Praxis n° 4 - décembre 2001

L'immigration, un élément essentiel pour une stratégie de changement

Raymond Debord

novembre 2001

 La France est une terre d’immigration. Le phénomène n’est pas nouveau : il est même consubstantiel à la formation de la nation et à sa définition comme communauté de citoyens, à la différence d’autres pays qui privilégient le droit du sang.

 Nous ne ferons pas ici l’historique de cette présence étrangère et du brassage qu’elle a induit. Les questions que nous souhaitons poser sont liées aux conséquences de cette présence du point de vue de la défense des plus défavorisés. A t-elle été prise en compte dans les programmes syndicaux ou électoraux ? A t-elle modifié la structure des organisations populaires ? Le mouvement social a t-il intériorisé la présence des immigrés et s’y sont-ils fait une place ? Force est de constater qu’aujourd’hui encore la quasi totalité des forces progressistes ont un rapport d’extériorité vis à vis des immigrés et de leurs familles.  Alors que «l’opinion publique française, les média, les intellectuels à la mode et la classe politique sont obsédés par la différence culturelle et un islam qui suscite des réactions répulsives» (1) il est grand temps de considérer les immigrés avant tout comme «des travailleurs qui ont, par millions, accompagné l’histoire de notre industrialisation et font partie de notre classe ouvrière».

  Alors qu’on sait pourtant pertinemment qu’ils sont amenés à rester ici et que leurs enfants constituent déjà une partie importante de la jeunesse française, il est également plus que temps que les partisans du changement opèrent un véritable aggiornamiento sur cette question. Il en va de leur capacité à proposer des solutions d’avenir capables de mobiliser la majorité du pays réel.

  Parler de l’immigration en France, c’est parler du salariat en général et de la classe ouvrière en particulier. Pendant un siècle, l’immigration en France a «fait le prolétariat», pour reprendre le mot de Maryse Tripier (2). Parler de l’immigration c’est aussi parler de l’ouvrier, personnage largement occulté dans le discours politique du moment. Or aujourd’hui encore 11 % des ouvriers sont étrangers et surtout 58 % des étrangers sont ouvriers (contre 28 % des nationaux). Pour les ressortissants de certains pays, le pourcentage est encore supérieur : 80 % d’ouvriers parmi les Turcs vivant en France, 68 % parmi les Algériens (3).

  Poser la question de la place des immigrés dans une stratégie de changement, c’est donc poser aussi de manière assez directe la question de la place des ouvriers.

  Contrairement à un préjugé réactionnaire fréquent, le Paris d’antant comptait facilement autant d’étrangers que celui d’aujourd’hui.

Ils n’étaient ni arabes ni noirs, mais Polonais, Roumains, Arméniens, Juifs... La France de 1926 comptait autant d’étrangers que celle de 1990 et celle de 1931 davantage (4).

  Dans les années 1920 et 30, le mouvement syndical révolutionnaire, le Parti communiste français tout comme ses dissidences «trotskystes» avaient donc le soucis d’organiser les travailleurs immigrés de l’époque, dont beaucoup étaient italiens ou originaires d’Europe de l’Est.

  Dans une lettre aux travailleurs juifs de France, Trotsky écrivait en 1930 :«Il me semble que le rôle joué aujourd’hui par les travailleurs étrangers en France secouera le conservatisme profond de ce pays (...). Les travailleurs étrangers ont une mentalité différente, tout simplement parce que ce sont des étrangers, une mentalité d’émigrants, plus mobile, plus réceptive aux idées révolutionnaires».

  Le fait est que les étrangers ou personnes d’origine étrangère joueront un rôle particulièrement important dans le mouvement communiste et sur le plan syndical. Le parcours d’Henri Krazucki, militant d’origine polonaise, secrétaire général de la CGT dans les années 1980 témoigne de cette tradition.

  Dans un autre registre, on pourrait parler du destin de Messali Hadj, père de l’indépendance algérienne et fortement lié au mouvement communiste français pendant les années 20 et le début des années 30, la période de l’Etoile Nord-Africaine.

  C’est à la libération que le Parti communiste a opéré un tournant politique radical l’éloignant durablement des immigrés. Devenu de très loin la première force politique suite à son action dans la résistance, il s’est posé comme premier défenseur de l’indépendance nationale et développé un discours de plus en plus patriotique, voire chauvin.

  Dans ce contexte, des pans de sa propre histoire ont été délibérément occultés, comme par exemple le rôle fondamental des FTP-MOI (Francs tireurs et partisans - Main d’oeuvre immigrée) dans les actions militaires contre l’occupant.

  Pendant le fin des années 40 et toutes les années 50, la CGT a développé quant à elle un discours hostile à l’immigration, celle-ci étant accusée de porter atteinte à l’emploi et au niveau de vie des travailleurs français (5).

  Dans les années 1960 et 1970, l’arrivée massive de travailleurs immigrés (jusqu’à près d’un million d’ouvriers Algériens en 1975) a conduit le PCF et la CGT à moduler un peu leur discours. D’un côté on défendait les droits des travailleurs immigrés contre le patronat et les nombreuses attaques racistes dont ils étaient victimes. De l’autre on les considérait fondamentalement comme des gens de passage dont la vocation était le retour dans le pays d’origine, si possible pour construire le «socialisme».

  Dans cette période, le seul courant politique qui a cherché sérieusement à organiser les immigrés a été le maoïsme et en particulier la Gauche prolétarienne. C’est largement sous l’influence des «maos» que les travailleurs immigrés ont mené leurs premières luttes autonomes, par exemple contre l’augmentation du prix des loyers dans les foyers, ou ont constitué leurs premières organisations comme le MTA (Mouvement des travailleurs arabes). Les «maos» ont également connu quelques succès au sein des entreprises.

  Si les ouvriers immigrés restaient largement insensibles à l’action du PCF pour les raisons que nous avons évoquées, la plupart d’entre eux étaient syndiqués à la CGT. Le syndicat n’en restait pas moins fortement marqué par l’influence du communisme «officiel» et surtout par la défense prioritaire des ouvriers qualifiés, l’ «aristocratie ouvrière» pour reprendre une certaine terminologie de l’époque. Les immigrés avaient souvent quelques responsabilités à la base dans les grandes usines de la métallurgie (comme délégués syndicaux par exemple), mais on en trouvait quasiment aucun dans les instances dirigeantes de la CGT.

  Ayant la volonté de s’orienter vers les OS (les mal-nommés «ouvriers spécialisés» c’est-à-dire sans aucune qualification) les «maos» rencontrèrent un certain succès chez les immigrés et furent même en mesure de diriger des grèves chez Renault ou Citroën au grand dam des dirigeants de la CGT.

  Comme l’a bien rappelé Laure Pitti (6) qui a étudié la grèves des presses de Renault-Billancourt en 1973, les ouvriers immigrés ne se sont jamais représentés que comme des travailleurs qui défendaient leurs revendications. Pourtant, tout ce que les appareils syndicaux ont daigné (péniblement) leur accorder comme appui a été une «solidarité» condescendante et la reconnaissance d’un «problème des immigrés» (7).

  Bien que souvent à l’avant-garde dans les luttes, en particulier dans la catégorie la plus exploitée, celle-des OS, les immigrés n’étaient finalement pas reconnus comme partie prenante de ce que l’on appelait alors la «classe ouvrière de France».  

  Un exemple tout à fait édifiant de l’occultation de la place de  l’immigration par le PCF est l’espace que lui consacre l’ouvrage «histoire de la France contemporaine»  édité en 1981 et écrit par des historiens communistes : à peine quelques lignes sur les 561 pages du tome VIII (1968-1981). On y lit juste que «depuis 1974 l’immigration est officiellement stoppée et la pratique des renvois a été spectaculaire, mais celle-ci semble avoir visé surtout les travailleurs les plus revendicatifs, alors que l’immigration de nouvelles nationalités, jugées plus malléables et sans doute meilleur marché, s’est poursuivie». Que de suspiscion dans cette simple phrase, malgré les quelques mots exprimant une condamnation implicite des expulsions !

  Plus loin, les auteurs signalent que l’élément fondamental de la politique patronale depuis la crise de 1973 a été la volonté de «déconcentration de la classe ouvrière». Cette analyse est tout à fait exacte. Mais le problème est que le PCF et la CGT se sont contentés de la combattre en s’arc-boutant sur les «citadelles ouvrières» (Renault, etc) sans chercher à organiser les nouvelles catégories de salariés.

Ils n’ont donc jamais fait d’efforts sérieux en direction des ouvriers immigrés et, pour les mêmes raisons, perdront un temps considérable dans l’organisation des chômeurs et des précaires.

  A partir de 1980, le PCF a dérapé de manière assez sérieuse sur la question de l’immigration, adoptant un cours populiste conduisant à de sérieuses bavures : la destruction d’un foyer d’ouvriers africains par le maire de Vitry conduisant lui-même le bulldozer ou la manifestation organisée par celui de Montigny, un certain Robert Hue, sous les fenêtres d’une famille marocaine soupçonnée d’abriter des «dealers» en son sein...

  Pendant toute cette période, seule la CFDT a cherché à adopter une attitude offensive sur la question. Quant au Parti socialiste, tout en se refusant à organiser lui-même les immigrés (ni les travailleurs en général d’ailleurs) il a eu l’extraordinaire habileté d’exploiter toutes les bavures de son rival communiste pour se donner une image antiraciste.

  La victoire électorale de la gauche en 1981 (Mitterrand élu, puis majorité absolue PCF-PS-MRG à l’Assemblée) permis deux conquêtes importantes : le droit d’association pour les immigrés et une régularisation massive de 132.000 clandestins, largement supérieure à celle permise en 1997 par la circulaire Chevènement.

  N’ayant pas de raison particulière de partager les illusions de la majorité de leurs collègues dans le gouvernement de gauche élu en 1981, les ouvriers immigrés se sont montrés particulièrement combatifs au début des années 1980. Il aura fallu la complicité active des directions du PCF, de la CGT et d’une CFDT «recentrée» pour que le gouvernement Mauroy parvienne à briser les grèves des OS immigrés de l’automobile.

  En 1983, les puissantes grèves chez Talbot - coïncidant avec la naissance du mouvement des «beurs» furent isolées et défaites. Mais la révolte des beurs, incarnée par la marche de 1983 obtenait une victoire indirecte significative. En décembre, à l’issue d’une rencontre avec des marcheurs, Mitterrand annonçait la création de la carte de dix ans.

  L’émergence du mouvement des jeunes issus de l’immigration n’allait cependant pas rester sans réponse : il fut torpillé par le Parti socialiste avec le lancement d’SOS Racisme (animé par les renégats du trotskysme Julien Dray et Cie). Le succès de cette association, lancée à grands frais et avec un battage médiatique considérable lui permis à la fois d’étouffer l’expression autonome des beurs et de capitaliser le fantastique élan de solidarité s’exprimant dans le reste de la jeunesse.

  Incapable de résoudre les problèmes de la société française et abandonnant toute intention d’appliquer son propre programme à partir de 1983, la gauche dut faire face à une véritable explosion du chômage ainsi qu’à une percée de l’extrême droite (pour une part encouragée par Mitterrand lui-même afin de diviser la droite parlementaire sur la question des alliances).

  A partir de cette époque, le discours sécuritaire à forte connotation raciste devint la norme, tandis que le Front National faisait un épouvantail commode pour rabattre quand même la jeunesse vers les socialistes.

L’extrême ambiguïté de la gauche vis à vis du racisme s’est accompagnée d’une série de glissements sémantiques visant à la négation des immigrés en tant que salariés, en tant qu’ouvriers. A partir de la fin des années 1980, les chercheurs ne parlent plus d’ «ouvriers immigrés» ou de «travailleurs immigrés» mais d’ «immigrés» et de «luttes de l’immigration» (8). Finalement, indépendamment des  intentions des uns ou des autres, tout concourait à accentuer la ségrégation.

  L’ensemble dispositif mis en place a contribué à un recul général du mouvement ouvrier et à l’approfondissement des divisions en son sein entre «français» et «immigrés», «stables» et «précaires» etc., le tout sur fond de négation de la figure ouvrière. Partis politiques, syndicats et intellectuels se sont débrouillés tant et si bien qu’en 1990 les grèves étaient retombées à leur niveau le plus bas depuis 1946...

Dans le même temps, quelques maires dépassaient la ligne jaune, comme André Deschamps, maire communiste de Clichy sous Bois aux positions ouvertement racistes et dont la direction du PCF avait fini par considérer qu’il  s’était «mis hors du PCF» quelques jours après s’être félicité de sa victoire aux municipales...

  Mais en 1991, la direction du PCF faisait encore imprimer et distribuer à des centaines de milliers d’exemplaires un tract proclamant qu’ «avec 3, 5 millions de chômeurs, il faut arrêter toute immigration nouvelle» que «les familles immigrées sont (...) parmi les premières à bénéficier des aides accordées aux plus démunis» que le regroupement familial devra être «maîtrisé et rigoureusement contrôlé dans son application», que la présence d’ «une nombreuse population immigrée dans une même ville» conduit «à des déséquilibres dans l’utilisation des ressources communales qui mécontentent d’autres couches de la population», le tout se terminant par la tristement célèbre équation raciste entre immigration et «drogue, violence, délinquance» !

Pour finir, la pétition principale que faisaient signer les militants lors de la Fête de l’Humanité 1991 était pour l’expulsion immédiate des clandestins !

On revient de loin...

Pour les associations immigrées comme pour le reste du mouvement progressiste, la décennie 1985-1995 fut celle du recul et de l’affaiblissement continuel, rompu par le mouvement des «sans-papiers». Le succès de celui-ci ne peut être expliqué sans comprendre sa liaison avec la puissante grève de novembre-décembre 1995 et le fait qu’il ait été animé au début par des militants ayant une claire compréhension de la marche des évènements.

  Aujourd’hui, malgré ce moment extraordinaire, le niveau d’organisation des immigrés est à nouveau  au plus bas.

La seule force conséquente est le Rassemblement des collectifs d’ouvriers sans-papiers des foyers et de l’Organisation politique, basé essentiellement dans la petite communauté malienne. Quant au MIB (Mouvement de l’immigration et des banlieues) s’il dispose d’une audience appréciable chez les beurs, il développe une problématique essentiellement communautaire.

  Malgré un redressement spectaculaire de sa ligne et le soutien apporté aux «sans-papiers» à partir de 1996, le PCF garde les plus grandes difficultés à rendre concrète sa nouvelle orientation sur le terrain. C’est dans les municipalités qu’il dirige que les contradictions sont les plus fortes. Refusant toujours de donner à l’immigration (souvent quasi-majoritaire) la place qui lui revient, le PCF s’adresse au nom de la «mixité sociale» à des couches moyennes... qui ne votent pas pour lui mais pour le PS ou les Verts voire pour la droite !

  En 1995, quelques militants issus de l’extrême-gauche et du mouvement antiraciste radical lançaient le bulletin «la Voix Populaire» (devenu la Voie Populaire en 2001) dans le quartier parisien de la Goutte d’Or. En 1997, ils fondaient avec d’autres  l’Association populaire d’entraide.

  Ce choix d’une orientation en direction des quartiers populaires et des familles immigrées ne résultait pas d’un simple altruisme vaguement paternaliste (qui motive par exemple l’engagement des gens au sein du MRAP, de la FASTI etc) mais de la conviction qu’il fallait se tourner vers les plus défavorisés si l’on voulait construire une réelle force de changement.

  Dans ce sens, cette orientation vers les familles immigrées était inséparable d’une volonté plus générale, toujours présente à la Voie Populaire, de s’implanter parmi la jeunesse des cités ou les travailleurs précaires comme d’une attention constante pour la condition ouvrière ou pour celle des femmes de milieux défavorisés.

  En effet, si tous les individus révoltés par l’injustice peuvent aspirer au changement et vouloir militer pou r cela, une seule catégorie sociale peut s’engager en tant que telle jusqu’au bout : le salariat.

  L’avenir ne peut appartenir ni aux couches qui ne se développent plus (la paysannerie, les petits commerçants et artisans) ni à celles qui sont liées au capitalisme ou à l’Etat (les cadres, les technocrates). Seul le salariat n’a rien à perdre à un changement radical ; seul le salariat n’est pas en position de dominer ou d’exploiter quiconque. Par conséquent, c’est sur lui que doivent s’appuyer les forces aspirant à rompre réellement avec le système et à aller jusqu’au bout dans cette rupture.

  Le salariat est la classe fondamentale dans la société capitaliste. L’histoire du XXème siècle a été celle de son explosion tant au niveau national qu’international. D’une société paysanne et rurale, la France est devenue en cinquante ans une société industrielle et urbaine.

 Mais au sein même du salariat, les partisans du changement doivent se faire les porte-parole des couches les plus exploitées et marginalisées et non se baser prioritairement sur celles qui disposent d’un statut et de conditions privilégiées.

C’est ce qu’exprime le sous-titre de la Voie Populaire quand le bulletin propose de «regarder l’homme et la société dans leur vérité, c’est-à-dire avec les yeux du plus défavorisé».

  L’histoire du mouvement ouvrier montre en effet qu’à chaque fois que les organisations de gauche ont cessé d’adopter cette démarche, elles se sont bureaucratisées et ont dérivé lentement mais sûrement vers des accommodations avec le système.

  C’est dans ce sens qu’il faut avoir aujourd’hui une attention particulière pour les travailleurs immigrés, pour les précaires ou pour la jeunesse des quartiers défavorisés.

  La précarisation grandissante du salariat a contribué à accroître considérablement les divisions entre catégories de travailleurs et, entre autres, entre «français» et «étrangers». C’est sur ce phénomène que s’est appuyée l’extrême droite pour se développer au cours des années 80.

  Les grandes restructurations industrielles dans la sidérurgie, l’automobile etc ont quant à elles considérablement affaibli la classe ouvrière industrielle traditionnelle, dont les immigrés représentaient une part non négligeable.

  Mais aujourd’hui, la présence des immigrés reste très forte dans certains secteurs industriels comme dans toutes les professions non qualifiées du bâtiment ou des services (restauration, sécurité, nettoyage, hôtellerie, aide à domicile aux personnes...).

  Par contre, le statut du travail non qualifié lui-même a profondément changé, passant du coeur de la production industrielle (les OS) aux activités périphériques situées dans la partie la moins structurée du marché du travail. Les évolutions récentes ont mis en évidence une certaine assimilation  des immigrés et dans le même temps la constitution de castes ségréguées (9), la précarisation allant de pair avec l’affaiblissement des formes collectives d’organisation des travailleurs.

  En France comme dans les autres pays européens, on assiste à un double mouvement contradictoire : la prétention de fermer davantage les frontières (accords de Schengen) et l’appel implicite à la main d’oeuvre immigrée sans-papiers par la précarisation massive de certains secteurs. C’est le cas du BTP, de la confection ou de la restauration qui «se vident progressivement de leur salariat traditionnel au profit d’embauches illégales» (10).

  Sauf à retomber dans le poison du chauvinisme et les illusions du protectionnisme, la nécessaire lutte contre la précarité ne peut donc se mener qu’en prenant en compte les revendications démocratiques des sans-papiers (la régularisation) et en faisant un effort volontariste pour leur syndicalisation.

Il ne s’agit pas d’un geste «humanitaire» mais d’un acte qui devrait être de de simple bon sens pour tout travailleur souhaitant préserver son statut.

  Combattre la ségrégation raciale est dans l’intérêt de tous les salariés, quelque soit leur situation, car c’est un des moyens d’empêcher une division fatale qui permet aux employeurs de faire jouer à plein une concurrence néfaste à tous. C’est en effet cette concurrence qui tire les salaires vers le bas, porte atteinte aux statuts, favorise l’insécurité de l’emploi, etc.

  Les attitudes qui, au sein des syndicats et de la gauche, favorisent la passivité, cantonnent les revendications dans un champs purement catégoriel ou ignorent la défense des plus démunis portent en réalité atteinte aux intérêts de tous.

  Malheureusement, il est plus facile quand on a un niveau de conscience peu développé, de soutenir de telles orientations égoïstes mais à courte vue, plutôt que d’adopter spontanément un point de vue nécessitant une compréhension générale du fonctionnement de la société.

  C’est pourquoi le rôle des militants les plus expérimentés et disposant de la culture historique la plus vaste est d’effectuer un véritable travail d’éducation auprès de leurs voisins ou collègues de travail tout en combattant les bureaucraties conservatrices qui tiennent sous leur coupe les organisations de masse du salariat, à commencer par les syndicats.

  Or, si l’on observe quelles sont les couches populaires aujourd’hui et qui sont au sein de ces couches et du salariat les secteurs les plus exploités, opprimés et marginalisés, on ne peut que constater qu’il s’agit des travailleurs immigrés et de leurs familles.

  Le fait est que depuis l’après-guerre, les travailleurs immigrés sont devenus une composante essentielle de la classe ouvrière de France. Et depuis la mise en place de la politique de regroupement familial, l’installation de familles entières a modifié de manière substantielle la composition des couches populaires. La naissance d’enfants en France (nous en sommes maintenant à la deuxième génération) a également influé de manière sensible sur la composition de la jeunesse et posé de manière abrupte le problème du sort réservé à ses secteurs les plus marginalisés.

  Construire une force se battant pour le changement social ne peut donc se concevoir qu’en organisant les plus opprimés et en les plaçant à sa tête.    De ce point de vue, et c’est bien dommage, la Voie Populaire a une divergence essentielle avec les organisations se voulant révolutionnaires dont aucune n’a réellement cette préoccupation, ce qui saute aux yeux quand on observe qui sont leurs membres et surtout leurs dirigeants.

  Ce constat est un des éléments essentiels qui justifient l’existence séparée de la Voie Populaire et la poursuite de son développement autonome, malgré toutes les limites et difficultés rencontrées.

  Malgré la faiblesse de ses effectifs, ce n’est pas sans fierté que la Voie Populaire peut annoncer que 50 % de son conseil d’administration est composé d’immigrés primo-arrivants, détenteurs d’une carte de séjour... voire même pas.

  L’insistance de la Voix Populaire sur le sort réservé aux immigrés n’a pas été sans susciter de réactions dans les milieux de gauche et en particulier dans les secteurs les plus populaires, souvent influencés historiquement par le PCF.

Ainsi, dans le numéro 26 de la Voix Populaire (novembre 1999) était publiée la lettre d’un lecteur qui s’exprimait dans les termes suivants :

«Je m’étonne quand même que vous ne fassiez pas grand cas de la situation des Balkans (il y a aussi une immigration en France provenant de ces régions) ni en général de celle des petits blancs. Vous préférez peut-être que d’autres s’en chargent ?».

Ces quelques lignes sont tout à fait édifiantes sur les divergences qui séparent la Voie Populaire de courants propagandistes mais aussi ayant une approche ambigüe insistant sur la défense de «la nation française» (11).

Nous n’entrerons pas ici dans les détails du débat sur la crise des Balkans. Contrairement à ce que semble dire le lecteur, le sujet a été assez largement abordé, mais uniquement sous l’angle de tribunes libres. A la différence de la pratique courante des journaux sectaires, la Voix Populaire se refuse en effet à trancher de manière abrupte des questions internationales complexes, à fortiori si elles n’entrent pas en résonance avec les préoccupations immédiates de son lectorat.

Le fait que le lecteur argumente dans ce sens en insistant sur l’existence d’une immigration en provenance des Balkans signifie implicitement que la Voix Populaire est un journal qui s’intéresse aux immigrés parce qu’ils sont étrangers et non pour des raisons plus profondes.

En effet, si l’immigration ex-Yougoslave existe (il y a par exemple de nombreux Serbes dans le 18ème arrondissement de Paris) elle est numériquement extrêmement restreinte. Il n’y a donc pas à-priori de raison pour s’attarder plus particulièrement sur cette communauté.

  Les choix éditoriaux ou militants de la Voix Populaire ne sont pas motivés par on ne sait quel quel goût de l’exotisme ou quelle attirance vaguement paternaliste pour les étrangers vivant en France en général mais par une ferme volonté de prendre en compte les couches les plus exploitées du peuple. Et c’est parce qu’ils en constituent une part essentielle que les immigrés d’Afrique du Nord ou d’Afrique noire (autrement dit des ex-colonies françaises) et leurs enfants sont une préoccupation essentielle pour le bulletin.

  Par contre, tout en reconnaissant l’oppression spécifique dont sont l’objet les travailleurs immigrés et leurs familles, la Voix Populaire n’a jamais posé les questions sociales de manière ethniques. Le journal a par exemple consacré un nombre incalculable d’articles aux résidents du 61 rue Myhra (un immeuble squatté) sans jamais mentionner le fait qu’ils étaient tous des ressortissants du Mali, du Sénégal et de Guinée, autrement dit des noirs d’Afrique. Nous avons toujours expliqué que ces personnes étaient des travailleurs, des salariés qui attendaient depuis des années un logement social, des voisins et des amis que tous les habitants de la Goutte d’Or et du 18ème arrondissement devaient soutenir.

  Ne défendant pas les noirs parce qu’ils sont noirs, ou les arabes parce qu’ils sont arabes, mais les immigrés parce qu’ils sont du peuple, la Voix Populaire n’avait aucune raison de défendre les «petits blancs» parce qu’ils sont blancs...

  Quand le lecteur de la Voix Populaire insinue que le journal ne s’occupe pas assez des «petits blancs» et que faute de celà quelqu’un d’autre pourrait s’en occuper, il sous-entend fortement qu’on laisserait ainsi le champs libre à l’extrême droite.

  C’est d’une complaisance extraordinaire vis à vis de la dite extrême droite car on sous entend qu’à part son racisme elle est supposée pouvoir prendre en compte d’une manière ou d’une autre les intérêts des «petits blancs». Or, de toute évidence, le programme du Front National, du Mouvement National Républicain (mais aussi du RPF de Pasqua ou du MPF de De Villiers) s’oppose en tous points aux intérêts des plus défavorisés, qu’ils soient «blancs» ou pas. C’est un programme qui admet et défend même de manière acharnée la propriété des moyens de production et par là même accepte très bien l’exploitation capitaliste. C’est un programme qui prétend retrouver l’âge d’or de la petite propriété individuelle tout en acceptant la libre concurrence, un utopie réactionnaire classique et courante chez les petits paysans, artisans et commerçants. C’est un programme qui cherche à ranger les salariés derrière une fraction supposée «nationale» des entrepreneurs en opposition au capital international. C’est enfin un programme qui s’appuie sur la recherche de boucs émissaires, en général étrangers...

  L’idée que la défense des immigrés s’opposerait par nature à celle des français pauvres est une idée réactionnaire et racisante. Une de ses variantes est par exemple de dire qu’il ne faut pas trop parler des sans-papiers parce que çà fait monter le Front National. Avec le même genre de logique, on pourrait aussi bien dire qu’il ne faut pas défendre les ouvriers de manière trop ostentatoire car celà énerve les patrons, etc.

  En réalité, le fait de dire que trop s’intéresser aux immigrés nuit à la défense des français pauvres revient à capituler en rase campagne devant la propagande raciste.

  On notera aussi que le raisonnement du lecteur de la Voix Populaire présuppose que les «petits blancs» seraient par nature racistes et perméables aux idées des partis d’extrême droite, ce qui est fondamentalement les insulter. C’est aussi manifester une grande incompréhension des causes réelles du poids qu’à pu avoir à certains moments le vote protestataire FN chez les ouvriers. C’est enfin ne pas considérer que les travailleurs immigrés, même privés du droit de vote, font partie de la même classe sociale et travaillent souvent dans les mêmes usines que les fameux «petits blancs».

  Il est grand temps de mettre le holà aux dérives «national-communistes» de certaines fractions du PCF rebutées à juste titre par la politique capitularde de Robert Hue. Il n’y a pas d’avenir pour un authentique mouvement favorable au changement s’il ne prend pas en compte la réalité de la France d’aujoud’hui.

La question de l’immigration est hautement explosive. Elle touche à celle de la classe ouvrière industrielle et de son avenir. Elle touche à celle de la précarisation du marché du travail. Elle touche à celle du statut de la famille. Elle touche à celle de la jeunesse. Elle touche enfin à celle de la crise urbaine et au sort réservé aux pauvres dans notre société.

Autrement dit, si l’immigration est une partie fondamentale du peuple travailleur, la question immigrée est en elle-même au coeur de la crise sociale - le coeur de la crise serait-on tenté de dire.

Pendant un siècle, l’immigration a été utilisée comme «armée de réserve industrielle» (12), les masses sous-employées des pays d’Europe du sud puis des ex-colonies d’Afrique formant un surplus de population latent (13). Cette situation a profondément changé avec le double processus d’arrêt de l’immigration et d’implantation durable d’un nombre important d’immigrés.

Depuis la deuxième moitié des années 1970, le patronat a cherché une réponse à la crise économique dans le démantèlement de secteurs entiers de l’industrie, dont le taux de profit était jugé insuffisant. Partie prenante du noyau dur de la classe ouvrière industrielle, les immigrés ont été parmi les premières victimes de cette évolution, patente dans le bâtiment et l’automobile.

Une étude du GISTI indique qu’ «entre 1973 et 1985, près de la moitié du total de la baisse des effectifs de ce dernier secteur frappe des travailleurs étrangers» (14) La même étude précise aussi qu’ «on constate que les grandes entreprises recourent davantage à l’intérim et aux contrats à durée déterminée, alors que les petites entreprises recourent plus volontiers à l’emploi d’étrangers «sans papiers». Ainsi l’emploi des étrangers «clandestins» se trouve t-il parfaitement intégré dans le système économique».

Dans le même temps, les travailleurs immigrés restent exclus de près du tiers des emplois, qu’il s’agisse de la fonction publique nationale ou territoriale, de la sécurité sociale, etc.

Mais la politique de regroupement familial a aussi entériné le fait que les immigrés étaient voués, dans leur immense majorité à s’installer durablement sur le territoire national.

Pour l’instant, la question de l’immigration n’est plus celle du statut de l’ «armée de réserve industrielle» (à l’exception des sans-papiers) mais un problème devenu pleinement national.

  Depuis des décennies s’est construite une vaste ségrégation sociale  raciale qui a eu pour effet de parquer les travailleurs immigrés et leurs enfants (quasiment tous français) ainsi que les plus misérables des français soi-disant «de souche» dans les 400 ghettos répertoriés par les experts de l’Etat comme autant de «points chauds» ou de «quartiers sensibles».

Ce phénomène de ghettoïsation est étroitement lié à la politique du logement et en particulier aux discriminations racistes pratiquées par la quasi-totalité des municipalités, de gauche comme de droite (15), dans l’attribution des logements HLM.

Les familles étrangères et les plus pauvres des Français se voient ainsi relégués dans des cités délabrées et abandonnées par les pouvoirs publics.

 Au pire, elle ne sont même pas acceptées par les offices HLM et doivent se loger, dans des conditions effroyables, dans le privé. C’est ainsi que des quartiers comme la Goutte d’Or ou généralement l’Est parisien voient se cumuler loyers exorbitants (imposés à ceux qui n’ont pas de garanties financières), promiscuité et insalubrité.

  Quant à la jeunesse française issue de l’immigration, elle est en passe de devenir une caste ségréguée en tant que telle.

  La question posée à tous est de savoir maintenant si on laisse pourrir la situation ou si on va de l’avant. Ceux qui laissent pourrir la situation sont ceux qui se refusent à prendre en compte la population dans sa réalité et sa diversité : c’est le cas flagrant de nombre d’équipes municipales de gauche à direction communiste dans l’ex- ceinture rouge. Ceux qui laissent pourrir la situation sont également ceux qui ne se donnent pas les moyens d’ouvrir grandes les portes des organisations syndicales, associatives et politiques de la gauche aux immigrés et à la jeunesse des cités. Ce sont enfin tous ceux qui ayant une analyse théorique correcte de ce qu’il faudrait faire sont foncièrement incapables de se mettre eux-mêmes au travail et de sortir de leur petit cocon pour aller à la rencontre du peuple.

  Force est de constater qu’aujourd’hui ni les organisations syndicales, ni les partis de gauche ni leur satellites d’extrême-gauche ne sont en mesure de prendre les mesures qui s’imposent pour donner une issue positive à la crise des banlieues et à la ségrégation brutale dont sont victime les travailleurs immigrés et leurs enfants.

  Pour celà, il faudrait cesser toute complaisance avec le discours raciste assimilant immigration et délinquance, cesser d’entrevoir la solidarité avec les immigrés comme un acte humanitaire envers des gens considérés fondamentalement comme des étrangers et surtout être capables de reconnaître les immigrés comme une partie essentielle du salariat et du peuple de France.

  Evidemment, c’est beaucoup demander compte-tenu du niveau de dégénérescence auquel sont parvenues la plupart de ces organisations. En tant que mouvements basés sur la reconnaissance des intérêts spécifiques du salariat, les syndicats devraient avoir davantage de facilité à prendre en compte les immigrés.

  Un certain nombre de progrès ont été faits ces derniers temps avec davantage d’attention accordée aux précaires et un soutien ouvert de la CGT comme des SUD aux sans-papiers.

  On reste néanmoins loin du compte tant pèsent les structures corporatistes et le désarroi idéologique. La solution au drame de l’immigration ne se trouve pas en effet dans les limites étroites de l’entreprise mais nécessite une compréhension du fait que la lutte contre la précarité, les discriminations et les cités-ghettos ne débouchera que si elle s’articule avec un réel projet de société.

Etre capable d’intégrer les immigrés comme un élément fondamental dans une stratégie de changement c’est avant tout considérer les revendications de l’immigration comme des revendications essentielles du Peuple.

  Par conséquent, la question du soutien aux revendications spécifiques des immigrés ne devrait jamais être posée en termes de «solidarité» entre entités nationales distinctes («eux» et «nous») mais en terme de classe, c’est-à-dire de défense des plus opprimés au sein d’un même ensemble («nous»).

  Il y aura bien du chemin à parcourir avant de faire comprendre à une gauche qui ne croit plus guère au potentiel politique du prolétariat et qui est assez profondément gangrénée par un racisme insidieux que «sa» classe ouvrière et «son» peuple sont aujourd’hui composés majoritairement de noirs et d’arabes, au moins dans les grandes métropoles et leurs banlieues... Quand on aspire à l’intégration dans la classe dominante, ou au moins dans les fameuses «classes moyennes», comment se reconnaître dans des gens qui n’ontpas vos origines ethniques et qui ne votent même pas ? Tel est le dilemne de la gauche face à l’immigration et à la jeunesse ouvrière française, non seulement basannée mais très largement exclue de la production.

  Les organisations populaires qui ne baissent pas les bras devront chercher à développer des relations de collaboration avec tous les groupes d’immigrés. Si ceux-ci (comme c’est souvent le cas) sont avant tout tournés vers la situation dans leurs pays d’origine, il est nécessaire de leur expliquer que la voie de l’avenir est dans l’intégration au mouvement social du pays de résidence (16).

  Bien sûr, la situation de marginalité dans laquelle sont placés les travailleurs immigrés et leurs enfants peut pousser certains d’entre eux à des replis identitaires, y compris en développant des positions séparatistes. L’adhésion à l’Islam politique peut en être une manifestation, de même que l’affirmation des particularismes  (voir les affaires de foulards). Dans ce cas, les organisations populaires ont le devoir de nettement distinguer qui sont les opprimés et les oppresseurs, afin de ne pas risquer de se retrouver à la remorque des derniers.

  L’intégration au mouvement social et aux organisations représentant le salariat est en tout état de cause à ne jamais confondre avec l’intégration aux institutions étatiques et à l’intégration - assimilation prônée d’une manière ou d’une autre par les partis de gauche.

Contre les institutions oppressives et les agents qui s’efforcent de les maintenir, il va de soit que les vrais démocrates se tiendront aux côtés des révoltés, sans faire aucun préalable de leurs idées ou conception du monde.

  Ce principe élémentaire pour tout militant syndical d’entreprise devient pourtant curieusement absent quand la gauche se trouve placée en situation d’avoir à se positionner sur la question de l’immigration, des banlieues etc.

  Mais vouloir changer la société nécessite des ambitions fortes qui ne se limitent pas à une approche correcte des mouvements sociaux et des milieux immigrés. Il s’agit en effet de gagner non seulement une hégémonie idéologique mais aussi une hégémonie culturelle.

  Et pour celà il faut être capable de discerner quels sont les éléments authentiques et progressistes au sein des cultures populaires afin de les mettre en valeur et de s’appuyer sur eux. Aujourd’hui, la culture populaire inclue nécessairement les cultures de populations immigrées mais aussi la culture de la jeunesse des cités. Ce n’est qu’en prenant en compte et en reconnaissant la valeur de ces cultures qu’on pourra les intégrer dans une culture populaire renouvelée.

  La progression sur le terrain culturel n’est pas simplement l’adaptation à la culture populaire telle qu’elle existe : c’est aussi se donner les outils nécessaires à l’élévation du niveau de connaissance et de compréhension du monde. Dans ce sens, le militantisme doit intégrer l’Education populaire comme une de ses dimensions essentielles.

  Dans l’état actuel des choses, c’est-à-dire un mouvement social fragmenté et profondément désorienté sur le plan des idées, le nécessaire tournant vers les milieux immigrés est inséparable de la lutte générale pour reforger un outil pour l’action. C’est aussi un gage d’une réelle volonté de s’éloigner des cénacles politiciens déconsidérés pour chercher à mobiliser la «base» de la société (18).

  Alors qu’on assiste à un retour en force de la «nouvelle petite-bourgeoisie urbaine» dans le champs politique (via ATTAC, les Verts ou le soutien à la candidature Chevènement) la question de savoir qui va se diriger vers les milieux populaires, mais surtout qui va les diriger, est déterminante.

  Si toutes les personnes de bonne volonté - et en particulier les intellectuels - peuvent jouer un rôle important dans le développement des organisations populaires, celles-ci ne peuvent incarner les aspirations de leurs sympathisants que si elles se dotent de directions à l’image de ce qu’elles prétendent être. Il est donc impératif de pratiquer une politique de discrimination positive (17) permettant d’assurer la présence des immigrés (mais aussi des femmes, des jeunes etc.) à leur direction.

  Le travail qui reste à accomplir est titanesque. Pourtant, de petites forces existent, agissant de manière partielle et souvent locale. Comme l’ont noté à juste titre Gallissot, Boumaza et Clément (19) les forces développant une stratégie de rupture ont une tendance «au repli microlocal» et à osciller «entre repli communautaire» et «perte de spécificités».

  Si elles réussissent à dépasser leurs limites pour aller à la recontre des immenses frustrations sociales qui se font jour dans la société, leur succès ira au delà de tous les espoirs.

notes

(1) Claude Liauzou , chronique du livre de Maryse Tripier dans Le Monde Diplomatique de juillet 1990.

(2) Maryse Tripier, L’immigration dans la classe ouvrière en France, ParisCIEMI/L’Harmattan 1990

(3) François Vourc’h, Dominique De Rudder, Maryse Tripier «Racisme et discrimination dans le travail» in L’Homme et la société n°121-122, 1996

(4) Philippe Bernard «l’immigration» (éditions Le Monde / Marabout 1993)

(5) Stephen Castles, Godula Kosack, «la fonction de l’immigration ouvrière dans l’Europe de l’ouest capitaliste» in Critiques de l’économie politique n° 10, 1973

(6) Laure Pitti «grèves ouvrières versus luttes de l’immigration : une controverse entre historiens» (in : Ethnologie française n°31, 2001)

(7) Laure Pitti - opus cité

(8) Laure Pitti - opus cité

(9) Odile Merckling «Immigration et marché du travail» in L’Homme et la société n° 121-122, 1996

(10) Alain Morice «les travailleurs immigrés aux avants-postes de la précarité» (in : Le Monde Diplomatique, janvier 1997).

(11) La lettre émanait de F. X. B., membre notoire du PCF et de son opposition interne néo-stalinienne «Coordination des militants communistes».

(12) Karl Marx, Le Capital, Moscou 1961 vol. 1, p. 632

(13) Stephen Castles, Godula Kosack op. cité

(14) Plein Droit n° 4, juillet 1988

(15) Cf. les articles régulièrement consacrés à cette question par la Voie Populaire

(16) Malheureusement, les évolutions idéologiques générales à droite du mouvement progressiste mondial ont conduit certaines associations comme l’AMF ou l’ATMF (marocains) à une institutionnalisation accompagnée d’un abandon des références socialistes au profit d’un vague démocratisme. En ce qui concerne l’ACTIT (turcs) cette association qui était la plus en pointe dans la compréhension de la nécessité de s’intégrer au mouvement ouvrier «français» a exclu  son principal leader et porteur de cette orientation

(17) Principe visant à choisir, à capacité égale, une personne émanant d’une catégorie qu’on veut représenter. En anglais «affirmative action».

(18) Raymond Debord : «le Parti socialiste est-il de gauche ?» in La Voie Populaire n°30

(19) Gallissot, Boumaza, Clément, Ces migrants qui font le prolétariat , Méridiens Klincksieck