Praxis
n°3 - mars 2001
l’enquête
dans la problématique libératrice
n
Raniero Panzieri
1965
Cet
article est tiré du numéro 5 de la revue italienne Quaderni Rossi (les Cahiers
Rouges). Les militants animant cette revue étaient des techniciens et des
intellectuels qui avaient effectué un grand travail d’enquête. Ils élaborèrent
le concept d’ «ouvrier-masse», présenté comme le sujet révolutionnaire du cycle
capitaliste contemporain. Ceux qu’on allait appeler ensuite les «opéraïstes»
(du nom de l’organisation qu’ils fondèrent, Potere Operaio) analysent en fait
la société en terme de structures sociales, structures formant un bloc se
modifiant en fonction du cycle d’accumulation capitaliste. C’est-à-dire, pour
parler concrètement, que pour les opéraïstes, la relation capital/travail n’est
pas statique, le capital pense et ferme les lieux de production contestataires.
Ce
qui compte donc, ce n’est pas tant le degré d’organisation politique ou
idéologique, que les luttes dans les usines, comme le sabotage de la production
ou l’absentéisme. Les opéraites réalisèrent à partir de 1961/62 des «inchiesta
proletaria», des enquêtes prolétaires, destinées à definir la réalité de la
classe, et cela de manière non tendancieuse, non idéologique.
d’après Front Social n°2,
1995
J’ai pensé que, pour apporter quelques éclaircissements
sur Ies «Buts politiques de l’Enquête», le mieux était d’affronter à nouveau
quelques questions du marxisme. Nous risquons ainsi de centrer la discussion
sur des thèmes théoriques, que nous pouvons eux même aborder de façon peu
efficiente. Mais je crois qu’il est possible d’éviter ces dangers et que nous
pouvons parvenir à donner à ce séminaire un but pratique : définition du
questionnaire, organisation et démarrage de l’enquête. Notre démarche aura
peut-être l’avantage, d’autre part, d’aider à préciser la méthode de travail
adoptée par les Quaderni Rossi, méthode qui fait encore problème, je crois,
pour certains camarades. Ceux-ci semblent éprouver une certaine méfiance à
l’égard de la sociologie et de l’emploi de méthodes sociologiques; cette
méfiance ne me semble pas justifiée. Ne serait-elle pas un résidu de fausse
conscience, une vision dogmatique du marxisme ?
Il est évident que, en employant des
méthodes sociologiques à des fins politiques concernant la classe ouvrière,
nous ne pouvons que rouvrir cette discussion, étant donné que le fondement
scientifique d’une action révolutionnaire, historiquement ne fait qu’un avec le
marxisme.
Je voudrais très brièvement rappeler
que le marxisme. celui du Marx de la maturité, est à l’origine une sociologie.
Et qu’est-ce que Le Capital, compris comme une critique de l’économie
politique, si ce n’est l’ébauche d’une sociologie ? La critique de l’économie
politique, qui, même si elle n’est pas toujours suffisante ou persuasive, est
richement documentée, porte essentiellement sur le caractère unilatéral de
cette économie. Entendons le bien, ce thème remonte au jeune Marx et il n’y a
pas de solution de continuité de celui-ci au Marx du Capital. L’économie
politique, qui réduit l’ouvrier a n’être qu’un facteur de la production, n’est
pas fausse ; mais elle est limitée, car elle appréhende encore la réalité
historique dans le schéma restreint d’un mode de fonctionnement particulier,
qu’elle adopte ensuite comme s’il était naturel et le meilleur possible.
Dans les Manuscrits
économico-philosophiques et dans toutes les oeuvres du jeune Marx, cette
critique de l’économie politique est ensuite reliée à une vision historique et
philosophique de l’humanité et de l’histoire où le terme de comparaison est
l’homme aliéné. («l’ouvrier souffre dans son existence même, le capitaliste
souffre dans l’acquisition de sa richesse morte»).
Le Marx du Capital, au contraire,
abandonne ce thème métaphysique et se contente de diriger ses critiques contre
le capitaliste, sans plus prétendre faire une anti-critique universelle par
rapport à l’unilatéralité de l’économie politique bourgeoise.
Pour ma part, je ne crois pas difficile
de soutenir que l’un des traits
fondamentaux du marxisme est de considérer la sociologie comme science
politique. S’il fallait donner une définition générale du marxisme, je dirais
justement que c’est une science politique, comme science de la révolution.
C’est une science de la révolution qu’il faut entièrement débarrasser de tout
mysticisme, et qui devient, ainsi une observation rigoureuse une analyse à
proprement parler scientifique (on pourrait dire la même chose, d’ailleurs du
Marx politique, mais je ne m’y attarderai pas).
Nous pouvons d’autre part, voir se
développer une autre démarche parallèle à celle de Marx et comprise sous la
dénomination commune de marxisme : c’est elle qui me parait être à l’origine de
cette défiance que le marxisme moderne éprouve à l’égard de la sociologie en
tant que telle. On peut. nous le savons fort bien, la faire remonter à certains
écrits d’Engels, où celui-ci, prétendant établir un matérialisme général et une
dialectique de validité universelle, aboutit à créer un système, mais se montre
peu fidèle à la pensée de Marx. Car Ia science dialectique, en s’appliquant
indifféremment aux sciences physiques et sociales, enlève à la sociologie sa
spécialité ; elle recrée par rapport à celle-ci une métaphysique qui est aussi
bien celle du têtard et de la grenouille que celle du mouvement ouvrier.
Derrière le naturalisme de la tradition marxiste-engelienne et l’objectivisme
naturaliste, on voit alors pointer une conception mystique de la classe
ouvrière et de sa mission historique. La
méfiance
que l’on porte par principe à la sociologie se trouve alors parfaitement justifiée.
Il est clair qu’avec une telle version du marxisme il devient impossible
d’établir une science des faits sociaux.
La sociologie marxiste, qui naît de la
critique de l’économie politique, présente un trait spécifique sur lequel il me
semble opportun d’insister. Ce trait permet en effet de tracer une sorte de
limite opposant une sociologie du mouvement ouvrier et une sociologie qui ne
tient pas compte de ce mouvement (dire qu’elle est bourgeoise ne serait pas
encore justifié). La sociologie de Marx, qui naît de la critique de l’économie
politique, naît aussi de la constatation que la société capitaliste qu’elle
observe en particulier est fondamentalement dichotomique ; l’économie
politique, qui est la science élaborée par cette société, ne donne de la
réalité qu’une représentation unilatérale et en néglige l’autre moitié.
Le fait de considérer la force de
travail comme un simple élément du capital ne peut, selon Marx, que limiter la
vision théorique et déformer de l’intérieur le système que l’on construit.
L’analyse sociologique socialiste (comprise comme une science politique,
puisque c’est une observation qui prétend dépasser cette unilatéralité et
traiter de la réalité sociale dans son entier) se caractérise au contraire par
le fait qu’elle considère chacune des deux classes qui la constituent
fondamentalement en respectant leur spécificité. Je souligne une fois de plus
le caractère sociologique de la pensée de Marx, qui refuse de définir la classe
ouvrière à partir du mouvement du capital, et qui affirme qu’il n’est pas
possible de remonter automatiquement de ce mouvement à l’étude de la classe
ouvrière : la classe ouvrière opérant comme élément conflictuel et donc
capitaliste, ou comme élément d’opposition et donc anti-capitaliste, exige une
observation scientifique absolument spécifique.
C’est pourquoi, de ce point de vue, le
fait que la sociologie perde sa place dans la tradition marxiste me semble
l’indice d’une régression.
Je m’arrête un court instant sur ce
point.
Au cours de ces vingt dernières années,
l’histoire des idées nous montre l’essor d’une sociologie qui s’élabore en
dehors de la pensée marxiste, de la tradition et même de la pensée marxienne,
et cela, même si le personnage le plus important de l’histoire de la
sociologie, Weber, a très sérieusement et clairement tenu compte de la pensée
de Marx. Je crois que ce phénomène vaut la peine que les Quaderni Rossi y
consacrent une étude approfondie et en cerne toutes les caractéristiques.
Pour ma part, il me semble que la
sociologie bourgeoise s’est même développée au point de présenter les
caractères d’une analyse scientifique qui dépasse le marxisme. On peut hasarder
une hypothèse en termes marxiens, et dire que le capitalisme, ayant perdu comme
il l’a fait sa pensée classique dans l’économie politique (crise de l’économie
moderne, crise de l’économie subjective, etc., tentatives plus ou moins
bancales par lesquelles on a voulu reprendre en économie le fil de la tradition
classique), a inversement trouvé sa science non vulgaire dans la sociologie.
Une hypothèse de ce genre permettrait aussi de rechercher les racines
objectives de ce fait. On pourrait dire, très en gros, que le capitalisme, qui
doit tout d’abord découvrir son propre mécanisme de fonctionnement, doit au
moment de sa maturité organiser l’étude du consensus, des réactions sociales
qui se greffent sur ce mécanisme. Ce qui est d’autant plus urgent que le
capitalisme passe à la phase supérieure, celle de la planification, et se
libère des rapports de propriété comme élément déterminant, en fondant toujours
davantage sa stabilité et son pouvoir sur la rationalité croissante de
l’accumulation (*).
Je ne veux absolument pas dire par là,
que la sociologie est une science bourgeoise ; au contraire, je dis que
nous pouvons employer, traiter, critiquer la sociologie comme Marx le faisait
par rapport à l’économie politique classique, et donc en y voyant une science
limitée. Le type d’enquête que nous projetons, du reste, montre bien que la
sociologie contient toutes les hypothèses qui dépassent le cadre de la
sociologie courante. Ce qu’elle cerne est vrai (n’est pas faux en soi), mais
est justement limité, et provoque par là même des déformations internes.
Cependant elle garde ce qui, selon Marx, caractérise la science, une autonomie fondée
sur l’exigence d’une connaissance rigoureuse et logique.
Je répète alors que nous devons
peut-être nous mêmes nous prouve à l’égard de la sociologie bourgeoise :
il me semble que l’histoire du marxisme elle-même démontre au contraire qu’il
faut sérieusement prendre contact avec ce développement de la pensée si l’on
veut retrouver une pensée politique révolutionnaire.
Quant à la façon dont cette défiance
s’est aggravée avec les politiques de type stalinien, c’est là une chose qui
n’a même pas à être démontrée, car il est évident que, dans la grande
mystification soviétique de la pensée stalinienne, créer une sorte de barrière
par rapport à la sociologie était une mesure d’hygiène élémentaire :
c’était absolument indispensable. Qu’on s’en réfère ou non aux origines
historiques, c’est là un fait historique évident.
Il faut aussi ajouter qu’en parlant de la pensée marxienne comme d’une sociologie, nous évoquons un thème qui tenait fort à cœur à Lénine. Celui-ci,
dans
sa jeunesse. avait traité des œuvres de Marx comme d’une œuvre de
sociologie : il dit explicitement lui-même qu’il les considérait ainsi, et
je crois que, sur ce point comme sur bien d’autres, Lénine avait parfaitement
raison. Et maintenant, avant d’évoquer un trait de la sociologie contemporaine
qu’il faudrait à mon avis considérer d’un oeil critique et avec une grande
rigueur, je voudrais parler du rapport que l’on peut établir entre l’emploi de
l’enquête sociologique et le marxisme. Au fond, je crois que nous avons avancé
sur ce thème depuis le tout début des Quaderni Rossi, sans jamais l’avoir
développé jusqu’au bout ; nous l’avons affirmé, mais nous ne l’avons jamais
démontré rigoureusement.
Je souligne encore que la dichotomie sociale
de notre monde permet une recherche scientifique très poussée en ce qui
concerne cet élément conflictuel et en puissance antagoniste qu’est la classe
ouvrière. De ce point de vue nous devons faire de la méthode de l’enquête un
point de référence politique permanent qui devra ensuite s’exprimer dans un
fait précis, dans telle ou telle enquête déterminée ; car elle signifie
que nous refusons d’analyser la classe ouvrière à partir de l’analyse du niveau
du capital. En substance, nous reprenons ainsi à notre compte l’idée de Lénine
selon laquelle le mouvement politique ouvrier nait de la rencontre du
socialisme et du mouvement spontané de la classe ouvrière. Si, disait Lénine,
le mouvement spontané de la classe ouvrière ne rejoint pas le socialisme de façon
volontaire, consciente et scientifique, c’est l’idéologie de l’adversaire de
classe qui se trouvera en leur lieu de rencontre. Par la méthode de l’enquête,
nous devrions pouvoir éviter toute conception mystique de la classe
ouvrière ; nous devrions toujours pouvoir déterminer le niveau de prise de
conscience que cette classe a atteint ; et nous devrions, dès lors, nous
servir de l’enquête pour élever le niveau de la conscience de classe. Le moment
de l’observation sociologique, conduite selon des critères sérieux et
rigoureux, est alors relié par une continuité bien précise à l’action
politique : la recherche sociologique est une sorte de médiation, sans
laquelle nous risquons de nous faire une idée optimiste ou pessimiste, de toute
façon absolument gratuite du degré de conscience de classe et de force
d’opposition atteint par la classe ouvrière. Or, il est claire que cette
considération influence les buts politiques de l’enquête, et en représente même
le but principal.
Et maintenant je voudrais soulever deux
questions : Il me semble nécessaire de critiquer avant de les choisir les
instruments de la sociologie contemporaine. Je pense surtout à ceux de la
microsociologie où les limites fixées à priori produisent probablement de
grosses déformations, puisqu’elles empêchent les relations qui pourraient
apparaître dans une optique plus large. Dans des recherches de ce genre qui
sont même parfois des recherches anthropologiques, on choisit très souvent des
thèmes que l’on isole a priori d’un contexte plus général. Et que l’on coupe
volontairement de ce contexte lui même ; ce qui entraîne une véritable
déformation du choix. En fait, on choisit très souvent des thèmes qui peuvent
entrer dans le cadre d’une résolution des conflits ; mais on écarte a priori toute
relation qui replace les rapports sociaux étudiés dans une perspective
d’opposition, selon laquelle le système lui-même serait renversé.
Il nous faut absolument repenser la
façon dont le socialisme peut se servir de la sociologie ; les méthodes
sociologiques doivent être étudiées à la lumière d’hypothèses fondamentales qui
découlent d’un fait initial : les conflits peuvent se transformer en
antagonisme et n’être plus dès lors fonction du système (les conflits étant
fonction du système parce que le système progresse par eux).
Dans ce contexte, ce que nous avons dit
prend une importance fondamentale : il faut que l’enquête se fasse en
partie «à chaud», c’est-à-dire dans une situation particulièrement
conflictuelle, à partir de laquelle il faut étudier quel rapport s’établit
entre le conflit et l’antagonisme : il faut étudier comment le système de
valeurs que l’ouvrier exprime en temps normal se transforme, quelles valeurs le
remplacent avec une conscience nette de l’alternative ou disparaissent à ce
moment là. Il est en effet des valeurs que l’ouvrier possède en temps normal et
qu’il perd au moment d’une lutte de classe, et vice versa.
Il faut plus particulièrement étudier
tous les phénomènes qui concernent la solidarité ouvrière, et se demander quel
rapport il y a entre celle-ci et le fait de refuser le système
capitaliste : il faut déterminer dans quelle mesure, à ce moment là, les
ouvriers sont conscients du fait que leur solidarité porte en elle des forces
sociales antagoniques. Disons en gros qu’il s’agit de vérifier dans quelle
mesure les ouvriers sont conscients de revendiquer une société fondée sur
l’égalité par rapport à une société fondée sur l’inégalité, dans quelle mesure
ils sont conscients que cela peut avoir pour la société une valeur générale,
une valeur d’égalité en face de l’inégalité capitaliste.
En accentuant l’importance de cette
enquête à chaud, nous nous référons à une thèse fondamentale : c’est
qu’une société antagoniste en soi n’atteindra jamais son homogénéité par la
réduction de l’un des facteurs essentiels qui la constituent, c’est-à-dire la
classe ouvrière.
Il faut alors étudier jusqu’à quel
point on peut saisir dans le concret l’élan par lequel la classe ouvrière tend
à passer du conflit à l’antagonisme, et à faire exploser la dichotomie dont vit
la société capitaliste ; c’est pourquoi je crois qu’il faut prêter la plus
grande attention à la formulation du questionnaire que l’on utilisera en de
telles situations. Je voudrais ajouter quelque chose de particulièrement important.
Je me réfère une fois de plus à la discussion et je dirai que l’enquête -
puisqu’on parlait de la transformation fondamentale du capitalisme,
c’est-à-dire de son passage à la planification - doit tenir compte des procès
de bureaucratisation. Ceux-ci ramènent effectivement au fait que le capitalisme
passe à la planification, et se fonde de moins en moins sur les rapports de
propriété, et de plus en plus sur la rationalité de l’accumulation. C’est de la
même manière qu’il nous faut considérer les transformations de la classe
ouvrière, à la lumière des rapports nouveaux qui s’établissent entre les
ouvriers et les techniciens. en tenant compte du fait que de nouvelles
catégories sociales se constituent, et en n’oubliant pas que la composition
même de la classe ouvrière se transforme.
Tels sont, je crois, les deux aspects
principaux de l’enquête : d’une part, il s’agit de vérifier la position et
le niveau des deux adversaires au moment où ils s’affrontent, et de l’autre il
faut étudier les tendances nouvelles que les transformations de leur statut ont
suscitées dans la conscience de la classe ouvrière et des techniciens.
L’enquête, me semble-t-il, ne doit pas
oublier le changement qui s’est produit dans l’histoire des rapports
capitalistes. Disons de manière schématique que les rapports de richesse et de
pouvoir se sont renversés. Dans le capitalisme classique, la richesse était
considérée comme la fin et le pouvoir comme le moyen ; mais au cours de
l’expansion capitaliste, ce rapport tend à se renverser, et c’est le pouvoir
qui tend à asservir la richesse, ou, si l’on préfère, c’est la richesse qui
devient le moyen requis pour accroître le pouvoir. Cette transformation
provoque évidemment de graves changements de structure dans tous les rapports
sociaux. Mais il ne faut pas confondre ces deux aspects prédominants de
l’enquête avec ses buts proprement dits. Les buts de l’enquête peuvent se
résumer comme suit : nous attendons des moyens que nous voulons employer
quelque chose de très important : l’enquête est une méthode correcte,
efficace et politiquement féconde pour rentrer en contact avec les ouvriers
isolés ou avec des groupes d’ouvriers. Non seulement il n’y a pas d’écart, de
différence, de contradiction entre l’enquête et ce travail de construction
politique, mais l’enquête apparaît comme un aspect fondamental de ce travail.
De plus, le travail de discussion théorique entre camarades, avec les ouvriers,
etc., auquel l’enquête nous contraindra représente un moyen de formation
politique en profondeur ; en cela aussi on peut dire que l’enquête est un
excellent instrument de travail politique. On peut dire aussi que l’enquête est
d’une importance décisive pour lever les ambiguïtés parfois notoires qui
existent dans la formation théoriques que les Quaderni Rossi élaborent. Comme de nombreux camarades l’ont
affirmé, de nombreux éléments de cette ébauche théorique proviennent de la
critique des positions officielles ou des développements de la pensée du
mouvement ouvrier, et n’ont par conséquence qu’une valeur d’antithèse. Ils
n’ont pas de fondement positif. J’entends par là qu’ils ne sont pas
empiriquement fondés au niveau de la classe.
Puisqu’il ne nous est pas possible
d’effectuer une vérification politique véritable, qui, tout en conservant son
importance à l’exploration rigoureuse, nous fournirait en plus des éléments
macroscopiques, des documents incontestables, le travail de recherche le plus
important que nous puissions faire à l’heure actuelle est encore celui dont
nous parlons, car il assure l’unité de la théorie et de la pratique qui sem-ble
nous échapper aujourd’hui pour des raisons objectives .Or c’est là un but
permanent et essentiel de notre méthode de travail.
Et enfin, nous pouvons chercher à
donner à notre travail une dimension européenne. En confrontant les recherches
qu’on a pu faire dans les différentes situations européennes, nous devrions
pouvoir posséder, nous, mais tout aussi bien nos camarades allemands ou
français, des éléments assez importants pour nous permettre de définir la
possibilité et de trouver les bases d’une unification des luttes ouvrières à
l’échelle de l’Europe.
(*) Ce passage est particulièrement daté fin des années 1960. Si, aujourd’hui, nous ne voyons pas bien les effets d’une quelconque planification capitaliste, la cause est, sans doute, à chercher du côté de la transnationalisation de l’économie, au caractère occulte des commissions européennes et de ce que nous appelons crise de régulation. En effet, il ne faut pas perdre de vue que l’avantage intrinsèque du trust monopoliste sur toute autre forme d’organisation de la production est bien la planification de son activité économique. Maastricht ne serait, en dernière analyse, que la manifestation de la privatisation de la planification capitaliste.