NumŽro 6, novembre 2005
Les classes
moyennes salariŽes : avant-garde des luttes Žconomiques ou forces du statu quo
?
Dominique CORNET
L'intervention de l'Etat dans l'Žconomie a le vent en poupe
au sein du monde de gauche, en particulier parmi les associations critiques du
libŽralisme : ATTAC, Copernic... Le but de cet article est de tenter, dans un
premier temps, de dŽceler les affinitŽs entre l'interventionnisme Žconomique et
les classes moyennes salariŽes. Dans un second temps, il s'agira de
s'interroger sur les liens entre ces classes et le systme Žconomique.
dŽlimitation des classes moyennes salariŽes
Pour rŽussir ˆ se situer, il faut prŽciser ce que nous
entendons sous le vocable utilisŽ. Il s'agit des catŽgories que l'INSEE dŽnomme
cadres et professions intermŽdiaires dans la nomenclature qu'elle a ŽlaborŽ. Il
est entendu que cette dŽlimitation est trs discutable. Les cadres, notamment
constituent une catŽgorie trs hŽtŽrogne. Et une classification
socioprofessionnelle ne fait pas appara”tre les patrimoines, si bien que les ŽlŽments
de la bourgeoisie ou de la haute bourgeoisie ne sont pas visibles au sein de la
masse des cadres et professions intermŽdiaires. Mais le but de cette opŽration
est simplement de se repŽrer mme de faon trs approximative.
Les cadres exercent une fonction d'initiative et de
responsabilitŽ. Souvent, mais pas forcŽment, ils assurent l'encadrement du
personnel. Le lecteur s'Žtonnera peut-tre de voir les cadres inclus dans les
classes moyennes. Mais ceux-ci ne sont pas tous des cadres supŽrieurs. Par
exemple, un jeune informaticien ayant un bac plus quatre sera classŽ parmi les
cadres alors que son salaire ne dŽpasse pas le double du SMIC et qu'il n'a
strictement aucune fonction hiŽrarchique.
Les professions intermŽdiaires (anciennement cadres moyens)
sont, quant ˆ elles, responsables de la bonne exŽcution des t‰ches fixŽes par
les cadres. Ce sont, par exemple, les contrema”tres, infirmires,
techniciens...
Globalement, ces salariŽs qui sont, rŽpŽtons-le, trs hŽtŽrognes
ont toutefois en commun d'assurer au moins une des trois missions suivantes :
-
(dans
le secteur privŽ) vŽrifier que les personnels dits d'exŽcution (ouvriers et
employŽs) effectuent la production des biens et des services selon les critres
en vigueur
-
(dans
les secteurs privŽ et public) prŽparer la production future en rŽflŽchissant
aux innovations et aux investissements
-
(dans
le secteur public) assurer le respect des rgles sociales et la fourniture des
services correspondant ˆ ces rgles. Le respect des rgles est de la
responsabilitŽ de la justice, la police, la politique, les syndicats... Et les
services fournis pour respecter ces rgles sociales sont notamment :
l'assistance sociale, la santŽ, l'Žducation...
le choix de l'interventionnisme Žconomique
L'interventionnisme Žconomique s'appuie sur la thŽorie de
Keynes, mais pas uniquement. Roosevelt, par exemple, n'a pas attendu la
parution de la <<ThŽorie gŽnŽrale>> de Keynes pour lancer sa
politique de grands travaux. L'interventionnisme Žconomique repose sur la
croyance qu'il est nŽcessaire d'agir politiquement pour rŽsoudre les problmes Žconomiques
: ch™mage, faible production... A l'inverse, les libŽraux Žconomiques croient
que l'Žconomie de marchŽ s'autorŽgule et qu'elle rŽsout d'elle-mme les
perturbations. Il y a donc une opposition frontale entre ces deux courants.
Mais s'ils s'opposent sur le point ŽvoquŽ, les interventionnistes et les libŽraux
Žconomiques sont d'accord pour maintenir une Žconomie de marchŽ o les
entreprises privŽes sont dominantes. Ils acceptent le capitalisme avec la relation
de pouvoir des propriŽtaires sur les salariŽs que cela suppose.
Quels sont les grandes lignes de l'interventionnisme Žconomique
? Il s'agit principalement de mesures de relance pour lutter contre le ch™mage
: hausse des salaires gr‰ce au relvement du salaire minimum par l'Etat,
soutien aux conventions collectives pour favoriser les travailleurs, embauche
de fonctionnaires et augmentation de leurs salaires, commandes de l'Etat passŽes
aux entreprises (financŽes par crŽation monŽtaire autrefois ou par emprunt
d'Etat aujourd'hui), redistribution en faveur des catŽgories en difficultŽ et
renforcement de la fiscalitŽ pesant sur les mŽnages riches.
Toutes ces mesures sont plus favorables aux salariŽs que les
prŽconisations libŽrales qui, elles, ont tendance ˆ accro”tre la concurrence
entre les salariŽs et ˆ les pousser vers la prŽcaritŽ. L'interventionnisme
lorsqu'il parvient ˆ rŽduire le ch™mage modifie le rapport de force en faveur
des salariŽs. Il ne profite donc pas exclusivement aux classes moyennes salariŽes.
Mais il s'agit ici de savoir si ces dernires ne sont pas,
de par la place qu'elle occupe dans l'Žconomie, particulirement prŽdisposŽes ˆ
dŽfendre l'interventionnisme. Il faut alors utiliser la distinction faite prŽcŽdemment
entre les classes moyennes salariŽs du privŽ et celles du public.
Les classes moyennes salariŽs du public s'opposent au recul
de l'Etat et des structures collectives (sŽcuritŽ sociale, secteurs
parapublics) qui attaquerait leur statut ou les menacerait directement. A l'inverse,
elles approuvent toutes les politiques de dŽveloppement de l'Etat (et les
organismes associŽs) qui accroissent le nombre de fonctionnaires car cela
renforce leur pouvoir dans le pays. La hausse de leurs salaires dans le cadre
d'une politique de relance est Žvidemment bien vue. Plus gŽnŽralement ces catŽgories
sont favorables ˆ toutes les politiques o l'Etat intervient Žconomiquement et
socialement (politique d'aide, d'assistance, politique de la ville...) car cela
accro”t leur poids dans la sociŽtŽ tant sur le plan des effectifs (ce qui offre
des opportunitŽs d'Žvolution) que sur celui de la reconnaissance sociale.
Les classes moyennes salariŽes du privŽ voient, elles, leur
sort dŽpendre de la rŽussite de leur entreprise (sauf si l'organisation du travail
Žvolue dŽfavorablement pour eux : travail plus intense ou r™le plus rŽduit ˆ
cause de nouvelles techniques de production ou de management). Mais si
l'entreprise est prospre, les salariŽs de l'encadrement ont gŽnŽralement
quelques raisons d'tre satisfaits et peuvent mme se dŽsolidariser du sort du
reste des salariŽs (comme en atteste par exemple les revendications diffŽrenciŽes
de la confŽdŽration gŽnŽrale des cadres). Les classes moyennes salariŽes du
privŽ n'ont de rŽelles raisons de se soucier de l'Žvolution Žconomique que
lorsque leur entreprise va mal (ou s'ils sont contraints de changer frŽquemment
d'employeur). Auquel cas, elles seront peut-tre en attente d'une politique de
lutte contre le ch™mage, de mesures sociales profitables aux ch™meurs. Mais
elles peuvent aussi se tourner vers une exigence de protection Žconomique face ˆ
la concurrence internationale. Les classes moyennes salariŽs du privŽ sont donc
favorables ˆ un certain interventionnisme Žconomique de la part de l'Etat, mais
qui n'a pas forcŽment les mmes caractŽristiques ni la mme intensitŽ que
l'interventionnisme rŽclamŽ par les classes moyennes salariŽes du public.
L'affinitŽ des classes moyennes salariŽes pour
l'interventionnisme Žconomique les conduit ˆ s'investir dans les luttes
sociales qui revendiquent justement ce renforcement ou ce rŽtablissement de
l'action de l'Etat dans l'Žconomie. De surcro”t, ces catŽgories sociales peuvent
mme tre selon les circonstances (et pas forcŽment en tout temps ni en tout
lieux) plus combattives que les salariŽs d'exŽcution que sont les ouvriers et
les employŽs. Cette capacitŽ ˆ investir les luttes parfois supŽrieure aux
travailleurs de base rŽsulte des facteurs suivants :
-
travail
moins pŽnible permettant d'tre disposŽ ˆ consacrer ses temps de loisirs aux
activitŽs politiques, syndicales ou associatives
-
formation
intellectuelle plus ŽlevŽe facilitant la participation dans les groupes
politiques ou syndicaux, favorisant la prise de parole en public et donnant le
gožt du militantisme intellectuel (participation ˆ un journal, lectures, Žchanges
d'idŽes sur internet...)
-
volontŽ
d'affirmation de soi et de rŽalisation rŽsultant de la mentalitŽ de ce milieu
(de l'habitus comme dirait Bourdieu). Car l'individu des classes moyennes
salariŽes est immergŽ dans la nŽcessitŽ de s'affirmer face ˆ autrui et de rŽussir
ses actions pour tre reconnu et conserver sa place. Cette capacitŽ de montrer
ses compŽtences et de transformer la rŽalitŽ pour justifier sa position dans la
hiŽrarchie, l'individu des classes moyennes salariŽes peut continuer d'en jouer
dans le cadre de l'engagement militant.
Il faudrait prendre garde ˆ ne pas tre victime d'une
illusion d'optique. Les classes moyennes salariŽes sont plut™t prŽdisposŽes ˆ
se battre et ˆ s'engager pour renforcer le pouvoir de l'Etat de faon ˆ
stabiliser l'Žconomie et ˆ endiguer les flots de souffrance gŽnŽrŽs par le libŽralisme
Žconomique. Mais il ne faut pas en dŽduire pour autant que ces mmes classes
constituent nŽcessairement une quelconque avant-garde prte ˆ lutter pour
promouvoir une autre organisation socio-Žconomique : non capitaliste et Žgalitaire.
En clair, ces catŽgories sociales si elles sont en partie combattives ne sont
pas forcŽment rŽvolutionnaires pour autant. Pourquoi ? Pour une raison trs matŽrielle
et tout ˆ fait simple ˆ comprendre. Les classes moyennes salariŽes, mme si
leur situation a tendance ˆ se dŽgrader ces dernires dŽcennies, bŽnŽficient
d'une position sociale plus confortable que celle des ouvriers et employŽs :
-
quiŽtude
due ˆ une certaine garantie de l'emploi dans la fonction publique
-
niveau
de vie acceptable par rapport aux personnels d'exŽcution
-
statut
social apportant une certaine reconnaissance
-
pouvoir
hiŽrarchique dans certains cas
Les classes moyennes salariŽes ont des acquis. Le fait d'tre
satisfait partiellement de sa situation (ne serait-ce qu'en la comparant avec
celle d'autrui) conduit ˆ rechercher des amŽliorations (dans le prolongement de
ce que l'on conna”t) et pas ˆ faire table rase du passŽ pour tout reconstruire.
Les classes moyennes salariŽes veulent amŽliorer leur situation mais elles ne
sont, a priori, pas prŽdisposŽes ˆ tout bouleverser car elles n'ont pas que leurs
cha”nes ˆ perdre mais aussi leurs quelques avantages mme s'ils sont parfois
bien modestes.
Voir aussi :
Encadrement capitaliste et
reproduction du capital : pour un nouveau paradigme marxiste des rapports
de classe
Alain Bihr (novembre 2005)
La question qui y est ici
posŽe est celle de la nature de classe de ce que vulgairement on nomme les Ç couches
moyennes salariŽes È. Je prŽciserai dÕemblŽe de qui ou quoi il s'agit.
De Ç lÕencadrement
capitaliste È ˆ Ç lÕencadrement ethnique È : le r™le des
classes moyennes migrantes dans le projet communautariste libŽral
Amir Sa•ghi (novembre 2005)
Il peut sembler pour le
moins Žtonnant que la problŽmatique du r™le des classes moyennes
dans le projet capitaliste soit ˆ ce point Ç le parent pauvre È de la
pensŽe de la gauche dite Ç rŽvolutionnaire È.
DŽcembre
2001 : rŽvolte des classes moyennes argentines ?
Didier Landy (novembre 2005)
Chez le meilleur Žlve de
la banque mondiale et du FMI, lÕargentinazo des journŽes
insurrectionnelles du 19 et 20 dŽcembre 2001 constitue un objet fort intŽressant
du point de vue de notre problŽmatique : la place et le r™le des classes moyennes
dans les processus de rupture politique.