Praxis n° 4 - décembre 2001
Raymond Debord
novembre 2001
Nous ne ferons pas ici l’historique de
cette présence étrangère et du brassage qu’elle a induit.
Alors qu’on sait pourtant pertinemment
qu’ils sont amenés à rester ici et que leurs enfants constituent déjà une
partie importante de la jeunesse française, il est également plus que temps que
les partisans du changement opèrent un véritable aggiornamiento sur cette
question. Il en va de leur capacité à proposer des solutions d’avenir capables
de mobiliser la majorité du pays réel.
Parler de l’immigration en France,
c’est parler du salariat en général et de la classe ouvrière en particulier.
Pendant un siècle, l’immigration en France a «fait le prolétariat», pour
reprendre le mot de Maryse Tripier (2). Parler de l’immigration c’est aussi
parler de l’ouvrier, personnage largement occulté dans le discours politique du
moment. Or aujourd’hui encore 11 % des ouvriers sont étrangers et surtout 58 %
des étrangers sont ouvriers (contre 28 % des nationaux). Pour les
ressortissants de certains pays, le pourcentage est encore supérieur : 80 %
d’ouvriers parmi les Turcs vivant en France, 68 % parmi les Algériens (3).
Poser la question de la place des
immigrés dans une stratégie de changement, c’est donc poser aussi de manière
assez directe la question de la place des ouvriers.
Dans les années 1920 et 30, le
mouvement syndical révolutionnaire, le Parti communiste français tout comme ses
dissidences «trotskystes» avaient donc le soucis d’organiser les travailleurs
immigrés de l’époque, dont beaucoup étaient italiens ou originaires d’Europe de
l’Est.
Dans une lettre aux travailleurs juifs
de France, Trotsky écrivait en 1930 :«Il me semble que le rôle joué aujourd’hui
par les travailleurs étrangers en France secouera le conservatisme profond de
ce pays (...). Les travailleurs étrangers ont une mentalité différente, tout
simplement parce que ce sont des étrangers, une mentalité d’émigrants, plus
mobile, plus réceptive aux idées révolutionnaires».
Le fait est que les étrangers ou
personnes d’origine étrangère joueront un rôle particulièrement important dans
le mouvement communiste et sur le plan syndical. Le parcours d’Henri Krazucki,
militant d’origine polonaise, secrétaire général de la CGT dans les années 1980
témoigne de cette tradition.
Dans un autre registre, on pourrait
parler du destin de Messali Hadj, père de l’indépendance algérienne et
fortement lié au mouvement communiste français pendant les années 20 et le
début des années 30, la période de l’Etoile Nord-Africaine.
C’est à la libération que le Parti
communiste a opéré un tournant politique radical l’éloignant durablement des
immigrés. Devenu de très loin la première force politique suite à son action
dans la résistance, il s’est posé comme premier défenseur de l’indépendance
nationale et développé un discours de plus en plus patriotique, voire chauvin.
Dans ce contexte, des pans de sa propre
histoire ont été délibérément occultés, comme par exemple le rôle fondamental
des FTP-MOI (Francs tireurs et partisans - Main d’oeuvre immigrée) dans les
actions militaires contre l’occupant.
Pendant le fin des années 40 et toutes
les années 50, la CGT a développé quant à elle un discours hostile à
l’immigration, celle-ci étant accusée de porter atteinte à l’emploi et au
niveau de vie des travailleurs français (5).
Dans les années 1960 et 1970, l’arrivée
massive de travailleurs immigrés (jusqu’à près d’un million d’ouvriers
Algériens en 1975) a conduit le PCF et la CGT à moduler un peu leur discours.
D’un côté on défendait les droits des travailleurs immigrés contre le patronat
et les nombreuses attaques racistes dont ils étaient victimes. De l’autre on
les considérait fondamentalement comme des gens de passage dont la vocation
était le retour dans le pays d’origine, si possible pour construire le
«socialisme».
Dans cette période, le seul courant
politique qui a cherché sérieusement à organiser les immigrés a été le maoïsme
et en particulier la Gauche prolétarienne. C’est largement sous l’influence des
«maos» que les travailleurs immigrés ont mené leurs premières luttes autonomes,
par exemple contre l’augmentation du prix des loyers dans les foyers, ou ont
constitué leurs premières organisations comme le MTA (Mouvement des
travailleurs arabes). Les «maos» ont également connu quelques succès au sein
des entreprises.
Si les ouvriers immigrés restaient
largement insensibles à l’action du PCF pour les raisons que nous avons
évoquées, la plupart d’entre eux étaient syndiqués à la CGT. Le syndicat n’en
restait pas moins fortement marqué par l’influence du communisme «officiel» et
surtout par la défense prioritaire des ouvriers qualifiés, l’ «aristocratie
ouvrière» pour reprendre une certaine terminologie de l’époque. Les immigrés
avaient souvent quelques responsabilités à la base dans les grandes usines de
la métallurgie (comme délégués syndicaux par exemple), mais on en trouvait
quasiment aucun dans les instances dirigeantes de la CGT.
Ayant la volonté de s’orienter vers les
OS (les mal-nommés «ouvriers spécialisés» c’est-à-dire sans aucune
qualification) les «maos» rencontrèrent un certain succès chez les immigrés et
furent même en mesure de diriger des grèves chez Renault ou Citroën au grand
dam des dirigeants de la CGT.
Comme l’a bien rappelé Laure Pitti (6)
qui a étudié la grèves des presses de Renault-Billancourt en 1973, les ouvriers
immigrés ne se sont jamais représentés que comme des travailleurs qui
défendaient leurs revendications. Pourtant, tout ce que les appareils syndicaux
ont daigné (péniblement) leur accorder comme appui a été une «solidarité»
condescendante et la reconnaissance d’un «problème des immigrés» (7).
Plus loin, les auteurs signalent que
l’élément fondamental de la politique patronale depuis la crise de 1973 a été
la volonté de «déconcentration de la classe ouvrière». Cette analyse est tout à
fait exacte. Mais le problème est que le PCF et la CGT se sont contentés de la
combattre en s’arc-boutant sur les «citadelles ouvrières» (Renault, etc) sans
chercher à organiser les nouvelles catégories de salariés.
Ils
n’ont donc jamais fait d’efforts sérieux en direction des ouvriers immigrés et,
pour les mêmes raisons, perdront un temps considérable dans l’organisation des
chômeurs et des précaires.
A partir de 1980, le PCF a dérapé de
manière assez sérieuse sur la question de l’immigration, adoptant un cours
populiste conduisant à de sérieuses bavures : la destruction d’un foyer
d’ouvriers africains par le maire de Vitry conduisant lui-même le bulldozer ou
la manifestation organisée par celui de Montigny, un certain Robert Hue, sous
les fenêtres d’une famille marocaine soupçonnée d’abriter des «dealers» en son
sein...
Pendant toute cette période, seule la
CFDT a cherché à adopter une attitude offensive sur la question. Quant au Parti
socialiste, tout en se refusant à organiser lui-même les immigrés (ni les
travailleurs en général d’ailleurs) il a eu l’extraordinaire habileté
d’exploiter toutes les bavures de son rival communiste pour se donner une image
antiraciste.
La victoire électorale de la gauche en
1981 (Mitterrand élu, puis majorité absolue PCF-PS-MRG à l’Assemblée) permis
deux conquêtes importantes : le droit d’association pour les immigrés et une
régularisation massive de 132.000 clandestins, largement supérieure à celle
permise en 1997 par la circulaire Chevènement.
N’ayant pas de raison particulière de
partager les illusions de la majorité de leurs collègues dans le gouvernement
de gauche élu en 1981, les ouvriers immigrés se sont montrés particulièrement
combatifs au début des années 1980. Il aura fallu la complicité active des
directions du PCF, de la CGT et d’une CFDT «recentrée» pour que le gouvernement
Mauroy parvienne à briser les grèves des OS immigrés de l’automobile.
En 1983, les puissantes grèves chez
Talbot - coïncidant avec la naissance du mouvement des «beurs» furent isolées
et défaites. Mais la révolte des beurs, incarnée par la marche de 1983 obtenait
une victoire indirecte significative. En décembre, à l’issue d’une rencontre
avec des marcheurs, Mitterrand annonçait la création de la carte de dix ans.
L’émergence du mouvement des jeunes
issus de l’immigration n’allait cependant pas rester sans réponse : il fut
torpillé par le Parti socialiste avec le lancement d’SOS Racisme (animé par les
renégats du trotskysme Julien Dray et Cie). Le succès de cette association,
lancée à grands frais et avec un battage médiatique considérable lui permis à
la fois d’étouffer l’expression autonome des beurs et de capitaliser le
fantastique élan de solidarité s’exprimant dans le reste de la jeunesse.
L’extrême
ambiguïté de la gauche vis à vis du racisme s’est accompagnée d’une série de
glissements sémantiques visant à la négation des immigrés en tant que salariés,
en tant qu’ouvriers. A partir de la fin des années 1980, les chercheurs ne
parlent plus d’ «ouvriers immigrés» ou de «travailleurs immigrés» mais d’
«immigrés» et de «luttes de l’immigration» (8). Finalement, indépendamment
des intentions des uns ou des
autres, tout concourait à accentuer la ségrégation.
L’ensemble dispositif mis en place a
contribué à un recul général du mouvement ouvrier et à l’approfondissement des
divisions en son sein entre «français» et «immigrés», «stables» et «précaires»
etc., le tout sur fond de négation de la figure ouvrière. Partis politiques,
syndicats et intellectuels se sont débrouillés tant et si bien qu’en 1990 les
grèves étaient retombées à leur niveau le plus bas depuis 1946...
Mais en 1991, la direction du PCF
faisait encore imprimer et distribuer à des centaines de milliers d’exemplaires
un tract proclamant qu’ «avec 3, 5 millions de chômeurs, il faut arrêter toute
immigration nouvelle» que «les familles immigrées sont (...) parmi les
premières à bénéficier des aides accordées aux plus démunis» que le
regroupement familial devra être «maîtrisé et rigoureusement contrôlé dans son
application», que la présence d’ «une nombreuse population immigrée dans une
même ville» conduit «à des déséquilibres dans l’utilisation des ressources
communales qui mécontentent d’autres couches de la population», le tout se
terminant par la tristement célèbre équation raciste entre immigration et
«drogue, violence, délinquance» !
Pour
finir, la pétition principale que faisaient signer les militants lors de la
Fête de l’Humanité 1991 était pour l’expulsion immédiate des clandestins !
Malgré un redressement spectaculaire de
sa ligne et le soutien apporté aux «sans-papiers» à partir de 1996, le PCF
garde les plus grandes difficultés à rendre concrète sa nouvelle orientation
sur le terrain. C’est dans les municipalités qu’il dirige que les
contradictions sont les plus fortes. Refusant toujours de donner à
l’immigration (souvent quasi-majoritaire) la place qui lui revient, le PCF
s’adresse au nom de la «mixité sociale» à des couches moyennes... qui ne votent
pas pour lui mais pour le PS ou les Verts voire pour la droite !
Dans ce sens, cette orientation vers
les familles immigrées était inséparable d’une volonté plus générale, toujours
présente à la Voie Populaire, de s’implanter parmi la jeunesse des cités ou les
travailleurs précaires comme d’une attention constante pour la condition
ouvrière ou pour celle des femmes de milieux défavorisés.
En effet, si tous les individus
révoltés par l’injustice peuvent aspirer au changement et vouloir militer pou r
cela, une seule catégorie sociale peut s’engager en tant que telle jusqu’au
bout : le salariat.
L’avenir ne peut appartenir ni aux
couches qui ne se développent plus (la paysannerie, les petits commerçants et
artisans) ni à celles qui sont liées au capitalisme ou à l’Etat (les cadres,
les technocrates). Seul le salariat n’a rien à perdre à un changement radical ;
seul le salariat n’est pas en position de dominer ou d’exploiter quiconque. Par
conséquent, c’est sur lui que doivent s’appuyer les forces aspirant à rompre
réellement avec le système et à aller jusqu’au bout dans cette rupture.
Le salariat est la classe fondamentale
dans la société capitaliste. L’histoire du XXème siècle a été celle de son
explosion tant au niveau national qu’international. D’une société paysanne et
rurale, la France est devenue en cinquante ans une société industrielle et urbaine.
L’histoire du mouvement ouvrier montre
en effet qu’à chaque fois que les organisations de gauche ont cessé d’adopter
cette démarche, elles se sont bureaucratisées et ont dérivé lentement mais
sûrement vers des accommodations avec le système.
C’est dans ce sens qu’il faut avoir
aujourd’hui une attention particulière pour les travailleurs immigrés, pour les
précaires ou pour la jeunesse des quartiers défavorisés.
Les grandes restructurations
industrielles dans la sidérurgie, l’automobile etc ont quant à elles
considérablement affaibli la classe ouvrière industrielle traditionnelle, dont
les immigrés représentaient une part non négligeable.
Mais aujourd’hui, la présence des
immigrés reste très forte dans certains secteurs industriels comme dans toutes
les professions non qualifiées du bâtiment ou des services (restauration,
sécurité, nettoyage, hôtellerie, aide à domicile aux personnes...).
Par contre, le statut du travail non
qualifié lui-même a profondément changé, passant du coeur de la production
industrielle (les OS) aux activités périphériques situées dans la partie la
moins structurée du marché du travail. Les évolutions récentes ont mis en
évidence une certaine assimilation
des immigrés et dans le même temps la constitution de castes ségréguées
(9), la précarisation allant de pair avec l’affaiblissement des formes
collectives d’organisation des travailleurs.
En France comme dans les autres pays
européens, on assiste à un double mouvement contradictoire : la prétention de
fermer davantage les frontières (accords de Schengen) et l’appel implicite à la
main d’oeuvre immigrée sans-papiers par la précarisation massive de certains
secteurs. C’est le cas du BTP, de la confection ou de la restauration qui «se
vident progressivement de leur salariat traditionnel au profit d’embauches
illégales» (10).
Combattre la ségrégation raciale est
dans l’intérêt de tous les salariés, quelque soit leur situation, car c’est un
des moyens d’empêcher une division fatale qui permet aux employeurs de faire
jouer à plein une concurrence néfaste à tous. C’est en effet cette concurrence
qui tire les salaires vers le bas, porte atteinte aux statuts, favorise
l’insécurité de l’emploi, etc.
Les attitudes qui, au sein des
syndicats et de la gauche, favorisent la passivité, cantonnent les
revendications dans un champs purement catégoriel ou ignorent la défense des
plus démunis portent en réalité atteinte aux intérêts de tous.
Malheureusement, il est plus facile
quand on a un niveau de conscience peu développé, de soutenir de telles
orientations égoïstes mais à courte vue, plutôt que d’adopter spontanément un
point de vue nécessitant une compréhension générale du fonctionnement de la
société.
C’est pourquoi le rôle des militants
les plus expérimentés et disposant de la culture historique la plus vaste est
d’effectuer un véritable travail d’éducation auprès de leurs voisins ou
collègues de travail tout en combattant les bureaucraties conservatrices qui
tiennent sous leur coupe les organisations de masse du salariat, à commencer
par les syndicats.
Or, si l’on observe quelles sont les
couches populaires aujourd’hui et qui sont au sein de ces couches et du
salariat les secteurs les plus exploités, opprimés et marginalisés, on ne peut
que constater qu’il s’agit des travailleurs immigrés et de leurs familles.
Le fait est que depuis l’après-guerre,
les travailleurs immigrés sont devenus une composante essentielle de la classe
ouvrière de France. Et depuis la mise en place de la politique de regroupement
familial, l’installation de familles entières a modifié de manière
substantielle la composition des couches populaires. La naissance d’enfants en
France (nous en sommes maintenant à la deuxième génération) a également influé
de manière sensible sur la composition de la jeunesse et posé de manière
abrupte le problème du sort réservé à ses secteurs les plus marginalisés.
Construire une force se battant pour le
changement social ne peut donc se concevoir qu’en organisant les plus opprimés
et en les plaçant à sa tête.
De ce point de vue, et c’est bien dommage, la Voie Populaire a une
divergence essentielle avec les organisations se voulant révolutionnaires dont
aucune n’a réellement cette préoccupation, ce qui saute aux yeux quand on
observe qui sont leurs membres et surtout leurs dirigeants.
Ce constat est un des éléments
essentiels qui justifient l’existence séparée de la Voie Populaire et la
poursuite de son développement autonome, malgré toutes les limites et
difficultés rencontrées.
Malgré la faiblesse de ses effectifs,
ce n’est pas sans fierté que la Voie Populaire peut annoncer que 50 % de son
conseil d’administration est composé d’immigrés primo-arrivants, détenteurs
d’une carte de séjour... voire même pas.
Ainsi,
dans le numéro 26 de la Voix Populaire (novembre 1999) était publiée la lettre
d’un lecteur qui s’exprimait dans les termes suivants :
«Je
m’étonne quand même que vous ne fassiez pas grand cas de la situation des
Balkans (il y a aussi une immigration en France provenant de ces régions) ni en
général de celle des petits blancs. Vous préférez peut-être que d’autres s’en
chargent ?».
Ces
quelques lignes sont tout à fait édifiantes sur les divergences qui séparent la
Voie Populaire de courants propagandistes mais aussi ayant une approche ambigüe
insistant sur la défense de «la nation française» (11).
Nous
n’entrerons pas ici dans les détails du débat sur la crise des Balkans.
Contrairement à ce que semble dire le lecteur, le sujet a été assez largement
abordé, mais uniquement sous l’angle de tribunes libres. A la différence de la
pratique courante des journaux sectaires, la Voix Populaire se refuse en effet
à trancher de manière abrupte des questions internationales complexes, à
fortiori si elles n’entrent pas en résonance avec les préoccupations immédiates
de son lectorat.
Le
fait que le lecteur argumente dans ce sens en insistant sur l’existence d’une
immigration en provenance des Balkans signifie implicitement que la Voix
Populaire est un journal qui s’intéresse aux immigrés parce qu’ils sont
étrangers et non pour des raisons plus profondes.
En
effet, si l’immigration ex-Yougoslave existe (il y a par exemple de nombreux
Serbes dans le 18ème arrondissement de Paris) elle est numériquement
extrêmement restreinte. Il n’y a donc pas à-priori de raison pour s’attarder
plus particulièrement sur cette communauté.
Les choix éditoriaux ou militants de la
Voix Populaire ne sont pas motivés par on ne sait quel quel goût de l’exotisme
ou quelle attirance vaguement paternaliste pour les étrangers vivant en France
en général mais par une ferme volonté de prendre en compte les couches les plus
exploitées du peuple. Et c’est parce qu’ils en constituent une part essentielle
que les immigrés d’Afrique du Nord ou d’Afrique noire (autrement dit des
ex-colonies françaises) et leurs enfants sont une préoccupation essentielle
pour le bulletin.
Par contre, tout en reconnaissant
l’oppression spécifique dont sont l’objet les travailleurs immigrés et leurs
familles, la Voix Populaire n’a jamais posé les questions sociales de manière
ethniques. Le journal a par exemple consacré un nombre incalculable d’articles
aux résidents du 61 rue Myhra (un immeuble squatté) sans jamais mentionner le
fait qu’ils étaient tous des ressortissants du Mali, du Sénégal et de Guinée,
autrement dit des noirs d’Afrique. Nous avons toujours expliqué que ces
personnes étaient des travailleurs, des salariés qui attendaient depuis des
années un logement social, des voisins et des amis que tous les habitants de la
Goutte d’Or et du 18ème arrondissement devaient soutenir.
Quand le lecteur de la Voix Populaire
insinue que le journal ne s’occupe pas assez des «petits blancs» et que faute
de celà quelqu’un d’autre pourrait s’en occuper, il sous-entend fortement qu’on
laisserait ainsi le champs libre à l’extrême droite.
C’est d’une complaisance extraordinaire
vis à vis de la dite extrême droite car on sous entend qu’à part son racisme
elle est supposée pouvoir prendre en compte d’une manière ou d’une autre les
intérêts des «petits blancs». Or, de toute évidence, le programme du Front
National, du Mouvement National Républicain (mais aussi du RPF de Pasqua ou du
MPF de De Villiers) s’oppose en tous points aux intérêts des plus défavorisés,
qu’ils soient «blancs» ou pas. C’est un programme qui admet et défend même de
manière acharnée la propriété des moyens de production et par là même accepte
très bien l’exploitation capitaliste. C’est un programme qui prétend retrouver
l’âge d’or de la petite propriété individuelle tout en acceptant la libre
concurrence, un utopie réactionnaire classique et courante chez les petits
paysans, artisans et commerçants. C’est un programme qui cherche à ranger les
salariés derrière une fraction supposée «nationale» des entrepreneurs en
opposition au capital international. C’est enfin un programme qui s’appuie sur
la recherche de boucs émissaires, en général étrangers...
L’idée que la défense des immigrés s’opposerait
par nature à celle des français pauvres est une idée réactionnaire et
racisante. Une de ses variantes est par exemple de dire qu’il ne faut pas trop
parler des sans-papiers parce que çà fait monter le Front National. Avec le
même genre de logique, on pourrait aussi bien dire qu’il ne faut pas défendre
les ouvriers de manière trop ostentatoire car celà énerve les patrons, etc.
En réalité, le fait de dire que trop
s’intéresser aux immigrés nuit à la défense des français pauvres revient à
capituler en rase campagne devant la propagande raciste.
On notera aussi que le raisonnement du
lecteur de la Voix Populaire présuppose que les «petits blancs» seraient par
nature racistes et perméables aux idées des partis d’extrême droite, ce qui est
fondamentalement les insulter. C’est aussi manifester une grande
incompréhension des causes réelles du poids qu’à pu avoir à certains moments le
vote protestataire FN chez les ouvriers. C’est enfin ne pas considérer que les
travailleurs immigrés, même privés du droit de vote, font partie de la même
classe sociale et travaillent souvent dans les mêmes usines que les fameux
«petits blancs».
Il est grand temps de mettre le holà
aux dérives «national-communistes» de certaines fractions du PCF rebutées à
juste titre par la politique capitularde de Robert Hue. Il n’y a pas d’avenir
pour un authentique mouvement favorable au changement s’il ne prend pas en
compte la réalité de la France d’aujoud’hui.
Pendant
un siècle, l’immigration a été utilisée comme «armée de réserve industrielle»
(12), les masses sous-employées des pays d’Europe du sud puis des ex-colonies
d’Afrique formant un surplus de population latent (13). Cette situation a
profondément changé avec le double processus d’arrêt de l’immigration et
d’implantation durable d’un nombre important d’immigrés.
Depuis
la deuxième moitié des années 1970, le patronat a cherché une réponse à la
crise économique dans le démantèlement de secteurs entiers de l’industrie, dont
le taux de profit était jugé insuffisant. Partie prenante du noyau dur de la
classe ouvrière industrielle, les immigrés ont été parmi les premières victimes
de cette évolution, patente dans le bâtiment et l’automobile.
Une
étude du GISTI indique qu’ «entre 1973 et 1985, près de la moitié du total de
la baisse des effectifs de ce dernier secteur frappe des travailleurs
étrangers» (14) La même étude précise aussi qu’ «on constate que les grandes
entreprises recourent davantage à l’intérim et aux contrats à durée déterminée,
alors que les petites entreprises recourent plus volontiers à l’emploi
d’étrangers «sans papiers». Ainsi l’emploi des étrangers «clandestins» se
trouve t-il parfaitement intégré dans le système économique».
Dans
le même temps, les travailleurs immigrés restent exclus de près du tiers des
emplois, qu’il s’agisse de la fonction publique nationale ou territoriale, de
la sécurité sociale, etc.
Mais
la politique de regroupement familial a aussi entériné le fait que les immigrés
étaient voués, dans leur immense majorité à s’installer durablement sur le
territoire national.
Pour
l’instant, la question de l’immigration n’est plus celle du statut de l’ «armée
de réserve industrielle» (à l’exception des sans-papiers) mais un problème
devenu pleinement national.
Les
familles étrangères et les plus pauvres des Français se voient ainsi relégués
dans des cités délabrées et abandonnées par les pouvoirs publics.
Au pire, elle ne sont même pas acceptées
par les offices HLM et doivent se loger, dans des conditions effroyables, dans
le privé. C’est ainsi que des quartiers comme la Goutte d’Or ou généralement
l’Est parisien voient se cumuler loyers exorbitants (imposés à ceux qui n’ont
pas de garanties financières), promiscuité et insalubrité.
Quant à la jeunesse française issue de
l’immigration, elle est en passe de devenir une caste ségréguée en tant que
telle.
La question posée à tous est de savoir
maintenant si on laisse pourrir la situation ou si on va de l’avant. Ceux qui
laissent pourrir la situation sont ceux qui se refusent à prendre en compte la
population dans sa réalité et sa diversité : c’est le cas flagrant de nombre
d’équipes municipales de gauche à direction communiste dans l’ex- ceinture
rouge. Ceux qui laissent pourrir la situation sont également ceux qui ne se
donnent pas les moyens d’ouvrir grandes les portes des organisations
syndicales, associatives et politiques de la gauche aux immigrés et à la
jeunesse des cités. Ce sont enfin tous ceux qui ayant une analyse théorique
correcte de ce qu’il faudrait faire sont foncièrement incapables de se mettre
eux-mêmes au travail et de sortir de leur petit cocon pour aller à la rencontre
du peuple.
Force est de constater qu’aujourd’hui ni les organisations
syndicales, ni les partis de gauche ni leur satellites d’extrême-gauche ne sont
en mesure de prendre les mesures qui s’imposent pour donner une issue positive
à la crise des banlieues et à la ségrégation brutale dont sont victime les
travailleurs immigrés et leurs enfants.
Pour celà, il faudrait cesser toute
complaisance avec le discours raciste assimilant immigration et délinquance,
cesser d’entrevoir la solidarité avec les immigrés comme un acte humanitaire
envers des gens considérés fondamentalement comme des étrangers et surtout être
capables de reconnaître les immigrés comme une partie essentielle du salariat
et du peuple de France.
Evidemment, c’est beaucoup demander
compte-tenu du niveau de dégénérescence auquel sont parvenues la plupart de ces
organisations. En tant que mouvements basés sur la reconnaissance des intérêts
spécifiques du salariat, les syndicats devraient avoir davantage de facilité à
prendre en compte les immigrés.
Un certain nombre de progrès ont été
faits ces derniers temps avec davantage d’attention accordée aux précaires et
un soutien ouvert de la CGT comme des SUD aux sans-papiers.
On reste néanmoins loin du compte tant
pèsent les structures corporatistes et le désarroi idéologique. La solution au
drame de l’immigration ne se trouve pas en effet dans les limites étroites de
l’entreprise mais nécessite une compréhension du fait que la lutte contre la
précarité, les discriminations et les cités-ghettos ne débouchera que si elle
s’articule avec un réel projet de société.
Il y aura bien du chemin à parcourir
avant de faire comprendre à une gauche qui ne croit plus guère au potentiel
politique du prolétariat et qui est assez profondément gangrénée par un racisme
insidieux que «sa» classe ouvrière et «son» peuple sont aujourd’hui composés
majoritairement de noirs et d’arabes, au moins dans les grandes métropoles et
leurs banlieues... Quand on aspire à l’intégration dans la classe dominante, ou
au moins dans les fameuses «classes moyennes», comment se reconnaître dans des
gens qui n’ontpas vos origines ethniques et qui ne votent même pas ? Tel est le
dilemne de la gauche face à l’immigration et à la jeunesse ouvrière française,
non seulement basannée mais très largement exclue de la production.
Les organisations populaires qui ne
baissent pas les bras devront chercher à développer des relations de
collaboration avec tous les groupes d’immigrés. Si ceux-ci (comme c’est souvent
le cas) sont avant tout tournés vers la situation dans leurs pays d’origine, il
est nécessaire de leur expliquer que la voie de l’avenir est dans l’intégration
au mouvement social du pays de résidence (16).
Bien sûr, la situation de marginalité
dans laquelle sont placés les travailleurs immigrés et leurs enfants peut
pousser certains d’entre eux à des replis identitaires, y compris en
développant des positions séparatistes. L’adhésion à l’Islam politique peut en
être une manifestation, de même que l’affirmation des particularismes (voir les affaires de foulards). Dans
ce cas, les organisations populaires ont le devoir de nettement distinguer qui
sont les opprimés et les oppresseurs, afin de ne pas risquer de se retrouver à
la remorque des derniers.
L’intégration au mouvement social et
aux organisations représentant le salariat est en tout état de cause à ne
jamais confondre avec l’intégration aux institutions étatiques et à
l’intégration - assimilation prônée d’une manière ou d’une autre par les partis
de gauche.
Et pour celà il faut être capable de
discerner quels sont les éléments authentiques et progressistes au sein des
cultures populaires afin de les mettre en valeur et de s’appuyer sur eux.
Aujourd’hui, la culture populaire inclue nécessairement les cultures de
populations immigrées mais aussi la culture de la jeunesse des cités. Ce n’est
qu’en prenant en compte et en reconnaissant la valeur de ces cultures qu’on
pourra les intégrer dans une culture populaire renouvelée.
La progression sur le terrain culturel
n’est pas simplement l’adaptation à la culture populaire telle qu’elle existe :
c’est aussi se donner les outils nécessaires à l’élévation du niveau de
connaissance et de compréhension du monde. Dans ce sens, le militantisme doit
intégrer l’Education populaire comme une de ses dimensions essentielles.
Alors qu’on assiste à un retour en
force de la «nouvelle petite-bourgeoisie urbaine» dans le champs politique (via
ATTAC, les Verts ou le soutien à la candidature Chevènement) la question de
savoir qui va se diriger vers les milieux populaires, mais surtout qui va les
diriger, est déterminante.
Si toutes les personnes de bonne
volonté - et en particulier les intellectuels - peuvent jouer un rôle important
dans le développement des organisations populaires, celles-ci ne peuvent
incarner les aspirations de leurs sympathisants que si elles se dotent de
directions à l’image de ce qu’elles prétendent être. Il est donc impératif de
pratiquer une politique de discrimination positive (17) permettant d’assurer la
présence des immigrés (mais aussi des femmes, des jeunes etc.) à leur direction.
Si elles réussissent à dépasser leurs
limites pour aller à la recontre des immenses frustrations sociales qui se font
jour dans la société, leur succès ira au delà de tous les espoirs.
(2) Maryse Tripier, L’immigration dans la classe ouvrière en France,
ParisCIEMI/L’Harmattan 1990
(3) François Vourc’h, Dominique De Rudder, Maryse Tripier «Racisme et
discrimination dans le travail» in L’Homme et la société n°121-122, 1996
(4) Philippe Bernard «l’immigration» (éditions Le Monde / Marabout 1993)
(5) Stephen Castles, Godula Kosack, «la fonction de l’immigration
ouvrière dans l’Europe de l’ouest capitaliste» in Critiques de l’économie
politique n° 10, 1973
(6) Laure Pitti «grèves ouvrières versus luttes de l’immigration : une
controverse entre historiens» (in : Ethnologie française n°31, 2001)
(7) Laure Pitti - opus cité
(8) Laure Pitti - opus cité
(9) Odile Merckling «Immigration et marché du travail» in L’Homme et la
société n° 121-122, 1996
(10) Alain Morice «les travailleurs immigrés aux avants-postes de la
précarité» (in : Le Monde Diplomatique, janvier 1997).
(11) La lettre émanait de F. X. B., membre notoire du PCF et de son
opposition interne néo-stalinienne «Coordination des militants communistes».
(12) Karl Marx, Le Capital, Moscou 1961 vol. 1, p. 632
(13) Stephen Castles, Godula Kosack op. cité
(14) Plein Droit n° 4, juillet 1988
(15) Cf. les articles régulièrement consacrés à cette question par la
Voie Populaire
(16) Malheureusement, les évolutions idéologiques générales à droite du
mouvement progressiste mondial ont conduit certaines associations comme l’AMF
ou l’ATMF (marocains) à une institutionnalisation accompagnée d’un abandon des
références socialistes au profit d’un vague démocratisme. En ce qui concerne
l’ACTIT (turcs) cette association qui était la plus en pointe dans la
compréhension de la nécessité de s’intégrer au mouvement ouvrier «français» a
exclu son principal leader et
porteur de cette orientation
(17) Principe visant à choisir, à capacité égale, une personne émanant
d’une catégorie qu’on veut représenter. En anglais «affirmative action».
(18) Raymond Debord : «le Parti socialiste est-il de gauche ?» in La
Voie Populaire n°30
(19) Gallissot, Boumaza, Clément, Ces migrants qui font le prolétariat
, Méridiens Klincksieck