n¡6 – novembre 2005

 

ENCADREMENT CAPITALISTE
ET REPRODUCTION DU CAPITAL :

VERS UN NOUVEAU PARADIGME MARXISTE
DES RAPPORTS DE CLASSE.

 

 

            INTRODUCTION

 

            La question qui y est ici posŽe est celle de la nature de classe de ce que vulgairement on nomme les Ç couches moyennes salariŽes È. Je prŽciserai dÕemblŽe de qui ou quoi il s'agit. En termes de catŽgories socioprofessionnelles de lÕINSEE se trouvent ici a priori concernŽes :

-       les cadres et professions intellectuelles supŽrieures, bien que la plupart soient en fait des Ç bourgeois sala­riŽs È, comme nous le verrons plus loin ;

-       les professions intermŽdiaires (les Ç cadres moyens È de lÕancienne nomenclature) qu'on pourra tous faire entrer sans hŽsiter dans notre objet d'Žtude ;

-       les employŽs, bien que la plupart d'entre eux fassent au contraire partie du prolŽtariat, pour des raisons que jÕexposerai plus loin aussi.

            Soit au recensement de 1999, un peu de 16,7 millions sur une population active 26,1 millions de personne. Cependant, comme je lÕai dŽjˆ laissŽ entendre dans les lignes qui prŽcdent, tous ne font pas partie de lÕencadrement tel que je le dŽfinis. C'est seulement dans ce massif que je me propose de Ç dŽcouper È cette classe que je nomme l'encadrement capitaliste.

            Pour rŽpondre ˆ la question prŽcŽdente sur la nature de classe des Ç couches moyennes salariŽes È, je procderai en trois temps. Je reviendrai tout d'abord sur les dŽnominations courantes de classe moyenne et de couches moyennes pour les rŽcuser. Je procderai ensuite Žgalement ˆ la critique de la rŽfŽrence de ces couches au concept de petite-bourgeoisie. Ce n'est que dans un troisime temps que je livrerai les principaux ŽlŽments de leur analyse en termes de classe capitaliste, en ayant signalŽ auparavant le changement de paradigme que cela implique dans l'analyse des rapports de classes[1].

            I. CLASSE MOYENNE/COUCHES MOYENNES

 

            DŽnominations apparemment purement descriptives et neutres, donc acceptables ˆ ce titre. C'est pourquoi je les ai adoptŽes ici dans un premier temps. Mais dŽnominations en fait parfaitement confuses, que l'on parle de classe moyenne (au singulier) ou de couches moyennes (au pluriel).

 

            A) CLASSE MOYENNE.  Peut-on parler des Ç couches moyennes salariŽes È en terme de classe moyenne ? Oui et non.

            Oui, il est clair que ces couches occupent une position moyenne (intermŽdiaire et mŽdiatrice) entre Ç le haut È (la bourgeoise) et Ç le bas È (les classes populaires) de la hiŽrar­chie sociale. Et cela tant du point de vue du niveau de leurs revenus que de leur accs aux positions de pouvoir dans la so­ciŽtŽ.

            Non, car l'ennui, c'est que l'on peut en dire strictement au­tant de multiples autres classes ou fractions de classe dans les sociŽtŽs capitalistes : petit capital (petits patrons de l'industrie et du commerce) ; petite-bourgeoisie ; professions libŽrales ; petits rentiers. Et l'on risque alors de confondre les Ç couches moyennes salariŽes È avec ces classes et fractions de classe sous le vocable de classe moyenne (au singulier ou au pluriel). Or, elles n'ont rien de commun avec elles et elles s'opposent mme ˆ elles terme ˆ terme : petite propriŽtŽ capitaliste ou prŽcapitaliste contre salariat ; valorisation d'un patrimoine Žconomique contre valorisa­tion d'un patrimoine culturel et notamment scolaire ; appartenance ˆ l'univers prŽ- ou archŽo-capitaliste contre appartenance ˆ l'univers capitaliste.

            En dŽfinitive, parler de classe(s) moyenne(s) dans ce contexte revient tout simplement ˆ avouer qu'on est incapable de dŽfinir des critres nets d'appartenance de classe. Ce n'est pas seulement l'adjectif moyen qui est alors usurpŽ mais le substantif classe lui-mme. Ce qui explique que cette dŽno­mination ait surtout cours, outre dans le langage courant et dans le langage politique, dans la sociologie vulgaire, bref chez des gens qui ne savent pas de quoi il parle quand il s'avise de prononcer le mot de classe.

 

            B) COUCHES MOYENNES. C'est de ce constat critique dont est partie une certaine sociologie marxiste, mais qui reste tout aussi vulgaire que la prŽcŽdente en dŽfinitive[2]. 

            Dans cette perspective, la dŽnomination de classe moyenne est explicitement refusŽe et c'est celle de couches moyennes (on parle alors de Ç couches moyennes salariŽes È ou de Ç nouvel­les couches moyennes" È. Principal argument avancŽ : la gran­de hŽtŽrogŽnŽitŽ de ces couches ne permet pas de leur confŽrer l'unitŽ d'une classe sociale. ConsŽquence : ces couches n'ont aucune appartenance de classe ; elles occupent une position intermŽdiaire entre bourgeoisie et classe ouvrire, qui constituent les deux seules vraies classes de la sociŽtŽ capi­taliste.

            En fait, tirer parti de l'hŽtŽrogŽnŽitŽ rŽelle de ces couches pour leur refuser a priori le statut de classe sociale n'est pas sŽrieux. Car aucune classe sociale nÕa jamais constituŽ et ne constituera jamais un bloc Žconomiquement, socialement, politiquement ou idŽologiquement homogne. Toutes les classes sont traversŽes par des divisions et des oppositions d'intŽrts entre catŽgories, couches, frac­tions, qui s'enracinent en dŽfinitive dans leurs positions diffŽrentes qu'elles occupent au sein des rapports de produc­tion et de la division du travail. Les processus mmes qui divisent la sociŽtŽ en classe (les rapports sociaux de production, les luttes de classes, etc.) divisent de mme les classes en fractions, couches et catŽgories.

            Par exemple, qu'y a-t-il de commun a priori entre le patron d'une PME de 30 salariŽs ŽtranglŽs par les circuits de distribution ou ses banquiers et le PDG d'une multinationale ? De mme, qu'y a-t-il de commun entre le ch™meur de longue durŽe ou le jeune prŽcaire et l'ouvrier d'Etat, garantie dans son emploi, la progression de ses revenus, la possibilitŽ de faire carrire, etc. ?

            La seule question qu'il faut se poser pour savoir si les Ç couches moyennes salariŽes È constituent une classe sociale est la suivante : en dŽpit de leur hŽtŽrogŽnŽitŽ, prŽsentent-elles suffisamment d'identitŽ au niveau de leur insertion dans les rapports de production et la division sociale du travail ainsi quÕau niveau de leurs interventions dans la lutte des classes pour parvenir ˆ s'unifier en une force sociale autour d'un pro­jet politique original ?

            Quant au refus de Ç classer È (dÕattribuer une appartenance de classe) les couches moyennes salariŽes, il nÕest pas moins critiquable. Dans la terminologie marxiste classique, on ne peut parler de couches sociales que sur fond de classes so­ciales. Parler de couches en refusant d'en faire les couches d'une (ou Žventuellement de plusieurs) classe sociale me pa­ra”t constituer une contradiction dans les termes.

            Bien pire, cela menace le concept mme de classe sociale. Car quelle est encore la pertinence de ce concept, ˆ quoi peut-il bien servir s'il est incapable de s'appliquer ˆ des pans entiers de la rŽalitŽ sociale ? Quel peut tre son intŽrt si plus du quart de la population ac­tive d'un pays comme la France (pour mÕen tenir aux seules Ç professions intermŽdiaires È dont le statut n'est pas discu­table) ne relve pas de ce concept ?

            A vouloir sauver la thse marxiste classique de la bipola­ritŽ de la structure de classe des sociŽtŽs capitalistes, on risque de perdre le concept de classe lui-mme.

 

            II. NOUVELLE PETITE-BOURGEOISIE

 

            C'est ce dont se sont aperus d'autres auteurs marxistes qui ont entrepris de classer les Ç couches moyennes salariŽes È au sein de la petite-bourgeoisie ; d'en faire une nouvelle petite-bourgeoisie par opposition ˆ la petite-bourgeoisie tradition­nelle dŽfinie par la petite production marchande (les artisans et les petits commerants)[3].

Ces analyses prŽsentent un double intŽrt. DÕune part, contrairement aux prŽcŽdentes, elles s'efforcent de sai­sir les rapports sociaux qui gŽnrent les Ç couches moyennes salariŽes È dans les sociŽtŽs capitalistes. Par exemple leur position dans les rapports capitalistes de production : dans la production et dans la rŽpartition de la plus-value ; ou dans la division sociale du travail, notamment dans la division entre travail manuel et travail intellectuel.

            DÕautre part et en consŽquence, elles conduisent ˆ reconna”tre ˆ ces couches une homogŽnŽitŽ sociale et politique par delˆ leurs hŽtŽrogŽnŽitŽs catŽgorielles. En ce sens, elles ouvrent la voie ˆ la thse de leur nature de classe autonome. Mais elles se refusent ˆ tirer toutes les consŽquences de leurs propres rŽsultats, et elles restent fidles ˆ la thse marxiste classique en n'en faisant qu'une fraction d'une classe subal­terne : la petite-bourgeoisie.

            De ce fait, les analyses de ces auteurs sont critiquables ˆ plusieurs titres. En premier lieu, faire des Ç couches moyennes salariŽes È une fraction de la petite-bourgeoisie n'a aucun sens. Il n'y strictement rien de commun entre ces Ç couches moyennes È d'une part, les artisans et petits commerants d'autre part. En bref, et sans vouloir rŽpŽter ce que je disais tout ˆ l'heure, alors que la petite-bourgeoisie se forme sur la base de rapports prŽcapitalistes (la production marchande simple) que le capitalisme tout ˆ la fois dŽtruit et reproduit, les Ç couches moyennes salariŽes È se forment sur la base des rap­ports capitalistes de production et se dŽveloppent au rythme de ses der­niers. Par consŽquent, si l'horizon politique de la premire est bouchŽ (elle ne peut gure servir que de classe appui aux rŽgimes qui freinent un dŽveloppement capitaliste qui constamment la menace), les secondes possdent quant ˆ elles un rŽel avenir.

            En second lieu, les raisons fondamentales ˆ la dŽnŽgation per­sistante du caractre propre de classe de ces couches de la part de ces auteurs sont discutables. Elles sont essentiellement au nombre de deux.

            La premire est proprement thŽorique. Ces Žtudes s'inscrivent dans la tradition marxiste classique pour la­quelle une classe sociale se dŽfinit d'abord par sa situation dans les rapports de production. Or, le propre des Ç couches moyennes salariŽes È s'est de ne pas pouvoir se repŽrer de ma­nire homogne dans le cadre de ces rapports, ne serait-ce que parce qu'une bonne partie d'entre elles se situent en dehors de la sphre de la production matŽrielle au sens strict.

            Toutes les tentatives en ce sens Žchouent : elles obligent leurs auteurs aux pires contorsions idŽologiques. Cf. par exemple Poulantzas qui, contre toutes les indications de Marx sur la ques­tion, cherche ˆ rŽserver la qualitŽ de travail productif au seul travail manuel effectuŽ par les ouvriers. Cf. de mme Baudelot, Establet et Malemort qui inventent la notion barbare de rŽtrocession de la plus-value pour unifier ancienne et "nouvelle" petite-bourgeoisie. Autrement dit, le paradigme marxiste classique de lÕanalyse des rapports de classes est incapable de rendre compte de la situation de classe propre ˆ ces couches.

            On trouve chez ces auteurs un aveu partiel du caractre insuffisant de ce paradigme dans leur recours ˆ la division entre travail manuel et travail in­tellectuel. Mais leurs dŽveloppements ˆ ce sujet sont tout ˆ fait insuffisants : ils parviennent au mieux ˆ dŽcrire cette division mais ils ne parviennent pas ˆ expliquer le processus de sa diffusion au-delˆ des rapports de production o elle prend forme.

            La seconde raison de cette dŽnŽgation est proprement politique. Un des arguments majeurs avancŽs par nos auteurs pour justifier le refus de faire des Ç couches moyennes sala­riŽes È une classe ˆ part entire est qu'elles n'auraient aucun projet politique propre. Seules la bourgeoise d'une part et la classe ouvrire (le prolŽtariat) d'autre part seraient pourvus dÕun tel projet : la per­pŽtuation du capitalisme pour la premire, le socialisme et/ou le communisme pour la seconde.

            Or l'histoire de la lutte des classes s'est montrŽe singu­lirement plus complexe et plus nuancŽe que cela. Non seulement en faisant Žmerger des rŽgimes sociaux qui ne sont plus capitalistes au sens classique du terme (plus de bourgeoise, plus de propriŽtŽ privŽe des moyens de production, plus de fragmentation concurrentielle du capital social) sans tre pour autant des sociŽtŽs socialistes en transition vers le communisme ; jÕai Žvidemment ici en vue feu les Etats soi-disant socialistes. Mais encore en faisant Žmerger des rŽgimes politiques qui ne co•ncident avec les intŽrts immŽdiats ni de la bourgeoi­sie ni de la classe ouvrire, tout en les mŽnageant les uns et les autres : que l'on pense par exemple aux diffŽrents rŽgimes social-dŽmocrates qui ont vu le jour ; que l'on pense aussi aux mouvements nationalistes rŽvolutionnaires nŽs de la lutte anticolonialiste dans le Tiers Monde et aux rŽgimes auxquels ils ont donnŽ naissance.

            L'existence de ces diffŽrents rŽgimes sociaux et poli­tiques prouve, ˆ mon sens,  que la lutte des classes a fait intervenir plus que ces deux acteurs sans doute fondamentaux qu'ont ŽtŽ et que restent bourgeoisie et prolŽtariat. Et qu'on ne saurait mini­miser l'action des Ç couches moyennes salariŽes È, pas plus que celle de la petite-bourgeosie ou de la paysannerie. Ainsi la difficultŽ que rencontre le marxisme classique ˆ rendre compte de lÕexistence des Ç couches moyennes salariŽes È rejoint-elle celle quÕil a ŽprouvŽ ˆ analyser la nature de ces rŽgimes sociaux et politiques nŽs de la lutte des classes et qui sÕŽcartent des modles classiques eux aussi.

            Plus prŽcisŽment, ce qui est ici en question, c'est la nature mme des mouvements politiques et des idŽologies qui se sont rŽclamŽs du socialisme et qui ont largement contribuŽ ˆ la naissance de ses rŽgimes. Et, par consŽquent, la nature mme du marxisme classique lui-mme qui leur a servi le plus souvent d'armature thŽorique. Qui (entendons : quels classes, fractions, blocs de classes) s'est exprimŽ dans le socia­lisme et le marxisme (pris dans la diversitŽ de leurs va­riantes) au cours de l'Histoire ? RŽpondre ˆ cette question est aussi un enjeu de lÕinterrogation sur la nature de classe de ces couches[4]. Je ne peux m'empcher de penser que c'est pour Žviter pareilles questions gnants (qui les mettaient directement en question eux aussi) que nos auteurs s'en sont tenus ˆ la dŽnŽgation de toute ap­partenance de classe propre ˆ ces couches

 

            III. ENCADREMENT CAPITALISTE

 

            Dans un souci de brivetŽ, je me contenterai maintenant de rŽsumer ma propre analyse des Ç couches moyennes salariŽes È sous forme d'une sŽrie de thses. Pour l'argumentation de ces thses, je renvoie directement ˆ mon ouvrage. En leur donnant ainsi un tour ˆ la fois sec et abrupt, j'espre provoquer leur discussion.

 

            THESE 1. Au sein des sociŽtŽs capitalistes dŽveloppŽes, pour analyser les rapports de classe et, par consŽquent pour dŽterminer la situation des diffŽrentes classes sociales (et pas seulement celle de l'encadrement), il faut partir non pas de l'analyse des seuls rapports de production, comme le fai­sait le marxisme classique, mais de l'analyse du procs global de reproduction du capital.

            Par procs de reproduction du capital, j'entends un procs qui dŽborde de loin ce que Marx et la tradition marxiste aprs lui a gŽnŽralement entendu par lˆ. Il s'agit d'un procs trs vaste par lequel le capital assure sa reproduction comme rapport social de production en parvenant ˆ subsumer, dominer, s'approprier l'ensemble des conditions sociales d'existence, ˆ travers une sŽrie de mŽdiations techniques, Žconomiques, sociales, politiques, idŽologiques, etc. C'est donc aussi le procs par lequel le capital gŽnre en dŽfinitive ce mode particulier de (re)production de la sociŽtŽ par elle-mme qu'est le capitalisme[5].

            Ce procs passe donc par la production et la reproduction d'un rŽseau de rapports de domination, depuis le simple procs de tra­vail par lequel le capital se valorise jusqu'ˆ l'espace Žconomique et politique transnational, en passant par les structures Žtatiques, politiques, syndicales, etc., auxquelles donnent naissance la lutte des classes. C'est relativement ˆ leur situation dans ce rŽseau de rap­ports de domination que doivent s'analyser les rapports entre les diffŽrentes classes sociales. En consŽquence, je propose de dŽplacer le centre de gravitŽ de l'analyse de la structure de classes des rapports d'exploitation vers les rapports de domination ˆ travers lesquels les premiers parviennent ˆ se produire et ˆ se reproduire.

 

            THESE 2. Sur cette base, les Ç couches moyennes salariŽes È peuvent se dŽfinir comme l'ensemble des agents subalternes de la reproduction du capital, ou encore comme l'ensemble des agents dominŽs de la domination capitaliste.

            Ce qui signifie que dans la division sociale du travail, elles remplissent des fonctions d'encadrement : ce sont elles qui conoivent, contr™lent, inculquent, lŽgitiment les diffŽ­rents rapports de domination par l'intermŽdiaire desquels se reproduit le capital. Et ce aussi bien dans les appareils d'Etat et dans la sociŽtŽ civile que dans les entreprises. D'o ma dŽnomination d'encadrement capitaliste ˆ leur sujet. Ce travail d'encadrement implique tout ˆ la fois un savoir et un savoir-faire marquŽs du sceau du travail intellectuel par opposition au travail manuel ; une formation thŽorique prŽalable (de caractre scolaire et universitaire), autant destinŽe ˆ lŽgitimer idŽologi­quement les fonctions d'encadrement qu'ˆ en assurer la ma”trise par les agents qui les remplissent ; une part relative de ma”trise et d'autonomie dans lÕexercice de ses t‰ches concrtes.

            VouŽes aux t‰ches d'encadrement des rapports de domination ˆ travers lesquels le capital se reproduit, l'encadrement se distingue donc ˆ la fois :

- de la classe capitaliste, classe des propriŽtaires et des gestionnaires du capital social, qui dirige le procs global de re­production du capital et au pouvoir de laquelle les membres de l'encadrement demeurent soumis (propriŽtaires et cadres supŽrieurs dirigeant les entreprises privŽes ou publiques ; haut personnel politique, administratif et militaire) ;

- du prolŽtariat qui comprend l'ensemble des agents vouŽs aux fonctions d'exŽcution dans la division sociale du travail, dont le travail est par consŽquent rŽduit tendanciellement ˆ du travail simple et dont la force de travail est totalement soumise, en tant que marchandise, ˆ la loi de la valeur (ce qui n'est pas le cas de celle de l'encadrement).

            C'est donc ˆ dessein que je ne parle pas de classe ou­vrire mais de prolŽtariat. Car les ouvriers ne constituent pas les seuls prolŽtaires mme s'ils continuent ˆ former le "noyau dur" du prolŽtariat. En fait, la plupart des employŽs ont ŽtŽ prolŽtarisŽs, au regard des critres prŽcŽdents (si­tuation dans la division du travail, soumission ˆ la loi de la valeur dans le rapport salarial).

 

            THESE 3. Sur la base de leur identitŽ fonctionnelle (de l'identitŽ de leurs fonctions dans la division sociale du tra­vail et plus largement relativement au procs global de repro­duction du capital), jÕai pu montrer que les Ç couches moyennes salariŽes È partagent bien un certain nombre d'intŽrts poli­tiques communs qui sont susceptibles de s'exprimer en un pro­jet politique autonome (un projet politique capable de leur permettre d'intervenir de manire autonome dans la lutte des classes). En un mot, elles peuvent exister non seulement comme classe en soi mais encore comme classe pour soi, pour reprendre la terminologie du marxisme classique. Quels sont les intŽrts de classe de l'encadrement ? Il s'agit essentiellement de :

            1. La Ç modernisation È de la sociŽtŽ, qui implique que soit Žcarter tous les obstacles ˆ son devenir capitaliste, dans la mesure o celui-ci assure la croissance numŽrique de l'encadrement ainsi que sa concentration, gage du renforcement de son pouvoir de classe.

            2. La Ç rationalisation È du dŽveloppement du capitalisme. En tant que classe dominŽe, l'encadrement subit les contre-coups de toutes les contradictions du dŽveloppement capitaliste (crises, etc.). Elle a donc tout intŽrt ˆ la rŽsolution de ces contradictions et de ces crises. Mais en tant qu'agent de ce dŽveloppe­ment, dont les intŽrts et les privilges sont liŽes ˆ ce dernier, elle ne peut Žvidemment concevoir le dŽpas­sement de ses rapports constitutifs. Solution : la Ç rationalisation È du dŽveloppement capitaliste au double sens technique et moral du terme (au double sens de la rationalitŽ par finalitŽ et de la rationalitŽ par valeur, pour parler comme Max Weber). Il s'agit de rendre ce dŽveloppement ˆ la fois plus fonctionnel et plus moral, plus efficace et plus Žthique ˆ la fois.

            3. La Ç dŽmocratisation È de ses structures. On trouve lˆ encore un effet de la situation intermŽdiaire de l'enca­drement dont les membres, d'une part, aspirent ˆ s'Žlever socialement (notamment par le biais de l'appareil scolaire, qui joue un r™le dŽcisif dans le processus de leur reproduction) ; et, d'autre part, redou­tent la prolŽtarisation qui les menace sans cesse. D'o un intŽrt ˆ voir assurer une certaine dŽmocratisation des structures sociales et surtout institutionnelles ca­pitalistes, cependant limitŽe ˆ leur propre bŽnŽfice.

            Quel est le projet politique qui synthŽtisent ces diffŽ­rents intŽrts ? C'est celui de l'Žtatisation du capitalisme. Entendons par-lˆ tout ˆ la fois un pilotage par l'Etat du dŽveloppement capi­taliste ; une solution Žtatique de ses contradictions inhŽ­rentes ; une limitation par l'Etat du pouvoir de la classe do­minante.

            Cependant, je n'affirme pas que l'Žtatisation du capita­lisme est une invention ou lÕÏuvre politique exclusive de l'encadrement. L'Žtatisation du capitalisme est dans une cer­taine mesure une tendance inhŽrente au procs de reproduction du capital, rendu nŽcessaire par les contraintes et les li­mites qu'il gŽnre. L'encadrement trouve son intŽrt dans ce mouvement et l'appuie, quand ce n'est pas lui (ses organisa­tions reprŽsentatives) qui l'initie.

            Evidemment, la forme et le contenu de ce projet d'Žtatisa­tion vont considŽrablement varier au cours de l'Histoire (comme varient nŽcessairement forme et contenu de la lutte de toutes les classes de la sociŽtŽ), en fonction ˆ la fois de la phase historique du dŽveloppement capitaliste considŽrŽe ; de la formation nationale considŽrŽe (en particulier sa position dans l'arne internationale) ; du ou des blocs sociaux dans lesquels l'encadrement ou ses diffŽrentes fractions vont fu­sionner ; de l'engagement des autres classes dans la lutte des classes ; etc.

 

            THESE 4.  La forme la plus originale qu'ont revtu le pro­jet politique de l'encadrement et par consŽquent ses intŽrts de classe a ŽtŽ le socialisme.

            J'entends ici par socialisme le projet politique (impliquant stratŽ­gie, formes spŽcifiques d'organisation, idŽologie propre) qui a dominŽ le mouve­ment ouvrier mondial depuis la fin du 19e sicle et qui est entrŽ en crise dans le dernier quart du 20e sicle[6]. Ce projet peut se dŽfinir de la manire suivante : se libŽrer du capita­lisme par l'Etat en libŽrant l'Etat du capitalisme. Autrement dit, mettre fin au processus d'exploitation et de domination capitalistes (ou du moins en attŽnuer les effets) en s'emparant de l'appareil d'Etat aprs l'avoir arrachŽ des mains de la classe dominante.

            Le projet politique de l'encadrement prend pareille forme dans toutes les situations o l'encadrement est obligŽ de se radicaliser politiquement, en faisant (apparemment) cause com­mune avec les classes populaires (essentiellement le prolŽta­riat et/ou la paysannerie). Pareille radicalisation se produit chaque fois que, pour diffŽrentes raisons, le dŽveloppement capitaliste ne permet pas ˆ l'encadrement de satisfaire ses intŽrts de classe, et par consŽquent ses revendications et as­pirations politiques.

            Il s'agit alors pour l'encadrement de prendre la tte des luttes populaires, de les Ç encadrer È et de les canaliser dans le sens de ses propres intŽrts, en un mot de s'en faire un marche-pied pour conquŽrir le pouvoir d'Etat. C'est exactement ce qui s'est produit sous couvert du projet socialiste au sein du mouvement ouvrier. Et cela est vrai des deux variantes de ce projet :

            sa variante rŽformiste : c'est la social-dŽmocratie classique qui permet ˆ l'encadrement d'accŽder ˆ la si­tuation de classe rŽgnante (ses organisations reprŽsen­tatives exercent le pouvoir d'Etat en lieu et place de la bourgeoisie) dans le cadre d'un compromis gŽnŽral entre bourgeoisie et prolŽtariat dont l'encadrement est le ma”tre dÕÏuvre en tant qu'il assure la direction du mouvement ouvrier ;

            sa variante "rŽvolutionnaire", dont le lŽninisme (le bolchŽvisme) constitue la forme classique, qui permet ˆ une fraction de l'encadrement d'accŽder ˆ la position de classe dominante aprs avoir expropriŽ bourgeoisie et aristocratie foncire : de devenir Ç capitaliste collec­tif È dans ce qu'il a ŽtŽ convenu d'appeler (sans doute improprement) un Ç capitalisme d'Etat È sÕauto-dŽnommant socialisme.

            Dans ces conditions, on comprendra aisŽment les difficul­tŽs, bien plus les rŽticences du marxisme classique ˆ admettre la nature de classe de Ç couches moyennes salariŽes È : son aveuglement et son mutisme ˆ cet Žgard ont participŽ de lÕÏuvre de camouflage de l'encadrement dans son OPA histo­rique sur le mouvement ouvrier.

 

            Pour conclure, je dirai que, pour complŽter mon analyse, il resterait ˆ s'interroger sur le prŽsent et l'avenir de cette classe sociale qu'est l'encadrement, du moins au sein des formations capitalistes dŽveloppŽes. Par exemple sur :

            - le r™le que certains de ses ŽlŽments ont jouŽ, par partis et syndicats de gauche interposŽs, dans le changement de bloc hŽgŽmonique auquel on a assistŽ dans un pays comme la France au cours des vingt dernires annŽes[7] ;

            - mais aussi sur la crise politique et idŽologique qu'elle a traversŽ et traverse encore en partie avec l'effondrement du modle socialiste du mouvement ouvrier dans sa double variante rŽformiste et "rŽvolutionnaire" ;

            - enfin sur ses tentatives pour reconstruire son hŽgŽmonie sur le mouvement populaire ˆ travers une vaste gamme de courants politiques, depuis ce qu'il reste de l'extrme gauche jusqu'aux Verts en passant par des mouvements comme ATTAC et dont un synthse se prŽpare sous couvert de lÕantilibŽralisme altermondialiste[8].

 

Alain BIHR

 

 

Voir aussi :

 

De Ç lÕencadrement capitaliste È ˆ Ç lÕencadrement ethnique È : le r™le des classes moyennes migrantes dans le projet communautariste libŽral

Amir Sa•ghi (novembre 2005)

Il peut sembler pour le moins Žtonnant que la problŽmatique du r™le des classes moyennes dans le projet capitaliste soit ˆ ce point Ç le parent pauvre È de la pensŽe de la gauche dite Ç rŽvolutionnaire È.

 

DŽcembre 2001 : rŽvolte des classes moyennes argentines ?

Didier Landy (novembre 2005)

Chez le meilleur Žlve de la banque mondiale et du FMI, lÕargentinazo des journŽes insurrectionnelles du 19 et 20 dŽcembre 2001 constitue un objet fort intŽressant du point de vue de notre problŽmatique : la place et le r™le des classes moyennes dans les processus de rupture politique.

 



[1] Je rŽsume ici les thses que jÕai eu lÕoccasion de dŽvelopper dans Entre bourgeoisie et prolŽtariat : lÕencadrement capitaliste, LÕHarmattan, 1989.

[2] Cf. notamment Claude Quin, Classes sociales et union du peuple de France, Paris, Editions Sociales, 1976.

[3] Il s'agit essentiellement de Baudelot, Establet et Malemort,  La petite-bourgeoise en France, Paris, MaspŽro, 1974 ; et de Poulantzas, "La petite-bourgeoisie traditionnelle et la nouvelle petite-bourgeoisie" in Les classes sociales dans le capitalisme aujourd'hui, Pa­ris, Le Seuil, 1974.

[4] CÕest dÕailleurs une pareille interrogation qui mÕa conduit, au dŽbut des annŽes 1980, ˆ mÕinterroger plus avant sur la nature de classes des Ç couches moyennes salariŽes È.

[5] Je me suis efforcŽ de construire mŽthodiquement le concept de procs global de reproduction du capital sur la base dÕune relecture critique de la critique marxienne de lÕŽconomie politique dans La reproduction du capital, Editions Page deux, 2001.

[6] Je reprends ici la thse que jÕai eu lÕoccasion de dŽvelopper dans Du Grand Soir ˆ lÕalternative. Le mouvement ouvrier europŽen en crise, Editions Ouvrires (Editions de lÕAtelier), 1991.

[7] JÕai disposŽ quelques ŽlŽments dÕanalyse ˆ ce sujet dans La farce tranquille, Spartacus, 1986 ; ainsi que dans Le Spectre de lÕextrme droite. Les Franais dans le miroir du Front national (chapitre II), 1998.

[8] Cf. mon article Ç AntilibŽralisme ou anticapitalisme ? È, A Contre-Courant, n¡119, novembre-dŽcembre 2000.