De Ç lĠencadrement
capitaliste È Ç lĠencadrement ethnique È
Le rle des classes
moyennes migrantes dans le projet communautariste libral
Amir SAìGHI (novembre 2005)
Ç Je suis un oiseau, voyez mes ailes ;
je suis une souris, vive les rats È
La chauve-souris
Il
peut sembler pour le moins tonnant que la problmatique du rle classes
moyennes dans le projet capitaliste soit ce point Ç le parent pauvre È
de la pense de la gauche dite Ç rvolutionnaire È. Il est de mme extrmement
ardu de rechercher une analyse conceptuelle un peu rigoureuse dans le corpus thorique
amass par les diffrents penseurs issu plus ou moins de lĠhritage marxiste.
Du point de vue du discours politique les choses sont encore plus simples (istes) ;
la vieille bipolarit classe dominante bourgeoise et classe domine proltaire demeure
lĠaxiome unique de combat, tout au plus daigne-t-on concder la prise en compte
mprisante dĠune catgorie dite Ç petit bourgeoise È sans grande
importance pour la dynamique de la lutte des classe.
Rduire
ainsi les Ç classes moyennes È de simples Ç complices È dĠun
systme capitaliste qui serait seulement dtermin par le choc des deux seules Ç vraies È
classes antagonistes est mon sens une erreur thorique grave car elle lude
de faon durable lĠanalyse de ce qui fait le vritable moteur du projet
capitaliste : la dynamique des classes moyennes.
Je
nĠaborderai pas ici cette analyse qui serait le propos dĠun autre crit, je
renvoie juste la lecture de R.Debord dans ce numro, mais aussi une analyse
de lĠHistoire de la bourgeoisie franaise avant et depuis la Rvolution franaise,
une analyse de celle de la middle class amricaine, celle des transformation du labour party en Grande Bretagne, et enfin celle de la social dmocratie
europenne.
Mais
avant dĠaller plus loin dans cette rflexion, il me semble important de
clarifier deux points :
CĠest dans ce milieu que les
classes moyennes jouent un rle de stabilisateur de fluides et
occasionnellement, quand elles sont
en crise, en dstabilisateur du mcanisme (les rvolutions
ont partout dans le monde t provoques par des
classes moyennes frustres ou mergeantes qui sĠappuyaient pour les phases
actives ou armes sur les proltariat ou paysanneries. Ceci est valable de la rvolution
Franaise aux luttes anti-coloniales, en passant par la rvolution dĠoctobre
17.)
En France, le secteur public a longtemps permis cette
promotion. Le fameux Ç ascenseur social È que lĠon dit aujourdĠhui Ç en
panne È nĠayant jamais vraiment exist, ou plus prcisment il nĠa jamais
dmarr au rez de chauss, mais un tage auquel il faut accder par un
escalier plus ou moins large, plus ou moins praticable selon les conjonctures conomiques.
CĠest
dans cette problmatique ternelle de lĠaspiration une Ç place au soleil È
que jĠaborde ici un sujet qui me semble mconnu mais qui, mon sens, est
essentiel la comprhension du mcanisme de mise en place dĠun projet de socit
capitaliste libral, organise autour dĠun systme de Ç communauts È :
le rle des classes moyennes primo migrantes dans lĠinstauration du modle Ç communautariste È
libral.
Ce
modle issu de lĠorganisation sociale anglo-saxonne, se met petit petit en
place travers la politique de Ç petit pas È de Sarkozy (conseil du
culte musulman, dbat sur la loi de 1905, nomination de prfet sur une base
ouvertement ethnique É), politique dont le terreau idologique avait t
largement prpar par les annes Mitterrand et la Ç gauche au pouvoir È..
Ce
qui caractrise les membres des classes moyennes encore plus que ceux des
autres couches sociales, cĠest le fort sentiment dĠun destin transitoire. Elles
sont en gnrales conscientes de leur trajectoire et aspirent toujours aller
plus haut en tant quĠindividus (les stratgies professionnelles), en tant que
groupes (les stratgies politiques) ou travers leurs enfants (les stratgies
scolaires et les alliances par le mariage).
Cette
conscience de classe est mondiale, elle unit travers un complexe systme de
signes les classes moyennes de tous les pays, on peut mme appartenir ce systme,
cette Ç faon dĠtre È, ce Ç way of life È, sans avoir
besoin de rentrer dans les critres conomiques (CSP, revenus et autres) utiliss
gnralement pour obtenir le Ç label È classe moyenne.
Les
signes langagiers, vestimentaires, culturels, moraux et normatifs suffisent
quand ils sont runis pour embrasser un destin commun, le reste est affaire de
persvrance et de stratgie.
En
France, lĠmergence de la soit disant catgorie des Ç bobos È
(bourgeois bohme) montre bien cette prpondrance du signe sur la dtermination
conomique. Ce terme largement galvaud et qui nĠa aucun sens analytique,
permet lĠexutoire des petites rvoltes de conversation au dtriment de lĠanalyse
de lĠidologie qui a cre le terme lui-mme.
Cette
situation de Ç disparition È de lĠidentit conomique dans celle du
signe cre un tat dĠesprit de schizophrnie permanente chez les membres des
couches infrieures des classes moyennes.
Ces
couches, de plus en plus fragilises conomiquement et en danger constant dĠtre
happes par un processus de Ç proltarisation È, nĠen demeurent pas
moins convaincues dĠappartenir un courant ascendant*.
Cette
dynamique de survie a toujours t la ralit des classes moyennes, constamment
condamnes tel Sisyphe sĠassurer que le rocher de la promotion sociale ne dgringole
pas en les emportant.
CĠest
galement dans cette ralit de survie que se trouvent les membres des couches
moyennes du tiers monde, frappes de plein fouet par lĠouragan libral. Ces
couches, gnralement issues des anciennes colonies, nĠont plus dĠautre choix
que de migrer vers les Ç mtropoles È afin de se prserver de la
chute dans la pauvret.
Leurs
membres quĠils viennent du Maghreb ou dĠAfrique subsaharienne, sont en parfaite
matrise des codes et normes qui rgissent le complexe rseau de reconnaissance
de leurs membres quĠinstaurent les classes moyennes mondialises (systme ducatif,
rseaux mdiatiques, journalistiques, artistiques, politiquesÉ).
Pour
autant, cette connaissance du systme du signe, ne suffit plus pour leur
assurer un Ç accueil È conomique en adquation avec leur comptences
et encore moins avec le statut quĠils occupaient dans le pays dĠorigine. Il nĠy
a plus alors dĠautre choix pour un grand nombre des membres de ces nouvelles
catgories migrantes que de trouver de nouvelles stratgies dĠadaptation en
dehors des champs purement conomiques. Ils investissent alors en force lĠespace
du dbat ethnoculturel et dĠune faon ou dĠune autre le champ religieux.
Ainsi,
les reprsentants de ces couches moyennes migrantes vont contribuer renforcer
la lecture ethnique de quartiers populaires en diffusant et en enrichissant la Ç culture È
des pays dĠorigines en la rendant plus prsente dans le champ culturel global de
la socit franaise. Sur le plan musical
par exemple, la Ç world music È telle quĠelle est pratique en
France est directement issue de lĠmergence
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*
voir lĠexcellent article de Alain Accado Ç le double jeu des classes
moyennes È dans le Monde Diplomatique de dcembre 2002.
dĠartistes
de cette catgorie migrante. La vague du Ra dans les annes 90 fut alors trs
largement provoque et porte par des artistes issus dĠAlgrie officiellement
en fuite devant la dferlante islamique. Ce qui a pour effet nfaste de
contribuer occulter toute possibilit dĠexpressions authentiquement
populaires faite de la synthse de la sociologie de ces quartiers de France (le
groupe Zebda ou le chanteur Rock Rachid Taha demeurant de notables exceptions
issus dĠune tape historique rvolue), ne reste alors aux nouvelles gnration
des quartiers populaires que le RAP et le Hip HopÉ
De
mme, tout lĠespace de la littrature dite Ç progressiste È et Ç anti-obscurantiste È
(lire anti- islamiste), est occup par une couche de Ç cultureux È, crivains, auteurs,
dramaturges, cinastes, journalistes, tous migrants nouvellement installs en France et qui sont ainsi assurs dĠune
reconnaissance ditoriale et mdiatique assurant de confortables strapontins
parmi les couches moyennes franaise Ç qui comptent È. Ces Ç progressito-laques È
essentiellement constitus dĠindividus francophones (et francophiles) vont instaurer
durablement et principalement gauche, lĠillusion dĠune Ç culture traditionnelle progressiste
et civilise È selon les canons de lecture occidentaux. (Voir ce sujet les
incroyables contorsions stylistiques et historiques dĠun Malek Chebel par exemple).
Ces
membres vont reproduire en cela lĠaveuglement idologique qui les a men, en
Algrie par exemple, ne pas se rendre compte de la sociologie de leur propre
pays et de la ralit sociale du peuple, puis soutenir massivement les rpressions
de la junte au pouvoir, paniqus quĠils taient de dcouvrir la vague de Ç jacqueries È
qui allait les emporter.
Cette
catgorie moyennes va donc confisquer son profit lĠessentiel de la problmatique
identitaire en investissant le terrain de la lutte contre les discrimination
dont sont victimes les jeunes, les femmes et mme les moutons dans les
quartiers populaires uniquement sur une base culturalo-thnique. Ils vont importer dans le discours sur les Ç banlieues È
franaise leur propre analyse de la ralit de leur pays dĠorigine et
contribuer, gauche surtout, rendre illisible la ralit socio-conomique.
Cette
tendance culturaliste est lĠune des avances majeures du projet libral dans lĠensemble
des gauches occidentales.
Un
peu plus droite et beaucoup plus en phase avec un modle purement Anglo-saxon, existe une autre catgorie de
primo migrants, sorte de coalition dĠindividus issus de grandes familles
traditionalistes maghrbines, de strates commerantes, ou tout simplement dĠagents
lis des gouvernements du Maghreb, qui occupent le terrain officialis, institutionnalis
par le gouvernement franais, celui de la reprsentation ethno communautaire.
Le conseil du culte musulman en est la premire manation, suivront sans nul
doute des institutions et organisations rgissant lĠducation confessionnelle
ou le commerce spcifique.
Les
puissants relais dont est en train de se doter ce conseil avec lĠaide de lĠEtat
vont donner lĠillusion dĠune Ç reprsentation È dĠun Ç islam franais È contrlable
car honorablement constitu de È notables È en permettant la rpression
de Ç lĠislam des caves È, celui des Ç gueux È.
Cet
encadrement dĠune suppose Ç communaut musulmane È, mme si elle
peut avoir le mrite pisodique de rendre la vie difficile aux minorits
islamistes agissantes, nĠen cre pas moins lĠillusion optique dĠune solution
lĠimpossible compatibilit de tout projet religieux total (et lĠislam, comme le
christianisme ou le judasme en est un)
avec le projet rpublicain franais. Cette partie du problme doit nous pousser enfin dbattre du
vrai problme qui consiste accepter ou refuser de doter de pouvoirs
institutionnels une religion qui est en elle-mme un projet de socit avant
tout (comme lĠest toute religion
dont on ne fait pas semblant dĠdulcorer le message).
La
problme religieux via les reconqutes capitalistes est de nouveau pos en
France et cela est pain bni (si jĠose dire) pour les couches moyennes traditionalistes
migrantes qui se proposent comme nouvelle force dĠencadrement, reproduisant en
cela certaines techniques colonialistes (qui taient on lĠoublie toujours des
techniques de contrle capitalistes).
Une
troisime couche, qui nĠen est pas vraiment une, mais plutt un parpillement dĠindividus
sans projets dĠensemble, si ce nĠest une survie sociale, est constitue dĠuniversitaires
qui ont investi le champs du travail social dans les quartiers populaires et
qui contribuent de faon la plus souvent inconsciente Ç ethniciser È
les mtiers de cadres du social dans les collectivit territoriales.
Et
de la mme manire quĠil existe des corps entiers de mtiers qui ne sont pas
transposable en dehors du champ des quartiers populaires, il existe des espaces
de comptences totalement investis par des migrants primo arrivants qui vont
aider dvelopper une explication sociale et des mthodologies de travail ethno
culturaliste. Le secteurs public dvou aux problmatiques dĠintgration et dĠimmigration
va se tourner de plus en plus vers ces Ç spcialistes È issus dĠAfrique
ou du Maghreb via ses instituions (CAF, Fasild, DIV, DDJS, dispositifs de la
politique de la ville, organisme de formationÉ).
Cette
troisime catgorie issue des classes moyennes des anciennes colonies , la diffrence
des deux autres cites plus haut,
ne propose pas de discours idologique, elle valide juste sur le terrain la grille globale dĠune
lecture ethnique des classes populaires et contribue professionnaliser un
corps public de Ç mdiateurs È dĠencadrement cot de leurs collgues
travailleurs du social de lĠducatif et de lĠinsertion par lĠconomique, issus
des classes moyennes infrieures et des couches populaires franaises qui eux
non plus ne pourront transposer leur professions ailleurs dans le corps social.
La
vraie question dĠimportance est mon sens aujourdĠhui de produire une analyse
alternative des quartiers populaires en renvoyant dos dos les culturalistes
de Ç gauche È comme de droite. Il est urgent de redfinir la part
sociologique de lĠimmigration dans les classes populaires en la remettant dans
son contexte conomique.
Les
flambes actuelles de violences dans certains quartiers de banlieue ne doivent pas
nous faire cder la facilit des analyses globalisantes tant ils sont, mon
sens, le parfait exemple de ce que peut provoquer la force dĠun discours idologique.
Les jeunes de ces quartiers comme les policiers qui y interviennent sont tombs
depuis plusieurs annes dans ce discours ethnique sur les banlieues produits
avant tout par des couches moyennes qui nĠy habitent pas.
A
force de mimtisme les uns reproduisent des postures puises dans les images dĠinformations
internationales et les autres dans une rsurgence de rflexe de troupe dĠoccupation.
CĠest
la socit tribale que le projet communautariste librale finit toujours par instaurer
et la violence est toujours une forme dĠexpression privilgie dans ce type de
socit (lĠexemple amricain est flagrant).
Il
est donc aujourdĠhui urgent nous autres militants (galement membres des
couches moyennes) de confisquer cette analyse des quartiers populaires aux
apprentis sorciers qui viennent de contribuer y mettre le feu.
Il
est indispensable de comprendre que le destin des classes moyennes est
indissociable de celui des classes populaires et vice versa.
Voir
aussi :
Echange de correspondance avec une victime de la Ç folie ethno-identitaire È qui saisit une partie de la gauche socialiste.
La folie ethno-identitaire
ou la pense en uniforme
Ce drle de drame de la gauche franaise
Amir Saghi (mai 2005)
La pense de la gauche
franaise va mal, elle se mord la queue dans une tentative laborieuse de
sĠaffranchir des masses populaires. Choisir son camp devient
un leitmotiv philosophique, voire psychanalytique, qui ncessite un refus de la
complexit, de la pense labore, un refus de la ralit au profit de sa
reprsentation simplifie, Ç tlvisuelle È presque.