Praxis n6, novembre 2005

 

Dcembre 2001, rvolte des classes moyennes Argentines ?

 

Par Didier LANDY

 

Chez le meilleur lve de la banque mondiale et du FMI, largentinazo des journes insurrectionnelles du 19 et 20 dcembre 2001 constitue un objet fort intressant du point de vue de notre problmatique : la place et le rle des classes moyennes dans les processus de rupture politique.

 

Abstraction faite de toutes diffrences videntes, je me risque un parallle avec le rcent verdict populaire du 29 mai 2005.

Au del des spcificits, des contextes respectifs et des causalits qui caractrisent  nos deux nations, il convient de sen tenir la question du rle des classes moyennes dans le processus qui nous intresse et son sens politique.

 

Mon hypothse est que nous sommes en prsence de deux figures paradigmatiques de la crise capitaliste, o les antagonismes fondamentaux entre capital et salariat, acquirent une saillance et une acuit particulire pour les classes moyennes.

 

A lՏre du capitalisme total, les classes moyennes sont aux prises avec une socit de risques. Exit les institutions assurantielles qui mutualisent la protection des individus. Les classes moyennes exprimentent dsormais le funambulisme social.

En fonction de leur position conomique et des intrts spcifiques en jeu pour chaque composante des classes moyennes, celles-ci font lexprience objective et subjective des nouvelles donnes de la condition funambule.

 

LArgentine a longtemps fait figure dexception en Amrique latine, avec un haut niveau dintgration sociale et les bnfices dune socit salariale, les classes moyennes sy sont largement dveloppes et ont prospr.

 

Dans les annes 70, la pauvret tait infrieure 10% de la population. Une forte mobilit sociale permettait chaque nouvelle gnration dexprimenter une trajectoire ascendante dans un contexte de quasi plein emploi. 

 

A la fin des annes 70 la dernire dictature a mis un point final aux aspirations dՎmancipation sociale, et pas seulement en dirigeant ses fusils contre la classe moyenne claire, mais aussi par la mise en uvre des desseins de la contre  rvolution librale naissante.

 

Trois dcennies auront produit des changements majeurs dans la structure sociale de lArgentine. Une fois revenue la dmocratie, les classes moyennes ont assum un rle cl dans la dcennie des annes 90. Dans une large mesure, elles ont contribu porter au pouvoir Carlos Mennem, puis en 1999 la coalition de centre gauche reprsente par Fernando De la Rua.

 

Les annes 90, une dcennie paradoxale :

Durant cette priode, la mobilit sociale ne sest pas seulement arrte, elle sest inverse brutalement, entranant des pans entiers de la socit vers la pauprisation. La pauvret touchant prs de 40% de la population.

 

Dans le mme temps, la convertibilit (1 peso = 1 dollar) a entretenu lillusion dune appartenance au  premier monde  et une grande partie des classes moyennes sest laisse sduire par cette bien venimeuse invitation la fte librale.

 

Pourtant certains voyaient dj que les recettes du consensus de Washington appliques avec zle, conduiraient au dsastre individuel et collectif.

Les capitaux affluaient, les rformes structurelles senchanaient et lArgentine  connaissait une croissance conomique qualifie alors de modle de dveloppement par les institutions financires internationales. Dans un tel contexte, il tait bien difficile dentendre et de faire entendre, quen ralit le plus grand nombre sappauvrissait, que les points de croissance du PIB restaient concentrs dans quelques mains et quil ny aurait pas de rpartition des richesses.

 

Miroir aux alouettes dune partie de la socit, la convertibilit a fonctionnait comme une sorte de pacte social. La dvaluation du peso et le corralito, cest dire le blocage, et des avoirs des pargnants et des comptes courants se sont accompagne de leur pesification. (3000 dollars avec la pesification, sont devenus 1000 dollars).

Les bases matrielles du consensus entre les classes moyennes et les groupes financiers qui cimentait la socit et assurait la continuit du modle conomique, indpendamment de lalternance politique de 1999, furent dtruites avec la fin de la convertibilit. Dj passablement chaudes avec les annes Mennem, qui resteront certainement en bonne place du palmars de la corruption, les classes moyennes venaient de recevoir lultime estocade qui les renvoyaient soudainement et massivement la nouvelle pauvret tant redoute et tellement dnie.

 

Largentinazo  ne saurait nanmoins se rduire une rvolte des classes moyennes. Leur irruption dans cette histoire correspond au point culminant dun large mouvement social qui trouve son origine dans les premires meutes, au dbut des annes 90, suscites par les licenciements massifs, conscutifs aux privatisations de la compagnie ptrolire nationale YPF.

La figure du piquetero merge prcisment dans ce contexte de privatisations, de dsindustrialisation et de chmage de masse, o le dmantlement de la socit salariale met fin un statut social entirement dtermin par un mode de relation salariale stable et constitu davantages sociaux, qui avait socialis des familles et des gnrations entires. 

 

Le mouvement piquetero est devenu progressivement un acteur central des luttes sociales. Son morcellement organisationnel et son caractre principalement territorial ont t surmont dans lՎdification dune coordination nationale qui a su faire converger les revendications des classes populaires et tenir le pav durant les heures chaudes de largentinazo.

 

On en conviendra, les classes moyennes ne sont certes pas les protagonistes de ce soulvement populaire, pas plus que leur rle nest rductible une forme de social opportunisme. Elles ont eu lՎnorme mrite de braver lՎtat de sige en sortant massivement la nuit 19 dcembre dans un concert de casseroles, apportant de cette manire son soutien au mouvement ouvrier, piquetero et populaire qui avait progressivement mont en puissance ces dernires annes.

 

Le dlicat parallle, voqu plus haut, avec les rsultats du referendum du 29 mai, est a chercher dans ce processus dՎmergence dun bloc, htrogne dans sa composition, mais dont les intrts sont objectivement convergents dans des circonstances particulires, celles induites par la crise capitalisme.

 

Si dsormais le capital admet par la bouche de ses reprsentants, que le capitalisme ne peut plus soutenir les classes moyennes, il convient den conclure quelles sont conduites vers des positions objectivement anticapitalistes.

 

En dautres termes, les classes moyennes argentines ont bien eu un problme avec le corralito, mais pas uniquement. Tout comme en France, elles ont de srieux ennuis avec le corset de la dgradation sociale impose par leurs gouvernements respectifs et que le capitalisme continuera de leur infliger.      

 

 

Bibliographie :

 

Robert CASTEL - les mtamorphoses de la question sociale - Fayard 1995

Luis OVIEDO - Una historia del movimiento piquetero - Ediciones rumbos – Argentina 2004.

Nicos POULANTZASLes classes sociale dans le capitalisme aujourdhui – Seuil Paris 1974.

Maristella SVAMPA et Sebastian PEREYRAEntre la ruta y el barrio, la experiencia de las organizaciones piqueteras – Ediciones Biblos, Buenos Aires 2003.

 

 

 

Voir aussi :

 

Une entreprise  rcupre  en Argentine : rencontre avec les salaris de lhtel Bauen

Stphane Fustec (janvier 2006)

Ferm en 2001, lhtel Bauen est gr depuis 2003 par ses salaris.

 

Atteinte la libert dopinion

Le maire de Villeneuve le Roi interdit une initiative associative de solidarit avec le peuple Argentin.

 

Argentine :  occuper, rsister, produire  (Didier Landy, dc. 2003)

 

Solidarit avec Ruben  Pollo  Sobreno et les cheminots argentins (ptition internationale, dc. 2003)

 

Rencontre Debord – Altamira (01 dc. 2003)