Praxis n°4 – décembre 2001

Droit de vote et question sociale

Raymond Debord (2001)

Cet article a été commandé par Jossour, le bulletin de l’AMF (Association des Marocains en France), sans être publié jusqu’ici.

La campagne municipale a donné l’occasion aux partisans du droit de vote des immigrés de parler d’un thème visiblement peu mobilisateur, comme en témoigne le «flop» retentissant de la dernière manifestation «nationale» qui n’a rassemblé qu’un millier de personnes sur le sujet, malgré la présence de Hue, Contassot ou Delanoë en tête de cortège. Une fois de plus, on a pu constater que les travailleurs immigrés se désintéressaient assez largement de cette revendication, à part une poignée de militants associatifs très actifs et politisés. Du coup, les partisans les plus sincères du droit de vote se sont trouvés contraints à des contorsions pour trouver hors de leurs rangs des personnes immigrées ou d’origine immigrée susceptibles d’être candidates aux municipales.

Pour la grande masse des immigrés et de leurs familles, les questions les plus urgentes sont tout autres. Il s’agit d’une part du fait que des centaines de milliers de salariés soient maintenus dans l’état de «sans-papiers», c’est-à-dire n’aient strictement aucun des droits élémentaires reconnus à tous : santé, logement, retraite, liberté de mouvement... Il s’agit d’autre part du fait que la ségrégation raciale et sociale cantonne des centaines de milliers de personnes dans des ghettos de pauvreté et dresse des obstacles insurmontables à leur accès au logement, à une scolarisation normale de leurs enfants, etc.

Force est de constater que bien peu de forces de gauche sont prêtes à se mobiliser de manière conséquente sur ces questions. On trouve même des personnalités particulièrement douteuses qui, comme Jack Ralite à Aubervilliers, peuvent combiner des déclarations générales humanistes et une pratique municipale hostile aux plus démunis voire assortie d’une rhétorique d’exclusion qui n’est pas sans rappeler les pires heures du PCF et des épisodes comme celui du «bulldozer de Vitry». Alors que les distinctions entre droite et gauche sont de plus en plus imperceptibles, on est en droit de se demander dans quelle mesure la mise en avant périodique de la question du droit de vote par certains n’est pas un moyen pour eux de faire un clin d’oeil au «peuple de gauche» tout en se situant soigneusement hors des débats sur la question sociale.

On remarquera que l’argument avancé pour réclamer le droit de vote est celui de la «résidence» et on se demandera si, en ces temps d’occultation des questions de classe, il ne s’agit pas d’un moyen d’éluder la question du travail. Pourtant, «le travail ça compte, le travail ça doit ouvrir des droits», comme le proclament les Maliens du Rassemblement des collectifs d’ouvriers sans-papiers des foyers et de l’Organisation politique qui ont décidé, eux, de prendre à rebrousse-poil les terminologies et d’affirmer haut et fort : «ouvrier ça compte, le travail ça compte». Là est effectivement la question essentielle. Si on ne la pose pas, alors on relègue l’ouvrier du bâtiment, l’agent de sécurité ou l’employé de la restauration au même niveau que les Duvallier et autres enfants Mobutu qui, après tout, sont aussi des étrangers qui résident depuis longtemps en France...

L’argument essentiel à donner en faveur du droit de vote, c’est qu’il faut reconnaître la place des producteurs dans la société. Et non seulement il faut reconnaître cette place, mais les producteurs eux-mêmes n’ont aucun intérêt à se voir divisés en catégories dont certaines seraient dépossédées d’une partie des droits reconnus aux autres. En reconnaissant aux travailleurs immigrés le droit d’être syndiqués, puis électeurs aux Prud’hommes, l’Etat a reconnu leur place dans le salariat. Maintenant, ils doivent bénéficier des mêmes droits démocratiques que tout le salariat, même si on peut avoir des doutes raisonnables sur la capacités de ces derniers à dépasser un stade formel.

Quant au découpage de la revendication du droit de vote, il illustre bien les ambiguïtés de la gauche. Comment justifier qu’on exige pour les immigrés le droit de choisir leurs conseillers municipaux et leurs députés européens, alors qu’on continue à leur refuser de choisir ceux qui feront les lois en France et d’élire des représentants au Parlement ? Tout ceci ressemble fortement à une forme insidieuse de discrimination qui tendrait à dire qu’on peut calmer les tensions liées à l’immigration en accordant un droit de vote aux élections jugées comme secondaires mais qu’il est naturellement hors de question de permettre qu’ils accèdent aux choses sérieuses, à savoir le choix des députés de la Nation.

La seule solution démocratique serait l’octroi des pleins droits de citoyenneté aux travailleurs immigrés, partant du principe que non seulement ils contribuent à la richesse de la nation mais qu’ils en sont pleinement partie prenante et constituent une part importante de la base du pays. Aujourd’hui bien sûr, cette revendication n’est ni prioritaire ni susceptible de gagner la majorité de la population française ou même de sa partie immigrée. C’est le couronnement de tout l’ensemble des demandes immédiates concernant les droits élémentaires qui sont défendues au jour le jour par les organisations de la gauche populaire et sociale. Reconnaître la citoyenneté des travailleurs immigrés, c’est reconnaître la citoyenneté de la classe ouvrière : ce n’est pas pour demain, mais c’est comme ça qu’il faut poser la question.