Communisme et Pan-Islamisme

 

Tan MALAKA

 

traduction : Raymond Debord

 

Ce document est un extrait du discours fait par le marxiste indonŽsien Tan Malaka au quatrime congrs de l'Internationale communiste en 1922. Mettant en cause les thses Žcrites par LŽnine et adoptŽes par le deuxime congrs, qui avait mis l'accent sur une "lutte contre le pan-islamisme", Tan Malaka argumenta pour une approche plus positive.

 

Tan Malaka. Devrions-nous soutenir le pan-islamisme, oui ou non ? Et si oui, jusqu'o devrions nous aller ?

 

Le pan-islamisme est une longue histoire. Pour commencer je voudrais parler de nos expŽriences aux Indes orientales o nous avons collaborŽ avec les islamistes. Nous avons ˆ Java une trs grande organisation avec de nombreux paysans trs pauvres, le Sarekat Islam (Ligue islamique). Entre 1912 et 1916 cette organisation avait un million de membres, peut-tre jusqu'ˆ trois ou quatre millions. C'Žtait un trs grand mouvement populaire, qui Žmergea spontanŽment et Žtait vraiment rŽvolutionnaire.

 

Jusqu'en 1921 nous avons collaborŽ avec lui. Notre parti, constituŽ de 13 000 membres, entra dans ce mouvement populaire et y mit en oeuvre sa propagande. En 1921, nous rŽuss”mes ˆ faire adopter notre programme par Sarekat Islam. La Ligue islamique elle aussi faisait de l'agitation dans les villages, pour le contr™le des usines et pour le slogan : "tout le pouvoir aux paysans pauvres, tout le pouvoir aux prolŽtaires !" Ainsi, Sarekat Islam faisait la mme propagande que notre Parti communiste, parfois seulement sous un autre nom.

 

Mais en 1921 une scission se produisit comme rŽsultat de critiques maladroites de la direction de Sarekat Islam. Le gouvernement, par l'entremise de ses agents au sein de Sarekat Islam, exploita la scission et il exploita aussi la dŽcision du second congrs de l'Internationale communiste : la lutte contre le pan-islamisme ! Que disaient-ils aux simples paysans ? Ils disaient : regardez, les communistes ne veulent pas seulement scissionner, ils veulent dŽtruire votre religion ! C'en Žtait trop pour un simple paysan musulman. Le paysan se disait ˆ lui-mme : j'ai presque tout perdu en ce monde, dois-je perdre aussi mon paradis ? Cˆ je ne le veux pas ! Voilˆ comment pensait le simple musulman. Les propagandistes du gouvernement l'exploitaient avec beaucoup de succs. Et donc nous avons eu une scission.

 

Le prŽsident de sŽance : "votre temps de parole est fini"

 

Tan Malaka. Je viens des Indes orientales et j'ai voyagŽ pendant quarante jours. (applaudissements)

 

Les Sarekat-islamistes croient en notre propagande et restent avec nous avec leurs tripes, pour utiliser une expression populaire, mais dans leurs coeurs ils restent avec le Sarekat Islam, avecc leur paradis. Et le paradis est quelque chose que nous ne pouvons pas leur donner. C'est pourquoi ils ont boycottŽ nos rŽunions et que nous ne pouvions plus faire de propagande du tout.

 

Depuis le dŽbut de l'annŽe dernire, nous avons travaillŽ ˆ rŽ-Žtablir le lien avec Sarekat Islam. A notre congrs en dŽcembre de l'annŽe dernire, nous avons dit que les musulmans du Caucase ou d'autres pays qui coopŽrent avec les Soviets et luttent contre le capitalisme international comprennent mieux leur religion ; et nous avons aussi dit que s'ils voulaient faire de la propagande pour leur religion, ils pouvaient le faire pour autant qu'ils ne le fassent pas dans des rŽunions mais dans les mosquŽs.

 

On nous a demandŽ dans des rŽunions publiques : tes vous des musulmans, oui ou non ? Croyez vous en Dieu, oui ou non ? Comment pouvions nous rŽpondre ˆ celˆ ? Oui, j'ai dit, quand je suis face ˆ Dieu je suis un musulman, mais quand je suis face ˆ l'homme je ne suis pas un musulman (forts applaudissements). C'est ainsi que nous avons infligŽ une dŽfaite ˆ leurs chefs avec le Coran dans nos mains ; et ˆ notre congrs l'annŽe dernire, nous avons contraint les dirigeants de Sarekat Islam, par le biais de leurs propres membres, ˆ collaborer avec nous.

 

Quand une grve gŽnŽrale a ŽclatŽ en mars de l'annŽe dernire, les travailleurs musulmans avaient besoin de nous puisque nous avions les cheminots sous notre direction. Les dirigeants de Sarekat Islam disaient : si vous voulez collaborer avec nous, vous devez nous aider vous aussi. Bien sžr, nous sommes allŽs ˆ leur rencontre et nous avons dit : oui, votre Dieu est puissant, mais il a dit que sur cette terre les cheminots sont plus puissants ! (longs applaudissements). Les cheminots sont le comitŽ exŽcutif de Dieu dans ce monde (rires).

 

Mais celˆ n'a pas rŽglŽ la question et si nous avions une autre scission nous pouvons tre sžrs que les agents du gouvernement seraient ˆ nouveau lˆ avec leur pan-islamisme. Donc la question du pan-islamisme a une portŽe vraiment immŽdiate.

 

Mais tout un chacun doit rŽellement comprendre ce que signifie rŽellement le pan-islamisme. D'abord, d'un point de vue historique, celˆ signifie que l'Islam doit conquŽrir le monde, l'ŽpŽe ˆ la main, que celˆ doit se faire sous le commandement du Calife et que le Calife doit tre d'origine Arabe. Environ quarante ans aprs la mort de Mahomet, les musulmans se sont divisŽs en trois grands Žtats et alors la Guerre sainte a perdu sa signification pour tout le monde musulman. Elle a perdu la signification qu'au nom de Dieu le Calife et la religion musulmane devaient conquŽrir le monde entier parce que le Calife d'Espagne disait "je suis le vrai calife, je dois porter l'Žtendard", et le calife d'Egypte disait la mme chose, et le calife de Bagdad disait "je suis le vrai calife puisque je suis de la tribu arabe de Quraish".

 

Ainsi, le pan-islamisme n'a plus sa signification initiale mais a maintenant en pratique une signification tout ˆ fait diffŽrente. Aujourd'hui, le pan-islamisme signifie la lutte de libŽration nationale, parce que pour les musulmans l'Islam c'est tout : non seulement la religion, mais aussi l'Etat, l'Žconomie, la nourriture et tout le reste. C'est ainsi que le pan-islamisme signifie maintenant la fraternitŽ de tous les peuples musulmans et la libŽration nationale non seulement des Arabes mais aussi des Indiens, des Javanais et de tous les peuples musulmans opprimŽs. Cette fraternitŽ implique non seulement la lutte pratique contre l'impŽrialisme hollandais mais aussi contre le capitalisme anglais, franais et italien et donc contre le capitalisme mondial tout entier. Et c'est pourquoi aujourd'hui, en IndonŽsie, parmi les peuples coloniaux opprimŽs, le pan-islamisme reprŽsente la lutte de libŽration contre les diffŽrentes puissances impŽrialistes du monde.

 

C'est une t‰che nouvelle pour nous. Juste autant que nous voulons soutenir la lutte nationale, nous voulons aussi soutenir la lutte de libŽration des trs combatifs, trs actifs 250 millions de Musulmans vivant sous la domination des puissances impŽrialistes. C'est pourquoi je demande ˆ nouveau : devrions nous soutenir le pan-islamisme, dans ce sens ?

 

 

 

Voir aussi :

- communisme et islamisme

- le musulman, le profane et le sacrŽ (Samir Benkheldoun)

- islam et progressistes (Pierre-Alain Millet)