. Baraquin J. Laffite ibid. p 31) A. Woods le reconnaît implicitement :

<<à travers les travaux de ce grand philosophe (...) les européens devinrent familiers avec le monde largement oublié de la philosophie classique grecque.>>

La pensée d'Averroès n'est pas indépendante de l'islam. En effet, pour lui <<il ne saurait exister de contradiction entre la philosophie et la loi de Dieu>>. (N. Baraquin J. Laffite ibid. p 32)

 

Inversement, c'est dans l'occident chrétien (à la fin du moyen âge, au XIVème siècle) que le moine franciscain Guillaume d'Ockham établit l'autonomie du monde par rapport à la hiérarchie ecclésiale :

<<Séparant temporel et spirituel, refusant toute médiation entre eux autre que la Révélation et la foi, Ockham a pu apparaître comme le premier théoricien du droit naturel moderne. Les pouvoirs humains, du pape ou des princes, ne peuvent se réclamer d'un ordre du monde hiérarchisé et consolidé par la toute-puissance divine. L'idéal unitaire de la chrétienté médiévale est ainsi ébranlé, les droits temporels de l'homme confortés par l'éloignement de la toute-puissance divine, par l'absence d'un ordre nécessaire sur lequel fonder les conduites ; nul individu n'est autorisé à se prévaloir d'un pouvoir temporel sur autrui, chacun a le droit naturel de choisir sa propre conduite, selon son libre arbitre. Le seul critère de valeur est la volonté de Dieu, toujours juste.>> (N. Baraquin J. Laffite ibid. p 131)

Sans chercher à opposer les civilisations les unes aux autres (jeu dangereux dans lequel veulent nous entraîner plus ou moins subtilement les courants identitaires), un constat historique doit être rappelé. Quelles qu'aient pu être les lumières de l'islam, il reste que l'individualisme, le développement des sciences de la nature et des sciences humaines, le capitalisme, le mouvement ouvrier et les idées socialistes sont apparus, pour le meilleur et pour le pire, en Europe occidentale.

 

Il est attesté qu'à une époque l'islam a porté les lumières de la connaissance alors que l'Europe soufrait de violences. Mais les formules du type <<alors que l'Europe languissait dans ses âges sombres, la flamme de la civilisation était porté bien haut par les pays islamiques>> (A. Woods p 7) ne sont-elles pas excessives ? Ce type d'affirmation me laisse perplexe et j'en appelle aux historiens pour faire la part des choses.

 

Au-delà des interrogations sur la réalité historique du texte d'A. Woods se pose la question vaste et complexe de rapports entre l'organisation sociale et le changement social d'une part et la religion d'autre part. De façon extrêmement brève, il semble que les religions peuvent être porteuses de progrès social étant donné leur souci fréquent de solidarité. Mais inversement, elles peuvent aussi, voire souvent, devenir un outil au service du pouvoir pour maintenir l'ordre établi. Une des immenses questions historique et sociologique est de savoir pourquoi la sécularisation de la société, et la modernité en général, ont eu lieu en Europe et pas ailleurs. Est-ce le fruit du hasard ou le résultat de certaines caractéristiques des sociétés occidentales ou du christianisme ? Les rappels faits sur la pensée d'Ockham ouvrent des pistes à ce sujet. Et le sociologue Max Weber s'est attaché à apporter des éléments de réponse à ces questions.

Relativement à nos préoccupations de militants socialistes, il demeure intéressant de savoir comment aujourd'hui les pratiques et les idées socialistes trouvent un terreau plus ou moins favorable selon la religion en vigueur.

 

 

Voir aussi :

- Amir Saïghi : le musulman, le sacré et le profane