NĦ7, ˆ para”tre

 

Ç Une individualitŽ sociale contre lĠindividualisme marchand : de la nŽcessitŽ dĠune rŽvolution culturelle dans la gauche anticapitaliste È

 

Entretien avec Philippe CORCUFF

 

(sociologue, animateur de lĠUniversitŽ Populaire de Lyon, membre du conseil scientifique dĠAttac, militant de la LCR)

 

 

Praxis : Comment expliques-tu lĠopposition Žpidermique de la gauche ˆ lĠindividualisme, considŽrŽ comme une valeur libŽrale, donc de droite ?

 

Philippe Corcuff : La gauche rŽpublicaine qui Žmerge au 18me sicle en France est profondŽment travaillŽe par les valeurs individualistes des Lumires. Elle se confronte au long processus dĠindividualisation des sociŽtŽs occidentales, amorcŽ selon le sociologue Norbert Elias ˆ la Renaissance (fin 14me-dŽbut 17me sicles) et conduisant selon lui ˆ un renversement de Ç lĠŽquilibre je/nous È au profit du Ç je È(1) ; processus qui sĠamplifie au 18me sicle.

Quant ˆ la gauche socialiste qui na”t en France au dŽbut du 19me sicle, dans le sillage critique de la gauche rŽpublicaine, elle hŽrite de ces valeurs individualistes, tout en se confrontant prioritairement ˆ la question sociale qui prend de lĠampleur avec lĠindustrialisation et lĠurbanisation capitalistes. Chez les thŽoriciens socialistes du 19me sicle (Leroux, Proudhon, Bakounine, Marx, etc.), les deux questions (question individualiste et question sociale) sont souvent alors prŽsentes, davantage juxtaposŽes dĠailleurs que nettement articulŽes. Ce double questionnement sera encore prŽsent au dŽbut du 20me sicle quand le mouvement syndical et le mouvement socialiste commenceront ˆ se consolider. Le syndicalisme rŽvolutionnaire et libertaire de la CGT dĠavant 1914 nĠoppose pas solidaritŽ collective et individualitŽs, notamment parce quĠil sĠappuie sur des compŽtences professionnelles fortement individualisŽes propres ˆ des mŽtiers semi-artisanaux (cordonniers, boulangers, imprimeurs, etc.)(2). Quant au mouvement socialiste, Jaurs associe collectivisme et individualisme, en affirmant par exemple que, sur la base de la propriŽtŽ sociale des moyens de production, Ç le socialisme est lĠaffirmation suprme du droit individuel È(3).

Mais peu ˆ peu une lecture collectiviste et Žconomiste de Marx et des marxismes va tendre ˆ prendre le dessus, aussi bien dans la branche socialiste que communiste. Une sorte de Ç logiciel È va progressivement sĠimposer qui oblitŽrera la question individualiste au profit du traitement exclusif de la question sociale, ˆ travers la contradiction capital/travail, en-dehors de quelques courants minoritaires (notamment libertaires). Il faut toutefois noter dans les annŽes 1960 la tentative faite par le philosophe Lucien Sve au sein du PCF, avec son Marxisme et thŽorie de la personnalitŽ (1re Žd. : 1969), mais sans grands effets sur le noyau dur du logiciel collectiviste.

AujourdĠhui, cette tendance collectiviste peut tre reconduite, dans les mouvements sociaux, dans le combat contre la figure nŽolibŽrale du capitalisme. Comme le nŽolibŽralisme utilise abondamment le thme de lĠindividu contre les solidaritŽs collectives et les acquis de lĠƒtat social (individualisation des salaires, flexibilitŽ, mobilitŽ, etc.), certains peuvent tre tentŽs de mettre un signe dĠŽgalitŽ entre individualisme et nŽolibŽralisme, et de faire alors de lĠindividualisme un ennemi ˆ combattre. ç mon avis, cĠest se tromper ˆ plusieurs titres. Premirement, cĠest se tromper sur lĠanalyse du phŽnomne complexe de lĠindividualisme contemporain. Ce dernier nĠest pas le produit exclusif de lĠindividualisme marchand, mais aussi dĠautres logiques individualisatrices qui ne sont pas rŽductibles ˆ lĠordre capitaliste : logique politique de lĠindividualisme dŽmocratique, dynamique juridique des droits individuels ou logiques sociŽtales associŽes aux transformations de la famille patriarcale et de lĠintimitŽ de chacun. Une telle vue pluraliste de lĠindividualisme conduit ˆ Žviter les diagnostics simplistes : lĠindividualisme ne doit pas tre rŽduit ˆ un produit du nŽolibŽralisme. Le nŽolibŽralisme peut mme tre critiquŽ au nom dĠune certaine conception de lĠindividualitŽ, une individualitŽ non marchande. Cette critique individualiste du nŽo-libŽralisme peut dĠailleurs trouver des ressources chez Marx. Et cĠest lˆ quĠon touche ˆ une deuxime erreur - stratŽgique, cette fois - de ceux qui dŽfendent lĠŽquation Ç individualisme=nŽolibŽralisme È : ils laissent le monopole de lĠindividu au nŽolibŽralisme, et dans des sociŽtŽs fortement individualisŽes ils se tirent alors une balle dans le piedÉ

Mais tout le monde dans la galaxie altermondialiste ne tombe pas dans ce pige et des tentatives de reformulation sont en cours. Ainsi le conseil scientifique dĠAttac a crŽŽ, dŽbut 2005, un groupe de travail sur Ç lĠindividualisme contemporain È, auquel je participe. Par ailleurs, la version provisoire du Manifeste de la LCR, en cours de discussion, contient un passage novateur sur Ç lĠŽmancipation des individus È. Il y a lˆ un combat classique entre lĠinertie des anciennes faons de penser et des reproblŽmatisations ˆ la lumire de lĠexpŽrience et des dŽplacements de la rŽalitŽ.

 

Praxis : Quelle lecture fais-tu justement de Marx sur le plan de lĠindividualitŽ ?

 

Philippe Corcuff : Un philosophe non-marxiste, inscrit dans le courant de la phŽnomŽnologie, Michel Henry a Žcrit deux tomes dĠun Marx en 1976 (Gallimard), refaisant le parcours des textes de jeunesse aux textes de la maturitŽ en utilisant le fil de la subjectivitŽ individuelle(4). Son livre nĠa quasiment pas ŽtŽ discutŽ par les marxistes de toutes obŽdiences ˆ lĠŽpoque, trop prisonniers du logiciel dont je parlais. Il Žcrivait alors de manire provocatrice au dŽbut du premier tome : Ç le marxisme est lĠensemble des contresens qui ont ŽtŽ faits sur Marx È. CĠest excessif, mais a permet de nous nettoyer les lunettes des Žvidences collectivistes du logiciel appelŽ Ç marxisme È. CĠest toutefois excessif sur deux plans : 1) la lecture Ç marxiste È classique, ˆ travers la contradiction capital/travail, demeure un fil important dĠanalyse, quĠil faut sĠefforcer dĠarticuler plut™t que dĠopposer, ˆ mon sens, au fil individualiste ; et 2) cĠest moins la subjectivitŽ qui me semble centrale chez Marx que lĠintersubjectivitŽ, cĠest-ˆ-dire une subjectivitŽ individuelle travaillŽe par les relations sociales, par les rapports sociaux. Ce qui me semble important chez Marx, cĠest la catŽgorie de Ç rapports sociaux È, catŽgorie premire dans lĠanalyse ; ce quĠon appelle Ç sociŽtŽ È ou Ç individu È Žtant des cristallisations secondes de rapports sociaux. CĠest ce que jĠappelle une conception relationnaliste de lĠindividualitŽ.

Dans cette perspective, Marx et Engels nĠopposent pas, dans LĠidŽologie allemande (1845-1846), un collectivisme ˆ lĠindividualisme ultra-anarchiste de Stirner (dans LĠUnique et sa propriŽtŽ, 1844), mais un autre individualisme. Au lieu dĠenvisager un Ç moi È au-dessus et en-dehors des relations sociales (comme Stirner), Marx et Engels sĠintŽressent ˆ une individualitŽ fabriquŽe dans des relations sociales, ˆ une individualitŽ sociale, dont il sĠagit de libŽrer les potentialitŽs crŽatrices contre la rŽduction marchande de lĠindividu propre ˆ lĠordre capitaliste. Ainsi ds les Manuscrits de 1844, Marx vise lĠŽpanouissement de la diversitŽ des sens individuels : Ç Chacun de ses rapports humains avec le monde, voir, entendre, sentir, gožter, toucher, penser, contempler, vouloir, agir, aimer, bref tous les actes de son individualitŽ È. Or, ajoute-t-il, Ç Ë la place de tous les sens physiques et intellectuels est apparue lĠaliŽnation pure et simple des sens, le sens de lĠavoir È. Ce quĠil appelle, toujours dans les Manuscrits de 1844, Ç le communisme vulgaire È, Žgalitariste et collectiviste, fait lĠobjet dĠune critique convergente ˆ celle de la sociŽtŽ marchande, car il serait basŽ sur le Ç nivellement È, Ç en niant partout la personnalitŽ de lĠhomme È et en cherchant Ç ˆ tout ramener ˆ un mme niveau È. Contre ce Ç communisme vulgaire È, le communisme de la singularitŽ individuelle pr™nŽ pare Marx sĠefforce de permettre ˆ chacun de dŽvelopper ses sens et ses capacitŽs propres dans le cadre de lĠassociation. Il sĠagit que chacun puisse voir Žpanouir ses singularitŽs, donc sa part incommensurable, unique, contre la domination dĠune seule mesure de ses activitŽs (quĠelle soit marchande ou autre).

Si on veut mieux se rendre compte des effets du logiciel collectiviste qui a dominŽ nombre de lectures marxistes de Marx, il suffit de sĠarrter sur une phrase cŽlbre du Manifeste communiste (1848) : Ç LĠancienne sociŽtŽ bourgeoise, avec ses classes et ses conflits de classes, fait place ˆ une association o le libre Žpanouissement de chacun est la condition du libre Žpanouissement de tous È. Or, on a souvent appris ˆ lire la phrase ˆ lĠenvers, comme si Marx et Engels Žcrivent que Ç le libre Žpanouissement de tous est la condition du libre Žpanouissement de chacun È. CĠest sous cette forme erronŽe que jĠai encore appris ˆ lire Marx, quand jĠai commencŽ ˆ militer en 1976, lycŽen, au sein dĠun courant de gauche, marxisant, du PS (le CERES, alors animŽ par Jean-Pierre Chevnement et Didier Motchane), comme dĠailleurs les communistes, trotskystes, mao•stes, conseillistes, etc. de lĠŽpoque. Il y avait donc une Žvidence du logiciel collectiviste qui allait jusquĠˆ nous faire lire des phrases ˆ lĠenvers !

Alors ma lecture de Marx ? Pour aller vite, je dirais que Marx nĠa pas seulement analysŽ la contradiction capital/travail – privilŽgiŽe par les lectures Ç collectivistes È de son Ïuvre – au sein du capitalisme. Certes la contradiction capital/travail est importante et cĠest sur elle que repose la lutte de classe et la politique de classe, toujours actuelles sous des formes renouvelŽes. Mais Marx a peru diffŽrentes contradictions dans le capitalisme, dont aussi une contradiction capital/nature (qui intŽresse aujourdĠhui les courants Žcosocialistes) et une contradiction capital/individualitŽ. ç quoi renverrait cette contradiction capital/individualitŽ ? Le capitalisme participerait ˆ une individualisation plus poussŽe, et donc ˆ des dŽsirs dĠŽpanouissement personnel stimulŽs, mais, dans le mme temps, il limiterait et tronquerait lĠindividualitŽ par la marchandisation des dŽsirs. La rŽduction commerciale de lĠindividualitŽ ferait na”tre des aspirations ˆ la rŽalisation individuelle quĠil ne pourrait pas vraiment satisfaire dans le cadre de sa dynamique dĠaccumulation du capital, gŽnŽrant alors des frustrations. Cette contradiction se trouverait exacerbŽe dans le nŽocapitalisme actuel, insistant davantage encore sur Ç lĠautonomie È et Ç la personnalitŽ È des salariŽs ou Ç les dŽsirs È des consommateurs, mais toujours au service dĠune logique de profit. Comme les prolŽtaires dans la contradiction capital/travail, les individualitŽs frustrŽes seraient Ç les fossoyeurs È potentiels du capitalisme dans la contradiction capital/individualitŽ.

Chez Marx, on trouve surtout une juxtaposition de lĠanalyse de la contradiction capital/travail et de celle de la contradiction capital/individualitŽ, mais son Ïuvre nous invite justement ˆ tenter aujourdĠhui une articulation.

 

Praxis : Le renouveau de lĠindividualisme, en particulier chez les jeunes, est-il contradictoire avec lĠorganisation collective ?

 

Philippe Corcuff : Chez les jeunes gŽnŽrations, davantage individualisŽes, comme plus largement dans les mouvements sociaux, lĠindividualisation a au moins deux effets : 1) un effet de dŽcomposition, et 2) un effet de recomposition. DĠune part, la plus grande individualisation participe ˆ un plus grand retrait de lĠespace public et de lĠengagement collectif ; ce qui est renforcŽ par le fonctionnement routinisŽ, bureaucratisŽ, hiŽrarchisŽ, anonymisŽ, infantilisant, de nombre dĠorganisations traditionnelles, qui peuvent appara”tre comme des carcans pour les individus. Mais, dĠautre part, cela nourrit aussi lĠŽmergence de nouvelles formes dĠaction collective plus soucieuses de lĠindividualitŽ de chacun, plus mŽfiantes ˆ lĠŽgard de la dŽlŽgation de pouvoir, moins permanentes et plus ponctuelles. CĠest ce que le sociologue Jacques Ion a appelŽ Ç lĠengagement distanciŽ È(5).

Comme on se doit dĠavoir une vue pluraliste des logiques individualisatrices, on se doit dĠtre attentifs aux ambivalences de lĠindividualisme, ˆ la diversitŽ de ses effets, positifs et nŽgatifs. Car en gŽnŽral, et pas seulement dans ses effets sur lĠaction collective, lĠindividualisme contemporain rŽvle une double face : des aspects dŽstabilisateurs pour les sociŽtŽs (affaiblissement du lien social et des repres collectifs) comme pour les individus (Žmergence de nouvelles pathologies narcissiques, dans la tyrannie de sa propre image, notamment), mais aussi des acquis Žmancipateurs (droits individuels et citoyennetŽ, Žlargissement des marges dĠautonomie des individus dans la vie quotidienne, dŽveloppement dĠune intimitŽ personnelle, etc.), en relation Žtroite avec la libŽration des cadres traditionnels de la famille patriarcale (mouvement de libŽration des femmes, nouveaux droits des enfants ou amorce de reconnaissance des modes de vie homosexuels).

Face ˆ ces ambivalences individualistes, le rŽcent mouvement anti-CPE a ouvert des potentialitŽs nouvelles quant ˆ une articulation entre aspirations individualistes et action collective. DĠabord, dans le contenu des revendications : la revendication d'un statut collectif et protecteur, contre lĠinstabilisation propre au CPE, Žtait reliŽe ˆ la possibilitŽ pour chacun de mener ses projets individuels dans un horizon temporel stabilisŽ (dans le rapport au travail, au logement, aux prts bancaires, etc.). Dans ce mouvement, on a commencŽ ˆ voir pratiquement les liens qui ont ŽtŽ pensŽs en sociologie par Robert Castel : l'autonomie individuelle moderne s'est appuyŽe sur des supports sociaux (la sŽcuritŽ sociale, les retraites ou le statut salarial) permettant ˆ l'individu de se dŽtacher des alŽas de la vie, des accidents, de la maladie, pour se projeter dans le temps et construire une vie personnelle(6). Or, le nŽolibŽralisme sĠattaque aujourdĠhui aux bases sociales de lĠindividualisme moderne.

Engagement collectif et individualitŽs ont Žgalement Žtaient mis en relation dans les modes dĠorganisation du mouvement anti-CPE. On a ainsi observŽ une certaine place donnŽe aux individualitŽs et ˆ leur expression, dans les manifestations comme dans les AG. Ce qui est aussi passŽ par une coordination plus soucieuse des individus composant les collectifs, par une plus grande autonomie dans lĠaction, par une plus grande mŽfiance ˆ lĠŽgard de la dŽlŽgation de pouvoir.

Mais ce ne sont que des potentialitŽs fragiles. Les processus sociaux continuent ˆ tre marquŽs par des dynamiques contradictoires, par des inerties et de lĠinventivitŽ, par des dŽcompositions et des amorces de recomposition, sans garantie que les secondes ne prŽdominent.

Si lĠon veut renforcer les potentialitŽs du front individualiste de la critique du capitalisme (en lien avec le front social, de classe), il faudrait sĠefforcer de politiser les dŽsirs de reconnaissance et de rŽalisation personnelles, stimulŽs et dŽus par le capitalisme. Cela suppose de sĠintŽresser autant au quotidien et ˆ lĠintime quĠˆ Ç la grande politique È. ç partir dĠune enqute sur la rŽception par des tŽlŽspectatrices franaises dĠune sŽrie tŽlŽvisŽe amŽricaine (Ally McBeal), jĠai pu mettre en Žvidence combien lĠintimitŽ de nos contemporains pouvait tre travaillŽe par des imaginaires utopiques, aspirant ˆ un Ç ailleurs È opposŽ ˆ la logique marchande(7). RŽorienter lĠaction politique vers la politisation des quotidiens et des intimitŽs constitue alors un dŽfi difficile, pratiquement, mais, ˆ mon avis, difficilement Žvitable pour les anticapitalistes.

 

Praxis : Ta rŽhabilitation de lĠindividu et de lĠindividualisme ne tend-elle pas ˆ dŽpasser le vieux clivage entre anarchisme et marxisme ?

 

Philippe Corcuff : Je fais lĠhypothse que, aprs les deux grandes politiques dĠŽmancipation modernes : la politique rŽpublicaine (nŽe au 18me sicle) et la politique socialiste (au sens large, nŽe au 19me sicle), on est peut-tre face ˆ grand dŽfi : inventer une troisime politique dĠŽmancipation, qui puise dans les deux premires (dans le traitement de la question dŽmocratique pour la premire et le traitement de la question sociale pour la seconde), tout en innovant face ˆ des problmes renouvelŽs, comme la question fŽministe, la question Žcologiste ou la question individualiste. Ce serait en quelque sorte une politique rŽpublicaine et socialiste, mais aussi post-rŽpublicaine et post-socialiste (comme la politique socialiste a ŽtŽ une politique rŽpublicaine et post-rŽpublicaine). Avec quelques amis (de la SensibilitŽ Ecologiste Libertaire et radicalement Sociale-dŽmocrate, crŽŽe en dŽcembre 1997 et dont les principaux animateurs ont adhŽrŽ ˆ la LCR en 1999), jĠai commencŽ ˆ donner ˆ cette possibilitŽ un nom provocateur et paradoxal : social-dŽmocratie libertaire. Provocateur dans le mŽlange de Ç social-dŽmocratie È et de Ç libertaire È, comme dans le recours mme au mot Ç social-dŽmocratie È, souvent assimilŽ ˆ Ç trahison È dans la gauche anticapitaliste. Pourquoi ? Pour, en bousculant les faons dont les Žtiquettes et les identitŽs des uns et des autres Žtaient soigneusement rangŽes jusquĠˆ prŽsent, avec des luttes rituelles confortant chacun dans ses rŽfŽrences, faire rŽflŽchir aux enjeux de la pŽriode. Pour suggŽrer alors que les dŽcoupages traditionnels ne sont pas Žternels et que les ressources intellectuelles et les expŽriences pratiques de diffŽrents courants pourraient tre associŽes de manire nouvelle, afin de b‰tir une nouvelle politique dĠŽmancipation.

Dans cette perspective, on est effectivement amenŽ ˆ mettre ensemble des choses que lĠopposition marxisme/anarchisme avait semblŽ sŽparer ˆ jamais. Mais, sur la question de lĠindividualitŽ, des auteurs comme Proudhon, Marx ou Bakounine avaient dŽjˆ toute une sŽrie de convergences, que le logiciel collectiviste qui a prŽdominŽ par la suite ne nous faisait plus percevoir. Ainsi ces trois auteurs avaient en tte une individualitŽ sociale, forgŽe dans des relations sociales, opposŽe tout autant au tout-collectif (incarnŽ par la suite par les lectures dominantes du marxisme) quĠau tout-individuel (dĠun Stirner).

Il nous faut alors retrouver cette inspiration dans un nouveau contexte socio-historique, encore davantage individualisŽ, pour relancer la bataille de lĠindividualitŽ sociale contre les visŽes hŽgŽmoniques de lĠindividualisme marchand. DĠo la nŽcessitŽ dĠune vŽritable rŽvolution culturelle dans la gauche anticapitaliste. Politique dŽmocratique, politique de classe, politique individualiste, politique fŽministe et politique Žcologiste : lĠŽmancipation du 21me sicle aurait au moins cinq axes principaux ˆ dŽvelopper.

 

 

* Pour aller plus loin par rapport aux analyses esquissŽes dans cet entretien, on peut se reporter ˆ quatre textes de Philippe Corcuff : La question individualiste – Stirner, Marx, Durkheim, Proudhon (Latresne, Le Bord de lĠEau, 2003), Nouveaux dŽfis pour la gauche radicale – ƒmancipation et individualitŽ (dŽbat avec Antoine Artous, suivi dĠen entretien avec Olivier Besancenot, Latresne, Le Bord de lĠeau, 2004), Politiques de lĠindividualisme (en collaboration avec les sociologues Jacques Ion et Franois de Singly, Paris, Textuel, 2005) et sur internet : Ç IndividualitŽ et critiques du capitalisme, entre sociologie et philosophie È, site Calle Luna, septembre 2005, http://calle-luna.org/article.php3?id_article=186 .

 

Notes :

(1) Voir Norbert Elias, La sociŽtŽ des individus (1re Žd. : 1987), trad. fran., Paris, Fayard, 1991.

(2) Voir notamment Bernard H. Moss, Aux origines du mouvement ouvrier franais - Le socialisme des ouvriers de mŽtier, 1830-1914, trad. fran., Paris-Besanon, Les Belles lettres, 1985

(3) Dans Jean Jaurs, Ç Socialisme et libertŽ È, Revue de Paris, 1er dŽcembre 1898.

(4) Pour une introduction ˆ sa lecture de Marx, voir Michel Henry (1922-2002), Ç Un Marx mŽconnu, la subjectivitŽ individuelle au cÏur de la critique de lĠŽconomie politique È, entretien inŽdit de juin 1996 avec Philippe Corcuff et Natalie Depraz, revue ContreTemps, nĦ16, avril 2006.

(5) Voir Jacques Ion, La fin des militants ?, Paris, ƒditions de lĠAtelier/ ƒditions Ouvrires, 1997.

(6) Voir Robert Castel et Claudine Haroche, PropriŽtŽ privŽe, propriŽtŽ sociale, propriŽtŽ de soi – Entretiens sur la construction de lĠindividu moderne, Paris, Fayard, 2001.

(7) Pour une premire analyse, voir Philippe Corcuff, Ç De lĠimaginaire utopique dans les cultures ordinaires – Pistes ˆ partir dĠune enqute sur la sŽrie tŽlŽvisŽe Ally McBeal È, dans LĠordinaire et le politique, sous la direction de L. Bove, C. Gautier et S. Laugier, Paris, PUF, collection CURAPP, ˆ para”tre en septembre 2006.

 

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