Autocritique

 

Dominique Cornet & Raymond Debord

13/12/2004

 

Le présent texte est le résultat de discussions sur le bilan d'une expérience politique de plus de dix ans. Nous essayons de tenir compte des réalités vécues. Nous sommes attachés à cette façon de faire appelée praxis. Il s'agit d'essayer d'appliquer notre méthode politique dans la réalité mais aussi de modifier cette méthode politique en apprenant de la réalité. Nous avons à cœur de défendre nos analyses mais aussi de progresser en reconnaissant nos erreurs et nous efforçant d'y remédier. Le point de départ de notre dernière réflexion est la difficulté de garder des militants organisateurs dans l'association populaire d'entraide. Cela signifie qu'il y a une difficulté à surmonter mais cela ne veut pas dire que nous avons tort sur tous les points.

 

nous continuons de refuser de nous considérer comme les dirigeants des travailleurs

 

Depuis dix ans, nous avons rompu avec les pratiques des petits groupes politiques de gauche. La plupart de ceux-ci pensent être les seuls à détenir la vérité. Ils affirment être l'avant-garde. Dans leurs tracts ils disent à la population travailleuse ce qu'il faut faire. Ils ne s'intéressent pas à ce que pense les gens, sauf pour modifier leur façon de parler à la population. Mais ils pensent détenir la vérité. Et ils attendent que les travailleurs les suivent derrière leurs mots d'ordre. Au fond cela se passe comme au travail : les chefs disent ce qu'il faut faire et les travailleurs doivent suivre les instructions. Heureusement en politique, personne n'est obligé d'obéir à ceux qui croient être les chefs. Prenons l'exemple des élections régionales de 2004. LO et la LCR se sont présentés contre le PS et le PC et ils ont perdu. Pourquoi ? Parce qu'ils n'ont pas essayé de connaître la pensée des travailleurs. Ceux-ci ont largement voté pour LO et la LCR (10% des voix) aux élections présidentielles de 2002 parce qu'on avait eu le PS et le PC au pouvoir. Et une partie des travailleurs voulaient montrer qu'ils en avaient marre de la politique anti-travailleurs. Mais entre 2002 et 2004, c'était la droite qui était au gouvernement. Et pour battre la droite, les travailleurs ont élu la gauche (PS et PC) à la tête des régions et ne se sont pas occupés de LO ni de la LCR. Ne pas être à l'écoute des travailleurs conduit à se priver de leurs soutiens y compris du soutien des travailleurs qui voudraient changer fortement la société.

Malheureusement la force et le temps de ces militants politiques qui ne cherchent pas à savoir ce que pensent les travailleurs est perdue. Ils pourraient aider les travailleurs à s'organiser et à lutter en partant des désirs de la population. Mais hélas, ce n'est pas fait.

 

Pour notre part nous réaffirmons qu'il ne doit pas y avoir de séparation entre les travailleurs et les militants. Il n'y a pas d'un côté les chefs qui disent ce qu'il faut faire et de l'autre la population qui doit suivre les instructions. Les militants et la population produisent ensemble (coproduisent) les idées et les luttes. Nous avons insisté sur ce point mais nous avons oublié que les militants politiques ont aussi des acquis hérités de l'histoire des luttes.

 

mais nous avons eu tort de ne pas afficher nos idées politiques

 

Vis-à-vis du public de l'Association populaire d'entraide, nous aurions dû entrer dans les débats politiques. Même si notre taille est modeste, nous avons à apporter notre contribution à la lutte contre les idées dominantes. La prise de conscience se fait à la fois dans un long processus partant des réalités vécues mais la réflexion sur des questions politiques ou culturelles peut aussi y aider.

 

Vis-à-vis des adhérents et sympathisants de l'association, nous avons eu le tort de ne pas aborder certaines questions politiques en lien avec les problèmes immédiats de la population. Car celle-ci n'a pas forcément une idée claire de l'origine de ses difficultés sociales. Il est donc important que son analyse des réalités sociales s'affine. C'est le processus de conscientisation. Cela suppose de partir des idées de la population mais aussi de faire évoluer ces idées. Pour cela il ne faut pas que les militants cachent ce qu'ils pensent. Nous avons eu le souci d'écouter la population. Mais nous avons eu tendance à ne pas dire clairement qu'un certain nombre d'enseignements peuvent être tirés des luttes passées. La population ne s'intéresse pas à toutes les questions politiques. Car elle est surtout préoccupée par les questions qui lui posent problème actuellement. Mais il faut aussi lui donner l'occasion de voir que sa vie est reliée à des réalités politiques auxquels elle ne s'intéresse pas forcément. Et nous n'avons pas aidé à cette prise de conscience car nous n'avons pas présenté clairement certaines réflexions politiques.

 

Vis-à-vis des organisateurs de l'association, nous avons eu le tort de ne pas présenter notre projet politique. Cela a eu un double inconvénient :

1)       Nous ne nous sommes pas démarqués clairement des idées des autres groupes politiques. Les organisateurs de l'association adhérents ou sympathisants d'autres groupes auraient mieux su comment nous situions et auraient mieux compris les raisons pour lesquelles nous défendons les méthodes de conscientisation et de systématisation.

2)       Cela nous a empêché de proposer une action politique aux camarades qui étaient d'accord avec nos principes mais qui n'étaient pas prêts à s'engager pour des raisons personnelles ou professionnelles.

 

Nous avons toujours été prêts à travailler dans l'Association populaire d'entraide avec tous les courants politiques qui souhaitent s'investir aux côtés de travailleurs. Nous continuerons de le faire. Mais nous affirmerons notre identité politique en faisant connaître notre point de vue sur les questions qui nous paraissent importantes. La conscience de classe est incarnée dans les groupes militants qui portent l'héritage du mouvement ouvrier. C'est pourquoi dans la mesure de nos moyens nous apporterons une vision globale sur l'évolution de la société.

 

nous continuerons de structurer une tendance autogestionnaire dans le mouvement social

 

Dans la période qui s'ouvre nous comptons clarifier nettement notre position vis à vis de l'ensemble du mouvement en affirmant le corpus théorique qui est le nôtre et en affirmant explicitement nos idées sur l'ensemble des questions, y compris celles qui ne relèvent pas de l'activité au jour le jour de l'association. Nous l'avons naturellement déjà fait, principalement par le biais de contributions sur le site "le-militant.org". Celui-ci comporte d'ailleurs un certain nombre de rubriques qui ne relèvent pas des activités de l'association. Pour autant, une certaine ambiguïté existe : le site est présenté comme celui de l'association[1] et les articles divers écrits par des individus semblent "tomber du ciel". Il faut donc renverser la problématique et présenter le site comme ce qu'il est : un site politique réalisé par des gens ayant des idées communes afin de les présenter au plus grand nombre. Une de ces idées est la nécessité de se tourner vers les couches les plus opprimées et les plus exploitées de la population. C'est dans ce cadre que le site présente largement les propositions, actions et réflexions de l'Association populaire d'entraide. Il nous importe donc de remettre les choses à l'endroit et, sans rien changer d'essentiel à ce que nous faisons nous devons pour commencer, en présentant autrement notre site web et en expliquant que celui-ci est réalisé par un collectif de personnes ayant des idées en commun.

 

Pour ce qui concerne l'Association populaire d'entraide, elle est et doit naturellement demeurer ouverte à tous (y compris à des militants politiques organisés ne partageant pas nos conceptions[2]). Mais nous ne devons plus nous contenter d'expliquer que l'influence que nous y exerçons est celle d'individus dont la crédibilité tient à l'ancienneté de leur adhésion. Ce que nous pensons et ce que nous avons le devoir d'expliquer c'est que notre participation à l’association est en lien direct avec une vision du monde et avec des méthodes de travail qui sont spécifiques à notre sensibilité.

 

internationalisme

 

Une des idées essentielles que nous avons en commun est de considérer que l'internationalisme est la forme supérieure de la conscience de classe. C'est dans cet esprit que nous avons pris contact avec des militants étrangers partageant avec nous deux idées fondamentales : 1. la nécessité de rassembler sur le plan international la classe travailleuse ; 2. la nécessité de rassembler sur le plan international une tendance autogestionnaire agissant au sein de ce regroupement large. La réunion de Donegal en Irlande[3] est un premier pas en avant dans ce sens. Or nous devons constater que si des militants actifs pour les droits des sans-papiers, des chômeurs etc n'ont pas encore acquis la conscience de la nécessité d'une internationale, il y a par contre à l'extérieur des rangs de l'association des gens qui peuvent partager cet objectif et que nous ne saurions laisser en dehors.

 

un appel à tous nos amis

 

Nous lançons donc un appel à tous nos amis, qu'ils soient membres de l'Association populaire d'entraide, d'autres organisations syndicales ou politiques ou temporairement sans activité militante. Nous devons nous rencontrer et discuter. Si vous pensez comme nous que les idées autogestionnaires doivent être portées au coeur du prolétariat et du mouvement social, regroupons-nous autour du site "le-militant.org".



[1] Ce qui est factuellement inexact car il appartient en propre à Raymond Debord

[2] Ce qui est déjà le cas avec la participation de membres du groupe CRI, de l'Abeille rouge et de la Nouvelle gauche communiste

[3] cf. Association populaire d'entraide : contribution au débat international