Numro
6, novembre 2005
LES CLASSES MOYENNES
La rdaction de Praxis
La
victoire du Ç non È au rfrendum sur le trait constitutionnel europen
sĠexplique par la mobilisation des catgories populaires mais pas seulement :
une fraction importante des classes moyennes a bascul alors quĠelle sĠtait
prononce pour le vote Ç oui È lors du rfrendum sur le trait de
Maastricht.
Dans
la tradition de la gauche rvolutionnaire, peut dĠintrt est port lĠanalyse
des classes moyennes. CĠest fort dommage dans la mesure o une pense politique
qui ne cherche pas prendre en compte la totalit des couches sociales
susceptibles de constituer un bloc pour le changement se cantonne ncessairement
des incantations gnrales.
Une
autre raison de ce dsintrt est peut-tre davantage dĠordre psychologique :
les adeptes du Ç pouvoir des travailleurs È se recrutant jusquĠici
plutt dans les rangs des cadres et des professions intermdiaires, ils sont gnralement
ports proposer des dfinitions trs souples de ce quĠest la classe
travailleuse.
UNE DEFINITION SOCIALE
De
manire usuelle, les mdia dfinissent la classe moyenne comme lĠensemble des
gens disposant de revenus Ç moyens È. Cette dfinition quantitative
est naturellement sujette caution dans la mesure o elle occulte la
place des uns et des autres dans le systme de production capitaliste et dans lĠensemble
des institutions visant sa prnit.
Nous
dfinirons donc les classes moyennes en fonction de la place quĠelles occupent
dans le systme capitaliste : soit dans la production soit dans la reproduction
du capital. Elles sont donc composes des familles des cadres, terme utilis
par opposition dĠune part aux dtenteurs du pouvoir et de lĠautre aux agents dĠexcution.
UNE DEFINITION POLITIQUE
Dans
les socits stables, les classes moyennes adhrent dans leur masse la Ç dfinition
des organismes dans lesquelles elles oeuvrent et elles contribuent maintenir
lĠordre tabli È[1]. Par contre dans les socits en mouvement, elles
tendent laborer des solutions alternatives celles proposes par les
dirigeants voire sĠorganiser pour elles-mmes.
Compte-tenu
du caractre htrogne des classes moyennes (qui explique dĠailleurs lĠutilisation
du pluriel)
Si
la rvolte des proltaires est une rvolte pour lĠmancipation, celle des
classes moyennes est une rvolte contre la proltarisation. Son but est donc
conservateur, mme si le conflit avec les dtenteurs du capital devient de plus
en plus vif. Dans ce cadre, une fraction des classes moyennes va se faire le dfenseur
dĠun capitalisme libral rgul et social, lĠautre va chercher formuler un
projet de mode de rgulation alternatif. Si lĠon cherche traduire cette
analyse sur le plan politique, on a dĠune part un arc de forces allant de lĠUDF
aux directions du PS et des Verts et de lĠautre un arc allant de la gauche du
PS celle des Verts, au MRC et au PCF.
Dans
ce sens, on peut dire quĠil y a en France deux gauches ayant lĠune comme lĠautre
un but uniquement rformiste mais ayant pris des options radicalement opposes
en terme de dmarche et dĠalliances. CĠest pourquoi nous insistons rgulirement
sur le problme pos par lĠabsence dĠune reprsentation politique autonome de
la population laborieuse.
On
notera ici quĠaujourdĠhui seules les forces qualifies dĠextrme - gauche ont
encore la prtention dĠoffrir une telle reprsentation, au moins sur le plan du
programme. Une large fraction est en ralit coupe socialement de ces couches
et satellises par la gauche parlementaire.
Dans
certains cas bien particuliers, des buts conservateurs ont pu engendrer des
solutions progressistes. CĠest en particulier le cas dans les pays domins au
XXme sicle. Constatant lĠincapacit du dveloppement dĠune conomie nationale
indpendante compte-tenu du caractre parasitaire de la bourgeoisie nationale ,
les classes moyennes ont massivement vu dans le socialisme et lĠalliance avec lĠURSS
le moyen de raliser leurs aspirations au dveloppement[2].
ETATISME ET CLASSES MOYENNES DĠETAT
Il
y a donc une convergence Ç culturelle È entre de nombreuses couches
de la fonction publique dĠEtat qui tend aider la constitution dĠun bloc
autour de la dfense des prrogatives de lĠEtat. Un ensemble de facteurs
sociaux et politiques se trouvent en effet cumuls :
1Ħ
La raction des salaris (y compris les personnels ouvriers et employs) aux
tentatives gouvernementales de restreindre les services publics en les
privatisant ou en les supprimant, ce qui porte atteinte lĠemploi comme au
statut. On peut aussi mentionner lĠhostilit aux nouvelles formes de management
du personnel importes du priv.
2Ħ
La forte prsence syndicale dans le secteur public qui en constitue le bastion
alors que le priv est un (quasi) dsert. La prsence politique des militants
de gauche et dĠextrme-gauche qui sont dans une crasante majorit des salaris
classables dans les cadres ou professions intermdiaires du public et
para-public.
3Ħ
La prgnance de lĠidologie rformiste et tatiste vhicule depuis des dcennies
par le PCF, le PS et sous des formes diverses par les directions syndicales CGT
et FO.
Ceci
fait du secteur public le fer de lance de la contestation des politiques
gouvernementales et la base sociale Ç naturelle È des forces de
gauche hostile au social - libralisme. La peur (fonde) des effets de la
mondialisation et de lĠintgration europenne provoque dans le secteur public
un relatif consensus entre les diffrentes catgories de personnel et en tout
cas entre lĠencadrement moyen et les personnels dĠexcution.
Ce
phnomne de rvolte des classes moyennes de la fonction publique est
naturellement un phnomne positif dans la mesure o il conteste publiquement lĠorientation
globalement librale de la classe dominante et de ses affids. Mais il pose
aussi de srieux problmes :
1Ħ
Les solutions proposes, que ce soit sur le plan conomique comme
institutionnel ne sortent pas dĠamendements (parfois substantiels) au
fonctionnement du systme.
2Ħ
On est en droit de se poser la question de leur efficience dans un contexte dĠconomie
ouverte qui profite globalement aux entreprises franaises. CĠest sans doute la
raison pour laquelle personne gauche ne met en cause le cadre de lĠUnion
europenne qui permet dĠesprer sĠappuyer sur un Ç march intrieur È
significatif.
3Ħ
Le monopole du discours tatiste et citoyenniste gauche fait perdurer lĠexclusion
des couches populaires de la sphre politique.
La
notion de Ç service public È (au cÏur du discours politique de la
gauche anti-librale) renvoie directement lĠidologie citoyenniste dans la
mesure o elle prconise un accs gal aux prestations pour les individus. Nous
ne critiquerons pas ici la dfense de ces Ç services È dans la mesure
o ils sont effectivement profitables au plus grand nombre et o lĠutilit
sociale doit effectivement tre le premier critre de jugement dĠune activit,
avant son rendement financier. DĠautant que le rendement lĠchelle de la socit
peut se mesurer de manire tout fait diffrente du rendement lĠchelle dĠun
actionnaire individuel. Mais il y a une tendance lourde faire des Ç services È
un substitut lĠauto - organisation et en particulier dlguer aux
collectivits le tissage Ç par en haut È dĠun lien social dltre
depuis lĠeffondrement des organisations ouvrires. Le travailleur social
devient ainsi la nouvelle figure de Ç terrain È, en lieu et place du
militant. Ce nĠest certainement pas non plus un hasard si la plupart dĠentre
eux (qui relvent des professions intermdiaires et non des classes moyennes)
questionnent peu les finalits de leur travail partir du moment o on leur
donne les moyens de remplir leurs missions.
Il
nĠy aura pas de changement social en France sans la constitution dĠune large
alliance alliant du proltariat aux classes moyennes salaries en passant par
la petite bourgeoisie traditionnelle (artisans et commerants) et la majorit
des paysans. Pour autant, une question se pose avec insistance pour les
partisans de lĠmancipation du peuple : sur quelle programme et avec
quelle force motrice peut se constituer cette alliance ?
Autrement
dit : va t-elle servir les intrts particuliers dĠun groupe social
restreint ou les intrts gnraux, historiques, de la socit qui sĠidentifient
avec les intrts immdiats des couches les plus opprimes et les plus exploites ?
Si lĠon tend opter pour le second terme, lĠinexistence dĠune force organise
significative des domins devient un problme politique central, de mme que le
renouveau dĠun discours explicitement socialiste.
LĠintrt
de comprendre – pour le grer – ce qui se passe dans les autres couches sociales prend alors un intrt tout
particulier.
Voir
aussi :
Le
Ç planisme È des annes 1930 : une tentative de socialisme sans
le proltariat
Raymond DEBORD (novembre 2005)
LĠlitisme,
le philanthropisme, lĠassimilationnisme, sont des variantes du socialisme plus
anciennes que le marxisme lui-mme. Pour autant, certaines de ces tendances les
plus droitires quĠait connu le mouvement ouvrier ont su un moment donn se
donner des allures radicales en proposant des mesures qui sont aujourdĠhui
totalement hors de propos mme pour des gens comme Vincent Peillon,
Marie-George Buffet voire Olivier Besancenot : la nationalisation des
grandes branches industrielles, des banques et lĠinstauration dĠune planification de
lĠconomie.
[1] Jacques
Brazeau Ç les nouvelles classes moyennes È (1966) http://www.uqac.uquebec.ca/zone30/Classiques_des_sciences_sociales/contemporains/brazeau_jacques/nouvelles_classes_moyennes/nouvelles_classes_def.html
[2] Raymond Debord : le bonapartisme proltarien (Promthe)