La porte
du Ç Capital È
Vincent PRESUMEY - 2008
Le texte qui suit combine des rflexions
et analyses personnelles avec des rsums de Tran Hai Hac, Relire le capital, paru aux ditions
Page Deux Lausanne en 2003. Ce livre mĠa aid penser sur Marx, mais jĠai videmment
la seule responsabilit de la totalit de ce texte. Certains dveloppements
(ceux notamment sur la dialectique au chapitre 7 et sur la baisse du taux de
profit au chapitre 8, et plusieurs passage sur la rente foncire et la question
agraire) sont indpendants du livre de Tran Hai Hac. Il en ressort, je lĠespre,
une vision dĠensemble sur la porte actuelle de ce grand corpus quĠest le
Capital de Marx, en proposant en quelque sorte de boucler (dialectiquement, sĠentend
! ) le circuit de sa pense par la question de la place de lĠ tat et de la dmocratie.
Cette porte est plus actuelle
aujourdĠhui que lorsquĠil fut crit, ce qui est assez exceptionnel et sĠexplique
doublement.
En premier lieu, le capital, sujet
de Marx, est une pure : il a dgag des tendances fondamentales qui, au XIXĦ
sicle, taient en ralit loin encore de dterminer le devenir de toute lĠhumanit
et de la plante, or cela est le cas aujourdĠhui.
DĠautre part, Marx est le dernier
grand philosophe classique dĠune tradition qui commence avec Socrate, Platon et
Aristote. Cette affirmation surprendra sans doute les anti marxistes comme les
marxistes Ç ordinaires È, mais pas ceux qui se sont rellement plongs
dans cette Ïuvre. Celle-ci occupe, on peut le dire prcisment maintenant, une
place charnire dans lĠhistoire de la pense et donc dans lĠhistoire elle-mme.
Il se trouve que Relire le
Capital,
de Tran Hai Hac, est une vritable somme sur les dbats mens propos de l'Ïuvre
conomique de Marx tout au long du XXĦ sicle jusqu'aux annes 1990, et prend
parti contre l'interprtation "orthodoxe" courante qui tait faite
des thories de Marx, celle des coles de formation -quand il existait encore
des coles de formation- de la vieille social-dmocratie, des partis dits
communistes "marxistes-lninistes" compris, et des organisations se rclamant
du trotskysme, et ses versions plus sophistiques mais au fond similaires, des
universitaires, "htrodoxes" prolongeant l'orthodoxie, nord-amricains
(Dobb, Sweezy, Baran ..), japonais (Morishima, Okishio ...), franais
(Althusser, Balibar). Cette interprtation courante avait pris forme aux dbuts
de la seconde Internationale et s'tait progressivement affadie, ou rigidifie,
ou les deux la fois, mais la lecture rapide de Marx lui-mme lui prtait
souvent le flanc, et son ami Engels sur plusieurs sujets, notamment le rapport
entre thorie et histoire et la question de la transformation des valeurs en
prix de production, l'a lui-mme promue, n'ayant pas saisi toute la porte des
textes qu'il avait dits, sans parler de ceux, trs nombreux, qui ne seront dits
que par doses successives, et encore incompltement en franais, tout au long
du XXĦ sicle. Inutile de dire que cette interprtation courante est aussi
celle des adversaires de Marx qui se satisfont aisment de ce qu'elle peut
comporter de mcanique voire de caricatural. Un consensus entre marxisme
officiel et antimarxisme officiel a donc domin le XXĦ sicle, aspect thorique
des tragdies de ce mme sicle.
Les 800 pages de Tran Hai Hac sont
l'aide la lecture, ou mieux la relecture, du Capital, la plus efficace,
souvent la plus dtaille, trs probablement la plus rigoureuse, dont on puisse
disposer actuellement, en tous cas en langue franaise, bien qu'elles
n'incluent pas les dveloppements plus rcents des travaux nord-amricains sur
Marx autour notamment de la "Temporal Single System Approch" -une
simplification de la lecture de Marx dans un sens en partie assez voisin de
plusieurs aspects dvelopps par Tran Hai Hac- et des dbats qu'elle a suscits.
Disons-le clairement : ce livre
est incontournable, bien qu'on en ait parl somme toute assez peu. Dans ce
travail, je reviens sur sa trame et ses principales conclusions pour mieux en
saisir la porte et pour en dvelopper et en discuter certains points. On verra
qu'il ne s'agit pas seulement de philologie, d'exgse et d'hermneutique, mais
du combat contemporain pour qu'avenir de l'humanit et auto-accroissement du
capital cessent de s'identifier et de se contredire au risque de tuer tout
avenir.
Je prcise seulement que jĠai dtaill
la prsentation de deux sections du Capital : la toute premire et lĠavant-dernire.
La premire section est celle sur Marchandise et monnaie : elle est sans doute
la plus connue, peut-tre la plus lue, mais certainement pas la mieux comprise.
LĠavant-dernire, section 6 du livre III, est celle sur la rente foncire :
elle est trs certainement la moins connue, la moins lue et la moins comprise.
Mon interprtation de la section sur la marchandise et la monnaie doit normment
Tran Hai Hac, et travers lui Isaak Roubine et Roman Rosdolsky. Ma lecture
de la section sur la rente foncire a, elle, prcd ma lecture de Tran Hai
Hac, les deux sĠtant confirmes et prcises mutuellement.
Parmi les ouvrages parus ces dernires
annes et gnralement bien peu connus, et ayant des affinits avec la rcapitulation
de Tran Hai Hac, il faut signaler Les temps du capital (Le temps dans lĠanalyse
conomique. Les catgories du temps dans le Capital.) de Stavros Tombazos (dition
Socit des Saisons 1994), dĠune globalit et dĠune densit souvent
remarquables dans la saisie de lĠÏuvre de Marx en relation avec celle de Hegel
(en particulier, il redonne toute sa place au livre II du Capital, mais il
glisse compltement sur la question de la rente et plus gnralement sur le
livre III du Capital). Bien que je le cite de temps en temps, les pistes
ouvertes par ce dernier ouvrage sont volontairement non abordes dans le prsent
travail, car il faut savoir se dlimiter et garder des recherches ncessaires
pour la suite.
Le texte qui suit nĠest pas un
texte dĠune grande facilit, bien quĠil ne contienne rien dĠindigeste mon
avis, en ce sens que la digestion de pas mal de choses Ç pires È le
prsuppose. JĠy ai rajout des donnes introductives sur le plan, la rdaction
et le contenu du corpus que doit dsigner maintenant lĠexpression Ç le
Capital de Marx È et sur le plan du livre de Tran Hai Hac, que le lecteur
press peut sauter. Aussi curieux que cela puisse paratre –mais bien des
choses semblent curieuses ds que lĠon sĠintresse la manire dont Marx a t
dit et comment ! - il nĠen existe pas en franais de prsentation complte
et simple. Cette tude a t faite en espagnol, par un auteur argentin
relevant, au sens large, de la Ç thologie de la libration È,
Enrique Dussel.
Il nĠy a dĠailleurs rien de pire
que les digests au sens de la Ç slection du readerĠs digest È ! Par
contre, de la part des travailleurs et des militants qui nĠont pas le temps de
tout lire, il est lgitime de demander des choses digestes, mais
intellectuellement honntes : simplifier nĠest pas prendre les gens pour des
imbciles. CĠest pourquoi toute vraie simplification doit tre prcde par lĠtude
de ce qui est complexe. CĠest pourquoi je tenterai, aprs le prsent travail,
de rdiger une Ç aide la lecture du Capital È pour les lecteurs
militants contemporains.
VP, fin juillet 2008.
SOMMAIRE.
Donnes introductives.
1. Apprendre lire le premier
chapitre du Capital.
2. Le rapport dĠintriorit extriorit
: lĠexemple de la valeur dĠusage.
3. La monnaie.
4. Ftichisme et alination.
5. Thorie et histoire.
6. La force de travail.
7. Forces productives et
individus vivants.
8. Valeurs et prix de
production.
9. Les surprofits.
10. La rente foncire absolue.
11. La rente foncire diffrentielle.
12. La question agraire.
Conclusion gnrale : la dmocratie.
Donnes
introductives.
QuĠentend-on aujourdĠhui par Ç le Capital
de Marx È ?
Il faut entendre par l
un corpus comportant plusieurs textes. La partie publie sous ce titre du
vivant de lĠauteur est le livre I, sur la production capitaliste, en 1867. Le
livre II en 1885 et le livre III en 1894 ont t publis et composs, partir
dĠune partie des manuscrits lgus par Karl Marx, par son ami Friedrich Engels.
Ç Le Capital È a donc dĠabord dsign cet ouvrage en 3 volumes.
A partir
de 1904 sĠy sont ajouts les Thories sur la plus-value, ou Ç tome IV du
Capital È, dits par Karl Kautsky avec la collaboration initiale dĠdouard
Bernstein. En fait, ces textes provenaient dĠun ensemble de cahiers antrieurs
la rdaction du Ç Capital È proprement dit.
AujourdĠhui,
nous avons enfin compris quĠil fallait entendre par Ç Capital È au
moins trois groupes de cahiers successifs que lĠon peut considrer comme les
trois rdactions successives dĠune Ïuvre inacheve. LĠouvrage en 3 volumes nĠest
que le troisime groupe de ces cahiers et les Thories sur la plus-value sont
la partie centrale du second groupe.
Cela
sans compter les textes conomiques plus anciens de Marx, qui commencent avec
les Manuscrits de 1844, et sa correspondance, dont certaines lettres sont trs clairantes
sur la rdaction du Capital.
1Ħ)
Premier groupe : les Manuscrits de 1857-1858.
Marx
avait rumin les conceptions dĠensemble que le Capital devait exposer depuis
plusieurs annes. CĠest pendant lĠt 1857 quĠil se met soudain rdiger avec
beaucoup dĠefficacit. Une conjugaison de circonstances de tous ordres peut
expliquer ce Ç dclenchement È : accalmie relative dans une
succession de graves malheurs privs ayant culmin dans la mort dĠun petit garon
de 9 ans, cause de la misre ; sentiment dĠarriver au milieu de sa vie ;
opinion selon laquelle la crise conomique, les menaces de guerres
bonapartistes, la question du servage en Russie et de lĠesclavage en Amrique
allaient ouvrir une priode rvolutionnaire imminente et quĠil fallait crire
vite avant que a se dclenche ; documentation envoye par Engels sur la crise
commerciale et financire de 1857 ; dcouverte au mois dĠavril prcdent des
rapports de lĠinspecteur de fabrique Lonard Horner, une source majeure du
futur premier livre du Capital ; irritation contre les dernires publications
des proudhoniens : tous ces facteurs concourent remettre Marx en tat de
marche.
Pendant
un peu moins dĠun an, dĠaot 1857 mai 1858, sa productivit nocturne (le jour
il crit pour le New York Tribune, son gagne pain, vit avec les
siens et fuit ses cranciers) est exceptionnelle. Il rdige successivement sur
des cahiers dĠcolier vols sa fille :
-lĠesquisse
dĠune critique de deux conomistes la mode, le franais Bastiat et lĠamricain
Carey,
-un
texte intitul Introduction gnrale la critique de lĠconomie politique, dĠune
grande importante mthodologique, qui sera publi en 1903 par Karl Kautsky.
-un gros
manuscrit intitul Le Livre de lĠargent, premire version de la future premire
section du Capital.
-un
manuscrit plus pais encore, intitul Le Livre du Capital, divis en trois
parties qui correspondent approximativement aux trois futurs livres du Capital
! Ces trois parties sĠintitulent : procs de production du capital ; procs de
circulation du capital ; le capital en tant quĠil fructifie.
Ce
texte, dĠune densit et dĠune richesse extraordinaires, a t stimul par la
relecture de la Logique de Hegel, by mere accident, dit Marx dans une
lettre Engels du 14 janvier 1858 : Ç Freiligrath a trouv quelques
tomes de Hegel ayant appartenu Bakounine et me les a envoys en cadeau. È
La
lecture donne lĠimpression dĠun vritable accouchement intellectuel, qui a t
sans conteste le dpart de lĠcriture de ce que nous appelons le Capital, mais
que Marx nĠa pas rutilis directement par la suite bien quĠil sĠen soit fait
un index juste aprs lĠavoir crit, et quĠEngels a totalement ignor.
A partir
de la fin du printemps 1858, Marx compose donc cet index de ses propres
manuscrits puis esquisse un texte, amorce dĠune rcriture complte de la
partie intitule Le Livre de lĠArgent, cette fois-ci sous le titre de Critique
de lĠconomie politique, premire version de lĠouvrage qui devait porter ce
nom.
En
dehors de lĠIntroduction gnrale, publie en 1903 par Karl Kautsky et souvent
rdite depuis, lĠensemble de ces textes nĠa t publi pour la premire fois
que de manire confidentielle en URSS en 1939, quand il tait minuit dans le sicle.
Ils sont parus en allemand puis en anglais, franais et dĠautres langues
partir des annes 1960 et sont souvent connus sous le nom de Grndrisse (fondements). En franais,
leur seule version intgrale se trouve pour lĠinstant aux ditions Sociales et
date de 1980, sauf la premire version de la Critique de lĠconomie politique
qui, avec dĠautres cahiers de notes des annes 1850, a t publie dans la
collection 10/18 par Roger Dangeville.
La
parution des Ç Grndrisse È a t un petit vnement car elle donnait
une image nouvelle de la rdaction du Capital. Le militant et chercheur
ukrainien Roman Rosdolsky, vivant aux tats-Unis, y a consacr son Ïuvre
majeure sur la gense du Capital de Marx, dont je parlerai ci-dessous au
chapitre 2. Le caractre si videmment Ç hglien È non seulement du
style, mais du plan et de la mthode, de ces manuscrits dmolissait lĠide dĠune
Ç coupure pistmologique È radicale entre le Ç jeune Marx È
idaliste et humaniste et le Ç Marx de la maturit È (Althusser).
Cependant, Marx se met lui-mme en garde, dans ce texte crit pour lui-mme,
contre cette forme :
Ç (Ultrieurement,
avant d'abandonner cette question, il sera ncessaire de corriger la manire idaliste
de l'expos qui fait croire tort qu'il s'agit de dterminations uniquement
conceptuelles et de la dialectique de ces concepts. Donc surtout la formule :
le produit (ou l'activit) devient marchandise ; la marchandise, valeur d'change
; la valeur d'change, argent.). È
Comme
Marx lĠa indiqu dans des lettres Friedrich Engels et Ferdinand Lassalle, le
plan initialement envisag tait trs vaste.
Toute sa
vie, Marx a programm dĠcrire des Ç critiques È. A la fin des annes
1830 il sĠagissait de critiquer les philosophies hellnistiques. Quand il
devient directeur dĠun grand journal dmocrate rhnan en 1842, il critique les
institutions prussiennes. Dans lĠt 1843 il entreprend la critique de la
philosophie hglienne du droit et de l passe la critique de lĠtat en gnral.
A lĠt 1844 il considre que pour critiquer lĠ tat il faut critiquer la socit
civile, et donc lĠconomie politique, et projette dĠcrire une Critique de la
politique et de lĠconomie politique. Notre corpus du Capital, cĠest la seule
Critique de lĠconomie politique –son vritable titre, au fond.
Marx prvoyait
initialement 6 parties : le capital, la proprit foncire, le travail salari,
lĠ tat, le commerce international, le march mondial, sans exclure de rajouter
une histoire des doctrines conomiques et une histoire des ides socialistes.
Le plan de la premire section sur le capital, seul dtaill, devait comporter
4 sections : le capital en gnral, la concurrence, le crdit, les socits par
action. La premire section sur le capital en gnral devait comporter trois
chapitres : la marchandise, la monnaie et le capital, ce dernier comportant
trois divisions : le processus de production du capital, le processus de
circulation du capital, lĠunit des deux processus.
CĠest l
en fait le plan des futurs livres I III : les parties sur la marchandise et
sur la monnaie, qui correspondent au Livre de lĠargent dans les manuscrits de
1857-1858, donneront la premire section du livre I du Capital, la partie sur
le capital donnera le reste des trois livres, qui incorporent manifestement,
surtout le livre III, des passages qui auraient eu leur place plus loin dans le
plan initial, sans quĠil soit possible de considrer que Marx aurait, dans son
principe, jamais abandonn celui-ci.
2Ħ)
Second groupe : la Critique de lĠconomie politique et les manuscrits de
1861-1864.
En 1859
Marx arrive, avec lĠaide de Ferdinand Lassalle, faire diter un livre en
allemand, Critique de lĠconomie politique, qui reprend, dans des termes
nouveaux, les thmes abords dans le Livre de lĠargent et la premire bauche
qui portait ce titre. Cet ouvrage rencontre une sorte de conspiration du
silence.
Durant
toute lĠanne 1860, des problmes dĠordre priv dĠune part, et des ncessits
politiques dĠautre part (il tait impratif pour Marx de dmonter les calomnies
dĠun Ç dmocrate avanc È de Genve, agent bonapartiste, Karl Vogt),
interrompent la rdaction de lĠÏuvre.
Mais les
cahiers que Marx remplit partir dĠaot 1861 sont la suite directe de lĠouvrage
publi deux ans auparavant. Il y aura, jusquĠen 1864, 23 cahiers.
Les
cahiers 1 5 sont la premire rdaction des sections du futur livre I sur la
transformation de lĠargent en capital, la production de plus-value absolue et
la production de plus-value relative.
En mars
1862 Marx change de sujet et aborde lĠhistoire des thories conomiques sur la
plus-value. Cette bifurcation interrompt le manuscrit au moment o il allait
parler du machinisme, alors quĠune lettre Engels du 28 janvier 1863 montre quĠil
a, durant lĠanne prcdente, prcis sa conception du machinisme.
Les
cahiers 6 15 sont alors consacrs aux thories conomiques et forment la
majeure partie des textes appels par la suite Thories sur la plus-value ou Ç livre
IV È du Capital, parfois appel (improprement) Ç Histoire des thories
conomiques È : James Steuart, les physiocrates, Adam Smith, les thories
sur le travail productif et improductif, Necker, le Tableau conomique de
Quesnay, Linguet, Rodbertus, lĠorigine de la thorie ricardo-malthusienne de la
rente, la thorie de la valeur et des prix chez Ricardo, trois chapitres sur la
thorie ricardienne de la rente et un sur celle de Smith, la plus-value, le
profit, lĠaccumulation chez Ricardo, le machinisme chez Ricardo et Barton,
Malthus, la dcomposition de lĠcole ricardienne, les socialistes ricardiens,
Ramsay, Cherbuliez et Richard Jones, soit 24 sections en tout (principal conomiste
manquant ici : Sismondi, dont Marx semble avoir hsit lĠintgrer), plus un
chapitre sur la reprsentation ftichiste du revenu et de lĠintrt.
Marx se
heurte au moins deux reprises des questions thoriques en partie nouvelles
qui vont influer le cours de sa rdaction et, selon certains auteurs, le plan
du Capital. En avril 1862, se reposant chez Engels, pour se dlasser ( ! ) il tudie
fond le Tableau conomique du physiocrate Quesnay, ce qui aura une forte
influence sur les Ç schmas de la reproduction È du capital dans le
futur livre II. Et le 9 juin 1862 Ferdinand Lassalle, avec lequel les relations
personnelles et politiques sont devenues mauvaises, exige que Marx lui rende
des livres quĠil lui avait prts, ce qui modifie lĠordre de sa rdaction en
provoquant la lecture de lĠconomiste prussien Karl Rodbertus par Marx et en
axant ses travaux sur la rente foncire. Dans une lettre Engels du 2 aot
1862 il propose une articulation nouvelle entre la formation dĠun taux de
profit gnral et lĠexistence de la rente foncire, qui nĠest pas du tout,
mon avis, la version acheve quĠil continuera rechercher, mais qui a influenc
le plan du futur livre III en permettant dĠy englober lĠtude de la rente foncire
capitaliste.
La suite
des cahiers comporte, dans les cahiers 16 et 17, un dbut de rdaction du futur
livre III, puis revient sur les Ç thories sur la plus-value È au
cahier 18, et en partie dans les cahiers 19 23 qui comportent aussi des
amorces de thmes du futur livre II.
Les
textes sur les Ç Thories sur la plus-value È sont disponibles intgralement
aux ditions Sociales, en trois tomes parus en 1974, 1975 et 1976. Les cahiers
1 5 y ont galement t publis
en 1979. Les cahiers prparatoires aux livres III et II nĠont jamais paru en
franais, mais cette lacune devrait tre enfin rpare en 2009, un livre tant
en prparation dans le cadre du projet GEME (Grande dition Marx Engels) dĠdition
complte des Ïuvres de Marx en franais.
Nous
aurions pu ne jamais voir les textes des manuscrits de 1861-1864 autres que
ceux groups dans les Ç Thories sur la plus-value È. En 1933 ils nĠavaient
toujours pas t dits quand les nazis menaaient de dtruire toutes les
archives de Marx. Des militants sociaux-dmocrates allemands, hollandais et
danois les ont sauvs. Mais des missaires sovitiques ont secrtement achets
les manuscrits de 1861-1864. Le voyage de Nicolas Boukharine pour ngocier lĠachat
du reste des archives avec la social-dmocratie (ngociation qui nĠaboutit pas)
sera utilis pour lĠaccuser de contacts avec des Ç Allemands È, donc
des nazis, au procs de Moscou o il sera condamn mort É LĠdition en URSS
des parties non dites alors sĠest faite beaucoup attendre, jusquĠaux annes
1960, entranant un retard gnral dans la publication des premiers et des
derniers cahiers des manuscrits de 1861-1864.
A lĠissue
de la rdaction de cet norme travail, Marx, qui est activement engag dans la
direction politique de fait, par influence intellectuelle, du Conseil gnral
de lĠAIT, lĠAssociation Internationale des Travailleurs, semble avoir fait le
point travers un manuscrit personnel et un texte public.
Le
manuscrit personnel est le texte intitul Ç Rsultat du processus immdiat
de production È, qui reprend des passages des manuscrits de 1863. Sa
pagination laisse penser quĠil prend la suite du manuscrit de ce qui a t le
livre I du Capital dont il a t dsign comme Ç chapitre indit È.
Il doit tre lu en franais en utilisant deux ditions : celle de Maximilien
Rubel la Pliade, rdite rcemment en Folio, suprieure par la traduction
mais ayant t remanie en tous sens selon les vues de Rubel, toujours prompt
sĠestimer capable de voir ce que Marx voulait faire sans avoir su le faire, et
celle de Roger Dangeville, lve de Rubel en rupture avec lui, autrefois dite
en 10/18, disponible sur Internet, mdiocre traduction mais respectant lĠordre
du texte.
Le texte
public est la confrence faite au printemps 1865 au conseil gnral de lĠAIT
sur Salaires, Prix et Profits, disponible en franais dans diverses ditions.
3Ħ)
Les trois livres du Capital proprement dit.
LĠon
comprend donc maintenant que ce que lĠon appelle le Capital au sens strict nĠest
que la troisime rdaction globale dĠune Ïuvre inacheve. Il comporte trois
livres : processus de production du capital ; processus de circulation du
capital ; processus dĠensemble. Mais ils nĠont pas t rdigs dans cet ordre.
Il faudrait en fait les considrer comme les Ç manuscrits de 1863-1865 È
de Marx, qui a ensuite peaufin et complt le livre I, seul paru de son
vivant.
Marx a
commenc la rdaction par le livre III, durant la majeure partie de lĠanne
1865. Plusieurs des concepts du livre I (comme la composition organique du
capital et comme le ftichisme) sont en fait introduits dans cette rdaction du
livre III, quĠil tenait pour un brouillon en majeure partie inachev.
Ce texte
du livre III fut dit par Engels en 1894. Il comporte 7 sections :
I.
Transformation de la plus-value en profit. Engels a invers lĠordre de certains
chapitres et, avec le mathmaticien Samuel Moore, il a achev les parties mathmatiques.
II.
Transformation du profit en profit moyen.
III. Loi
de la baisse tendancielle du taux de profit.
IV. Le
capital marchand.
Ces
quatre premires sections peuvent tre tenues pour un grand Ç trait du
profit È. Les suivent :
V. Le
capital financier (titre original : Ç Le capital productif dĠintrt È).
Ç CĠest la cinquime section qui prsentait la principale difficult. È, crit Engels dans sa
prface. Une norme liasse de matriaux bruts lĠaccompagnait. LĠarrangement de
cette section fut la principale cause du retard de la parution du livre III É
et de la peur du vieil Engels de devenir aveugle.
VI. La
rente foncire capitaliste, sous le titre : Ç Transformation du surprofit
en rente foncire È. Cette section a t rdige dans lĠordre suivant :
Considrations prliminaires. Rente absolue. Autres formes de rentes. Rente
diffrentielle. Sur la base dĠune indication de Marx la fin du manuscrit,
Engels a invers cet ordre et mis en tte les chapitres sur la rente diffrentielle.
VII. Ç Les
revenus et leurs sources È : sous ce titre se trouve un expos qui rutilise
des donnes du chapitre du mme nom concluant les Thories sur la plus-value
(annexe du tome III dans lĠdition franaise). CĠest un texte trs bien crit,
jug Ç trs beau È par Engels, sur les formes concrtes et apparentes
des revenus dans la socit capitaliste, mais inachev.
En
1866-67 Marx a crit le livre I, seul paru de son vivant, en 1867, en toffant
les matriaux dj abondants des manuscrits de 1861 et 1864. Il en a en outre
revu de prs la rdition allemande de 1873 et lĠdition franaise de 1875.
Le livre
I comporte 8 sections :
I.
Marchandise et monnaie : cĠest la reprise, fortement modifie, de la Critique
de lĠconomie politique de 1859. Outre Engels, le mdecin et ami de Marx Ludwig
Kugelmann et lĠpouse de celui-ci dans le rle de Ç lectrice nave È
ont incit Marx accentuer le dcoupage de cette section en sous-parties et
paragraphes.
II. La
transformation de lĠargent en capital.
III. La
production de plus-value relative.
IV. La
production de plus-value absolue.
V. Un
court chapitre reprenant divers thmes sur la plus-value absolue ou relative,
qui est en fait principalement un digest (plus encore dans lĠdition franaise
que dans lĠdition allemande) dĠlments provenant du Ç chapitre indit È.
VI. Le
salaire.
VII. LĠaccumulation
du capital.
Avec les
sections III et IV, cette dernire section comporte de nombreux ajouts issus dĠune
documentation brute sur la condition ouvrire en Angleterre et en Irlande. Ces
ajouts ne comportent pas dĠanalyses thoriques mais sont le plus grand document
que nous ayons, avec la littrature (Dickens É) sur lĠAngleterre industrielle
du XIXĦ sicle. Dans sa correspondance avec Engels Marx dclare avoir procd
ainsi dĠune part parce que sa sant commenait se dgrader et que la rdaction
suivie devenait parfois difficile, dĠautre part parce que donner au livre la
forme dĠun Ç pav È ne pouvait quĠimpressionner les Allemands ...
VIII. LĠaccumulation
primitive, dont deux chapitres finaux de conclusion : lĠun sur la perspective
de lĠexpropriation du capital, lĠautre sur la colonisation de type nord-amricain.
Le premier de ces chapitres (le 33Ħ), donc avant-dernier chapitre de la
premire dition, est gnralement considr comme la vritable conclusion ;
lĠinterversion avec le chapitre 34 sur la colonisation aurait t une ruse de
guerre envers une censure possible. Il me semble cependant que lĠordre
rdactionnel a bien t celui de la premire publication.
Concernant
le livre II, on ne sait pas si le premier manuscrit, numrot 1, destin au
livre II date de 1865, avant la rdaction du livre I, ou de 1867, aprs
celle-ci. Le suit un manuscrit numrot 3 dont une partie, sur le rapport taux
de plus-value/taux de profit, avait sa place au livre III ; un manuscrit Ç 4 È
contenant une rdaction peu prs acheve de la moiti du futur livre II ; et,
dernier de la srie malgr son numro, un manuscrit 2, dat de 1870. LĠensemble
tait alors nettement inachev.
A partir
de 1870, la maladie dĠune part, lĠactualit politique dĠautre part
–guerre franco-allemande, Commune de Paris, aide aux rfugis, crise de
lĠAIT– ont espac les travaux de Marx qui, de plus en plus, est obnubil
par la question agraire et entreprend lĠtude du russe pour cela.
En 1873
il rdige quelques dveloppements mathmatiques pour la premire section du
livre III. En 1876, quelques pages complmentaires la section VI sur la rente
foncire.
CĠest en
1877 quĠil se remet franchement la rdaction du livre II. Il y consacre
quatre autres manuscrits, le dernier contenant lĠessentiel de la troisime
section du livre III.
Celui-ci,
dit par Engels en 1885 partir des 8 cahiers, comporte 3 sections :
I. Le
mouvement circulaire du capital, ou Circulation du capital.
II. La
rotation du capital.
III. Ç Les conditions
relles du processus de circulation et de reproduction È, contenant les
schmas de la reproduction simple puis largie sur lesquels allait travailler
Rosa Luxemburg, issus du dernier cahier de 1877-1878.
Ultrieurement, les
Notes sur Adolphe Wagner, en 1880, sont le seul texte ayant une porte
thorique significative de Marx en rapport avec le Capital qui nous soit
parvenu. Marx meurt le 14 mars 1883.
Le livre de Tran Hai
Hac Relire le Capital comporte 12 chapitres, plus lĠintroduction et la conclusion
gnrale qui sont importantes. On peut grouper ces chapitres en 3 thmes
examins chaque fois sous deux angles diffrents.
Le premier thme est la
valeur, en gnral.
Elle est dĠabord
examine sous lĠangle de son existence, de son contenu, dans le chapitre I sur
le Ç travail abstrait-concret È et dans le chapitre II sur la valeur
comme forme du produit du travail. Ces deux chapitres renvoient au premier
chapitre du Capital, sur la marchandise.
Elle est ensuite
examine sous lĠangle de son expression, de sa manifestation ncessaire, comme
monnaie dans le chapitre III, complt par la question du ftichisme au
chapitre IV. Le chapitre III renvoie dans le Capital au chapitre 3 (section 1,
livre I) sur la monnaie, mais aussi, en amont, la troisime partie du
chapitre 1 sur la forme de la valeur, et en aval la section 5 du livre III
sur le crdit. Le chapitre IV renvoie la quatrime et dernire partie du
chapitre I, sur le ftichisme, et au chapitre 2, intitul Des changes, de la
premire section du livre I.
Le second thme est la
plus-value ou survaleur.
LĠtudient selon son
existence le chapitre V sur le capital comme rapport marchand dĠexploitation,
qui renvoie essentiellement la section 2 du livre I du Capital
(transformation de lĠargent en capital), et le chapitre VI sur la contradiction
rapports de production/forces productives dans le capitalisme, qui renvoie
notamment aux sections 3 5 du livre I du Capital.
La survaleur est
ensuite tudie dans son expression ou mode rel dĠexistence, comme profit. Les
chapitres VII et VIII mnent cette tude qui renvoie surtout au dbut de la
section 2 du livre III du Capital (chapitres 8 et 9 dans lĠdition dĠEngels, 5
et 6 dans celle de Rubel).
Le troisime thme est
celui du surprofit, mobile immdiat de lĠaccumulation pour les capitalistes.
Le chapitre IX donne
une analyse gnrale du surprofit, qui claire le chapitre 10 (7 dans lĠdition
Rubel) du livre III (section 2) du Capital.
Le problme,
apparemment trs particulier, mais qui sĠavrera dĠune porte gnrale, de la
conversion ou non du surprofit en rente occupe les trois derniers chapitres. Le
chapitre X distingue question agraire en gnral et question de la rente
foncire capitaliste, et renvoie aux chapitres 37, 46 et 47 du livre III,
section 6 (chapitres 20, 23 et 24 de Rubel) ainsi quĠaux passages sur la
paysannerie dans Les luttes de classe en France, le chapitre XI traite de la
rente diffrentielle et renvoie aux chapitres 38 44 du livre III, section 6
(chapitre 21 de Rubel, dont il donne une dition incomplte), ainsi quĠ des
passages des Thories sur la plus-value (section 12 de celles-ci), le chapitre
XII traite de la rente absolue et renvoie au chapitre 45 du livre III, section
6 (chapitre 22 de Rubel).
Ce travail a donc une
porte dĠensemble pour saisir le contenu du Capital et ses implications
concrtes et actuelles. Ceci dit, il ne traite pas de la totalit de ce contenu
et laisse lĠcart quelques points, et ceci vaut donc aussi pour le travail
que le prsente ici, sauf sur un point que jĠai choisi de dvelopper alors que
Tran Hai Hac ne le fait pas –la baisse tendancielle du taux de profit.
Voici quels sont ces
aspects non traits ici. La rduction du travail complexe au travail simple
nĠest aborde quĠincidemment. LĠessentiel du livre II du Capital, sur la
circulation, la rotation et la reproduction simple et largie du capital, nĠest
pas examin. En outre, dans le livre III, bien que la section V sur le capital
financier soit aborde partir de lĠexamen de la nature de la monnaie, elle
nĠest pas tudie dans son ensemble et les problmes de la formation et du
niveau du taux dĠintrt, de la financiarisation de lĠconomie et du capital
fictif ne sont donc pas traits en tant que tels. Enfin, la place du capital
marchand et la dfinition et les rapports entre travail productif et travail
improductif de capital ne sont pas non plus compris dans le champ de cette
tude.
1.
Apprendre lire le
premier chapitre du Capital.
Une longue histoire.
La premire section du Capital
est l'un
des textes les plus peaufins de Marx. C'est d'ailleurs l'un des grands textes
de l'histoire de la pense, d'une apparence souvent limpide alors qu'il demande
plusieurs relectures pour en saisir toutes les connexions.
Au sein du roman que
constitue l'histoire de l'criture du Capital, il y aurait un roman faire sur
l'criture de cette seule premire section.
Elle est amorce dans
les Manuscrits de 1857-1858 sous le titre de Chapitre de l'Argent.
Deuxime version, qui
ne prend plus l'argent pour point de dpart, mais la valeur en tant que telle :
le brouillon de la Critique de l'conomie politique crit fin 1858.
La troisime version
est publie sous ce titre en 1859, et prend dornavant la marchandise pour
point de dpart. Quoi que comportant plusieurs dveloppements trs bien rdigs
(notamment sur l'histoire des thories conomiques), elle ne satisfait pas Marx
sur le plan thorique.
Dans les manuscrits de
1862-1863 connus sous le nom de Thories sur la plus-value ou Livre IV du
Capital, il y revient de manire elliptique mais trs profonde aux sections X
en critiquant David Ricardo, le plus grand des conomistes
"classiques" de la bourgeoisie, et XX propos de Samuel Bailey,
lui-mme un critique "vulgaire" de Ricardo. L'approfondissement
thorique auquel se livre alors Marx, combin la prise en compte des
remarques de forme faites par son ami et correspondant Ludwig Kugelmann,
aboutissent une nouvelle rdaction de ce qui devient alors la premire
section du livre I du Capital, trs fortement remanie, publie avec le livre I
en 1867. Des interventions de Marx sur telle ou telle phrase se produiront
encore pour la seconde dition allemande de 1873 et surtout pour l'dition
franaise de 1875.
Enfin, il est
indispensable de joindre toute tude de ce texte les Gloses marginales sur
Adolph Wagner, rdiges par Marx malade et vieillissant en 1880 en marge d'un
opuscule d'un "Herr Doctor" germanique, o il explicite, les
prsentant comme des vidences, et dplorant les contresens de lecture, quelles
sont pour lui les ides effectives sur la valeur contenues dans cette premire
section.
Le plan de la
premire section du Capital.
Celle-ci comporte trois
chapitres, mais c'est l'architecture du premier d'entre eux qui est
particulirement dcisive.
Il est construit en une
sorte de mouvement symphonique en quatre moments, que Tran Hai Hac appelle les
"quatre paragraphes" bien qu'ils soient bien plus amples que de
simples paragraphes. Ce sont :
Le premier alina du
chapitre 1.
L'ouverture, qui
commence par la phrase sur la richesse des socits domines par le mode de
production capitaliste qui se prsente comme accumulation de marchandises,
introduisant donc l'analyse de la marchandise, laquelle consiste dans la
distinction en son sein entre la valeur d'usage, ce quoi la marchandise me
sert, le bienfait qu'elle me procure qu'elle qu'en soit la nature et le sens,
et la valeur d'change, ce que "vaut" la marchandise par rapport aux
autres marchandises. Marx tablit que cette dernire correspond la qualit
commune aux marchandises d'tre des produits du travail, mais en entendant ce
travail comme dpense de force humaine galise, sans gard la forme
particulire sous laquelle elle a t dpense ; il est mesur par le temps de
travail moyen socialement ncessaire. Marx conclut en disant que cette analyse
a dgag la "substance" de la valeur : le travail, et la
"mesure" de sa quantit (ou grandeur) : la dure du travail, avant de
prciser pour finir qu'une chose peut tre valeur d'usage ou produit du travail
humain sans tre une valeur, devant pour cela tre produite comme "valeur
d'usage sociale", la valeur d'usage tant indispensable l'existence de
la valeur.
Le second alina.
Marx insiste alors
fortement sur le caractre double du travail prsent par la marchandise (titre
de cette seconde partie) : seuls les produits de travaux fonctionnant dans une
division du travail spcifique, telle qu'ils soient privs et indpendants les
uns des autres, se prsentent comme marchandises rciproquement changeables ;
et si la valeur de ces marchandises a pour substance ce travail social,
abstrait, ramen un travail simple moyen par opposition au travail qualifi (skilled
labour),
c'est la force productive du travail "utile" et "concret"
qui fait grandir la quantit de valeurs d'usage et donc la richesse matrielle,
mais qui fait baisser le temps de travail socialement ncessaire et donc la
valeur unitaire des marchandises. L'unit contradictoire entre valeur d'usage
et valeur d'change dans la marchandise provient donc de ce double caractre
contradictoire du travail. Marx rpte alors que substance et grandeur de la
valeur sont maintenant dtermines, mais qu'il reste en analyser "la
forme".
Le troisime alina.
La section sur la forme
de la valeur est la plus subdivise du chapitre : elle se prsente comme une
analyse systmatique, d'abord sur la "forme simple ou accidentelle de
la valeur" du type "20 mtres de toile = 1 habit" (la valeur de la
toile s'exprime dans la forme de valeur d'usage de l'habit), o sont
distingues la "forme relative" (ici la toile) et la "forme
quivalent" (ici l'habit) de la valeur. La forme relative d'abord est
analyse dans son contenu de travail humain gnral qui, s'il forme de la
valeur, "n'est pas" valeur, puis dans sa dtermination quantitative
qui est fonction de la force productive du travail humain concret. La forme
quivalent ensuite est analyse selon ses trois "particularits" : la
valeur d'usage de l'habit y exprime la valeur de la toile, le travail concret
ayant produit l'habit y devient forme de manifestation du travail abstrait, et
le travail priv y devient travail sous forme sociale immdiatement
changeable. Aprs une digression sur Aristote, qui en vrit n'en est pas une,
Marx conclut sur cette "forme valeur simple", puis dveloppe les trois autres moments de
la "forme de la valeur" : celui de la "forme valeur totale ou
dveloppe" (les 20 mtres de toile peuvent s'exprimer dans toute autre
marchandise et non plus seulement dans l'habit), celui de la "forme valeur
gnrale" qui est en fait "la premire [dans cette srie] qui
mette les marchandises en rapport les unes avec les autres comme valeurs" (les 20 mtres de
toile deviennent ici, en inversant la formule prcdente, quivalent gnral de
toutes les autres marchandises), et celui de la "forme monnaie ou
argent" o cette fonction d'quivalent gnral trouve sa forme adquate.
Le quatrime alina.
Contrastant avec le
dcoupage analytique trs dtaill de la section prcdente, la dernire partie
sur "Le caractre ftiche de la marchandise et son secret" est un dveloppement
beaucoup plus littraire, qui prsente le ftichisme inhrent la forme
marchandise - savoir que les sujets qui les changent croient ncessairement
que leur valeur leur appartient comme une proprit et font donc, leur insu
mais ncessairement, de la chose le support d'un rapport social (d'o le terme
de rification employ ici par certains traducteurs et commentateurs,
c'est--dire chosification), le rapport social tant donc voil, masqu,
dguis en rapport entre les choses. Ce ftichisme spcifie la socit dans
laquelle prime l'change de marchandises -donc le mode de production
capitaliste-, ce que Marx s'efforce de montrer en examinant diverses
situations, imaginaires ou relles, dans lesquelles il ne se produit pas.
Le second chapitre.
Le second chapitre,
beaucoup plus court, Des changes, ne se tourne plus vers les
marchandises, explique Marx en l'introduisant, mais "vers leurs
possesseurs". Est introduite ici la notion de rapport juridique
dfinissant les individus sujets de l'change, les possesseurs de marchandises
pour qui la marchandise qu'ils possdent n'est qu'un porte-valeur, donc une
non-valeur d'usage pour eux-mmes, puisqu'ils qutent la valeur d'usage de la
marchandise qu'ils ne possdent pas. L'argent, possdant une "valeur
d'usage formelle qui a pour origine sa fonction sociale spcifique",
permet seul ce transfert.
Le troisime
chapitre.
Le troisime chapitre
dveloppe les formes de la monnaie, selon un plan tripartie qui correspond la
distinction, non propre Marx, entre les trois fonctions de la monnaie comme
mesure des valeurs, moyen de circulation et monnaie par excellence,
reprsentation de la richesse ou moyen d'achat.
Cette dernire partie
se dveloppe son tour en trois moments, celui de la forme trsor ou simple
thsaurisation, celui de la forme de la monnaie comme moyen de paiement
autrement dit le crdit -mais Marx n'utilise pas, dlibrment, ce terme ici :
le crdit pleinement dvelopp ne peut l'tre que sur la base de la production
capitaliste et comme tel il n'est pas examin par lui ici, mais dans la section
V du livre III du Capital-, et enfin la "monnaie universelle" (money of the world, expression de James
Steuart) car c'est "l seulement", sur le march mondial, que la
manire d'tre de la monnaie "y devient adquate son ide".
A chacun de ces trois
moments Marx met en vidence le fait que la monnaie peut matriellement
disparatre en assumant ses diffrentes fonctions : comme mesure des valeurs
elle est une monnaie idale, une tiquette sur les marchandises, leur donnant
leur prix ; comme moyen de circulation elle peut tre reprsente par des
symboles, du "numraire" (petite monnaie, papier cours forc), tenu
comme propre l'enceinte nationale de la circulation des marchandises ; comme
trsor (qui est une forme suranne) elle est comme enfouie et donc elle
disparat, mais comme moyen de paiement (monnaie de crdit), si elle tend
disparatre dans le processus courant de l'change (paiements diffrs,
systmes de compensation par clearing) elle se rappelle brutalement
dans la crise, quand il faut payer comptant ; enfin, comme monnaie universelle
sur le march mondial, comme fond de rserve, elle se prsente nouveau sous
sa forme matrielle, en l'occurrence double ce niveau (or et argent).
La vulgate.
Les contresens
courants.
La lecture lmentaire
de ces pages a de fortes chances si elle n'est pas reprise et approfondie de
donner la version suivante des thories qui y sont exposes, vritable vulgate
confirme et dfinitivement consolide par la plupart des professeurs et coles
de formation politiques :
1Ħ) Une marchandise a
de la "valeur" de deux manires, comme valeur d'usage ou utilit et
comme valeur d'change ou ce qu'elle "vaut" dans l'change. Celle-ci
ne pouvant tre contenue dans la marchandise ne peut provenir que du caractre
commun des marchandises : elles proviennent du travail. La valeur d'une
marchandise c'est donc le travail, mesur par le temps qu'il faut consacrer en
moyenne avec tel niveau de dveloppement des forces productives donn pour la
produire. Par ftichisme les gens s'imaginent que les marchandises
"valent" telle somme alors qu'en fait ceci traduit le temps de
travail moyen qu'elles ont demand, donc la valeur n'est pas inhrente la
marchandise ou cre dans l'change comme on le croit gnralement, mais elle
vient de l'acte de production.
2Ħ) Dans l'histoire des
changes pour pouvoir changer les marchandises leur valeur il a fallu
dpasser le stade du simple troc et choisir une marchandise servant
d'quivalent gnral : la monnaie. Si la vulgate prend la peine d'en dire un
peu plus, elle ajoutera que le prix de la marchandise exprime sa valeur mais
qu'il peut en diffrer en plus ou en moins selon la loi de l'offre et de la
demande qui le fait en ralit fluctuer autour de la valeur. ventuellement
elle ajoutera parfois encore que quand la monnaie est remplace par un symbole
ou quand on diffre le paiement dans le crdit, on n'annule jamais la ncessit
de recourir la marchandise quivalent gnral (le mtal prcieux), fondement
de la monnaie symbolique et dernier recours en cas de crise ; mais cette
dernire affirmation sur la ncessit ultime toujours maintenue du lingot d'or
semblant trop contredire les faits de la dernire partie du XXĦ sicle, la
vulgate souvent ici ne dit plus rien.
Ce qui lui fut d'autant
moins difficile qu'elle s'est rarfie dans les mmes annes : aprs la
vulgate, plus rien.
Rduction et
aplatissement.
Elle fut souvent
combine l'ide plus ou moins claire que ce qui est dcrit dans la premire
section du Capital, c'est un mode de production marchand qui a exist, ou qui
aurait pu exister, avant le capitalisme : dans cette socit marchande o tout
est chang " sa valeur", Marx va montrer justement, aux chapitres
suivants, comment nat l'exploitation capitaliste. Certains rsums
"marxistes" donnent donc une version historique de la vulgate : au
commencement taient des changistes isols, l'un avec son poisson l'autre avec
ses harpons par exemple, ils ont invent le commerce et l'change des
marchandises leur valeur, et du commerce, objet de l'tude de la section I,
est n plus tard le capitalisme. D'autres rsums en donnent une version
immanente, o le dveloppement ncessaire de la "forme valeur" et de
la "forme argent" engendre le capital : la marchandise, qui existe
mystrieusement ds le dpart, se dcompose donc en valeur d'usage et valeur
d'change, celle-ci renvoie au travail abstrait socialement ncessaire, lequel
doit se reprsenter dans la valeur d'usage d'une autre marchandise, la monnaie,
pour que l'change soit possible.
Marx a explicitement
mis en garde et mme tourn en drision plusieurs reprises dans son oeuvre
tant la fiction historique, typique de l'conomie politique bourgeoise qui
s'imagine que le capitalisme est n naturellement de l'change marchand
lui-mme pens comme quelque chose ayant exist de toute ternit, que la
fiction selon laquelle le dveloppement immanent, idel, dialectique, de la
valeur engendrerait le capital, car il s'agit d'un processus rel et non d'une
ncessit idale.
La vulgate se fonde sur
une lecture extrmement tronque de la premire section du Capital qu'elle
aggrave encore en retour :
1Ħ) Tout est dit
pratiquement dans le premier alina : valeur d'usage-valeur d'change, travail
utile-travail abstrait, la valeur c'est du travail (et le travail, c'est la
sant ! ).
2Ħ) Le second alina
confirme le premier en introduisant des notions qui seront en fait reprises plus
loin dans l'tude de la production capitaliste.
3Ħ) Le troisime alina
n'apporte rien : coquetterie dialectique avec Hegel, ratiocination pdante ou
amusement intellectuel, c'est selon.
4Ħ) L'alina sur le
ftichisme ajoute la dcouverte de ce que la valeur, c'est du travail, le
fait qu'on ne doit pas s'en rendre compte et donc que les gens s'imaginent que
la valeur est dans les objets, ce qui permettra de mieux comprendre plus loin
comment est masque l'exploitation capitaliste.
5Ħ) Le second chapitre
est un petit rcit historique pour montrer comment tout cela s'est dvelopp de
manire naturelle, "matrialiste" n'est-ce pas, partir des changes
primitifs.
6Ħ) Le troisime
chapitre nous explique comment fonctionne l'instrument pour faciliter les changes,
la monnaie, et les formes qu'elle prend.
Rptons-le, tout
pourrait presque ici se ramener au premier alina : le reste est additif
technique, digression politico-historique, sauf la rigueur l'expos sur le
ftichisme qui ceci dit n'a pas de porte thorique propre pour comprendre ce
que sont la marchandise, la monnaie, le capital, mais seulement pour qu'on pige
qu'on se fait avoir notre insu. Mais une fois qu'on est devenu un
matrialiste qui sait que la valeur c'est du travail, on ne nous la fait pas !
Le contresens de la
vulgate.
Ce quĠil en est en
fait.
Le contresens de la
vulgate est absolu. Marx est ici ramen un Ricardo qu'aurait lu un Monsieur
Homais ptri de prtendu "matrialisme". Pour Marx :
1Ħ) Rien n'est encore
vraiment dit dans le premier alina : le point de dpart, la marchandise, est
une forme sociale spcifique, un produit complexe qu'il faut dcomposer pour la
reconstruire ensuite comme vritable forme sociale, claircie. L'analyse en
valeur d'usage et valeur d'change et la mise jour du travail derrire tout
cela n'est que le dbut de l'investigation. Cette substance (le travail) et
cette mesure (le temps de travail) que Marx se targue d'avoir identifies ne
sont, comme il le dit, pas encore dtermines, car la "forme" de la
valeur n'a pas encore t tablie. Et Marx est ici un vritable aristotlicien
: sans la forme, parler de substance c'est manier des mots sans saisir leur
contenu.
2Ħ) C'est justement le
second alina qui pose le besoin de cette analyse de forme et non pas seulement
d'une analyse consistant dcomposer les lments apparents d'une totalit qui
serait la "marchandise". Les relations complexes entre le travail
utile, le travail concret, le travail abstrait, ainsi que la relation
contradictoire entre la force productive du travail et la valeur, qui y sont
exposes, sont autant de questions, auxquelles il faudra tout le Capital pour
rpondre, mais qui appellent immdiatement une prsentation de la manire
sociale dont une marchandise a de la valeur.
3Ħ) C'est cela qui est
expos dans le troisime alina, qui passe donc ici du statut de fioriture
celui de lieu nodal de toute l'Ïuvre de Marx, dont on sait qu'il lui accordait
effectivement la plus grande importance, rencontrant peut-tre un silence
respectueux mais pas vraiment convaincu de la part d'Engels. La manire dont
une marchandise a de la valeur, c'est sa forme sociale : et le salut fait ici
Aristote, le "grand penseur qui a analys le premier la forme valeur,
ainsi que tant d'autres formes, soit de la pense, soit de la socit, soit de
la nature", n'est ni une coquetterie ni un clin d'Ïil.
4Ħ) Si l'alina sur le
ftichisme est dans le premier chapitre c'est qu'au mme titre que les trois
autres parties du chapitre il dtermine de manire fondamentale ce qu'est la
valeur : pas de valeur sans ftichisme. Le ftichisme n'est pas une ruse
automatique que le matrialisme suffirait dissiper, il est un rapport social
inscrit dans les objets et dans les sujets.
5Ħ) Les sujets,
justement : le second chapitre les met en scne, sans nul doute trop
rapidement. Son rle doit tre situ dans l'ensemble du dveloppement. Il n'a
rien voir avec la fable des conomistes libraux selon laquelle au
commencement tait le troc, devenu commerce par la monnaie. Chez Marx la
monnaie et la marchandise ne naissent pas du troc -pas plus que plus loin, le
capital ne nat de la monnaie et de la marchandise.
6Ħ) La monnaie n'est
pas introduite au dbut du chapitre 3 mais la fin du troisime alina du
chapitre 1. Son fonctionnement est son tour un processus contradictoire et
c'est, comme le dira souvent Tran Hai Hac, "aplatir" Marx que de
rduire son propos l'affirmation selon laquelle elle n'est rien d'autre
qu'une marchandise choisie comme quivalent gnral : si l'on comprend qu'il
s'agit de forme sociale, exprimant les rapports sociaux de production, alors on
comprend que ce choix en fait autre chose encore.
Ce que Marx en
pensait lui-mme.
Que le contresens de la
vulgate soit absolu ne signifie pas qu'elle ne correspond pas un moment
ncessaire de la comprhension des rapports sociaux. videmment, comprendre que
"la valeur, c'est du travail" ("la loi de la
valeur-travail") est un moment ncessaire et fondamental. Mais insuffisant
pour rsister l'exprience, aux objections, bref la lutte des classes
relle.
Commentant en 1880
l'ouvrage d'Adolph Wagner "Fondements de l'conomie politique", Marx
y lit son sujet ceci :
"Marx voit dans
le travail la substance sociale commune de la valeur d'change, la seule qu'il considre
ici, et la mesure de la valeur d'change dans le temps de travail socialement
ncessaire."
Qui ne reconnatrait l
la vulgate d'un sicle d'coles de formation "marxistes" et de cours
universitaires pro ou anti "marxistes" ? Or cette phrase plonge Marx
dans la consternation. Il commente :
"A aucun
endroit, je ne parle de la "substance sociale commune de la valeur
d'change", mais je dis au contraire que les valeurs d'change ( tout le
moins en faut-il deux pour qu'il y ait valeur d'change) reprsentent quelque
chose qui leur est commun, absolument indpendant "de leurs valeurs
d'usage" (c'est--dire ici de leur forme naturelle), savoir la
"valeur". (...)
Je ne dis pas que le
"travail" est la "substance sociale commune de la valeur
d'change" ; et comme je traite en dtail, dans un paragraphe particulier,
de la forme de la valeur, c'est--dire du dveloppement de la valeur
d'change, il serait trange de rduire cette "forme" une
"substance sociale commune", le travail. De mme, M.Wagner oublie que
ni la "valeur", ni la "valeur d'change", ne sont chez moi
des sujets ; seule est sujet la marchandise."
Un peu plus loin :
"Je ne divise
donc pas la valeur en valeur d'usage et en valeur d'change en tant
qu'antithses en lesquelles l'abstraction "valeur" se scinderait ;
c'est la forme sociale concrte du produit du travail, la marchandise,
qui est, d'une part, valeur d'usage, et, d'autre part, "valeur", non
valeur d'change, car la simple
forme phnomnale ne peut pas tre son propre contenu."
Ç Ne
lisez pas la premire section È !
Ce n'est
pas chapper au contresens de la vulgate, mais c'est au contraire le porter
son paroxysme, que de vouloir excuter, loigner ou occulter le contenu de la
premire section du Capital, comme le fait Louis Althusser dans sa prface des
ditions Sociales (Avertissement aux lecteurs du livre I du Capital, 1969) o il conseille d'en
reporter la lecture plus tard et inciterait presque le lecteur influenable
renoncer cette lecture d'un texte souponn d'tre la fois trop ardu et
trop charg d' "hglianisme" idaliste. Il faudrait donc pour le
moins en reporter la lecture la suite des chapitres sur la production
capitaliste du livre I, donc commencer par la seconde section. Il est
naturellement tout fait possible, par exemple pour former des militants
syndicaux et des ouvriers saisir le cadre rel d'ensemble de leur lutte
quotidienne pour le salaire et le temps de travail, de traiter des questions de
l'exploitation capitaliste "avant" de traiter de la forme valeur en
tant que telle. Mais il n'en demeure pas moins qu' carter celle-ci ou la
renvoyer sur un plan fondamental secondaire implique que l'on ne comprend pas
le rle de la forme marchande et montaire (qui est la mme chose), analyse
dans cette section, dans le mode de production capitaliste : elle en est la
forme spcifique, la diffrence spcifique au sens aristotlicien, c'est--dire
que le capitalisme ne saurait tre dfini en disant simplement que c'est un
rapport social d'exploitation -ce caractre est commun bien d'autres modes de
production, c'est une simple homologie comme diraient les biologistes. Le
capitalisme est une forme d'exploitation spcifiquement montaire et marchande
qui pose justement l'ensemble des individus comme des sujets de l'change.
L'tude du capital doit donc bien commencer par l'examen de cette forme
marchande, sans que cela ne signifie ni qu'elle l'aurait historiquement
prcde, ni qu'il dcoule de celle-ci par un dveloppement
"dialectique" ncessaire : il en est au contraire la prsupposition.
LĠapport dĠIsaak
Roubine.
La lecture du premier
chapitre (je reviendrai plus loin sur la lecture de l'ensemble de la premire
section) de Tran Hai Hac reprend les apports d'un grand lecteur de Marx, Isaac
Roubine (1886-1937 ?), militant bundiste puis menchevik en Russie, puis
fonctionnaire l'institut sovitique de recherches marxistes la fin des
annes vingt avant de prir dans les purges staliniennes o fut pourfendue,
justement, la "dviation hglienne" et la lecture prcise du
Capital, encore jamais vraiment effectue, comme offensive idaliste droitire,
la dialectique vivante tant traite de "scolastique" par les
assassins de la bureaucratie. Son oeuvre matresse, Essai sur la thorie de
la valeur de Marx, parat en 1926 mais il est englouti dans la nuit
stalinienne, et n'est dit en franais qu'en 1978, chez Maspro par la revue
Critiques de l'conomie politique, qui joua un rle important d'actualisation
des rflexions sur la vritable pense de Marx aprs 1968. Rcemment cette
oeuvre importante a t mise en ligne sur le site Marxist Internet Archives.
Deux points essentiels sont repris de Roubine et amends par Tran Hai Hac : le
statut de forme sociale de la substance du travail abstrait, et la
comprhension du premier chapitre du Capital dans son unit.
Dire que la substance
du travail abstrait, ou le travail abstrait en tant que substance, est une
forme sociale, c'est rfuter l'interprtation platement matrielle de cette
phrase de Marx la fin du second alina du premier chapitre du Capital :
Ç Tout travail
est d'un ct dpense, dans le sens physiologique, de force humaine, et ce
titre de travail humain gal, il forme la valeur des marchandises. De l'autre
ct, tout travail est dpense de force humaine sous tel ou tel aspect
productif, dfini par un but particulier, et ce titre de travail concret et
utile, il produit des valeurs d'usages ou utilits. È
L'interprtation
apparemment simple et directe de cette phrase consisterait dire que le
travail abstrait, celui qui constitue la substance de la valeur, c'est le
travail physiologique, la dpense de force humaine de travail en tant
qu'nergie physique. Mais s'il en tait ainsi le travail abstrait, qui spcifie
la valeur comme forme dans le mode de production capitaliste, perd justement sa
spcificit : le travail physiologique est commun tout mode de production.
Isaak Roubine montre en quoi cette interprtation est contredite par maints
autres passages et surtout par la cohrence d'ensemble de l'analyse de Marx. Le
caractre physiologique du travail, de mme d'ailleurs que son caractre social
et que le fait qu'il soit d'une faon ou d'une autre galis travers la
distribution de ses produits, tout cela ne spcifie pas le mode de production
capitaliste et se retrouve dans tout mode de production. Ce sont l des
prsupposs du mode de production capitaliste, mais non ses spcificits qui le
dterminent. Sa spcificit est de faire du caractre physiologique du travail
la base d'une galisation de celui-ci comme travail abstrait, substance de la
valeur, ce qui opre par la constitution des individus en sujets de l'change
et par la formation de la monnaie par laquelle les marchandises sont des
marchandises. Mais il reste alors expliquer pourquoi cette phrase de Marx
cet endroit l de son dveloppement.
Le travail
abstrait-concret selon Tran Hai Hac.
Auparavant, il nous
faut indiquer l'enrichissement, l'amendement, apport par Tran Hai Hac
l'interprtation d'Isaak Roubine. Chez celui-ci comme d'ailleurs dans la
formulation de Marx lui-mme le travail concret, qui produit les valeurs
d'usage comme telles et dont la force productive fait varier la valeur unitaire
des marchandises, est le donn commun aux diffrents modes de production, la
base matrielle sur laquelle s'articule la dtermination spcifique propre au
capitalisme qu'est la valeur, par la rduction du travail concret productif de
valeur d'usage (ou mieux des travaux concrets) au travail abstrait substance de
la valeur. La formule "travail concret" quivaut donc "travail
utile" chez Marx et chez Roubine.
Ce que Tran Hai Hac
prcise par rapport Isaak Roubine.
Tran Hai Hac propose
d'affiner leur rapport en prcisant que ce qui se passe vraiment dans le
capitalisme ne saurait tre dcrit simplement comme une rduction du travail
concret au travail abstrait, mais comme une rduction du travail utile au
travail concret sous l'effet de la dtermination, ou de la subsomption, au
travail abstrait, qui fait que le travail utile en gnral devient travail
concret dans et par son unit contradictoire avec le travail abstrait.
L'intrt de cette distinction est qu'elle met d'un ct la catgorie
"travail utile" (productif dĠutilits) comme tant la forme matrielle
diverse du travail dans tout mode de production, exprimant la ncessit du
travail, du rapport entre les hommes et la nature, dans toute l'histoire, et de
l'autre ct la catgorie "travail concret" (productif de valeurs
dĠusage )
dans la spcificit du mode de production capitaliste, en tant qu'unit du
travail utile et du travail abstrait sous la dtermination de ce dernier.
Ainsi, le travail utile est une catgorie qui dpasse le simple mode de
production capitaliste, qui lui est intrieure mais aussi extrieure, mais dont
l'tude n'a voir avec celle de ce mode de production qu'en tant qu'elle lui
est intrieure, en tant donc que travail concret. Si cette distinction
conceptuelle n'est pas explicite par Marx, elle est seule cohrente avec
l'ensemble de ses dveloppements.
L'opration
de pense qui est propose ici est en fait la plus difficile de tout le livre
de Tran Hai Hac -elle est la cible de la critique logieuse qu'en a fait
Jacques Bidet dans son compte-rendu de lecture paru dans Actuel Marx nĦ 34 en septembre
2003-, mais elle est fondamentale : nous allons la retrouver chaque tape. La
remarque de Jacques Bidet cristallise en fait un dsaccord d'ensemble, car si
la catgorie de "travail abstrait-concret" chez Tran Hai Hac est
difficile apprhender au dbut de son livre, c'est parce qu'il s'agit de la
premire occurrence de la relation d'intriorit extriorit, relation logique
qui va revenir chaque chapitre et se prsenter progressivement nous de
faon de plus en plus concrte et donc de plus en plus claire. Rejeter ou ne
pas vouloir comprendre la conceptualisation du "travail
abstrait-concret" dans le premir chapitre de Relire le capital revient donc en
saper tout l'difice mthodologique. Notons qu'il est vrai que cette
conceptualisation est initialement difficile, parce qu'abstraite. C'est l un
point commun avec le Capital de Marx lui-mme : lui aussi dmarre par des
catgories trompeuses qui sont en fait prsupposes par les dveloppements
ultrieurs et sur lesquelles il faut faire retour aprs avoir apprhend ceux-ci.
La
mme relation prsente par Stavros Tombazos.
Notons
que cette relation entre travail abstrait et travail concret est expose aussi,
dĠune faon diffrente mais qui me semble au fond quivalente, beaucoup plus
Ç hglienne È, par Stavros Tombazos (Tran Hai Hac se dmarque de la
notion dĠ Ç abstraction relle È applique au travail abstrait par
Ruy Fausto, Le Capital et la logique de Hegel, Paris, LĠHarmattan, 1987, mais
justement la prsentation dialectique de S.Tombazos regroupe les deux conceptions)
:
Ç Le
travail abstrait est une totalit reposant sur ses propres limites, enferme en
elle-mme, une indiffrence. CĠest celle-ci cependant qui fait immdiatement
surgir la diffrentiation, car quoi dĠautre le travail abstrait est-il
Ç indiffrent È sinon aux actes partiels du travail ? Ainsi le
travail abstrait introduit une division en lui-mme que lĠon appelle
habituellement Ç division du travail È. En tant quĠindiffrence
simple, il est universel, essence, pure ngativit ; en tant que diffrenciation
de cette indiffrence, en tant que se divisant en lui-mme en travail
abstrait-concret, il est particulier. Le travail particulier correspond aux
activits particulires et aussi aux valeurs dĠusage particulires qui sont du
travail abstrait-concret rifi [terme quĠil est bon de traduire : Ç fait
choses È]. È (Les temps du Capital, 1994).
Comment
lire le premier chapitre.
Mais,
pour en revenir la lecture du premier chapitre du Capital, elle n'est
possible que si l'on prend en compte l'ensemble de ce chapitre et non seulement
ses deux premiers alinas, ceux prcisment qui se terminent par la phrase
confuse sur la dpense de force humaine au sens physiologique. Selon Susumu
Takenaga, dans Valeur, forme de la valeur et tapes dans la pense de Marx (Berne 1985) cette
formulation provisoire n'est pas fausse, mais correspond la notion de dpense
de force humaine en gnral, commune diffrents modes de production. C'est
dire qu'il faut poursuivre la lecture en mettant sur le mme plan les deux premiers
alinas d'une part et les deux derniers d'autre part.
En effet,
les deux premiers alinas, celui sur la valeur d'usage et la valeur
d'change dans la marchandise et celui sur la "double nature du travail
prsent dans la marchandise", affirment l'existence substantielle de la
valeur, dans le travail : il s'agit de montrer que la valeur d'change est
inintelligible si l'on en reste au niveau, justement, de l'change. Ce sont
l'conomie politique "vulgaire", et notamment Samuel Bailey le critique
de Ricardo, qui sont ici en ligne de mire. Conceptuellement on passe donc ici
de la valeur d'change telle qu'elle se prsente superficiellement (proprit
d'changeabilit rciproque des marchandises) au travail abstrait et la
valeur tout court, lesquels sont encore identifis ce stade ; et l'on passe
de la valeur d'usage telle qu'elle aussi se prsente superficiellement, comme
utilit en gnral, la valeur d'usage sociale, valeur d'usage pour d'autres,
ainsi qu'au travail concret dont la force productive quand elle augmente fait
augmenter la quantit de valeur d'usage sans faire augmenter la valeur. Cette
dmarche analytique aboutit certes au travail abstrait, mais celui-ci n'est pas
encore spcifiquement dtermin en relation avec les rapports capitalistes de
production. Il apparat donc comme simple dtermination matrielle ou comme
travail gal en gnral, ce qui si l'on s'arrte l pousse la confusion entre
travail abstrait et travail social voire physiologique, ainsi qu'entre travail
concret et travail priv ou travail utile.
Il ne faut donc pas
s'arrter l car en mettant l'accent sur l'existence de la substance-travail de
la valeur contre l'conomie politique vulgaire, les deux premiers alinas si
l'on tronque sur eux la lecture de Marx, conduisent un aplatissement
ricardien de celui-ci. C'est en ce sens que Tran Hai Hac peut crire qu'au
stade de ces deux premiers "paragraphes" on en est encore la mise
en vidence de la double proprit naturelle de tout travail de production,
proprit d'galit du travail physiologique et proprit d'utilit de toute
activit technique, mais que l'on n'est pas encore parvenu la dtermination
spcifique de ce qu'est la forme marchande du capitalisme. Selon un autre
marxiste japonais, Makoto Itoh, La crise mondiale, Paris 1987, le
mouvement interne de ce premier chapitre du Capital se concentre justement dans
la contradiction et le saut -dlicat pour le lecteur surtout s'il est press-
qui interviennent entre le 2Ħ "paragraphe", qui semble substantialiste
et ricardien, et le 3Ħ, dont l'analyse de forme est un apport propre Marx,
absolument pas ricardien.
Tran Hai Hac reprend
donc ce point de vue, d'accord avec Roubine sur le fait qu'il faut mettre en
parallle les deux groupes de paragraphes -les deux premiers qui penchent vers
Ricardo et les deux derniers qui penchent vers Bailey-, mais ajoutant que le
second ensemble est loin de se rduire la seule question du ftichisme (4Ħ
"paragraphe") particulirement mise en valeur par Roubine : il faut
aussi, en plus, lire galement en parallle les "paragraphes" 3 et 4
et ne pas ngliger le 3, cette apparente ratiocination dialectique minutieuse,
qui construit le concept de monnaie, faute de quoi on perd de vue le fait que
la thorie marxiste de la valeur rend compte de la monnaie, et ne se contente
pas avec Ricardo de proclamer que la valeur provient du travail, mais se
demande comment il se fait que le travail social doive s'exprimer sous forme de
monnaie et tre ainsi, et seulement ainsi, valeur.
Ce sont donc les troisime
et quatrime alinas, celui sur la forme de la valeur et celui sur le caractre
ftiche de la marchandise, qui par une sorte d'antithse, qui est en fait un
approfondissement, assurent cette dtermination spcifique qui manque encore
aux deux premiers : ils critiquent, eux, la thorie de la valeur-travail, Marx
donnant mme explicitement raison plusieurs fois Bailey par rapport
Ricardo, donc aux "vulgaires" ftichistes de l'argent et de l'change
contre les "classiques" fidles la valeur-travail. C'est l que les
concept de valeur d'change et aussi de valeur d'usage sont reconstruits comme
des concrets de pense et non plus comme le donn immdiat qu'ils taient
forcment au tout dbut du Capital, en particulier avec l'analyse de la contradiction
entre la valeur d'usage et la valeur s'exprimant dans une valeur d'usage
("paragraphe" 3).
Makoto Itoh aprs avoir
bien montr ce balancement du premier chapitre et l'opposition des alinas 1-2
et 3-4, propose de dissocier les deux moments, substance ricardienne base
matrielle commune toutes les socits, d'une part, forme spcifiquement
marchande-capitaliste de la valeur, d'autre part ; cette dissociation reste une
erreur, l'ensemble du premier chapitre formant une unit. En ce sens ses deux
volets ne sont pas des antithses l'un de l'autre mais doivent vraiment tre
saisis ensemble : la substance travail de la valeur dgage dans le premier
volet n'a aucune ralit sans son expression formelle comme monnaie et le
ftichisme de la marchandise dgags dans le second volet, et rciproquement.
La forme du second volet est une forme substantielle, l'expression trompeuse
ncessaire d'un rapport social, et la substance du premier volet est une
substance formelle, un contenu social qui n'existe lui aussi qu'en raison des
rapports sociaux de production dont il est l'expression. Il s'agit bien ici de
dialectique, mais au del des discussions sur le degr d'engagement de Marx
dans sa "coquetterie avec Hegel", c'est la dialectique d'Aristote qui
est ici l'Ïuvre, pour saisir la diffrence spcifique du mode de production
capitaliste qu'est justement le rapport social montaire-marchand.
2.
Le rapport
dĠintriorit extriorit : l'exemple de la valeur d'usage.
Le problme de la
valeur dĠusage.
La valeur d'usage est
une notion centrale, mais son histoire dans le marxisme officiel montre
justement les limites de celui-ci. Dans le marxisme officiel comme dans
l'conomie politique bourgeoise, la valeur d'usage est en fait en dehors du
champ de l'tude conomique, c'est une prcondition qui est immdiatement mise
entre parenthses. Attribuer cette mise entre parenthse Marx pour s'en
prvaloir comme orthodoxie marxiste, ou au contraire, plus rcemment, pour
reprocher Marx d'avoir fait de l'conomisme et du productivisme en ngligeant
la dimension de la valeur d'usage, est-il conforme la position de Marx
lui-mme ?
LĠorthodoxie
conomiste.
L'interprtation
"orthodoxe" culmine chez Louis Althusser qui, plus royaliste que le
roi et marxiste la place de Marx, considre que le terme "valeur
d'usage" est impropre son objet et qu'il faut parler simplement
d'utilit, comme le font par ailleurs les conomistes libraux marginalistes (Avertissement
aux lecteurs du livre I du Capital, 1969).
Si nous remontons en
amont nous trouvons Paul Marlor Sweezy, personnage central du marxisme
universitaire nord-amricain, qui expliquait dans les annes 1940 que pour
Marx, la valeur d'usage n'exprime aucun rapport social -ma jouissance, mon
besoin, mon dsir, le sens que je mets dans l'objet consomm, seraient donc
extrieurs aux "rapports sociaux" :
"Marx exclut la
valeur d'usage (ou, comme on devrait l'appeler maintenant, la valeur
"utilit") du champ d'investigation de l'conomie politique parce
qu'elle n'implique pas directement une relation sociale."(Theory of
capitalist development, 1942).
Il peut paratre
absurde d'imaginer que l'on puisse croire que l'utilit des choses est
extrieure aux rapports sociaux ; c'est pourtant bien cette absurdit qu'nonce
ici Sweezy, en la mettant au compte de Marx : "Il [Marx] souligne cette
exigence rigoureuse selon laquelle les catgories de l'conomie doivent tre
des catgories sociales, c'est--dire des catgories qui reprsentent des
relations entre les gens.", souligne t'il pour enfoncer le clou, ne
s'apercevant pas qu'il nous explique l que "pour Marx" l'utilit des
choses ne concernerait soi-disant pas les relations entre les gens ...
A la source de cette
"orthodoxie" conomiste, nous avons Rudolf Hilferding, dans sa
rponse la critique de Marx par Eugen von Bohm-Bawerk.
Le vieux baron,
plusieurs fois ministre des Finances de la grande Autriche-Hongrie, avait
expos dans un article fondateur de 1896 (Zum Abschluss des Marxistem
systems)
sa critique logique de la thorie marxiste de la valeur, en deux points.
1Ħ) D'une part
l'utilit (qui est ici confondue avec la valeur d'usage) est une proprit
commune des marchandises exactement au mme titre que le fait d'tre des
produits du travail.
2Ħ) D'autre part faire
abstraction des diffrentes espces de la valeur d'usage ne signifie
pas qu'on en a fait abstraction comme genre.
Le jeune marxiste, qui
ne savait pas encore en 1904 qu'il deviendrait aprs guerre ministre des
Finances social-dmocrate de la Rpublique de Weimar, rpondait au vieux baron
dans la revue de la social-dmocratie viennoise, les Marx-Studien, par son article Bohm-Bawerk
Marx Critik, en expliquant que comme "valeur d'usage" la marchandise
n'est qu'une chose naturelle satisfaisant des besoins et non une chose sociale.
Chez Hilferding l'unit contradictoire de la valeur d'usage et de la valeur
d'change dans la marchandise devient une simple dualit d'o la science
conomique n'a qu' vacuer l'un des cts aprs en avoir simplement reconnu
l'existence comme support, et ce ct est naturellement celui de la valeur
d'usage :
""La
marchandise est l'unit de la valeur d'usage et de la valeur, seul le mode
d'investigation est double : en tant que chose naturelle, elle est objet des
sciences de la nature, en tant que chose sociale, elle est objet d'une science
sociale, l'conomie politique. L'objet de l'conomie est donc le ct social de
la marchandise, du bien, dans la mesure o il est le symbole du lien social,
tandis que son cot naturel, la valeur d'usage, n'entre pas dans le domaine de
l'conomie politique."
Hilferding se rfrait
notamment cette phrase de Marx, dans la Critique de l'conomie politique (1859):
"Il
semble que pour la marchandise, ce soit une condition ncessaire que d'tre
valeur d'usage, mais qu'il soit indiffrent la valeur d'usage d'tre
marchandise. Quand la valeur d'usage est indiffrente toute dtermination
conomique formelle, c'est--dire quand la valeur d'usage est prise en tant que
valeur d'usage, elle n'entre pas dans le domaine de l'conomie politique."
La
lecture srieuse, attentive, de cette phrase, montre qu'il y a contresens :
Marx n'y dit pas que la valeur d'usage n'a rien voir avec l' "conomie
politique" (expression elle-mme confuse ici : il ne s'agit pas en
l'occurrence de l'conomie politique de la bourgeoisie, mais de la recherche
conomique), mais qu'elle n'en relve pas lorsque elle est "indiffrente
toute dtermination conomique formelle".
Marx
reprend d'ailleurs plus explicitement le mme distinguo dans le premier chapitre
du Capital :
"La
marchandise elle-mme apparat comme l'unit de deux dterminations. Elle est
valeur d'usage, c'est--dire objet qui satisfait un systme quelconque de
besoins humains. C'est l son ct matriel qui peut tre commun aux poques de
production les plus disparates et dont l'examen se situe en dehors de
l'conomie politique. La valeur d'usage tombe dans son domaine ds qu'elle est
modifie par les rapports de production modernes ou qu'elle intervient pour sa
part dans ces rapports en les modifiant."
La
valeur d'usage quand elle tombe sous le coup d'une dtermination conomique
formelle joue donc un rle conomique en tant que telle.
Et quel
rle ! Dans les Notes sur Adolph Wagner (1880), Marx numre
explicitement les cas o la valeur d'usage est une dtermination conomique
formelle :
-il se
cite lui-mme : la fin du premier alina au chapitre 1 du Capital, les "valeurs
d'usage pour d'autres, valeurs d'usage sociales" ont bien un caractre
historique spcifique, tant valeur d'usage de la "marchandise".
-il
rappelle le dveloppement de la forme valeur de la marchandise, c'est--dire
l'alina 3 du chapitre 1 o la valeur de la marchandise doit s'exprimer dans la
valeur d'usage d'une autre marchandise.
-donc
dans la monnaie, la valeur d'une marchandise s'exprime prcisment dans la
valeur d'usage -la valeur d'usage sociale spcifique de l'argent.
-le
pouvoir de produire la plus-value est prcisment la valeur d'usage sociale
spcifique de la force de travail dans le mode de production capitaliste.
"Etc.", abrge t'il. On
pourrait en effet ajouter bien des notions, en fait toute les notions
fondamentales du "marxisme" qui sont structures sur la valeur
d'usage : la composition organique du capital, notamment, articulation de sa
composition technique et de sa composition valeur, est de cette sorte, de mme
que la notion qui dans la rdaction du Capital a probablement conduit ou aid
Marx la conceptualiser, celle de fertilit agronomique combinant fertilit
naturelle et fertilit conomique de la terre, notion elle-mme issue de celles
de "terre-matire" et de "terre-capital" prsentes ds Misre
de la philosophie. La baisse tendancielle du taux gnral de profit
apparat prcisment comme la manifestation de la limite du capital en tant que
valeur d'usage. Il n'y a pas un seul moment du Capital de Marx dans lequel la
valeur d'usage ne soit pas au fondement.
Qui plus
est, la dissociation entre valeur d'change et valeur d'usage comme orthodoxie
marxiste a t critique du ct droit, ce qui a confort la dite orthodoxie.
Ds 1904 douard Bernstein critique Hilferding dans la revue des
"rvisionnistes", Documenten des Sozialismus, et l'intress lui
rpond dans la revue thorique de la social-dmocratie allemande, la Neue
Zeit,
que la valeur d'usage ne deviendra une catgorie sociale, mais pas conomique,
que dans la socit socialiste o sa recherche guidera consciemment la
production. Bernstein, comme le souligne Rosdolsky, ne savait en fait comment
s'y prendre avec ce rapport valeur d'usage-valeur d"change que lui aussi
considrait comme une dichotomie, et versait dans les thories psychologiques
et librales de la valeur-utilit.
En
gnral ces faits ne sont pas connus, mais l'orthodoxie ou si l'on prfre la
vulgate, pour l'tablissement de laquelle ils ont t la mdiation, est bien
implante car elle correspond l'idologie dominante, et l'on peut d'ailleurs
penser que les affirmations de Hilferding n'ont fait que confirmer ce qui tait
dans l'air, l'acception ordinaire dans laquelle le Capital avait commenc
tre reu : comme l'conomie officielle l' "conomie marxiste" parle
"chiffres", "dollars", "valeurs", et pas du
contenu matriel et moral des biens produits. De mme, la critique
psychologique, clectique (chez Bernstein), marginaliste, puis
anti-productiviste, moraliste, religieuse, cologiste, dcroissanciste, etc.,
en prend le contre-pied sans analyser la liaison entre contenu matriel
"valeur d'usage" et forme marchande "valeur d'change".
LĠapport
de Roman Rosdolsky.
Amorce
par Henryk Grossmann (Marx, l'conomie politique et le problme de la
dynamique,
diffus en allemand New York en 1941, traduit en franais chez Champ Libre en
1975 avec une importante prface de Paul Mattick), une critique de fond,
reposant sur les textes de Marx, de l'orthodoxie dualiste et productiviste fut
opre par Roman Rosdolsky, Zur Entstehungsgeschichte des Marxschen
"Kapital", Frankfurt 1967 (seul le premier volume traduit en
franais en 1976 : La gense du capital chez Karl Marx). L aussi le lien
entre histoire (lutte des classes) et travaux thoriques sur Marx est patent :
R.Rosdolsky tait l'ancien dirigeant du parti communiste galicien, engag dans
la lutte arme en 1918, par la suite antistalinien et rfugi aux tats-Unis o
il put se procurer l'un des trs rares exemplaires des Manuscrits de 1857-1858
de Marx (les "Grndrisse") dits Moscou en pleine apocalypse
bureaucratique, en 1939 ; son livre, dit aprs sa mort, consiste en une
lecture commente de ces manuscrits. La dmystification qu'il opre dans le
chapitre 3 de cet ouvrage (en fait l'origine un article indpendant paru dans
une revue suisse en 1959), sur la notion de valeur d'usage, est complmentaire
des travaux d'Isaak Roubine dont Rosdolsky mentionne en note qu'il existe un travail
sur ce mme sujet, paru Moscou en 1930 mais qu'il n'avait pu se procurer.
Rosdolsky
part de la dcouverte, dans les Manuscrits de 1857-1858, de plusieurs passages
o Marx reproche Ricardo de faire abstraction de la valeur d'usage dans sa
thorie conomique, et constate, par la citation des textes de Hilferding et
Sweezy dont je viens de parler, que l'orthodoxie marxiste officielle pourrait
encourir le mme reproche.
Repartant
de citations de Marx lui-mme, il dveloppe l'ide que la valeur d'usage est
l'lment fondamental, premier, sur lequel et partir duquel se dveloppe la
valeur d'change ; le rapport des deux est celui de la matire et de la forme,
la valeur d'usage matire et la valeur d'change forme, celle-ci tant ce que
Marx appelle la dtermination spcifique ou formelle -une forme, prcise t'il
en note, qui se dveloppe partir des contradictions de la matire, comme chez
Hegel plutt que comme chez Kant. Cependant un certain dualisme reste prsent
ici (ainsi que dans la citation de Hegel que donne Rosdolsky o si la matire
est prsente comme indispensable la forme, c'est quand mme encore comme
lment passif et rceptacle de la forme active).
La
matire correspondrait donc ce qui est commun diffrents modes de
production et la forme serait ce qui spcifie le mode de production capitaliste
et le limite historiquement. Mais le principe matriel qu'est la valeur d'usage
intervient cependant souvent, soit qu'il est modifi par les rapports formels
de l'conomie capitaliste soit que c'est lui qui les modifie : c'est ce que
Ricardo selon Marx n'avait pas vu, malgr le fait qu'il construise sans s'en
rendre compte bien des catgories partir des caractristiques de la valeur
d'usage (par exemple, note Marx, la distinction entre capital fixe et capital
circulant). C'est seulement en considrant abstraitement les seuls rapports
marchands que l'on peut faire "comme si" cette interfrence fconde
ne se produisait pas en permanence. Rosdolsky numre neuf cas o les catgories
de Marx sont dtermines par la valeur d'usage : la monnaie, valeur d'usage
sociale ; l'change entre capital et travail dtermin par la valeur d'usage de
la force de travail qui est d'tre source de valeur ; la dtermination du
salaire par la valeur d'usage que signifie la formule "moyens de
subsistance"' (au sens large) ; les distinctions du livre II du Capital
sur le procs de circulation comme capital fixe et circulant ; les schmas de
reproduction, simple et largie, du capital social ; la rente foncire ; le
rapport entre taux de profit et valeur des matires premires ; l'accumulation
du capital comme accumulation de valeurs d'usage (Rosdolsky reprend ici
Grossmann) ; et enfin la dtermination sociale de la valeur marchande par le
besoin social aborde au chapitre 10 du livre III du Capital, et qui semble
contredire la dtermination unilatrale par le temps de travail social moyen
ncessaire du livre I. Liste non exhaustive et qui pourrait tre approfondie.
Utilit
et valeur dĠusage.
L'on
aura peut-tre remarqu, dans ce rsum de Rosdolsky, qu'un certain dualisme
persiste. La valeur d'usage est la matire et la valeur d'change la forme,
mais elle est encore pose comme extrieure au mode de production capitaliste,
ce que contredit l'exprience immdiate -il est patent et dcisif que le
capitalisme produit justement une quantit extraordinaire de valeurs d'usage
dont certaines sont destructrices, et que cette quantit en elle-mme devient
un facteur ngatif pour la terre et les travailleurs : la pauvret dans
l'abondance est un rapport spcifique dans lequel la valeur d'usage dans le
capitalisme n'est pas du tout ce qu'elle tait dans les autres modes de
production.
Nous
avons vu que Tran Han Haic a pour ainsi dire parachev le travail de Roubine
par sa dfinition du travail concret non comme travail utile en gnral, mais
comme travail utile spcifiquement dtermin par le travail abstrait dans le
cadre du mode de production capitaliste (cette dtermination spcifique tant
constitutive de ce mode de production). C'est d'une manire similaire qu'il
complte la critique de l'orthodoxie par Rosdolsky en dfinissant plus
prcisment la catgorie de valeur d'usage comme tant elle-mme, en tant que
telle, spcifiquement dtermine : la valeur d'usage serait donc une catgorie
spcifique spcifiant le mode de production capitaliste. La catgorie gnrale
et extrieure, commune aux diffrents modes de production, serait celle
d'utilit en gnral ; mais si la valeur d'usage s'appelle, justement, valeur, c'est qu'il s'agit de
l'utilit dtermine par les rapports sociaux capitalistes, utilit sociale et
valeur d'usage sociale ne pouvant exister autrement dans ce mode de production.
Dans cette approche, le centre de gravit, qui chez Marx, Rosdolsky et
Grossmann consistait dans le fait que les catgories conomiques sont souvent
(en fait : toujours) dtermines par la valeur d'usage, comme Rosdolsky l'a
re-dgag de Marx contre les marxistes, passe chez Tran Hai Hac au schma
inverse dans lequel c'est la valeur d'usage qui est dtermine, qui est
constitue comme telle par la valeur, par les rapports capitalistes.
En
d'autres termes, si chez Marx, Grossmann et Rosdolsky ( a contrario de ce que l'on a chez
Hilferding, Sweezy, Althusser ...) le mode de production capitaliste peut tre
compris comme la rduction de la valeur d'usage la valeur, ce que Tran Hai
Hac prcise, c'est qu'il s'agit plutt de rduction de l'utilit des choses en
gnral, par la valeur, au statut de valeur d'usage, ainsi constitu comme tel.
La dimension
fondamentale du Ç moment Rosdolsky È.
Ces
propositions thoriques ont un contenu concret voire charnel qu'il faut bien
saisir. S'il tait important de restituer la vraie place de la valeur d'usage
chez Marx, ce n'est pas pour montrer quels taient les rapports de tel concept
avec tel autre dans la tte d'un penseur, mais parce que la valeur d'usage
c'est l'utilit, la jouissance, le contenu, arrach lui-mme, dtermin,
alin, donc en lutte contre sa propre dtermination formelle, lutte et dveloppement
contradictoire qui accouche de formes nouvelles ou du moins labore toujours
plus les formes existantes : entendez par valeur d'usage le besoin humain qui
pousse les proltaires vendre leur force de travail, dont la valeur d'usage
est prcisment de produire le capital et de reproduire les propres conditions
de son exploitation et alination ; et en plus n'oubliez surtout pas que dans
la valeur d'usage ainsi dtermine, exploite, aline, il y a aussi la nature
(explicitement chez Marx) et que la valeur d'usage nat du travail appliqu
la nature ; et n'oubliez surtout pas non plus que la valeur d'usage ne se
limite pas ce qui est produit pour l'change mais comporte l'activit humaine
pour soi ou pour ses proches, le travail domestique et maternel, etc. (ici,
nous sommes la limite entre valeur dĠusage spcifie par le capital et
utilit matrielle et humaine chappant au capital : toutefois, dans le mode de
production capitaliste, ces activits ne lui chappent pas, et si elles ne sont
pas marchandes elles ont lieu en vue de la production marchande, dĠune faon ou
dĠune autre).
Le
"moment" Rosdolsky, si l'on veut l'appeler ainsi, est donc essentiel
: il est celui de la prise de conscience de la supriorit de la valeur d'usage
par rapport la valeur d'change au sens de la supriorit matrielle de
l'humanit et de la nature par rapport son mode de production historiquement
dtermin. Mais ce moment doit tre complt : si l'on parle ici de valeur d'usage -ne cdant
surtout pas au conseil althussrien de parler de simple utilit- c'est qu'elle
ne peut fonctionner que par et dans le mode de production capitaliste dont elle
est la force productive et reproductive. Le proltariat, valeur d'usage par
excellence du mode de production capitaliste, lutte donc pour s'en manciper,
mais sa lutte commence et redevient toujours lutte pour le salaire, laquelle le
constitue prcisment en proltariat et reproduit le capital au lieu de le
renverser.
Pour
comprendre le mode de production capitaliste, l'analyse de la dtermination de
tout ce qui est valeur d'usage par la valeur, de sa constitution comme valeur
d'usage prcisment par cette dtermination, a donc tout autant d'importance
que l'analyse du rle conomique majeur de la valeur d'usage en gnral.
Il y a
donc deux aspects, contradictoires, qui peuvent tre ainsi rsums en reprenant
deux formules de Tran Hai Hac :
"Ç ...
la valeur d'usage n'est pas rductible une simple forme d'existence de la
valeur, elle dborde toujours son statut de porteur de valeur. È
Mais :
Ç [le
mode de production capitaliste] ne produit la valeur que sous la forme de
valeurs d'usage, et doit donc produire les valeurs d'usage en tant que porteurs
de valeur. È, et ces valeurs d'usage ne peuvent, dans ce mode de
production, tre autre chose (en le prenant en un sens large : elles ne peuvent
qu'tre porteuses de valeurs ou tre, comme la nature et comme l'activit
humaine gratuite, domestique, fminine ..., seulement en vue des porteurs de
valeur).
La
relation dĠintriorit extriorit.
Le
rapport entre utilit en gnral, dans les diffrents modes de production, et
valeur d'usage en particulier, dans le seul mode de production capitaliste,
expos ici est une excellente illustration de cette relation d'intriorit
extriorit centrale chez Tran Hai Hac.
On peut
se la reprsenter selon une logique ensembliste dĠinclusion, exclusion et
intersection, mais condition de comprendre les limites dĠune telle
reprsentation. L'ensemble "utilits" est plus vaste que son
intersection avec l'ensemble "mode de production capitaliste",
intersection qui porte le nom de "valeur d'usage". Et si donc
l'ensemble "valeur d'usage" est un sous-ensemble de l'ensemble
"mode de production capitaliste" il est aussi un sous-ensemble d'un
ensemble extrieur plus vaste, celui de l'utilit en gnral : voila
l'extriorit.
Il y a
deux inclusions, la valeur dĠusage tant incluse dans le mode de production
capitaliste, dĠune part, et dans lĠutilit, dĠautre part.
Mais si
elle est un sous-ensemble du mode de production capitaliste, inclus en lui,
cĠest en raison de ce qu'elle est dtermine par lui –ce que ne contient
pas lĠide dĠinclusion, et qui plus est cette dtermination est rciproque, la
valeur d'usage tant l'utilit spcifie par les rapports sociaux capitalistes,
et ces derniers ayant comme dtermination spcifique cette valeur d'usage
porte-valeur (dans ce rapport analogue celui de la poule et de l'Ïuf, nous
verrons que le vritable picentre et point de dpart est le rapport qui
mdiatise les deux composantes).
Cette
relation dĠintriorit extriorit peut tre expose schmatiquement, ce que
fait Tran Hai Hac dans sa prface : le terme A contient le terme B (par exemple
le capitalisme contient le travail comme travail abstrait, et dans le cas prsent
il contient lĠutilit comme valeur dĠusage), mais le terme B d'un autre ct
est extrieur au terme A, appartient un autre ensemble qui est plus vaste
dans son extension historique (il correspond un contenu plus gnral, commun
diffrents modes de production et non spcifique celui l).
Cependant,
insistons-y, nous voyons bien que rduire la relation d'intriorit extriorit
une relation logique d'inclusion exclusion est trompeur et rducteur.
Elle
peut se formaliser ainsi, mais son contenu a une autre signification : savoir
que d'une part, B est dtermin ou encore spcifi par A ou, en termes
hgliens, subsum sous A, mais que d'autre part, B chappe A, comporte un
fond irrductible A (un fondement : en langue religieuse et philosophique
allemande, un Grnd), il "outrepasse" A.
A lire
ce type de schmatisation chez Tran Hai Hac, on est conduit naturellement se
demander pourquoi il ne le rapproche pas de la dialectique hglienne
"habituelle", si l'on peut dire, comme dveloppement interne dĠune
contradiction. Il est vident que c'est de propos dlibr que Tran Hai Hac se
refuse utiliser le vocabulaire "dialectique" ici et s'exprime dans
ces termes d'intriorit et d'extriorit qui ne sont pas sans parent, sans s'y
identifier, avec les reprsentations labores par les logiciens, d'une part,
et avec, il faut le souligner, lĠemploi althussrien de la notion de
"champ" pistmologique.
A et B
dsignent des rapports sociaux. L'exploration de B en tant qu'il est intrieur
A conduit un moment donn une impasse : le rapport social B ayant t
explor dans toutes ses dimensions, on arrive un point o des contradictions
logiques absolues apparaissent si l'on en reste au champ de l'analyse telle
qu'elle avait t dlimite auparavant. Il faut alors, pour dpasser ces
contradictions, largir le champ, c'est--dire y intgrer des lments qui
avaient jusque l t laisss en dehors de lui ; autrement dit, on intgre dans
l'analyse tout ou partie de ce qui tait auparavant tenu en "extriorit".
L'ensemble B s'agrandit et le rapport rciproque de dtermination spcifique
qui le lie l'ensemble A est modifi : on est pass d'un niveau dĠabstraction
ou niveau d'analyse un autre.
Ce
passage d'un niveau d'abstraction un autre, et ainsi de suite, correspond
selon Tran Hai Hac l'opration que Marx appelle, dans l'Introduction gnrale
qu'il a rdige en 1857, "reconstruction du concret par la voie de la
pense". Habituellement, le schma mthodologique expos dans ce texte est
interprt comme s'originant dans Hegel tout en raccordant la mthode
dialectique analyse-synthse l'histoire de l'conomie politique :
construction de catgories abstraites par l'analyse, puis reconstruction du
concret par l'intgration les uns dans les autres de ces niveaux abstraits en
une totalit organique, ensemble plus vaste et plus riche de dterminations, et
non plus un donn divers immdiat et informe ainsi que le "concret"
se prsente d'abord : du concret pens. Le "concret pens"
serait donc constitu de la liaison organique des diffrents niveaux d'analyse
du rel.
Cependant,
rduire cette reprsentation des embotements, des poupes russes si l'on
veut, o chaque niveau abstrait est pour ainsi dire contenu dans un niveau plus
large et forme le concret pens dans son articulation avec ces autres niveaux,
reste, rptons-le, insuffisant.
Il faut
pour vraiment en saisir la profondeur poursuivre la lecture du Capital par Tran
Hai Hac, car les choses sont encore trop "abstraites" ce stade de
l'analyse, justement. Certes, une indication importante a aussi t donne
quand il explique que dans l'objet porte-valeur, c'est le rapport social qui
s'objective, et non pas le travail en soi : ce n'est pas le travail qui prend
forme d'objet -la marchandise n'est pas le simple vhicule du travail qu'elle
est cense contenir- mais la dtermination sociale du travail qui doit prendre
cette forme. Il ne s'agit ni d'une incarnation, ni d'une matrialisation, mais
d'une objectivation ncessaire du rapport social. Que se passe t'il au niveau
de ce rapport ? Quelle est le contenu de la dtermination formelle -en termes
aristotliciens- ou de la subsomption contradictoire -en termes hgliens- qui
donne consistance lĠintriorit extriorit et sans lequel celle-ci ne serait
quĠune simple inclusion-exclusion renvoyant une logique pure, vide, de type
ensembliste, ou, la rigueur, un embotement classificatoire du type
genre-espces ? Mais pourquoi justement Tran Hai Hac n'a t'il pas voulu exposer
les choses sous forme "simplement" aristotlicienne ou hglienne et
tient-il ces termes d'intriorit-extriorit ?
Le
passage la monnaie va nous apporter des claircissements dcisifs.
3.
La
monnaie.
Analyse
du troisime alina du chapitre 1.
Rsum
du troisime alina du chapitre 1.
Le noyau
textuel qu'il s'agit d'analyser, c'est l'alina 3 du chapitre 1, cette
"analyse de forme" que le lecteur press ou superficiel survole
distraitement, qui risque tant de ne pas tre comprise, et que nous devons
lĠinsistance de Ludwig Kugelmann, cet ami raffin, auprs de Marx. Rappelons sa
structure, qui est assez simple. Elle comporte 4 moments :
1. La
formule "20 m. de toile = 1
habit" exprime l'ide qu'une marchandise, ici la toile, exprime sa valeur
sous la forme de telle quantit d'une autre marchandise dont la valeur d'usage,
ici l'habit, devient forme de manifestation de la valeur de la toile.
2. Cette
formule peut se rpter un nombre indfini de fois : les 20 m. de toile peuvent
exprimer leur valeur non seulement dans telle quantit d'habit, mais dans telle
quantit de toute autre valeur d'usage ("20 m. de toile = 1 habit, = a kilogrammes de fer, = etc.
...").
3.
Inversement, toutes les marchandises autres que la toile peuvent exprimer leur
valeur elles dans la valeur d'usage de la toile, qui devient alors la
marchandise "quivalent gnral". ( "1 habit = 20 m. de toile, a
kilogramme de fer = 20 m. de toile, etc. = tant de m. de toile").
4.
Remplaons pour finir la toile quivalent gnral par de l'or ou de l'argent et
nous avons retrouv le rapport montaire, mais en en ayant, dit Marx, dbusqu
la forme, ce qu'aucun conomiste n'aurait fait auparavant. ("1 habit, ou a
kilogramme de fer, ou 20 m. de toile, ou etc. ... = 2 onces d'or").
Ce
raisonnement peut trs bien tre peru comme arbitraire et n'apportant rien de
nouveau sauf une description de ce que l'on savait dj -l'existence de la
monnaie comme quivalent gnral de la valeur des marchandises. L'on doit
l'analyser de plus prs.
Le
sens du troisime alina.
La
formule initiale, 20 m. de toile = 1 habit, ne doit pas tre prise pour un
rapport marchand signifiant que tant de toile vaut tant d'habit, ce qui ne nous
apprendrait rien. Le vrai problme ici est d'analyser comment les marchandises sont
justement des marchandises. Nous savons pourquoi elles le sont : elles sont
issues du travail humain gnral de producteurs privs qui ne peuvent changer
leurs produits que sous forme de marchandise. Ceci est dj prsuppos. La
question est de savoir comment ces produits prennent cette forme et ne peuvent
que prendre cette forme.
La
formule nĦ1 ne dsigne pas non plus une situation de troc. Il n'y a pas
d'intention, dans "20 m. de toile = 1 habit", d'changer la toile
contre l'habit, mais il s'agit d'exprimer la valeur de la toile pour la rendre
changeable contre toute autre marchandise. Il n'y a pas de rciprocit : la
formule inverse, aise concevoir, n'est pas quivalente et n'est pas
implique par "20 m. de toile
= 1 habit", car dans ce rapport il y a une marchandise qui n'est que
relative l'autre (la toile) et cette autre (l'habit) qui ne fait que lui
servir d'quivalent : leurs rles sont donc diffrents. L'habit ne joue plus
ici un rle d'habit mais reoit une valeur d'usage sociale spciale, sans lien
avec ses proprits matrielles d'habit, celle d'tre porteur de la valeur de
la toile : il fonctionne en fait dj comme argent.
Bref, il
ne s'agit pas ici d'change marchand, mais de la prcondition sociale de
l'change marchand, ce par quoi il y a changeabilit des marchandises. Leur
qualit d'tre produits du travail humain en gnral ne peut se manifester que
par la mdiation de la forme quivalent, la valeur de la toile ne devient
effective, c'est--dire changeable, qu'en s'exprimant dans l'habit. La valeur
d'change n'est donc pas inne, mais elle est fonde par ce rapport dans lequel
la marchandise exprime sa valeur dans une autre marchandise rduite ce seul
rle, ce dernier rapport tant bien sr lui-mme fond sur le fait que les
marchandises sont le produit du travail commun d'agents privs, du travail
social sous forme prive.
La
confusion est donc absolue si l'on prend cette formule, qui n'est pas une
galit mais un rapport de valeur, pour un change ou un troc : elle renvoie
Marx la fiction de l'conomie bourgeoise qui s'imagine qu'au commencement
tait le troc qui, en se dveloppant, a astucieusement recouru un outil, la monnaie. Nous ne sommes
pas dans une schmatisation de ce qui se serait soi-disant pass
historiquement, mais dans une schmatisation du rapport social marchand et
montaire par lequel le travail abstrait devient rellement valeur.
Le
caractre non historique de cette schmatisation est manifeste avec la seconde
formule, o les 20 m. de toile peuvent exprimer leur valeur dans tout autre
produit : car si la premire "quation" peut en thorie exister
accidentellement dans l'histoire, la seconde, celle o de telles mises en
rapport se font avec tous les produits que l'on veut, est concrtement
impossible et historiquement absurde.
La
seconde formule n'est qu'une transition logique la troisime, dans laquelle
il n'y a non pas une infinit, mais un seul quivalent gnral. Les
explications historiques donnes au second chapitre du Capital, De l'change, sont souvent
confondues avec la gense thorique de la valeur expose dans le second alina
du chapitre 1 ; or, leur examen prcis (Tran Hai Hac se rfre ici Susumu
Takenaga) montre quĠil nĠen est rien, car au chapitre 2 malgr lĠinterprtation
historiciste quĠil peut induire faussement, Marx explicite bien que
transformation du produit du travail en marchandise et existence de
lĠquivalent gnral sont simultans. Ce renversement -comme il ressort - n'est
pas possible partir de la seconde formule : il demande une intervention
sociale globale qui lit une marchandise comme quivalent gnral, et par l
l'exclut des autres marchandises. Alors seulement l'change marchand est
possible : l'lection exclusion de la monnaie n'en est pas une consquence,
mais une prcondition.
Il semble
vident que Marx rflchissait tout en crivant et n'a pas donn une
formulation totalement acheve de ce qui se dvoilait sa propre rflexion au
fur et mesure. Le problme principal de ce dveloppement est le passage la
forme 3, l'quivalent gnral, passage qui constitue une sorte de saut : il
s'y produit une institution de celui-ci par un pouvoir social commun. Une
intervention "extrieure", si l'on veut, qui est en fait celle de la
socit en tant quĠtat.
La
quatrime formule enfin, o la marchandise lue et exclue est enfin dsigne
comme mtal montaire, n'est pas un simple complment des formules prcdentes,
et n'a pas, comme Susumu Takenaga l'avait pens dans lĠouvrage cit plus haut,
un caractre historique et empirique qui contrasterait avec les moments
prcdents. Il est en effet logiquement ncessaire que la marchandise lue et
exclue du monde des marchandises comme son "roi" (mtaphore employe
par Marx) et dont lĠlection exclusion constitue comme tel le monde des marchandises,
ait comme objet matriel une forme la plus adquate possible sa valeur
d'usage sociale de monnaie ; aussi, si l'or et l'argent ne sont videmment pas
monnaie par nature ou par magie, la monnaie se reconnat, elle, dans leurs
proprits qui en expliquent le choix comme matires : homognit, durabilit,
divisibilit, mallabilit—tels sont les caractres physiques qui
expliquent le choix des mtaux montaires par les anciennes civilisations. Ils
ne sont peut-tre pas seuls en cause, car, jĠy reviendrai, ces matires taient
dj classes comme prcieuses voire, dans certains cas, sacres (mais cet
aspect l nĠest pas abord par Marx) et leur aura a autant contribu leur
choix comme monnaies que ce dernier a inversement construit cette aura.
Difficults dans la
formulation de Marx.
Il y a
au moins deux "maladresses" dans l'expos de Marx eu gard ce qu'il
a voulu dire :
-l'emploi
du signe gal n'est pas adquat l'expression du rapport de valeur, car
justement les formes relative et quivalent ne sont pas identiques et ne sont
pas permutables puisque dans le rapport de valeur institu qu'est le rapport
montaire la marchandise est l'un ou l'autre (marchandise ou monnaie), mais pas
les deux ;
-et le
passage de la formule nĦ 2 la formule nĦ 3 ne se fait pas par inversion
logique comme le texte en donne l'impression, mais par une validation sociale
-un "acte social" crit Marx- qui institue comme tel l'quivalent
gnral, sans procder en aucune faon de la situation fictive et a-historique
dcrite par la formule 2.
Or le
caractre elliptique et allusif de cet "acte social" dans sa
rdaction laisse facilement croire que ce que Marx aurait voulu exposer ne
serait que le dveloppement des contradictions internes de la marchandise,
rendant ncessaire la monnaie, comme rsolution de ces contradictions un
moment donn et transfert de celles-ci un stade suprieur. Autrement dit, il
s'agirait en fin de compte d'un auto-dveloppement hglien du concept de
valeur. Ce qui, si on en retire les formules idalistes, se ramnerait la
vulgate librale qui n'est qu'une fable, un mythe : les hommes seraient
naturellement changistes de marchandises et pour cela ils auraient invent la
monnaie. Autrement dit et pour rsumer brutalement les choses, si l'on n'approfondit
pas ce que signifie l'acte social du passage la forme 3, on ramne Marx aux
libraux bourgeois.
Dans les
Manuscrits de 1857-1858 l'expos a effectivement cette forme d'auto
dveloppement du concept. Dans un passage de ces manuscrits Marx se met lui-mme
en garde contre cette forme de l'expos, qui lui a beaucoup servi exprimer le
processus d'ensemble mais qui fait croire tort que de l'change nat l'argent
puis de l'change marchand nat le capital, etc., en gommant les ruptures du
dveloppement rel –la lutte des classes. Voici ce passage, vritable
auto mise en garde (dj cit ici dans les Donnes introductives) :
Ç (Ultrieurement,
avant d'abandonner cette question, il sera ncessaire de corriger la manire
idaliste de l'expos qui fait croire tort qu'il s'agit de dterminations
uniquement conceptuelles et de la dialectique de ces concepts. Donc surtout la
formule [Marx
crit Die Phrase ce qui comporte une nuance pompeuse pjorative: la
formule pdante] : le produit (ou l'activit) devient marchandise ; la
marchandise, valeur d'change ; la valeur d'change, argent.) È
Dans la
Contribution la critique de l'conomie politique de 1859 l'institution
sociale de la monnaie comme fondatrice de l'change marchand et du monde des
marchandises comme tel n'est pas encore saisie, et la monnaie apparat comme
naissant des contradictions de la marchandise, alors qu'elle fonde la
marchandise comme telle, ou plus exactement que l'institution de la marchandise
et l'institution de la monnaie sont deux moments simultans et insparables.
Le
passage sur la "forme de la valeur" est prcisment la section dont
la rdaction, entre 1859 et le livre I du Capital, est totalement nouvelle,
mais la conceptualisation de ce que sont la marchandise et la monnaie nĠy est
pas compltement acheve, elle reste en partie implicite. Marx par consquent y
reviendra encore, notamment dans les Notes sur A.Wagner.
Irruption
de lĠ tat.
Il nĠy a
donc pas ici de passage de la marchandise la monnaie, car marchandise et
monnaie sont indissociables et lĠune nĠa pas dĠantriorit sur lĠautre. LĠon
passe un niveau dĠanalyse qui permet de les comprendre. Il ne suffisait pas
de dire que la valeur est la forme du travail quand ce travail social est le
fait de producteurs privs dans une division du travail prenant la forme de
travaux privs spars les uns des autres. Il faut dire aussi que cette valeur
doit sĠexprimer dans la valeur dĠusage sociale dĠune marchandise lue et exclue
envers lĠensemble des autres marchandises, expression qui est sa valeur
dĠchange.
Le saut
dcisif, cĠest lĠintervention de lĠ tat qui se Ç cache È derrire le
passage de la forme 2 la forme 3. Il y a institution sociale de la monnaie.
Loin de
contredire le Ç matrialisme È de Marx, cette intervention est seule
cohrente avec lui, condition justement de ne pas rduire le matrialisme
de lĠconomisme o tout natrait soi-disant du march.
Car
lĠ tat correspond justement ici cette Ç extriorit È qui est
intgre lorsque le niveau dĠabstraction o lĠon se situe ne fonctionne plus,
et par laquelle lĠon passe dĠun niveau un autre. CĠest justement par
l quĠil ne sĠagit pas dĠun auto-dveloppement du concept.
La
valeur dĠchange.
Notons
rapidement, avant de revenir aux implications du rle de lĠ tat dans la
formation de la monnaie et donc des marchandises, ce que cette redfinition de
la valeur dĠchange implique.
Double
statut de la valeur dĠchange.
Premirement,
il y a donc un double statut de la valeur dĠchange chez Marx. Il y a son
apparence immdiate, qui intervient ds les premires lignes du Capital, comme
proportion dans laquelle une marchandise peut sĠchanger avec une autre. CĠest
la dfinition courante, celle de lĠconomie politique. Et il y a la dfinition
profonde et refonde de la valeur dĠchange comme phnomne ncessaire de
manifestation de la valeur sous forme montaire. La seconde dfinition nĠabroge
pas la premire mais lui fournit son socle qui explique la fois son
apparence, le caractre trompeur de cette apparence, et sa ncessit (cĠest
pourquoi ici, Tran Hai Hac y va Ç un peu fort È en estimant que Marx
aurait logiquement d prendre pour point de dpart du Capital non la
marchandise seule, avec son double aspect de valeur dĠusage et de valeur
dĠchange, mais la marchandise et la monnaie, car Marx part bien de ce que semble
tre
la marchandise). Retenons cette dualit : les notions que Marx refonde ne sont
pas abolies, mais restitues en relation avec leur fondement.
Valeur
et prix.
Deuximement,
la valeur dĠchange nĠa pas dĠautre existence que comme prix montaire : elle
ne peut pas sĠexprimer autrement. Il nĠy a absolument pas de possibilit, dans
le mode de production capitaliste, dĠenvisager un Ç change en
valeur È qui ne serait pas un change montaire, cĠest--dire fix selon
un prix (les formes de Ç troc È entre entreprises qui existent sont
donc des changes montaires). Cette vidence contredit les chafaudages des
premiers socialistes, socialistes ricardiens puis disciples de Weitling et de
Proudhon, qui cherchaient de bonne foi des Ç trucs È pour sparer
change et monnaie sans toucher aux rapports de proprit. Elle contredit
toutes les thories et expriences dĠchange non montaire sans abolition de la
proprit prive lĠchelle sociale. DĠautre part elle dynamite une bonne part
des Ç critiques de Marx È qui distinguent Ç espace des
valeurs È et Ç espaces des prix È, notamment sur le chapitre du
fameux Ç problme È de la transformation des valeurs en prix de
production –problme forcment mal formul puisque les dites
Ç valeurs È dans cette affaire sont dj des prix.
Autonomie
de la forme prix.
Troisimement,
cela ne veut pas pour autant dire que valeur dĠchange et prix montaires
seraient des choses identiques. LĠexpression ncessaire de la valeur sous forme
de prix montaire permet justement les variations du prix ct de la valeur
qui se prsente alors comme sa moyenne rgulatrice.
En
outre, la forme prix a une autonomie qui lui permet dĠexprimer des rapports
dans lesquels la valeur nĠintervient pas et devient alors une fiction sociale,
savoir que des choses qui ne peuvent pas tre proprement parler des
marchandises peuvent recevoir un prix –objets uniques et non
reproductibles comme un grand cru ou une Ïuvre dĠart, mais aussi, comme nous le
verrons, la force de travail et la terre.
Les
particularits de la monnaie.
Les
chapitres du Capital consacrs en tant que tels la monnaie sont le chapitre 3
du livre I et la section V du livre III sur le capital financier. Plusieurs
aspects essentiels de lĠanalyse de la monnaie ne sĠclairent compltement quĠen
faisant intervenir lĠ tat
Tran Hai
Hac passe assez vite sur lĠessentiel du chapitre 3 du livre I pour
concentrer son attention sur trois questions souleves par lĠanalyse que fait
Marx du crdit. Mais il nous faut revenir dĠabord sur lĠanalyse donne dans ce
chapitre, et resituer ce quĠen dit Tran Hai Hac dans le cadre du plan suivi par
Marx.
Comme je
lĠai dit, le plan que suit Marx pour analyser la monnaie ne constitue pas
une innovation. CĠest un plan en trois parties qui envisage les trois fonctions
reconnues de la monnaie : comme mesure des valeurs, comme moyen de circulation
des marchandises et comme moyen de paiement (crdit).
Quoi que
le caractre de marchandise de la monnaie soit rgulirement et vigoureusement
raffirm par Marx, chaque fois il apparat quĠelle peut
Ç disparatre È en tant quĠobjet et assumer ses fonctions sans tre
prsente physiquement, ce qui en fait tout de mme une
Ç marchandise È assez spciale.
Comme
mesure des valeurs la monnaie nĠapparat pas comme telle : la marchandise est
affirme Ç valoir È telle somme de monnaie avant dĠtre vendue et
pour pouvoir lĠtre. Au plus la monnaie se prsente ici sous forme dĠtiquette
appose sur la marchandise. En outre, pour jouer son rle de mesure des
valeurs, la marchandise monnaie, donc le mtal montaire, doit servir dĠtalon
des prix ou unit de compte, dont les fluctuations, le plus souvent des
dvaluations des monnaies de compte, se sparant des prix rels par
manipulations montaires, et se combinant de surcrot aux changements de la
valeur du mtal montaire lui-mme, ont jou un rle important dans lĠhistoire
montaire.
LĠ tat,
par lĠtalonnage et la garantie des prix lgaux, est au fondement de cette
premire fonction de la monnaie, ainsi que de ses distorsions par les
dvaluations de monnaies de compte.
Comme
moyen de circulation, espces sonnantes et trbuchantes, la monnaie consiste en
pices mises par lĠ tat, qui en garantit le poids et lĠaloi. Source de la
circulation montaire par le monnayage, il en est aussi le premier agent de
distorsion par le seigneuriage, prlvement du prix du monnayage avec presque
toujours un agio, qui constitue un impt dguis et une survaluation force de
la valeur attribue la pice par rapport au temps de travail moyen
socialement ncessaire quĠelle a rellement cot. LĠusure des pices dans la
circulation achve de faire en sorte que la circulation de la petite monnaie
repose sur la confiance et lĠaccord social garanti par lĠ tat, car la pice
relle ne contient plus le mtal montaire cens avoir la valeur appose sur
elle. La monnaie devient numraire ou signe de valeur, ce qui est pleinement
reconnu comme normal quand les pices thoriquement constitues de la
marchandise montaire mtallique sont supples dans la circulation par des
billets. Ceux-ci les reprsentent tant quĠils sont convertibles et ne les
reprsentent mme plus quand ils circulent cours forc.
Depuis,
la monnaie lectronique a pouss plus loin ce phnomne, certaines formes de
transaction lectronique supprimant tout support matriel : la marchandise
monnaie intervient de moins en moins dans la fonction o, dans la vie
quotidienne, elle a longtemps t ncessaire, celle de la circulation marchande
courante.
Comme trsor,
l encore la monnaie agit en tant quĠelle disparat : car la valeur du trsor
pour son propritaire rside dans la puissance dĠachat quĠil contient, mais
cette puissance vaut tant quĠil ne la dpense pas, ce qui est tout fait
contradictoire.
Cette
contradiction est cependant rsolue par le crdit dans le mode de production
capitaliste, qui absorbe peu peu tous les trsors, grands et petits, toutes
les Ç conomies È, pour en faire du capital. CĠest donc comme moyen
de paiement (ce qui signifie en fait moyen de paiement diffr) que la monnaie
a les caractres du trsor sans les inconvnients de la thsaurisation : comme
incarnation individuelle du travail social, existence autonome du travail
social, marchandise absolue, pour reprendre les expressions de Marx, mais dans
la sphre de la circulation marchande et non pas en dehors dĠelle.
Or,
utilise comme moyen de paiement diffr, la monnaie tend nouveau
disparatre : le transfert de la marchandise quĠelle paie prcde de longtemps
celui, en sens inverse, de la monnaie, mais celui-ci, le plus souvent, dans le
commerce de gros et les changes entres capitalistes (clearing), nĠaura pas
mme pas lieu, si ce nĠest en quantits ngligeables lĠissue de la
compensation mutuelle des dettes, une part croissante de reconnaissances de
dettes faisant en outre fonction de monnaie et continuant circuler -avec les
obligations et bons du Trsor, lĠ tat est souvent un acteur clef de cette
circulation.
Cependant,
quand survient la crise montaire, dont la possibilit thorique est donne par
la simple relation marchande de crdit, mais qui dans la ralit est un aspect
ncessaire du fonctionnement du capitalisme, voil quĠil faut Ç payer
comptant È et que la prsence originaire dĠune marchandise relle au fondement
de la fonction montaire de crdit se rappelle cruellement ceux qui ne
peuvent payer o qui doivent ponger tout ce qui leur reste pour y parvenir.
Dans les
deux cas –pour garantir les crdits quand tout va bien ou pour servir de
bras arm pour assurer leur paiement ou punir leur non paiement quand tout va
mal– l Ôtat est ncessaire.
LĠordre
montaire.
Passage
la section V du livre III sur la finance et le crdit.
CĠest
ce stade, en prolongeant lĠanalyse du livre I par la section V du livre III du
Capital, que Tran Hai Hac expose trois sries de contradictions qui prolongent
les prcdentes propos de la monnaie de crdit.
Il
ressort des manuscrits qui ont fourni la matire de la section V du livre III
que Marx distingue trois tages dans la cration de monnaie de crdit, l
encore de manire assez classique : le crdit commercial (les capitalistes
entre eux), le crdit bancaire (les banques) et la monnaie dĠtat dans la
mesure o, via la Banque centrale, lĠtat fait lui aussi crdit (je dois
cependant prciser que cette distinction est logique, mais non pas explicite
dans le texte de Marx : il tente dĠabord de mettre entre parenthse le crdit
public, manire significative de reporter lĠanalyse du rle de lĠtat, mais les
longs dveloppements quĠil consacre ensuite au rle de la banque dĠAngleterre
propos notamment du currency principle montrent que cette mise entre
parenthses nĠest justement pas possible).
Ces trois niveaux sont organiquement
lis : les avances rciproques des producteurs marchands privs (traites) sont
avances et donc montises par les banques, dont la fonction repose en fin de
compte sur la garantie assure par la rescompte des traites par la Banque
centrale. Dans la pratique le gros de la monnaie est ainsi mis par les
banques. Ce mcanisme est national, ou, si lĠon prfre, a pour cadre un tat
territorial dans son principe. Les deux relations en lesquelles consiste la
circulation marchande y apparaissent fort bien : non seulement la relation
Ç dcentralise È, somme dĠune multitude de relations bilatrales
entre changistes privs, que lĠon appelle le Ç march È, mais aussi
la relation centralise de chacun des Ç acteurs du march È envers lĠ
tat sous la forme de la Banque centrale, les banques constituant la mdiation
entre les deux types de relation.
Trois
sries de contradictions.
Voyons
donc les trois sries de contradictions dveloppes dĠaprs Marx, par Tran Hai
Hac, dans ce cadre.
Si les
ventes pour lesquelles de la monnaie a t avance par les banques (ant-validation
prive des travaux privs) nĠont pas lieu ou se font trop attendre (risque de
crdit), alors il y a crise, aux effets dflationnistes (les marchandises ne
valent plus rien, on vend perte), mais que la pseudo-validation sociale des
anticipations des banques par la Banque centrale peut convertir en effets
inflationnistes (cĠest la monnaie qui ne vaut plus rien, on ne peut plus
acheter).
La crise
de crdit manifeste donc la contradiction entre monnaie et marchandise, leur
polarit : elle conduit brader soit les marchandises soit la monnaie (le plus
souvent les deux successivement, inflation et dflation se combinant comme on
peut dĠailleurs le constater dans la crise dite des subprimes en 2008), et le
rle de lĠtat, selon quĠil ponge les dettes des banques par des rescomptes
complaisantes quivalent des missions montaires massives, ou non, est ici
dterminant pour tablir de quel ct de la polarit la balance va pencher. La
politique montaire apparat donc ici comme un facteur clef.
Deuxime
phnomne : la monnaie de crdit tend se substituer la monnaie
Ç or È, la monnaie mtallique, et durant le XXĦ sicle tout le
systme de mesure des valeurs reposant sur les mtaux mtalliques sĠest
officiellement et progressivement effondr, lĠchelle internationale, pour
tre remplac par un systme de changes flottants, autrement dit de monnaie de
crdit cours forc servant de fond de rserve –aujourdĠhui le plus
souvent des bons du Trsor US en dollars, combinant les caractres du numraire
signe de valeur, qui au temps de Marx tait une spcificit de lĠenceinte
nationale, et non pas internationale, de la circulation montaire, et ceux du
crdit, plus exactement dĠune monnaie gage sur le crdit. Mais la fin du
rgime dĠtalon or nĠa pas aboli la contradiction par laquelle sur toutes les
socits pse comme une pe de Damocls devenue structurelle le fait quĠil
faudrait un jour devoir Ç payer comptant È ou tre dpouill par la
force tatique (naturellement pour le malheureux proltaire nord-amricain
auquel on a fait croire par un crdit subprime quĠil appartenait la classe
moyenne ce risque est immdiat : la socialisation des pertes par lĠtat vise
faire payer les classes non capitalistes avant tout).
Si dans
un rgime ancien dĠtalon or, qui sĠest gnralis au temps de Marx, les
banques taient porteuses des relations de crdit et donc en fin de compte
porteuses de la ralisation des encaissements, de M-A (lĠchange de
marchandises contre argent), dans le rgime de non convertibilit qui a achev
de se mettre en place lĠchelle internationale dans les annes 1971-1979 ce
sont les Banques centrales qui portent la Ç garantie È de ralisation
des paiements—dans les faits cette Ç garantie È consiste en un
solde seulement partiel des dettes, assortie dĠune punition slective des
Ç coupables È, et dĠun transfert partiel sur les exploits via
notamment lĠeffet inflationniste, du prix payer.
Autrement
dit, la fin officielle de la rfrence ultime au mtal prcieux a renforc le
rle de clef de vote en dernire instance dvolu lĠtat –plus
exactement aux tats, au systme des tats.
Plus
gnralement, et cĠest l le troisime phnomne rsum par Tran Hai Hac, la
polarit marchandise-monnaie, constitutive de ce que sont le march et la
marchandise, exige non seulement que soit garantie en dernire instance la
validation sociale des ventes de marchandises, mais aussi quĠil y ait une
lgitimit confirme et maintenue de la monnaie comme reprsentation de la
valeur, ce qui dtermine donc une tension entre, dĠune part, la place
ncessaire de lĠtat comme Ç centre È de la monnaie, et dĠautre part
la dispersion et en mme temps la concentration du pouvoir montaire social
entre les mains de particuliers.
Une
dfinition non mtalliste de la monnaie mtallique.
Ces
trois remarques, sur les crises et la politique montaire, sur le rgime
montaire, et sur lĠambivalence de la monnaie qui est la fois instrument
priv de puissance sociale et bien public, dcoulent toutes trois des lments
contenus dans le texte du Capital. Elles reconstruisent sur leurs bases des
analyses faites par ailleurs, notamment une partie des thses brillantes des
conomistes franais les plus reconnus, Michel Aglietta et Andr Orlan, sur la
Ç violence È et lĠ Ç ambivalence È de la monnaie (Aglietta
et Orlan, La violence de la monnaie, Paris, PUF, 1982 ; M.Aglietta, LĠambivalence
de lĠargent, Revue franaise dĠconomie, 1988). Mais ces derniers admettent comme
un fait accompli la Ç dmontisation È et la Ç dmtallisation È.
Et dans cette optique Marx apparat bien sr comme dsuet, car en premire
lecture lĠor semble, au moins sur le march international, devoir tre chez
lui, ncessairement, lĠincarnation sociale de la valeur et le moyen montaire
ultime. Or, au moins depuis 1971 (non convertibilit du dollar en or) ou 1976
(accords de la Jamaque sur les changes flottants) cet ancrage substantiel
serait devenu dsuet, et persister y croire serait du ftichisme sĠattachant
aux choses brillantes.
Mais en
fait Marx est autrement plus profond, car la dfinition dveloppe quĠil donne
de la monnaie, fonde la fois son ancrage mtallique et son caractre non
mtallique : cĠest une dfinition non mtalliste de la monnaie mtallique.
La
confiance montaire ne peut pas se passer du ftichisme et dans une certaine
mesure la Banque centrale (ou mieux : le systme international des Banques
centrales) remplace lĠtalon mtallique dans un rgime montaire de non
convertibilit et de changes flottants -ce qui, avant Aglietta et Orlan, avait
t expos par Georg Simmel au dbut du XXĦ sicle dans sa Philosophie de
lĠargent (1903).
Au
passage, lĠapproche de Marx permet aussi de comprendre que lĠancrage mtallique
nĠest pas totalement aboli par le changement mondial de rgime montaire qui
sĠopre dans les annes 1970 : lĠor (et mme lĠargent, le cuivre et les pierres
qui brillent, attestant que le vieux ftichisme primitif reste nich au cÏur du
systme) redevient en temps de crise une Ç valeur refuge È -
Ç valeur refuge È tant une expression qui dsigne bien une fonction
montaire ultime, celle dĠincarnation sociale de la valeur comme trsor et
comme moyen de paiement.
La
dimension internationale.
JĠajoute
que dans le chapitre 3 du livre I du Capital, le dernier paragraphe, sur la
monnaie dans les changes internationaux, est prcisment le seul qui semble ne
pas connatre le phnomne de Ç disparition È de la marchandise
mtallique montaire. CĠest sur le march international, y est-il crit, que la
monnaie est vraiment par excellence Ç incarnation sociale de la
valeur È et revt sa forme mtallique et marchande. Cette description peut
naturellement tre interprte comme ftichisme de lĠor. Cependant Marx dcrit
en fait un processus historique qui arrive prcisment son terme son
poque, celui de la formation du rgime international de lĠtalon or, en
relation avec la gnralisation du systme, apparu en Grande-Bretagne en 1694,
de la centralisation nationale du march sous lĠgide dĠune Banque centrale.
CĠest l le systme montaire du capitalisme triomphant se gnralisant au
monde pour la premire fois. Il requiert la collaboration de plusieurs Banques
centrales –les tapes dcisives sont franchies par la collaboration des
banques centrales britannique et franaise dans les annes 1870-, intgre les
nouveaux pays capitaliste –le Japon sĠy raccroche en 1896– et forme
le cadre qui pousse la gnralisation du systme des Banques centrales
–la dernire en date sĠtablir est celle du plus grand march national
capitaliste, celui des tats-Unis en 1913. La sphre des changes
internationaux est celle qui, dans le mode de production capitaliste, ralise
de manire Çpure È les fonctions que le capital impose la monnaie. Marx
notait dj que cette ralisation de lĠtalon or au plan international tait
relie la fonction de moyen de paiement de la monnaie, avec ici un rle clef
des oprations de soldes de balances des paiements. Justement : la sphre
internationale est reste la pointe, et la fonction dominante de moyen de paiement
de la monnaie ce niveau l a par la suite chass la marchandise mtallique et
instaur un systme de monnaie de crdit cours forc, devenu depuis le dbut
des annes 1980 un systme o le capital fictif domine les autres fonctions de
la monnaie.
Il
convient donc de prciser, par rapport lĠexpos de Tran Hai Hac, que le rle
de lĠ tat ne passe pas par la Banque centrale en soi, mais par un systme de
Banques centrales, car le procs dont il est question est ncessairement
mondial ; et il faut ajouter aux notions de rgime montaire et de politique
montaire celles de systme montaire international et de coordination des
politiques montaires qui, en fait, sĠalignent sur celles des plus forts.
La
marchandise antithtique.
Dfinition
non mtalliste de la monnaie mtallique, disions-nous.
Plus
gnralement, on peut dire que Marx donne une dfinition non marchande de la
monnaie marchandise.
Elle
articule ces deux rapports sociaux qui se conditionnent rciproquement : celui,
Ç dcentralis È, des changistes les uns avec les autres, et celui,
Ç centralis È, de lĠensemble des changistes avec lĠ tat. LĠunit
des deux rapports rside prcisment dans lĠ lection exclusion de la monnaie
par rapport aux marchandises, qui en instituant la monnaie institue aussi les
marchandises comme marchandises. Cette lection exclusion est la fois le fait
de lĠensemble des changistes et repose sur leur confiance et sur leur
ftichisme, et le fait de lĠ tat avec sa force coercitive concentre et sa
lgitimit reprsentative combines. Elle confre la marchandise quĠest
initialement la monnaie une valeur dĠusage sociale qui se dconnecte de sa
valeur dĠusage initiale. Elle se dconnecte aussi de la valeur propre de
lĠinstrument montaire, du temps de travail social ncessaire sa propre
production.
Notons
que cette valeur dĠusage sociale de la monnaie, prenant le pas sur sa valeur
dĠusage initiale et sur sa valeur propre de marchandise, rpond la seconde
objection logique dĠE.von Bhm-Bawerk rappele plus haut : avoir fait
abstraction des diffrentes espces de valeurs dĠusage nĠest pas avoir fait
abstraction du genre valeur dĠusage en gnral. CĠest vrai : la forme de la
valeur consiste bien dans une espce prcise de valeur dĠusage, la valeur
dĠusage sociale montaire.
Tran Hai
Hac estime quĠil faut non seulement dire, avec Marx, que la monnaie nĠa pas de
prix, tant elle-mme lĠtalon des prix, mais quĠil faut aller plus loin en
admettant que, mesure des valeurs, elle nĠa pas de valeur -de mme,
dirais-je, quĠ un ple du processus, le travail, substance sociale de la
valeur, nĠest pas de la valeur, mais prend forme de valeur dans le mode de
production capitaliste, lĠautre ple la monnaie, elle, nĠest videmment pas
la substance sociale de la valeur, mais elle est inversement la matire servant
ncessairement de forme dĠexpression la valeur, et elle nĠest donc pas
valeur, elle non plus.
La
cohrence pour ainsi dire gomtrique du raisonnement de Tran Hai Hac est
indniable. Cependant, elle laisse peut-tre de ct un peu de la dynamique du
processus rel que Marx cherche cerner. Car dire que la monnaie nĠa pas de
valeur, certes rend plus facile la comprhension des trs nombreux phnomnes
dans lesquels la monnaie joue son rle sans que la marchandise monnaie initiale
ne soit prsente : tiquetage des marchandises, purs signes de valeur,
circulation des titres de crdit : tous ces ddoublements de la monnaie la
dmatrialisent et sont les formes massivement dominantes de celle-ci ;
dĠailleurs, ds le dpart, il est inconcevable que la valeur des mtaux
prcieux puisse quivaloir celle de lĠensemble des autres marchandises quĠils
sont censs mesurer, faire circuler et pouvoir payer. Mais la monnaie garde
nanmoins toujours un rapport originaire avec la valeur de la marchandise
quĠelle fut lĠorigine. JĠajoute quĠen ce qui concerne la dconnexion entre la
valeur dĠusage sociale de la monnaie et la valeur dĠusage initiale du mtal
prcieux, les choses sont moins simples quĠil nĠy parat, car si elle ne fait aucun
doute avec la valeur dĠusage de lĠor du dentiste, par exemple, ou les emplois
industriels de lĠor, relativement au rle de bijoux et dĠobjets de prestige des
mtaux prcieux, cĠest autre chose : la fonction ornementale et la fonction
somptuaire et ostentatoire ont voir, lĠorigine, avec lĠlection exclusion
de lĠor, puis de lĠargent et enfin du cuivre, dans leur fonction montaire, et
historiquement la thsaurisation indienne et chinoise a jou –et joue
encore– un rle important dans les circuits et le cours des mtaux
prcieux.
Ce
rapport originaire avec la marchandise quĠest initialement la monnaie se
rappelle dans les crises, et reste prsent dans la structure de tout le mode de
production, comme lĠont montr les approfondissements ci-dessus sur le crdit.
Ce rapport contradictoire appelle une intervention continue de lĠ tat, ou plus
exactement du systme international des tats : un rgime montaire assurant la
socialisation centralise de la monnaie, et une politique montaire assurant la
rgulation macro-conomique de lĠmission, de lĠtalonnage, des changes, du
crdit, lĠun et lĠautre, faut-il ajouter lĠexpos de Tran Hai Hac, dans leur
cadre international (systme montaire international).
Critiquant
les recherches des conomistes dĠune Ç mesure invariable des
valeurs È, Marx, dans le chapitre XXI des Thories sur la plus-value, note
ceci propos de Bailey :
Ç Pour
mesurer les valeurs des marchandises –pour avoir une mesure externe
des valeurs– il nĠest pas ncessaire que la valeur de la marchandise
qui sert mesurer dĠautres marchandises soit invariable. Il faut au contraire
(É) quĠelle soit variable, puisque la mesure des marchandises est elle-mme
marchandise, et quĠelle doit ncessairement lĠtre, sans quoi elle nĠaurait pas
de mesure immanente commune avec les autres marchandises. È
Les
traits mmes de lĠargent qui semblent en faire une non-marchandise, sa
variabilit justement, sa capacit tre Ç remplac È et esquiv, le
fait quĠil ne joue jamais mieux son rle que quand il nĠapparat pas, peuvent
tre envisags comme le dveloppement paradoxal ncessaire de ses traits de
marchandise.
Il
apparat donc rducteur, et comportant un risque de Ç glissement È
vers des positions institutionnalistes la Aglietta-Orlan rduisant la
monnaie un symbole social, de dire que la monnaie nĠest pas une marchandise
et quĠelle nĠa pas de valeur, car elle garde un rapport irrfragable avec le
temps de travail moyen socialement ncessaire la production des marchandises.
Les crises du capitalisme comportent prcisment une dimension fondamentale de
tentatives toujours condamnes lĠchec de sortir de ce lien, de crer de la
valeur avec de lĠargent, de casser le fil qui rattache toujours le produit de
crdit, aussi sophistiqu et thr soit-il, une matire porte-valeur.
Certes, les formules prsentant la monnaie comme marchandise, ou anti
marchandise, sont rductrices, mais le rapport demeure : la monnaie est et
nĠest pas marchandise, elle ne lĠest pas prcisment en tant la marchandise
absolue ! La meilleure formule, qui arrive tard dans les travaux de Marx,
serait sans doute pour la monnaie celle de marchandise antithtique.
Ceci
tant, cette question de lĠambivalence de la monnaie, marchandise ou pas
marchandise, est subsume en ralit chez Marx par les niveaux dĠanalyses
ultrieurs, ou tant la marchandise que la monnaie sont en fait des formes de
mouvement du capital.
4.
Ftichisme
et alination.
Des
objets vivants et des sujets morts.
Il
sĠagit cette fois-ci dĠanalyser la dernire partie du chapitre 1 du Capital,
mais aussi le chapitre 2, De lĠchange, car celui-ci en est le complment
ncessaire.
Dans la
section finale du chapitre 1 sur le ftichisme, il est expliqu que de manire
ncessaire dans les rapports marchands les sujets qui changent croient que la
valeur est une proprit inhrente aux marchandises (ou peroivent les choses
ainsi, car ce nĠest pas conscient) alors quĠil sĠagit dĠun rapport social, de
sorte que ce qui vient en ralit dĠeux leur chappe et prend la forme dĠune contrainte
extrieure arbitraire et naturelle. Ce qui prend ici forme dĠobjet, ce nĠest
pas en soi Ç la valeur È, ce sont les rapports capitalistes de
production. Le rapport social est chosifi, ou rifi pour parler latin, ou
encore objectiv, et donc du mme coup la chose, l Ġobjet, est
subjective. Bien entendu ce ftichisme est celui de la marchandise et de
lĠargent.
Mais
dans le second chapitre du Capital, nous avons le complment symtrique de
cette analyse, concernant non pas lĠobjet, mais les individus sujets, les
changistes producteurs marchands eux-mmes. Il est bien vident en effet que
ce nĠest pas aux yeux des choses quĠelles-mmes deviennent des sujets
ftichiss, mais aux yeux des vritables sujets. Il est donc essentiel de
comprendre que le ftichisme inhrent aux changes marchands qui sont la forme
ncessaire des rapports capitalistes de production, dfinit une forme de
subjectivit des personnes. Cette forme est double elle aussi.
DĠune
part, le sujet conomique est pos comme sujet constituant et crateur, par sa
libre initiative, de la ralit, qui serait donc le fruit des libres
initiatives des libres individus (on aura reconnu l la fiction librale, mais
cĠest une fiction ncessaire). Le monde de lĠchange serait donc lĠexpression
de leurs libres subjectivits.
Mais
dĠautre part ces sujets ne sont que des objets : simples supports des rapports
sociaux de production dont ils ne sont absolument pas matres, ils ne font que
ce qui reproduit et largit ceux-ci et doivent croire quĠils le font librement,
alors quĠils ne font quĠexactement ce quĠils doivent faire dans ce cadre. Ils
ne sont que propritaires de choses alinables et nĠagissent que comme tels,
mais pour agir ainsi ils doivent se poser et se reprsenter rciproquement
comme des sujets libres et autonomes.
Ce
double processus de Ç subjectivation des objets È et dĠ
Ç objectivation des sujets È est dĠune trs grande force. Il ne
sĠagit pas dĠun phnomne supplmentaire qui viendrait se rajouter aux faits
conomiques et sociaux proprement dits, mais de la manire mme dont ceux-ci
sĠimposent : le ftichisme est un fait social majeur spcifique au capitalisme.
Pour Marx la non transparence des rapports rels est un aspect fondamental du
capitalisme, au point quĠil a tendance dire que dans les modes de production
plus anciens les rapports taient transparents ou tout au moins quĠils avaient
moins dĠopacit. Il faut bien dire que ceci nĠest vraiment pas certain et que
les phnomnes de ftichisme, dĠinversion idologique et de projection fantasmatique
et mythologique des rapports rels sous une forme qui les rend
Ç juste È et assure leur acceptation, semblent tre de trs loin
antrieurs au capitalisme, et exister non seulement dans les socits
prcapitalistes divises en classe, mais aussi dans les socits
Ç primitives È.
La mise
jour consciente du ftichisme, exactement comme la prise de conscience du
refoulement de Freud, avec laquelle il a des relations et des affinits
profondes, nĠy met pas fin, car les rapports sociaux en nourrissent en
permanence le dveloppement spontan, car au fond les rapports sociaux sont le
ftichisme, et rciproquement.
Le
ftichisme est au cÏur de lĠidologie, mais celle-ci ne sĠy rduit pas et revt
des formes trs varies. Ç LĠidologie dominante est celle de la classe
dominante È, ou plus exactement celle adquate la domination de la
classe dominante. Mais lĠidologie aurait peu de force si son noyau ftichiste
nĠtait pas spontanment et inconsciemment produit par les rapports sociaux de
production, dont il nĠest pas le simple reflet, mais plutt la forme relle, en
tant que fiction relle et mode opratoire ncessaire.
Une
illustration de ce temprament de molosse du ftichisme est manifeste dans les
tudes conomiques et Marx lĠa rencontr : mme avec une thorie correcte de la
valeur, de la monnaie, etc., chaque nouvelle catgorie conomique ultrieure,
telles le salaire, le profit, la rente, lĠ intrt, ou chaque nouvelle forme
montaire comme le numraire, le crdit, etc., va se prsenter dĠabord comme
forme ftichise. Et lĠanalyse scientifique ne consiste pas simplement dans le
fait dĠter le voile, mais dĠexpliquer pourquoi ce contenu social, ces rapports
sociaux l, doivent se manifester sous la forme de ce voile. Le ftichisme, en
termes hgliens, est le phnomne dĠune essence plus profonde, mais en mme
temps il nĠy a pas dĠessence sans ce phnomne l.
Le
droit.
Revenons
lĠexpos de Tran Hai Hac.
Cette
dialectique de la libert et de la ncessit, des atomes individuels et du tout
social, passe donc par deux biais : nous savons dj que la monnaie est le
biais par lequel les objets sont constitus en marchandises porteurs des
rapports sociaux reifis, mais il faut y ajouter, au mme niveau, le droit,
comme biais par lequel les sujets sont constitus en agents prtendument libres
dĠchanger, et formats pour cela.
LĠisomorphisme
du droit par rapport la monnaie est suggr par les brves remarques sur le
droit et le contrat du chapitre 2 du Capital et a t explicit par un autre
auteur sovitique des annes 1920, lui aussi liquid par le stalinisme dans les
annes 1930, le lithuanien Eugne Pasukanis, qui crit :
Ç En
mme temps que le produit du travail revt les proprits de la marchandise et
devient porteur de valeur, lĠhomme devient sujet juridique et devient porteur
de droit. È (La thorie gnrale du droit et le marxisme, Moscou, 1926).
Cependant,
Pasukanis nĠa pas intgr lĠ tat la place qui doit en fait tre la sienne
dans le procs analys par Marx, et nĠenvisage que la Ç loi du
march È comme source du droit, ce qui lĠoblige faire du droit public un
appendice idologique du droit priv. En fait monnaie et droit se situent au
mme niveau dĠanalyse, sans quĠil y ait antriorit de lĠun sur lĠautre : de
mme que, nous lĠavons vu, le rapport marchand ne peut tre conu sans
lĠinstance tatique centrale, le rapport juridique entre les sujets marchands
demande un tat –et qui plus est un certain typ e dĠtat, on y reviendra
mais disons quĠon peut lĠappeler gnriquement l Ô Ç tat moderne È
par opposition aux tats prcapitalistes.
Diffrence
entre ftichisme et alination.
Diffrence
entre le Capital et les Manuscrits de 1844.
Il nĠy a
donc pas seulement un ftichisme des marchandises, mais il y a aussi
simultanment un ftichisme des individus. Du coup on voit quĠil est impossible
dĠassimiler purement et simplement le ftichisme tel que Marx lĠanalyse dans le
Capital la thorie de lĠalination des Manuscrits de 1844, car il ne sĠagit
pas ici dĠune inversion entre le sujet et lĠobjet quĠil faudrait simplement
Ç remettre sur ses pieds È en faisait de lĠobjet apparent le sujet
quĠil est en ralit ( la manire de Feuerbach). Il sĠagit dĠun double
mouvement o les rapports sociaux apparaissent, et doivent apparatre, comme proprits
des objets, parce que les individus sont constitus en sujets de droit
atomiss, et rciproquement.
Dans la
thorie de lĠalination du jeune Marx, les rapports sociaux de production ne
sont pas encore conceptualiss comme ce qui mdiatise lĠinversion idologique,
la double inversion idologique, celle qui fait croire que les marchandises et
lĠargent Ç ont È une valeur et celle qui fait croire que les
individus sont libres en tant quĠchangistes de marchandises sujets de droit.
LĠalination est en effet le rsultat de la domination de la proprit prive
et de lĠargent dans la socit civile, mais cĠest une contradiction entre
lĠindividu (le sujet) et la socit civile bourgeoise, comme si le lien
oppressif passait entre le sujet et la socit bourgeoise, alors que la socit
existe en dehors des individus, ne se rduisant pas leur addition bien que
rsultant de la combinaison de leurs actions : cĠest l justement le contenu
supplmentaire de la notion de rapports sociaux de production, de rapports de
classe.
Le
vrai statut de lĠalination.
Cela ne
signifie pas pour autant que lĠalination, sous la forme simple dĠinversion du
sujet et de lĠobjet, de perte de soi-mme au profit des forces extrieures,
aveugles et irrsistibles, divines, du capital et donc de la marchandise et de
lĠargent, nĠexiste pas. Au contraire, elle existe, mais comme le produit final
de cette action des rapports sociaux de production sur les individus, dans
lequel cette action est efface (un peu comme la valeur dĠchange est le
produit final de lĠexpression de la valeur, dans lequel son origine est
efface) -un effacement qui rend impossible lĠmancipation si lĠon veut
seulement se librer de lĠalination, sans intervenir dans la dynamique relle
des rapports sociaux de production.
Notons
que Tran Hai Hac dgage ici une rupture entre le jeune Marx et le Marx du
Capital –comme Althusser, lequel a effectivement insist sur les
diffrences entre lĠalination et le ftichisme lĠencontre dĠune certaine
Ç mode È autour du thme de lĠalination. Mais nous verrons quĠil ne
sĠagit pas dĠune rupture de Marx avec la dialectique, au contraire.
5.
Thorie
et histoire.
Rle
de la premire section.
Nous
voil parvenus au terme de lĠexamen de la premire section du livre I du
Capital –trois chapitres qui forment une partie relativement rduite de
lĠensemble du corpus, mais dont lĠimportance thorique est norme.
Formellement,
un expos pdagogique introductif des rouages du capitalisme pourrait
sĠpargner ces exposs sur la marchandise, le travail, la valeur et la monnaie
et commencer directement par la description de ce en quoi consiste lĠextraction
de plus-value sur le lieu de travail, lĠexploitation capitaliste du travail
salari. De cette constatation, peut natre la tentation de juger quĠon peut
sauter la lecture de la premire section. Comme on le sait, cĠest Louis
Althusser qui, dans sa prface au Capital pour les ditions Sociales en 1969,
prconise ce saut. A la limite, sa suggestion irait non seulement jusquĠ
diffrer la lecture de la premire section, mais carrment jusquĠ
lĠabandonner. Mais ses motivations ne sont pas Ç pdagogiques È : il
accuse cette section dĠtre Ç infecte dĠhglianisme È.
Inversement,
un mauvais argument en faveur de la premire section est celui, naf, qui a
longtemps eu cours, selon lequel elle traiterait de prconditions historiques
du capitalisme.
LĠune
des raisons du grand intrt de la rcapitulation des dbats sur cette premire
section et des conclusions quĠen tire Tran Hai Hac, est de repousser ces deux
types dĠarguments, Ç contre È ou Ç pour È la premire
section.
DĠune
part, elle ne fonctionne justement pas sur le schma hglien de
lĠauto-dveloppement du concept car seules des coupures, analyses par Tran Hai
Hac en termes de relations dĠintriorit extriorit, permettent dĠen
comprendre le contenu ; la principale de ces coupures tant lĠintervention du
facteur tat par rapport lĠinstitution montaire et lĠinstitution
juridique, donc par rapport ce que sont la marchandise et le sujet marchand
–je prcise que le mot Ç coupure È ne doit pas sĠentendre ici
au sens althussrien (la trop clbre Ç coupure pistmologique È),
mais comme un changement de niveau dĠanalyse tout fait conscient consistant
dans lĠintroduction de dterminations relles, et non pas
conceptuellement dduites, qui avaient dĠabord t mises entre parenthses et
qui sĠavrent ncessaires pour comprendre le dveloppement rel.
DĠautre
part, la premire section du livre I du Capital ne dcrit pas un Ç mode de
production marchand È qui aurait prexist au capitalisme voire en aurait
t la matrice historique. Celui-ci nĠa pas exist. Plus exactement, le mode de
production marchand, cĠest le capitalisme : nous allons voir au point suivant
que seul le rapport salarial, rapport capitaliste de production, assure la
domination et la gnralisation du rapport marchand, lequel en ce sens nĠest
pas premier, mais bien second.
Une fois
tabli que la premire section nĠest ni Ç hglienne È ni
Ç historique È, on comprend mieux sa vritable justification : le
rapport marchand est la forme spcifique, la dtermination formelle au sens
aristotlicien, du mode de production capitaliste. Cela ne peut justement pas
tre expos au niveau de cette premire section qui considre le rapport marchand
en tant que tel, puisque cĠest dans la production, sous la forme du rapport
salarial, que se constitue comme tel le capitalisme en donnant forme marchande
au procs de production lui-mme, nous allons voir comment. Mais le problme de
Marx nĠest pas de dcrire lĠexploitation en gnral. On nĠavait pas besoin de
Marx pour savoir que les proltaires sont exploits. Son problme est de
dgager la dtermination spcifique du capitalisme comme mode de production
distinct, et il ne suffit pas du tout pour cela de parler dĠexploitation, mais
il faut en dgager la forme spcifique. Il sĠagit, en termes purement
aristotliciens, dĠtablir quelle est la diffrence pertinente de lĠespce
Ç mode de production capitaliste È lĠintrieur du genre Ç mode
de production fond sur des rapports dĠexploitation È en gnral. La
valeur est la forme capitaliste de lĠextorsion de surtravail. CĠest donc pour
cela que si lĠon procde une tude scientifique du capitalisme, scientifique
au sens quĠelle en identifie les formes caractristiques et permet de les
comprendre et de les combattre, et que lĠon ne se contente pas dĠune description ou dĠun cri
dĠindignation, alors il faut commencer par lĠtude de ce qui en tant que tel
constitue la spcificit de cette forme –le rapport marchand–
puis passer la production capitaliste proprement dite, en tant
quĠexploitation revtant cette forme prcise –le rapport salarial.
Voil
donc la premire section Ç justifie È et sa lecture chaudement
conseille avant de lire le reste quelles quĠen soit les difficults relles ou
supposes !
Cela
tant dit, reste une question : historiquement les rapports marchands et
montaires analyss dans cette section existaient bel et bien avant le capitalisme. Alors
?
Le
rapport entre thorie et histoire.
Le
schma de lĠ Çintriorit extriorit È permet justement Tran Hai Hac de
rpondre ce problme.
La trs
grande majorit des chapitres des trois livres du Capital proprement dit
–et lĠon peut en dire autant des deux premiers ensembles de manuscrits,
ceux de 1857-1858 et de 1861-1864- envisagent le capital comme un processus
prsent, dont tous les moments, marchandise, monnaie, salaire, etc. , sont
contemporains. La reproduction largie et lĠaccumulation du capital constituent
ce processus dĠensemble. Dans ces chapitres, lĠhistoire est subordonne ou
subsume par rapport la thorie.
Dans
quelques chapitres, il nĠen va pas ainsi : dernire section, la section VIII,
sur lĠaccumulation primitive, au livre I, et chapitres sur les formes anciennes
du capital marchand, du capital usuraire et de la rente foncire dans le livre
III. Tous marquent une discontinuit entre ce dont ils traitent et les formes
tablies de la reproduction du capital. LĠaccumulation primitive, notamment,
nĠest pas du tout la mme chose que lĠaccumulation Ç normale È qui
sĠauto-reproduit en sĠlargissant : elle est destruction violente, avec
intervention de lĠ tat, dĠanciens rapports de production au profit des
nouveaux rapports capitalistes. Dans ces chapitres, lĠhistoire nĠest plus
subordonne la thorie, ce sont au contraire les dterminations spcifiques
du capitalisme qui naissent dĠvnements historiques, lesquels en sont la
gense, tout fait distincte dans son contenu du processus de reproduction des
rapports capitalistes tablis. LĠon peut donc dire que l, lĠhistoire excde la
thorie, lĠencadre.
On peut
joindre ces chapitres, ajouterais-je, le dveloppement du Livre du Capital
dans les manuscrits de 1857-1858 sur les formes prcapitalistes de production,
mais pas les passages sur la coopration, la division du travail et le
machinisme dans le livre I, nous verrons pourquoi.
Ce
rapport dĠintriorit extriorit fait ressortir un trait essentiel de ce type
de rapport : lĠextriorit, en lĠoccurrence lĠhistoire, comme gense du
capitalisme, en est le fondement. Le fondement (Grnd) est donc dans
lĠextrieur.
LĠhistoire
humaine relle encadre le moment du mode de production capitaliste : elle
contient sa gense, et elle contient aussi sa fin et son remplacement par autre
chose.
Monnaie
et histoire.
DĠune
faon gnrale Tran Hai Hac laisse de ct toute recherche sur lĠhistoire
proprement dite. JĠajouterai ici quelques mots sur la faon dont la monnaie et
dont le droit sont antrieurs au capitalisme. Rptons, car il faut vraiment y
insister, que pour Marx ni la monnaie et le march, ni le droit, ne sont les
sources du capitalisme. Le fait quĠils lui soient antrieurs ne prouve pas
quĠil nat dĠeux ; au contraire, cette longue antriorit indique quĠil fallait
dĠautres causes pour quĠil naisse, et intgre ce moment l la monnaie et le
droit.
Il y a
suffisamment aujourdĠhui de travaux historiques et ethnologiques pour que lĠon
puisse affirmer tranquillement que le roman des origines des conomistes
libraux et de bien des cours dĠconomie faisant des humains des changistes
individuels de marchandises aux temps les plus reculs pour ensuite faire
dcouler la monnaie du troc et le capitalisme du march, nĠa strictement rien
voir avec lĠhistoire relle. Et lĠon est en mesure de voir lĠanctre de la
monnaie dans les objets sacrs des peuples dits primitifs, diviss en deux
catgories : des objets sujets dĠun change rituel (la kula dcrite par Malinowski
en Papouasie et Mlansie), et des objets qui doivent rester dans les groupes
qui les dtiennent, objets sacrs par excellence. Les changes dĠobjets utiles
existaient naturellement aussi et avaient lieu entre communauts, non entre
individus. Maurice Godelier, dans ses travaux anthropologiques, suggre
fortement que la tripartition objets sacrs-objets prcieux-objets utiles se
retrouve dans la relation Banque centrale-monnaie-marchandises (LĠnigme du
don,
Flammarion, 2006). JĠajoute que la sacro-sainte Ç indpendance È de
la Banque centrale Ç europenne È pousse ce ftichisme son
paroxysme. Nous voyons donc que lĠordre montaire est la forme capitaliste
dĠune trs vieille structure sociale touchant aux racines mmes de toute
alination et de tout ftichisme.
Quand on
passe des socits divises en classe et domines par des tats, le contrle
du sacr par la classe dominante et le pouvoir dominant est essentiel. Une
partie des biens sacrs, qui sont depuis le dbut des moyens de pouvoir, sert
alors talonner ce que doivent au dieu, au pharaon, ses sujets. La fonction de
mesure des valeurs apparat donc et sĠapplique aussi aux changes lointains
organiss par les temples et les groupes dirigeants des communauts, comme dans
le cas des marchands assyriens du dbut du second millnaire avant J.C., qui ne
sont pas des Ç capitalistes È ainsi quĠon le lit parfois, mais les
reprsentants dĠun pouvoir missionns pour se procurer des biens. Sur ces
fondements dj plurimillnaires, certains tats inventent la monnaie
divisionnaire (les pices) vers le VĦ sicle avant J.C. –simultanment ou
avec un faible dcalage entre eux,
les royaumes combattants chinois, les royaumes mal connus de la valle
de lĠIndus (Taxila), les royaumes dĠAsie mineure et les cits grecques dĠIonie
effectuent ce passage. Les pices de monnaie ne sont pas inventes comme moyens
dĠchange destins Ç faciliter le troc È mais comme symboles
politiques et prestigieux, encadrant une partie des changes internes la cit
et portant son image au loin, et apportant au passage un revenu au pouvoir central
par le seigneuriage. CĠest postrieurement, partir de ces fondements, que se
constituent des marchs, cĠest--dire des sphres dĠchanges o les dites
pices servent de mesure des valeurs, de moyen de circulation des marchandises
et de moyen de paiement diffr.
Pendant
un millnaire et demi, les systmes montaires correspondent des
civilisations que tendent unifier des empires –romain, perse, indien,
chinois. Les phases de dislocation dans leur histoire, notamment Rome, sont
donc aussi des phases de transformation montaire. La monnaie des empires est
fondamentalement tatique : cĠest son exigence pour les impts et tributs qui
impose lĠexistence de marchs locaux destins se procurer des pices pour
pouvoir les payer. En mme temps, elle suscite, par les relations dĠchanges
ingaux qui associent ces empires aux rgions lointaines, lĠapparition dans
celles-ci de monnaies Ç spontanes È dites Ç primitives È,
que Braudel dcrit fort bien dans Civilisation matrielle, conomie et
capitalisme, tout en commettant lĠerreur typique de les croire purement
spontanes, naturelles et non provoques par la domination des changes
lointains par les empires montaires : tels sont les cauris (coquillages), etc.
La dislocation de lĠempire romain dĠOccident a favoris lĠapparition de telles
monnaies Ç spontanes È, en fait drives, avec les premires pices
issues de lĠaction de rseaux marchands et non de royaumes ou de pouvoirs
officiels que furent les sceattas dans la zone anglo-frisonne dans
les annes 600.
La
dualit entre le pouvoir des tats et le pouvoir des marchands est donc dj
prsente –les Ç marchands È nĠtant jamais des individus isols
et toujours des confrries, des groupes organiss, des mafias, plus ou moins
pirates et plus ou moins plerins, parfois des peuples marchands. Le monde
arabo-musulman puis la zone chrtienne occidentale, dĠune part, et la Chine
Song, dĠautre part, en donnent des formes de plus en plus complexes jusquĠ la
crise globale du XIVĦ sicle o la peste noire interrompt le dbut rcent dĠune
unification marchande de lĠancien continent. A ce moment l la Chine Song puis
Ming avait invent la monnaie papier cours forc sur une trs grande chelle
et la monnaie de crdit existait dans les mondes arabo-musulman, chinois,
indien et europen.
Dj
lĠOccident mdival a bien des particularits par rapport aux autres zones
montaires : sa pluralit, la multiplicit des ateliers montaires mal ou pas
contrls par le pouvoir central, les lettres de change et le stimulant aux
formes du crdit que furent, par un paradoxe qui nĠest quĠapparent, les
interdits canoniques contre le prt intrt. Mais partir du XVĦ sicle,
cĠest la gense du mode de production capitaliste qui est le moteur de
lĠhistoire montaire. La complexification des monnaies dpasse en Europe ce qui
existe partout ailleurs, en mme temps que se mettent en place, en corrlation
avec les politiques militaires des tats et leur diplomatie, des rseaux
financiers domins successivement par les Florentins, les Vnitiens, les Anversois,
les Gnois, Amsterdam puis, au XVIIIĦ, Londres. En 1694 (cration de la Banque
centrale de Londres pour pomper les capitaux jusque l centraliss Amsterdam
et financer la guerre) et par une srie de ttonnements la structure montaire
nationale adquate au mode de production capitaliste est mise en place en
Angleterre.
Cette
structure se gnralise au plan mondial avec le systme de lĠtalon or dans les
trois dernires dcennies du XIXĦ sicle, comme on lĠa vu. Elle entre en crise
partir de 1914 –comme le mode de production auquel elle correspond.
Pour Marx, cĠtait sur le march mondial que la monnaie devenait seulement
Ç adquate son ide È, ce qui, la fin du XIXĦ sicle, signifiait
que se ralisait ce niveau l la fonction de lĠor et de lĠargent comme
incarnation sociale de la valeur. En fait, lĠide de Marx est reste valable,
mais nĠa plus conduit un tel accomplissement : aprs que lĠor soit vraiment,
et de manire unique dans lĠhistoire en dpit de son trs long parcours de
mtal montaire, devenu monnaie mondiale, il a vite cess de lĠtre et les
formes du crdit, combines celles, jusque l nationales, de la monnaie signe
de valeur cours forc (le dollar), sont devenues les formes de la monnaie
dans le march mondial et de plus en plus tous les niveaux, la vieille
monnaie traditionnelle tant ravale au rle de petite monnaie dĠappoint dans
les changes quotidiens, et encore. Cette mutation nĠest pas une
Ç dmontisation È ni proprement parler une Ç dmtallisation È
comme nous lĠavons vu, mais elle a pour cause le mode de production capitaliste
et son recours croissant lĠ tat (garant du cours forc des signes de valeur)
et au crdit : la monnaie est dsormais une forme du capital, le capital
argent. Comme je lĠai dit sans dvelopper ici ce point, on peut mme dire quĠ
partir du tournant de 1979-1980 le capital fictif devient la forme dominante de
la monnaie.
Reconstruction
du pass depuis le prsent.
Cette
histoire de la monnaie esquisse ici trs grands traits nĠest reconstituable
quĠa posteriori, partir du belvdre que nous offre notre position actuelle,
dans le mode de production capitaliste mondialis. Selon la formule de Marx
dans lĠIntroduction gnrale la Critique de lĠconomie politique (1857), Ç les
catgories les plus abstraites, bien que valables –prcisment cause de
leur abstraction– pour toutes les poques, nĠen sont pas moins, sous la
forme dtermine de cette abstraction mme, le produit de rapports historiques
et nĠont leur entire validit que pour ces rapports et lĠintrieur de
ceux-ci. È CĠest en lĠoccurrence le capitalisme qui sĠempare de la monnaie, non
la monnaie qui donne naissance au capitalisme, et en dveloppe au maximum les
formes, jusquĠaux limites extrmes de leurs contradictions possibles.
Droit
et histoire.
LĠantriorit
du droit comme forme par rapport au capitalisme pose des questions
passionnantes qui ne sont pas encore dmles ni dĠun point de vue historique
ni dĠun point de vue thorique. Le droit bourgeois historiquement procde du
droit romain, lequel est n dans une autre socit avec dĠautres rapports
sociaux de production.
Le
droit, faut-il prciser, nĠest pas une catgorie qui englobe toute forme de
norme ou de rgle. Il nĠy a mme pas identit entre droit et loi : la notion de
loi est plus tendue que celle du droit, et revt diverses formes, de la Loi
divine dans les socits proche-orientales et dans lĠAncien Testament et le
Coran la rflexion des lgistes lĠorigine de la formation de lĠempire
chinois.
Le droit
doit tre entendu ici beaucoup plus troitement lĠchelle de lĠhistoire,
comme un ensemble de normes et de rgles qui intgrent trois composantes, qui
apparaissent dans le droit romain.
1Ħ) La
proprit prive y reoit sa premire dfinition, comme jus utendi et
abutendi,
et cette dfinition reoit cette clart particulire du fait quĠelle spcifie
les membres de la classe dominante, lĠorigine les citoyens romains pater
familias,
par opposition la situation de lĠesclave marchandise dfinie antagoniquement
comme pur bien meuble.
2Ħ) La
dfinition du contrat (acquisition dĠun bien ou dĠun service quĠil faut payer)
et celle du dlit (atteinte une personne, des biens ou des institutions pour
laquelle il faut aussi payer). La notion de contrat provient de celle
dĠobligation, dans une relation de client patron ou de crancier dbiteur,
de contrainte rendre ce quoi on a t oblig ; si elle se prsente comme
relation entre gaux, son contenu initial rel est un rapport ingal.
La
conjugaison des deux points prcdents permet dĠtablir les dfinitions
formelles trs claires des contrats : do ut des, do ut facias, facio ut des,
facio ut facias –je donne pour que tu donnes, je donne pour que tu
fasses, je fais pour que tu donnes, je fais pour que tu fasses. Dans ces
dfinitions formelles, lĠchange se prsente comme change dĠquivalents, mais
en mme temps cette relation galitaire drive comme un moment second de
rapports ingalitaires, ceux du don et du contre-don, de relations dĠobligs
obligeants.
3Ħ) La
distinction entre sphre publique et sphre prive (qui nĠest, prcisons-le,
pas exactement la mme chose que la distinction entre vie publique et vie
prive). CĠest en tant et parce que droit de la classe dominante que le droit
public se constitue fondement du droit priv : la distinction des deux cache
donc un rapport hirarchique.
La
dualit de chacun de ces rapports juridiques montre que dans ses
Ç limitations È historiques mmes (lien lĠinstitution de
lĠesclavage marchandise, la relation de client patron et dĠoblig
obligeant, et fondation du droit priv sur la base du droit public) le droit
romain comporte bien des caractres qui, par le mme coup dĠÏil rtrospectif
que celui que nous avons port sur la monnaie, nous apparaissent comme ayant
t saisis fermement et employs son profit par la socit bourgeoise.
Cette
transposition est un procs historique long, le droit romain sĠtant maintenu
Byzance –mais le capital ne nat pas l-, ayant t remodel aprs une
clipse partielle dans lĠOccident continental chrtien, et ayant connu la plus
grande discontinuit dans les les britanniques o la Common Law semble sui generis, se rattachant plus
aux mythiques liberts celtiques ou germaniques quĠau droit romain. En fait,
les rapports fodaux ont, comme avec la monnaie, dcentr, dcentralis et
dconcentr le droit romain en une multitude de privilges ou
Ç liberts È particulires, et lĠAngleterre, suite la conqute
normande de 1066, a t lĠ tat fodal le plus systmatique et le plus achev.
Le schma anglo-saxon issu de cette volution, dans lequel le juge est
producteur de droit l o cĠest lĠ tat comme tel dans les pays de droit
directement romain jusquĠau Code civil napolonien inclus, est plus en
adquation avec la forme la fois centralise et dcentralise du rapport
marchandises-monnaie : les juges ici tenant en quelque sorte la place dessine
ci-dessus, au chapitre 3, pour les banques.
La
priode de formation du mode de production capitaliste en Europe, du XVĦ au
XIXĦ sicle, voit la thorie du droit sur ces bases dj donnes se
perfectionner, avec dĠune part le droit international –dont on ne veut
gnralement pas voir quĠil est le vrai modle du droit commercial, les traits
tenant ici la place des contrats et les tats se prsentant comme des entits
individuelles lies uniquement par des relations de force (attraction et
rpulsion)– et dĠautre part la formation des notions conjointes mais
distinctes de droit de lĠhomme et de droits des citoyens dans les rvolutions
des XVIIĦ et XVIIIĦ sicles.
Finalement
lĠaffirmation mondiale du capitalisme la fin du XIXĦ sicle gnralise la
forme du droit, adapte dĠailleurs facilement au Japon puis, un sicle aprs,
en Chine Ç communiste È, tout en rendant de plus en plus manifeste le
fait que la proclamation thorique des droits et la logorrhe dans leur
production va de pair avec leur violation relle et quotidienne.
*
* *
Dans la
mesure o elle se rattache actuellement au droit romain, cette esquisse
sommaire sur lĠhistoire du droit est beaucoup plus limite que celle de
lĠhistoire montaire. Cette limitation ne doit pas masquer le fait que le droit
est une modalit spcifique, prcise, des normes et rgles sociales plus
gnrales ; de mme la monnaie est une forme particulire des objets symboles
et supports du lien social, dĠune part, support de lĠchange des biens dĠautre
part (deux fonctions qui ne sĠidentifient pas). LĠun et lĠautre sont antrieurs
au capitalisme et ne sont pas la cause du capitalisme. Le fait quĠils nĠen soient
pas des causes relativise et limite la porte, dans ce cas l, du rapport
dĠintriorit extriorit : ce stade de notre lecture de Marx et du
commentaire de Tran Hai Hac, nous nĠavons pas encore atteint une chose
extrieure qui soit rellement un fondement, un Grnd, qui dpasse et
contienne le capital qui prtend se le subordonner. Patience, a va venir, et
pas dans longtemps.
Pour
clore ce chapitre disons encore tout de mme que les formes plus gnrales qui
contiennent la monnaie et le droit –lien social, supports de lĠchange,
rgles communes– si elles sont antrieures au capitalisme, lui seront
bien entendu aussi postrieures. Mais sous dĠautres formes effectives.
6.
La
force de travail.
De
la monnaie au capital.
LĠon
connat la dmonstration faite dans la seconde section du livre I, qui
introduit la notion de capital. Un capital est une somme qui, dans la
circulation marchande o lĠon change toujours des marchandises contre de
lĠargent pour racheter dĠautres marchandises avec de lĠargent et ainsi de
suite, sĠaccrot : aprs avoir servi acheter des marchandises et aprs
conversion de celles-ci en argent, la somme dĠargent finale a grandi dĠune
plus-value ou survaleur, et ainsi de suite. Par et dans cet accroissement,
lĠargent est du capital. Mais cet accroissement ne peut a priori pas provenir des
valeurs dĠusage des marchandises changes entre elles au moyen de lĠargent,
car si chacun des changistes peut sĠestimer gagnant en ayant acquis la valeur
dĠusage quĠil recherchait, la valeur des diverses marchandises changes nĠa
pas pu varier. SĠil y a vente de non quivalents, ce qui arrive trs souvent,
videmment lĠun des changistes y gagne, mais lĠautre y perd et, lĠchelle
sociale, il nĠy a pas de valeur supplmentaire cre. LĠaccroissement de
valeur, la plus-value ou survaleur, doit donc ncessairement avoir une source
extrieure lĠchange puisquĠil ne peut pas provenir de lĠchange. Mais
pourtant cela est impossible, puisque la circulation marchande contient la
somme totale des rapports entre producteurs changistes et quĠaucun prlvement
non marchand ne saurait expliquer une augmentation de la valeur des
marchandises.
Cette
dmonstration aboutit donc dire que la survaleur doit avoir une source
extrieure au rapport marchand, mais qui lui soit nanmoins intrieure, qui
soit rendue marchande elle-mme et qui opre de lĠintrieur de la circulation
marchande. LĠexpression Ç rapport dĠintriorit extriorit È
apparat ici comme tout fait approprie.
Les
particularits de la valeur de la force de travail.
La
marchandise force de travail.
La
cohrence du plan du Capital se prcise ici encore, car la forme spcifique du
capital, cĠest la valeur, ce nĠest ni le fait quĠil prend le produit du travail
ni le fait quĠil exploite le travailleur. En se plaant sous lĠangle de la
valeur, Marx arrive construire le concept de force de travail, ou puissance
de travail, qui nĠest justement ni le travail, ni le travailleur. La force de
travail est ce dont le travailleur est capable, mis en acte dans le travail.
Fournissant du travail, elle alimente la source de la valeur et peut en
procurer plus que ce que son achat a cot au capitaliste.
CĠest la
formule classique : Ç si ta force de travail vaut, par exemple, 4 heures
de temps de travail social moyen ncessaire, le capitaliste te lĠayant achete
et paye lĠquivalent montaire de ces 4 heures (ou sĠtant engag te les
payer par contrat –tu travailles dĠabord, cĠest plutt comme a que cela
se passe), il a donc parfaitement le droit de te faire bosser 8 heures, par
exemple. En travaillant 8 heures tu produis la valeur de 8 heures. La
diffrence, 8—4 = 4, va dans la valeur des marchandises que tu as
produites pour lui : sĠil arrive les vendre, elle est pour lui, il lĠempoche,
et il sĠenrichit grce ton travail –et pas toi, ce qui fait que pour
gagner ta vie tu es bien oblig de continuer È.
La
valeur dĠusage de la force de travail.
Dans
cette affaire, le fait de produire de la valeur et dĠen produire plus quĠil
nĠen a fallu pour tre achete, constitue la valeur dĠusage sociale spcifique
et unique de la force de travail en tant que marchandise. La transformation de
lĠargent en capital provient donc bien dĠune valeur dĠusage : du travail,
valeur dĠusage de la force de travail. Source du travail, la marchandise valeur
dĠusage est donc la source de la valeur, de la survaleur et du capital.
CĠest
une valeur dĠusage qui se mesure prcisment, en termes montaires :
contrairement aux affirmations dĠune cohorte immense et sculaire
dĠconomistes, commentateurs et critiques de Marx, il nĠy a donc quĠun seul
champ homogne pour la valeur et pour la valeur dĠusage de la force de travail,
qui se mesurent en monnaie.
En effet
la valeur dĠusage de la force de travail consiste
dans le fait quĠelle reproduit et
transmet la valeur existante (C, ou capital constant),
2) dans
le fait quĠelle reproduit sa propre valeur, lĠquivalent du salaire (V, le
capital variable),
3) dans
le fait quĠelle produit un supplment (PL ou S, la plus-value ou survaleur).
Le
travail que met en Ïuvre la force de travail, cĠest le travail abstrait-concret
: en tant que travail Ç concret È il transmet la valeur du capital
constant, dĠailleurs chaque fois actualise, et en tant que travail
Ç abstrait È, il cr une valeur nouvelle qui se divise en sa propre
valeur V et en survaleur S (cette rpartition des rles entre la facette
Ç concrte È et la facette Ç abstraite È du travail
abstrait-concret est un peu formelle, car chacune des deux facettes est elle-mme
Ç abstraite È et Ç concrte È).
La
subordination de la production au capital prend donc cette forme marchande.
Mais cela signifie que S, la survaleur, est le vrai et seul but de tout le
processus de travail et dĠchange, et que l sĠclaire pleinement la notion de
dtermination du travail concret par le travail abstrait. Il ne sĠagit pas de
produire des valeurs dĠusage, ni de la valeur et des marchandises en gnral,
mais de produire de la survaleur raliser par la vente de marchandises que
Marx appelle, dans le chapitre indit du Capital qui, dans son esprit lorsquĠil
lĠavait rdig, devait conclure le livre I, la Ç marchandise
capitaliste È. Ce qui veut dire que ce qui circule, marchandise ou
monnaie, cĠest forcment du capital.
La
valeur dĠusage de la force de travail pour le capitaliste, cĠest la
valorisation de son capital. Si lĠon ne considre que lĠchange prcis de
salaire contre force de travail, ce qui intresse lĠacheteur cĠest la
proportion dans laquelle la survaleur est par rapport au salaire : le rapport
S/V, taux de plus-value ou taux dĠexploitation.
Le
taux de plus-value.
Autrement
dit : le vritable rapport de valeur, cĠest la proportion dans laquelle la
valeur nouvelle cre par la mise en Ïuvre de la force de travail se rpartit
entre capital et travail, le Ç partage de la valeur ajoute È (en
faisant des rserves sur lĠemploi courant de cette expression).
Pour
quĠune socit puisse tre considre comme capitaliste, cĠest--dire comme
domine par les rapports de production capitalistes, il ne suffit pas que cela
arrive isolment ou mme frquemment, mais il faut que le travail ne puisse en
rgle gnrale oprer que sous cette forme. Cela signifie que la valeur dĠusage
de la force de travail a trouv un niveau moyen dans cette socit, qui est le
taux dĠexploitation normal que chaque capitaliste est en droit dĠattendre.
Cette tendance lĠunit du taux dĠexploitation, lĠchelle nationale suppose
une forme ou une autre de rgulation et de gnralisation tatique du rapport
dĠexploitation, que lĠon pourrait, par analogie avec la manire dont Tran Hai
Hac a dgag prcdemment les notions de rgime et de politique montaire,
dsigner ici comme rgime salarial, et politique sociale, tablissant les
normes de lĠexploitation, qui se rpartissent en deux catgories :
les normes dĠutilisation de la force de
travail : temps de travail et intensit du travail, et
2) ses
normes de reproduction : niveau des salaires, exigences de reproduction et de
formation.
A
lĠchelle internationale il se produit une diffrentiation du taux
dĠexploitation dĠun pays lĠautre, mais dans des rapports qui peuvent avoir
une certaine rgularit. De mme que nous avons vu quĠil faut complter Tran
Hai Hac propos des rgimes et des politiques montaires en introduisant la
notion de systme montaire international, de mme ici il faut indiquer mme
sommairement que les rgimes salariaux et les politiques sociales forment un
systme international, non pas unifi, mais hirarchis. Durant le second XXĦ
sicle, le passage des rapports Ç fordistes È aux rapports
Ç toyotistes È plus Ç flexibles È par contagion des pays
imprialistes dominants tous les autres en est une illustration. La question
des flux migratoires internationaux, lgaux et illgaux (mais organiss comme
illgaux avec la complicit des tats capitalistes), participe de ce systme
qui combine homognisation et hirarchisation.
Le
march du travail nĠest pas un march.
Si le
rapport de valeur entre lĠacheteur capitaliste et le vendeur proltaire de la
force de travail consiste dans le partage entre V et S au sein de V+S, alors
lĠexpression Ç march du travail È est trompeuse, car il ne saurait
justement pas y avoir de march du travail comme il y a un march des
betteraves.
Le prix
de la force de travail (salaire) correspond la valeur des biens ncessaires
lĠentretien, la reproduction et la formation de la force de travail.
Appesantissons-nous sur cette dfinition : pour toute autre marchandise, Marx
aurait dit que son prix correspondait au temps de travail social moyen ncessaire
sa production. Grosso modo, on peut considrer que la somme des prix des
marchandises entrant dans la reproduction de la force de travail –le
Ç panier de la mnagre È de lĠINSEE– correspond ce temps
moyen. Nanmoins ce nĠest pas la mme chose, car quand est-ce que la force de
travail est rellement produite ?
Elle
nĠest pas produite par le simple achat de la nourriture, paiement du loyer, des
frais de scolarit, etc., ncessaires pour quĠelle puisse exister, se prsenter
sur le march du travail et y tre vendable. Elle est produite en mme temps
que le travailleur, que lĠtre humain, se produit lui-mme : quand il consomme,
quand il mange, quand il dort, quand il amnage son cadre de vie, quand
lĠpouse, la mre, la mnagre, la femme ayant une double journe de travail,
notamment, fait le mnage, la vaisselle et la lessive, mais aussi quand les
tres humains font lĠamour, accouchent, allaitent, lvent leurs enfants,
transmettent leurs culture et leurs savoir faire. Beaucoup de travail non pay
et beaucoup aussi de travail et dĠactivit quĠil est difficile voire impossible
dĠvaluer en termes montaires entrent en ligne de compte ici : cĠest cela, la
production de la force de travail.
Fondamentalement,
cĠest la production mme de la vie de lĠhumanit, combinaison indissociable de
Ç nature È et de Ç culture È ou dĠhistoire, avec la fois
la reproduction de lĠespce et la transmission de la langue, de la culture et
des valeurs.
Ce sont
ces vertus qui confrent sa valeur dĠusage la force de travail.
Elles ne
correspondent pas sa valeur dĠchange que lĠon peut quantifier en rfrence
un panier de marchandises de la mme faon que la valeur dĠun animal domestique
ou dĠun esclave consiste dans la somme des prix des biens ncessaires son entretien.
Mais mme dfinie ainsi celle-ci nĠest pas dtermine de manire rigoureuse par
la valeur des biens de subsistance et lĠoffre et la demande de travail, mais
par les rapports de force nationaux et internationaux entre les classes qui
modulent la quantit et la qualit des biens en question, la part des dpenses
de sant, de retraite, de formation, de loisir, de culture, etc.
Le
Ç march du travail È nĠest pas un lieu o la Ç loi de lĠoffre
et de la demande È opre autour du temps de travail moyen ncessaire la
production de la marchandise vendue, car ce qui sĠy joue nĠest pas en soi le
prix dĠune marchandise, mais la proportion de S et de V dans la valeur que
cette marchandise, la force de travail, va crer.
Le
rapport entre le nombre de vendeurs et le nombre dĠacheteurs nĠopre donc pas
ici comme la loi de lĠoffre et de la demande dans un march de fruits et
lgumes ; ou plus exactement quand
les travailleurs en sont rduits cela, alors ce nĠest pas en raison des
Ç lois naturelles du march È mais parce quĠils ont subi des dfaites
majeures au niveau du rapport de force global –des dfaites politiques.
En fait
de Ç loi de lĠoffre et de la demande È de travail, le march du
travail est, premirement, dpendant du rythme de lĠaccumulation du capital,
et, deuximement, en fonction de ce rythme, du rapport entre la masse des
travailleurs employs –lĠ Ç arme active È du capital– et
la masse des travailleurs sans emploi -lĠ Ç arme de rserve È,
partie intgrante de la classe ouvrire. CĠest sur la base de ces facteurs
dterminants tout fait spciaux que les travailleurs peuvent tre rduits
lĠtat dĠune classe en soi, atomise, dĠindividus tant seulement en
concurrence les uns avec les autres.
Ajoutons
quĠalors que la dtermination des normes dĠutilisation et de reproduction de la
force de travail est essentiellement nationale, la mobilit du capital, en
premier lieu, et lĠimportance croissante des flux migratoires, en second lieu,
qui sont des facteurs internationaux, ont aussi une influence dterminante sur
ce rapport entre Ç arme active È et Ç arme de rserve È
lĠchelle de chaque pays, ce qui est encore un facteur de plus qui dfavorise
la classe ouvrire.
Ce
Ç march È cr donc un rapport entre acheteurs et vendeurs tel que
si les vendeurs nĠont entre eux que la relation normale quĠauraient des
producteurs changistes de nĠimporte quelle autre marchandise, de pure
concurrence, ils se trouvent en situation dĠinfriorit massive. SĠils sont
donc pousss se concurrencer, ils le sont aussi sĠorganiser pour modifier
le rapport entre S et V, lequel est donc fondamentalement indtermin au point
de vue marchand.
Aporie
et antinomie du rapport marchand quand il devient rapport salarial.
Cette
indtermination marchande fondamentale du niveau des salaires est illustre
ainsi dans la section 3 du livre I du Capital : le capitaliste a en principe,
du point de vue marchand, le droit dĠexploiter le travailleur sans limite de
temps et dĠintensit ; mais sĠil fait cela, il puise le travailleur, en tant
que source de la force de travail, altre le renouvellement de celle-ci
–qui est son unique bien vendable-, diminue son esprance de vie, etc.,
et plus fondamentalement encore en sĠappropriant toute la force de travail du
travailleur il sĠapproprie sa personne et sa vitalit, de sorte que du mme
point de vue marchand, le travailleur est en droit de dire quĠon lui vole sa
marchandise et que lĠon pille sa source de vie –cette argumentation nĠa
pas t invente par Marx, il lĠa trouve dans le manifeste du
comit londonien du Btiment pour la journe de 9 heures, publi en 1860
la suite dĠune grande grve. Mais dĠun autre ct si le travailleur dispose de
son temps libre, par essence il vole le capitaliste.
Tous
deux ont raison du point de vue du march et du droit.
Sur le
terrain marchand et sur le terrain du droit, ce conflit dĠintrt nĠa par
essence aucune issue, et le marchandage, le bargaining, ne peut pas apporter
de solution au conflit mais seulement mettre en forme le rapport de force :
force contre force, lutte de classe, affrontement politique (le marchandage
peut ici se concentrer sur la question de la rmunration des heures
supplmentaires, dont on observe justement, aujourdĠhui en France, lĠimportance
politique).
Le
rapport marchand devient contradictoire dans le salariat.
Diffrence
entre rapport salarial et rapport marchand.
La
force de travail ne serait donc pas une marchandise.
Il
ressort de tout ce qui prcde que le rapport salarial nĠest donc pas un
rapport marchand proprement parler, bien quĠil en ait la forme, et que le
march du travail nĠest pas un vritable march non plus.
Tirant
jusquĠau bout la conclusion que suggrent ces considrations, Tran Hai Hac
propose donc de dpasser Marx tout en se situant sur la base de Marx, en
reconnaissant que la force de travail, fondamentalement, nĠest pas une
marchandise : elle nĠa pas de valeur mais elle acquiert valeur dĠchange et
prix sous la forme du salaire, par une dtermination qui ne relve pas de
lĠchange marchand, ou qui nĠen relve que dĠune manire ncessaire mais
apparente, fictive, mensongre, mais qui relve en ralit du rapport de force
global entre la classe capitaliste et la classe salariale.
Ce nĠest
pas la valeur de la marchandise force de travail quĠexprime le salaire, mais
cĠest le rapport V/S qui prend la forme trompeuse du salaire comme Ç prix
du travail È. Si la marchandise force de travail avait une valeur, elle
lui serait confre par le travail ncessaire sa production cĠest--dire le
processus de vie et de reproduction, individuel, familial et social, des tres
humains (on aura compris au passage que le travail domestique prdominance
fminine entre massivement en jeu ici). Or ce travail l, dans la socit
capitaliste, sĠil produit la valeur dĠusage de la force de travail sur laquelle
tout repose, source du capital, ne produit directement aucune valeur ni donc
aucune survaleur. Quand le travailleur vend sa force de travail, elle ne lui
rapporte aucun excdent, ce qui suffit dgonfler lĠidologie du Ç capital
humain È et autres Ç moi S.A. È.
Tantt
marchandise pure, tantt capital pur.
Si lĠon
sĠen tient la lettre de Marx, on peut dire que toutes marchandises autres que
la force de travail sont des marchandises capitalistes, intgrant la survaleur
S dans leur valeur, mais que ce nĠest pas le cas de la force de travail pour
son vendeur qui ne lui est que marchandise, lui permettant de vivre et
seulement de vivre, et qui nĠest que capital pour son acheteur, dont elle fait
un capitaliste bien quĠil nĠen ait pas conscience en gnral. Tran Hai Hac
aurait pu se rfrer ce passage de la section 2 du livre II :
Ç ...
pour autant qu'elle circule sur le march, la force de travail n'est pas du
capital, elle n'est pas une forme de capital-marchandise. Elle n'est pas du
tout du capital et l'ouvrier n'est pas un capitaliste, bien qu'il apporte sur
le march une marchandise : sa propre peau. Ce n'est qu'aprs avoir t vendue
et incorpore au processus de production, donc aprs avoir cess de circuler
comme marchandise, que la force de travail devient un lment du capital
productif : du capital variable comme source de plus-value, lment circulant
du capital productif par rapport la rotation de la valeur-capital dbourse
pour l'acqurir. È
En
lĠoccurrence, il me semble que cette reprsentation Ç alternative È
o la force de travail est pure marchandise pour son vendeur, et est pur
capital pour son acheteur, alors que toutes les autres marchandises, dans un
mode de production capitaliste pur, sont des marchandises capitalistes dont la
valeur se dcompose en C+V+S, reprsentation qui ressort du second livre du
Capital (et qui sĠoppose aux formulations du livre I o la force de travail est
dsigne trop simplement comme marchandise) est meilleure, car plus dynamique,
que celle, un peu trop logiquement gomtrique l encore, de Tran Hai Hac qui
propose de considrer que dĠun point de vue marxien cohrent la force de
travail nĠest simplement pas une marchandise.
Elle
est, certes, une marchandise dĠun genre trs particulier : la seule chose que
ceux qui nĠont aucune marchandise vendre peuvent vendre comme une
marchandise, ce qui suppose quĠils y soient contraints. LĠaccumulation
primitive, expropriation des producteurs directs, est donc le pralable
historique la gnralisation de ce rapport, qui ne saurait provenir dĠune
simple extension des rapports marchands qui, on ne sait trop comment,
sĠempareraient de la force de travail. Achat et vente de la force de travail ne
sont possibles que si les travailleurs sont la fois expropris et libres de
leurs personnes. Ils doivent donc tre sans rien eux qui leur permette de
vivre, mais ne doivent pas tre esclaves ni serfs ni travailleurs dpendant
dĠaucune manire. LĠanalyse de lĠachat et de la vente de la force de travail,
du rapport salarial, nous dit comment cela marche, mais pas comment cela est
advenu : certainement pas comme
quelque chose allant de soi !
Libre
march et socit civile sont des masques ncessaires.
La
rduction de la force de travail lĠtat de marchandise (ou, si lĠon sĠexprime
autrement, de quasi marchandise ou de pseudo marchandise) est prcisment ce
qui accomplit la gnralisation du rapport marchand : parce que les
marchandises autres que la force de travail deviennent du capital, il nĠy a plus
que des marchandises. Donc, le rapport marchand analys au dbut du Capital est
en ralit second. Et la gnralisation des changes individuels entre sujets
juridiquement libres et gaux nĠest pas une cause, mais une consquence de
lĠantagonisme de classe entre capital et travail.
La
socit civile bourgeoise compose de sujets libres atomiss changeant leurs
produits est donc bien une ralit, mais cette ralit ne consiste en rien
autre que ceci : elle nĠest que le masque du rapport de production capitaliste,
du rapport de classe. Le libre march est et ne peut tre quĠune apparence.
7.
Forces
productives et individus vivants.
Plus-value
absolue et plus-value relative.
Les
deux sortes de plus-value.
Marx
distingue deux sortes de plus-value, la plus-value absolue et la plus-value
relative.
La
premire rsulte de lĠallongement ou de lĠintensification du travail, donc elle
vient directement du temps de travail, et correspond ce que Tran Hai Hac a
ici dsign comme les normes dĠutilisation de la force de travail.
La
seconde rsulte de la dvalorisation relative, dans la valeur du produit du
travail, de la part qui revient au salaire, dvalorisation dont la cause finale
est la baisse de la valeur des marchandises sur lesquelles est tabli le
salaire, par la hausse de la productivit du travail. Elle correspond donc ce
qui a t dsign comme norme de reproduction de la force de travail.
Si les
patrons cherchent consciemment augmenter la plus-value absolue en cherchant
utiliser la force de travail plus longtemps et plus intensment pour la mme
paie, ils nĠont aucune conscience de lĠaugmentation de la plus-value relative,
qui rsulte de leur action pour raliser des surprofits par lĠamlioration de
la productivit du travail au moyen de la technologie et de lĠorganisation du
travail : quand la concurrence gnralise les progrs technologiques et
organisationnels, ils ne font justement plus de surprofits, car cĠest le taux
dĠexploitation dans son ensemble qui a augment suite la hausse de la plus-value
relative.
Cette
gnralisation est dpendante de la lutte des classes, car elle ne se
produirait pas si les travailleurs parvenaient capter sous forme de hausse
des salaires la hausse de la productivit du travail.
La
production de plus-value relative est le moteur de lĠaccumulation.
La
relation des deux sortes de plus-value.
La
lecture des sections 3, 4 et 5 du livre I du Capital sur la plus-value montre
bien que lĠon ne doit pas se reprsenter une succession simpliste entre
plus-value absolue et plus-value relative, o lĠexploitation serait dĠabord
absolue puis relative, passant donc de lĠexploitation directe par lĠallongement
du temps de travail une exploitation mdiatise par les machines et la
technique. Cette reprsentation rsulte de ce que le capitalisme a
historiquement dvelopp le machinisme, la technologie et les applications
techniques de la science, mais elle est fausse.
La
plus-value absolue est la forme lmentaire et ncessaire du capitalisme et le
contenu minimum de tout contrat de travail, puisque le rapport salarial
consiste dans le fait de travailler plus longtemps quĠil nĠest ncessaire pour
le renouvellement du revenu du travailleur.
Mais
elle-mme nĠest possible que parce que la productivit du travail le permet,
donc sur la base dĠun certain dveloppement de la plus-value relative. A chaque
tape dĠailleurs, les progrs de la plus-value relative fondent la possibilit
pour un accroissement de la plus-value absolue et non pour sa diminution : les
machines, sans contrepoids social cĠest--dire politique et impos par la lutte
des classes, servent augmenter la fois le temps et lĠintensit de travail
des salaris employs et les effectifs de lĠarme de rserve, embaucher
femmes et enfants, aggraver lĠexploitation dans les secteurs priphriques,
etc.
La
plus-value relative comme plus-value fondamentale.
LĠexploitation
du travail sous forme capitaliste ne devient un mode de production que lorsquĠelle agit
sur les formes concrtes de la production, du travail productif. Si, au plan
formel, la diffrence spcifique du capitalisme parmi les modes de production
fonds sur lĠexploitation de classe rside dans la forme valeur du produit du
travail, au plan du contenu, elle rside dans son action consistant
rvolutionner les forces productives, accrotre la productivit du travail
social. Donc en ce sens la plus-value relative est plus
Ç fondamentale È que la plus-value absolue.
Subordination
formelle et subordination relle du travail au capital.
Marx
exprime cela, dans le chapitre indit du Capital, par les notions de
subordination (ou subsomption) formelle ou relle du travail sous le capital. Tran Hai Hac ne parle pas
du rapport entre plus-value absolue et plus-value relative, mais de la relation
correspondante entre subordination formelle et subordination relle. La
subordination formelle est la forme gnrale du rapport salarial, la
subordination relle est le dveloppement que le processus de travail acquiert
sous la dtermination du capitalisme, elle est donc le contenu rel, le mode de
production, sans lequel le rapport de production capitaliste quĠest le rapport
salarial, resterait vide et indtermin. En fait, pour quĠil y ait rapport
salarial, il faut quĠil y ait dj un dbut de subordination relle.
Ce que
jĠai dit de la relation entre plus-value absolue et plus-value relative se
retrouve donc dans ce que Tran Hai Hac dit de la relation entre subordination
formelle et subordination relle : il ne sĠagit pas dĠune succession historique
mais dĠune relation forme-contenu, lĠexistence de la forme du rapport salarial
provenant du contenu, et le contenu se dveloppant ncessairement sous
lĠaiguillon de la forme. Les diffrents moments historiques de la production
capitaliste, poque des enclosures et des manufactures, rvolution
industrielle, poque du moteur explosion, fordisme, toyotisme É sont bien
entendu des rvolutions du mode de production qui chaque fois refondent et
approfondissent la subordination relle du travail sous le capital et la
productivit de plus-value relative. En mme temps, ils accroissent les
contradictions du capitalisme –je vais y revenir.
Coopration,
division du travail et machinisme.
Dans la
section 4 du livre I du Capital sur la production de plus-value relative, Marx
expose les trois formes par lesquelles celle-ci est accrue : la coopration, la
division manufacturire du travail et le machinisme.
Bien que
son expos contienne beaucoup de donnes historiques, ici encore lĠerreur
serait de croire que nous aurions l une simple succession historique
Ç ncessaire È.
Coopration,
division manufacturire du travail et machinisme sont en fait les trois formes
embotes de la subordination relle du travail au capital, donc les formes que
revt le dveloppement des forces productives sous le mode de production
capitaliste, les formes de la matrialisation du capital dans les forces
productives.
Dans la
coopration le capital se saisit de la force collective du travail et la
constitue en force du capital contre les travailleurs. CĠest un acte
constamment rpt : tout surprofit et toute hausse de la plus-value relative
obtenue par des changements dans lĠorganisation du travail en relve.
Dans la
division manufacturire du travail, qui combine le despotisme manufacturier
dans lĠentreprise avec lĠanarchie des changes au niveau de la socit, le
capital dqualifie la force de travail individuelle et la rend dpendante de
cette division du travail.
Dans le
machinisme, il convertit la matrise des travailleurs sur leurs instruments de
travail en pouvoir des machines, faisant donc de la machine, et par elle du
moyen de production en gnral (comprenant les infrastructures de la
production) la force productive capitaliste comme telle, rifie (chosifie) et
ftichise, semblant tre la source de la richesse la place du travail, et
laquelle le travail doit obir comme un simple suppltif coteux.
La forme
machine nĠest pas, ajouterais-je, dfinie par Marx en termes techniques
(contrairement lĠaffirmation de Fernand Braudel qui croyait que Ç Marx
croyait au primat de la technique È ! ). Il sĠoppose aux dfinitions
Ç technologiques È qui identifient la machine comme outillage
complexe ou bien par sa source dĠnergie. LĠlment clef de la machine, cĠest
le mcanisme qui manie lĠoutil la place de lĠhomme, accomplissant la finalit
du travail concret –produire une chose utile– la place du
travailleur, mais lĠaccomplissant parce que et seulement parce que cela
constitue une conomie pour le capital. CĠest pour cela et sur cette base que
le machinisme appelle des sources dĠnergies susceptibles dĠen dmultiplier au
maximum la puissance tout en constituant des conomies sur la consommation de
capital constant, de la vapeur aux hydrocarbures, quel quĠen soit le cot
environnemental.
A son
tour, la machine contient les trois dimensions de coopration, division du
travail et machinisme : la premire par le regroupement des machines, la
seconde par leur hirarchisation organise qui constitue la fabrique ou lĠusine
comme telle, la troisime par les machines produisant des machines ou
commandant leur tour des machines.
Signification
du machinisme.
CĠest l
un progrs –le capitalisme rvolutionne les forces productives– qui
tend faire du travail le service gratuit rendu par les machines et par la
science, nouvelles forces naturelles dĠorigine humaine, rsultant du travail
accumul en elles :
Ç Ce
nĠest que dans lĠindustrie mcanique que lĠhomme arrive faire fonctionner sur
une grande chelle les produits de son travail pass comme forces naturelles,
cĠest--dire gratuitement. È
Mais le
capitalisme ne dveloppe pas le machinisme et la science dans ce but, mais
seulement dans celui dĠaccrotre la part de survaleur par rapport au travail
pay, et les nouvelles Ç forces naturelles È quĠil dveloppe ne sont
pas l pour assurer la vie humaine, mais pour accumuler toujours plus de
capital, sans soucis de leur choc avec les forces naturelles plus anciennes.
Valorisation
du capital et dvalorisation de la force de travail.
Nous
avons donc partir de lĠaccumulation capitaliste une contradiction
fondamentale qui grandit, entre la valeur et la valorisation : pour toujours
plus valoriser, il faut dvaloriser. En effet, la production capitaliste
augmente la part de S, la survaleur, dans chaque marchandise, tout en diminuant
la valeur unitaire totale de cette marchandise.
La
dvalorisation de la force de travail, du point de vue capitaliste, et non pas
la cration de forces naturelles nouvelles au moyen desquelles le travail pass
remplace le travail actuel, telle est la raison dĠtre de la subordination
relle du travail au capital, de lĠaccroissement de la production de plus-value
relative par la hausse de la productivit du travail, de lĠaccumulation largie
du capital.
CĠest
pourquoi la hausse de la productivit du travail conduit une diminution
proportionnelle, par rapport la survaleur, de la valeur des biens de
subsistance des proltaires, correspondant la masse salariale, et de la
valeur des moyens de production servant la production des biens de
consommation, cĠest--dire indirectement de tous les moyens de production sauf
ceux qui servent la production de biens de luxe changs seulement contre de
la plus-value. Au passage, notons que nous avons dfini la place des secteurs
de la production sociale dans le mode de production capitaliste, dont traite la
section 3 du livre II : secteur I (productif des moyens de production) et II
(productif des moyens de consommation) lui-mme divis en II(a) (productif des
biens de subsistance) et II(b) (productif des biens de luxe).
A
lĠintrieur de ce rapport –dvalorisation relative de la force de travail
pour accrotre la survaleur, donc rduction de la base sur laquelle est
prleve la survaleur et en mme temps accroissement relatif de celle-ci–
les investissements dans les moyens de production (capital constant),
principale source (outre tout ce qui relve de la coopration et qui y est
toujours associ) de lĠaccroissement de la productivit du travail, augmentent
proportionnellement aux investissements en main-dĠÏuvre (capital variable),
pourtant seule source de la survaleur recherche. Il se trouve que le travail
sous sa forme immdiate (le Ç travail vivant È) nĠest plus la source
principale de la richesse, laquelle provient du travail sous forme accumule
(dans le mode de production capitaliste : le Ç travail mort È). Cela
alors que lĠunique mobile du capital, lĠorigine de cette situation, est de
sĠauto reproduire en accumulant de la survaleur, dont la source est
lĠexploitation de la force de travail.
La
consquence de cette contradiction est expose notamment dans les Manuscrits de
1857-1858 : il faudrait passer un mode de production o le temps de travail
ne soit plus la mesure de la valeur puisque celle-ci provient toujours plus du
travail accumul et non plus du travail vivant, une socit qui ne soit plus
fonde sur lĠunit du temps de travail ncessaire et du temps de surtravail
sous la dtermination de ce dernier, une socit qui soit fonde sur lĠunit
du temps de travail ( un temps toujours ncessaire mais non plus immdiatement
vital de travail) et du temps de non travail, et du temps de libre activit,
sous la dtermination de ce temps de non travail et de libre activit.
Nous
avons l la rsolution (encore thorique, bien sr) de lĠquation : comment
abolir le salariat tout en continuant travailler ? Le point de vue
rvolutionnaire marxiste en effet, nĠest pas un utopisme qui promettrait le
paradis sur terre ; mais il nĠest pas non plus un Ç ralisme È qui
annoncerait la perptuation de la maldiction du travail : sur la base du
dveloppement des forces productives dĠores et dj effectu par le capital, il
envisage bel et bien lĠabolition de la lutte quotidienne pour le ncessaire.
Il y
aurait prdominance du temps libre :
Ç É
du temps qui nĠest pas absorb par le travail immdiatement productif, mais qui
est destin au plaisir, au loisir, de telle sorte quĠil procure un espace pour
une activit et un dveloppement libre. Le temps est lĠespace pour le
dveloppement des facults. È(Thories sur la plus-value, chapitre XXI).
Et en
mme temps le temps de travail sous la dtermination du temps libre nĠest pas
du tout la mme chose que le temps de travail sous la dtermination du temps de
surtravail :
Ç Et
le temps de travail lui-mme, en tant que travail vritablement social, enfin
en tant que base du temps disponible, tant rduit une mesure normale, et
nĠtant plus effectu pour quelquĠun dĠautre, mais pour moi, avec lĠabolition
des antagonismes sociaux entre matres et serviteurs, prend un tout autre
caractre, et devient le temps de travail dĠun homme qui est lĠhomme du temps
disponible, qui doit avoir une bien plus haute qualit que celui de la bte de
travail. È (ibidem).
Les
vieilles notions dĠotium, et de travail de soi sur soi, dĠidal du sage antique,
confucen ou taoste, ou des idaux artistiques, sont ici refondes sur une
nouvelle base. Que le travail ncessaire soit mis sous la dtermination du
temps libre signifie que lĠutilit au sens vrai du terme, cĠest--dire
lĠhumanit comme finalit, devient le mobile, sans dĠailleurs devenir un
Ç but en soi È, car justement elle a pour propre de ne pas tre un
but en soi mais un mouvement dĠautoconstruction vritable, dont lĠauto
accroissement du capital nĠest que la sordide caricature. A la diffrence de
lĠotium des sages privilgis antiques, les vertus intellectuelles et humaines
comporteraient ici pleinement les vertus dites fminines, maternelles,
sensuelles, ayant en vu le libre panouissement de chaque individu dans sa
potentialit varie ...
Le mode
de production capitaliste rend cela possible, mais il lĠinterdit.
Or il le
rend encore ncessaire car, poursuivant sa propre course, non en vue du temps de
libre activit, mais en vue de la survaleur, il dveloppe les forces productives
en vue de lĠexploitation avec des consquences destructrices pour Ç la
terre et le travailleur È.
Contradiction
relle et ngation de la ngation.
La
contradiction qui vient dĠtre expose ici parcourt les manuscrits du Capital,
depuis les passages de ceux de 1857-1858 sur le temps de travail et le temps
libre, ceux du livre III sur la baisse tendancielle du taux de profit, qui
est lĠune des dimensions de cette contradiction. Nous avons affaire ici la
contradiction interne du capitalisme.
Entendons-nous
sur cette expression : Ç contradiction interne du capitalisme È. Il
ne sĠagit pas dĠune ou de plusieurs contradictions qui habiteraient le
capitalisme comme leur support (ce qui, la limite, laisserait dĠailleurs
entendre quĠil pourrait sĠen dbarrasser). Il sĠagit des ou de la (en fait, du
systme organique unifi de contradictions) qui constituent le capitalisme
lui-mme comme organisme vivant. Au fond ce ne sont pas les
Ç contradictions du capitalisme È, cĠest la contradiction quĠest le
capitalisme.
Sa
rsolution suppose non une mdiation au sens de compromis ou de faux
dpassement, mais son abolition. CĠest une contradiction relle ; en comprendre la
radicalit cĠest en comprendre la signification, logico-philosophique dĠune
part, politique dĠautre part.
Les
deux cts de la contradiction.
Il
sĠagit de la contradiction entre les rapports sociaux capitalistes et le
dveloppement des forces productives quĠils suscitent et en quoi ils
consistent, entre lĠappropriation prive des moyens de production et la forme
socialise de travail pass accumul que leur donne le mode capitaliste de
production.
Elle
comporte deux dimensions, o lĠon reconnatra lĠextriorit et lĠintriorit de
Tran Hai Hac.
Premirement,
Ç lĠexistence des forces productives ne se rduit pas celle de
support du capital. È Les forces productives sont ici lĠextriorit, lĠutilit,
le contenu extrieur qui outrepasse les limites du capitalisme et qui exige de
les dtruire.
Mais en
mme temps Ç les rapports capitalistes de production rduisent les
forces productives au statut de support matriel du rapport de
production È, les forces productives sont le capital lui-mme,
dtermines par lui, subordonnes lui : intriorit.
La
contradiction se meut dans ces deux dimensions. De manire absolue,
lĠaccroissement du travail objectiv par rapport au travail actuel nie le
capital et la valeur, mais relativement au capital et la valeur, de manire
interne par rapport eux, les crises cycliques manifestent la fois cette
ngation et aussi la capacit du capitalisme de sĠen nourrir, de rebondir et de
passer un stade suprieur, qui reconduit la contradiction un niveau
suprieur. La dynamique dont il est ici question est donc la fois la
dynamique qui met en cause le capitalisme en tant que tel et elle est aussi la
vie propre du capitalisme.
O
surgit la ngation de la ngation.
En
termes un peu elliptiques, Tran Hai Hac explique ici que le rapport
dĠintriorit extriorit consiste en une double ngation : ngation, ou
dtermination, des forces productives par les rapports sociaux, mais ngation
de ces derniers par les forces productives. LĠintrt de ces propos est
quĠainsi, quoi que, rptons-le, de faon fort Ç discrte È et un peu
sibylline, il remet en selle, si lĠon peut dire, la dialectique hglienne chez
Marx travers la figure centrale de celle-ci : la ngation de la ngation.
Dans son
dernier article publi avant son dcs, en tribune libre dans LĠ Humanit du 23 juin 2003,
Jean-Marie Vincent dans un loge du livre de Tran Hai Hac regrettait quĠil ne
comporte pas plus de dveloppements sur les rapports entre la dialectique chez
Hegel et la dialectique chez Marx. Mais l, sans doute avons-nous la piste.
Marx
et la ngation de la ngation (survol).
Marx,
jeune, a critiqu la Ç ngation de la ngation È.
Dans les
Manuscrits de 1843 sur la philosophie hglienne du droit, il oppose lĠide de
la contradiction relle, se trouvant dans la nature et dans la socit, et ne
tolrant pas de compromis, la contradiction partielle cherchant toujours des
mdiations dont Hegel fait un grand usage dans ses Principes de la
philosophie du droit qui ont incontestablement, mme si on ne saurait les y
rduire, une dimension conservatrice dĠapologie de la monarchie prussienne qui
rvoltait la jeunesse intellectuelle rhnane des annes 1840 :
Ç LĠerreur
principale de Hegel est de concevoir la contradiction apparente comme unit
dans lĠessence, dans lĠIde, alors que cette contradiction est dans son essence
plus profonde, cĠest une contradiction essentielle. È
Ç É
la critique vraiment philosophique de lĠactuelle constitution politique ne se
contente pas de rvler les contradictions existantes, mais elle les explique,
elle en saisit la gense, la ncessit. Elle les conoit dans leur
signification particulire. Mais cette comprhension ne consiste pas, comme
Hegel le prtend, reconnatre partout les dterminations du concept logique,
mais comprendre la logique particulire de lĠobjet particulier. È
Ç Nous
trouvons donc chez Hegel une inconsquence inhrente sa propre manire de
voir et une telle inconsquence est un accommodement. È
Dans les Manuscrits de 1844 sur conomie
politique et alination, les dernires pages amorcent une critique de la
dialectique de Hegel qui reproche la ngation de la ngation dĠtre une sorte
de compromis ne voulant pas reconnatre le caractre absolu des vraies
contradictions :
Ç La
ngation de la ngation nĠest pas, chez Hegel, affirmation de lĠtre vritable
par la ngation de lĠtre fictif, elle est au contraire affirmation de lĠtre
fictif, ou de lĠtre alin dans sa ngation, ou encore la ngation de cette
apparence en tant quĠtre concret demeurant hors de lĠhomme et indpendant de
lui, et sa transformation en sujet. È
Ç É
la suppression de lĠalination devient affirmation de lĠalination. È
On
notera que ce que Marx critique ici nĠest pas la ngation de la ngation en
gnral, mais ce quĠen fait trop souvent Hegel.
De mme
dans Misre de la Philosophie il sĠnerve et ironise contre lĠinterprtation
proudhonienne de la Ç dialectique È :
ÇLe
bon ct et le mauvais ct, lĠavantage et lĠinconvnient, pris ensemble,
forment pour M.Proudhon la contradiction dans chaque catgorie conomique.
Problme
rsoudre : conserver le bon ct en liminant le mauvais. È
La critique
du Ç jeune Marx È envers la dialectique hglienne ne porte donc pas
sur le caractre constitutif de la contradiction, elle ne porte pas sur lĠide
que le rel et le rationnel sont comme tels contradictions, ni sur ce que lĠon
appelle la Ç dialectique ngative È. Et elle ne porte pas seulement
sur le caractre frquemment idaliste et Ç invers È de la
dialectique hglienne. Elle lĠattaque comme rduisant les processus
dialectiques des conciliations qui laissent intact le rapport dĠalination, qui
ne mettent pas en cause le rel mais le prennisent et en prconisent
lĠacceptation, alors que le contenu contradictoire du rel lui-mme appelle une
action transformatrice la fois immanente et consciente et non pas une telle
interprtation aseptise. Tel est, soit dit en passant, le sens de la critique
aux philosophes qui Ç interprtent le monde È alors quĠ Ç il
faut maintenant le transformer È : cette critique nĠexonre dĠaucune
rflexion de type philosophique (dialectique), mais bien au contraire elle
lĠexige.
Marx a
repris la Logique hglienne partir de 1858 et, ainsi quĠEngels dĠune manire
souvent plus mcaniste (dans lĠAnti-Dhring et dans Dialectique de la
nature),
il en a dfendu la validit dans la construction des concepts. La conclusion du
livre I du Capital, crite pour publication, emploie le terme Ç ngation
de la ngation È dans un sens qui signifie rvolution proltarienne :
voil qui ne saurait tre considr comme une simple Ç coquetterie È
et se ramener une incidente insignifiante ainsi que le prtend Louis
Althusser dans Pour Marx. Ce texte illustre donc par cet exemple, et quel exemple,
une ngation de la ngation qui ne tombe pas sous le coup des critiques faites
Hegel, une ngation de la ngation relle et non pas abstraite, qui brise
lĠalination au lieu de la reproduire :
Ç LĠappropriation
capitaliste, conforme au mode de production capitaliste, constitue la premire
ngation de cette proprit prive qui nĠest que le corollaire du travail
indpendant et individuel. Mais la production capitaliste engendre elle-mme sa
propre ngation avec la fatalit qui prside aux mtamorphoses de la nature.
CĠest la ngation de la ngation. Elle rtablit non la proprit prive du
travailleur, mais sa proprit individuelle, fonde sur les acquts de
lĠre capitaliste, sur la coopration et la possession commune de
tous les moyens de production, y compris le sol. È
Il est
vrai que le texte qui vient dĠtre cit a une faiblesse –son apparent
dterminisme fataliste, bien peu dialectique malgr la rfrence appuye la
ngation de la ngation. Il est cependant possible de saisir ici cette dernire
sans le ct dterministe, comme il se doit : le capitalisme, effectivement,
nie la proprit individuelle et se nie lui-mme. Il sĠagit incontestablement
dĠune fort belle Ç ngation de la ngation È quoi quĠen dise Stavros
Tombazos, qui la trouve triviale alors quĠil a lĠart dĠen dnicher de fort
labores dans les linaments du Capital.
Petit
dtour chez Staline et Mao (!).
Il nĠest
pas indiffrent ici de rappeler que les deux dirigeants tatiques soi-disant
Ç marxistes È les plus importants du XXĦ sicle ont fait un assez
mauvais sort la Ç ngation de la ngation È: Staline et Mao.
Staline,
dans ses crits Ç philosophiques È, lĠa purement et simplement
liquide –ce pour quoi Althusser a pu crire ceci :
Ç Un
mot encore sur la Ç ngation de la ngation È. Il est aujourdĠhui
officiellement convenu de reprocher Staline de lĠavoir raye des Ç lois
de la dialectique È, et plus gnralement de sĠtre dtourn de Hegel,
pour mieux asseoir son dogmatisme. On suggre volontiers en mme temps quĠun
certain retour Hegel serait salutaire. Ces dclarations feront peut-tre un
jour lĠobjet dĠune dmonstration. En attendant, il me parat plus simple de reconnatre
que le rejet de la Ç ngation de la ngation È du domaine de la
dialectique marxiste peut tmoigner dĠun rel discernement thorique chez son
auteur. È (Louis Althusser, Sur la dialectique matrialiste, in La Pense, aot 1963, repris
dans Pour Marx en 1969).
Voyons
donc un peu ce Ç discernement È.
Ç Contrairement
la mtaphysique, la dialectique part du point de vue que les objets et les
phnomnes de la nature impliquent des contradictions internes, car ils ont
tous un ct ngatif et un ct positif, un pass et un avenir, tous ont des
lments qui disparaissent ou qui se dveloppent ; la lutte de ces contraires,
la lutte entre lĠancien et le nouveau, entre ce qui meurt et ce qui nat, entre
ce qui dprit et ce qui se dveloppe, est le contenu interne du processus de
dveloppement, de la conversion des changements quantitatifs en changements
qualitatifs. È (sign par Staline, Le matrialisme historique et le
matrialisme dialectique, 1937).
Ce passage est
probablement lĠun des plus Ç subtils È que lĠon puisse trouver sous
la signature de Staline, dont la prose tait dĠune exceptionnelle pauvret
quand il crivait lui-mme. On y reconnatra, sous une forme abtardie, la
Ç dialectique È critique par Marx chez Proudhon, celle du bon ct
et du mauvais ct.
Notons que dans
lĠintelligentsia sovitique oppositionnelle des annes 1956 1989 la volont
de renouer avec la dialectique de Marx a t fortement exprime (I.V. Ilienkov,
Dialektika abstraktnogo i konkretnogo v Ç Kapitale È Marksa –La dialectique
de lĠabstrait et du concret dans le Capital de Marx, Moscou, 1960). Comme
lĠexplique Boris Kagarlitsky dans Les intellectuels et lĠ tat sovitique de
1917 nos jours (Paris, PUF, 1993, paru en Samizdat en 1982 et publi par la New
Left Review en 1987), sĠil fut de bon ton, sous Khrouchtchev, de dire que la
ngation de la ngation avait t Ç rhabilite È (sic ! ), Ç LĠinterprtation
officielle de la dialectique lĠa dpouille de tout lment de mthode
critique, au dtriment surtout, dit-on, du principe de la ngation dialectique
que lĠon a rduit une srie dĠexemples dans les livres de
Ç diamat È (matrialisme dialectique). È
B. Kagarlitsky remarque
judicieusement que la scolastique officielle de la bureaucratie, en inventant,
tout en les attribuant Marx, Engels et Lnine, le Ç matrialisme
dialectique È (Ç diamat È) et le Ç matrialisme
historique È (Ç istmat È), faisait dĠune pierre deux coups
contre la pense marxiste vivante : le diamat tait Ç libre È de
lĠhistoricisme È et lĠistmat tait Ç tranger la
dialectique È. Le matrialisme dialectique tait une collection de
recettes abstruses rpter par cÏur, le matrialisme historique la plus
anti-dialectique des thories de lĠhistoire qui soit, avec sa fameuse
succession obligatoire des modes de production (communisme primitif,
esclavagisme, fodalisme, capitalisme, socialisme, communisme) É
Notons que pour rduire
la dialectique une srie dĠexemples dans les livres de diamat, le livre de
Lnine de 1908, Matrialisme et empiriocriticisme, et ses notes
(nullement destines publication ou faire Ïuvre de doctrine dĠtat dans son
esprit quand il les a rdiges) de 1915-1916 (Carnets philosophiques), ainsi que la Dialectique
de la nature dĠEngels, ont t utiliss dans leurs aspects faibles, consistant
numrer des exemples de lois physiques et chimiques comme illustrations
scolaires de lĠunit des contraires, de la transformation de la quantit en
qualit et de la ngation de la ngation, ce qui tend toujours figer le
processus en lĠrigeant en exemple. Ces aspects positivistes, voire mcanistes
(donc non dialectiques), notamment le matrialisme mtaphysique appel
Ç croyance en la ralit du monde extrieur È par Lnine dans Matrialisme
et empiriocriticisme (qui vient de Plekhanov et pas dĠEngels), ont t
critiqus par Anton Pannekoek dans Lnine philosophe (1932) -une critique
qui visait pour son auteur montrer que Lnine avait, son corps dfendant,
anim une rvolution bourgeoise et non pas proltarienne. Mais concernant la
Ç dialectique de la nature È dĠEngels, dans le livre dj cit de
Boris Kagarlitsky, celui-ci observe que, si lĠintelligentsia sovitique
oppositionnelle a d conduire une Ç polmique masque È (dans les livres
lgaux comme celui dĠ I.V. Ilienkov) contre les deux livres de Lnine, les
scientifiques sovitiques ont par contre su faire un vritable usage subversif
et cratif de la dialectique de la nature dĠEngels et mme de la philosophie
hglienne de la nature, qui furent notamment, ce qui nĠest pas rien, Ç une
arme puissante entre les mains des hommes de science qui combattaient le
lyssenkisme. È - cĠest--dire le pire des obscurantismes.
Mao est
intellectuellement trs suprieur Staline, mais ses crits sont tributaires
partir du dbut des annes 1930 de sa position de chef dĠune bureaucratie
militarise. Louis Althusser faisait grand cas de son article De la
contradiction (dans le mme texte cit plus haut ), et plus rcemment Domenico
Losurdo (Fuir lĠhistoire, 2007) cite comme exemple de marxisme concret le texte De
la pratique, tous deux exposs fait lĠun aprs lĠautre –celui sur la
pratique, puis celui sur la contradiction- lĠcole militaire anti-japonaise
de Yenan en 1937.
De la
contradiction nous explique que dans la vie, nous avons affaire non une seule
contradiction, mais tout plein de contradictions, vu quĠil y a des
contradictions partout (dans chaque Ç chose È : la chose elle-mme
reste un donn, un contenant pour les contradictions) et que chaque
contradiction a sa spcificit, quĠil faut savoir distinguer la contradiction
principale et la contradiction secondaire, distinguer dans la contradiction son
aspect principal et son aspect secondaire et savoir ne pas oublier quĠune
contradiction, a se dveloppe ingalement avec des cts forts et des cts
faibles. Et dans la contradiction il y a des aspects antagoniques et dĠautres
qui ne le sont pas. Il faut savoir les distinguer. Exemple :
Ç Dans une
bombe, avant l'explosion, les contraires, par suite de conditions dtermines,
coexistent dans l'unit. Et c'est seulement avec l'apparition de nouvelles
conditions (allumage) que se produit l'explosion. Une situation analogue se
retrouve dans tous les phnomnes de la nature o, finalement, la solution
d'anciennes contradictions et la naissance de choses nouvelles se produisent
sous forme de conflits ouverts. È
Quand a
pte, cĠest antagonique, quand a pte pas, cĠest que a lĠest pas. Notons
quĠen plus, Mao ne fait pas pter sa bombe partir dĠune contradiction interne
: il faut que quelquĠun (un Ç cadre È ! ) allume la mche. Autre
exemple de cette insondable sagesse :
Ç L'histoire du
Parti communiste de l'U.R.S.S. nous montre que les contradictions entre les
conceptions justes de Lnine et de Staline et les conceptions errones de
Trotsky, Boukharine et autres ne se sont pas manifestes d'abord sous une forme
antagoniste, mais que, par la suite, elles sont devenues antagonistes. È
Sans
rire, L. Althusser a affirm avoir vu l la rvlation de ce quĠest une
dialectique vraiment marxiste et pas infecte dĠhglianismes. Sous couvert de
rompre avec le monisme mtaphysique et en dehors de la rptition de citations
et de formules provenant de Hegel, Marx, Engels et Lnine, nous nĠavons l que
la juxtaposition de recettes pragmatiques bonnes tout faire, qui convient
des Ç cadres È qui sĠimaginent, avec lĠaide indispensable des fusils,
pouvoir faire lĠhistoire et reformater la socit, mais sans intrt pour aider
la classe ouvrire sa propre mancipation.
Dans De
la pratique, nous avons, en fait de dialectique, la juxtaposition dĠun idalisme
postulant la connaissance totale et dĠun pur empirisme. DĠun ct nous
avons ceci :
Ç La
connaissance logique diffre de la connaissance sensible, car celle-ci embrasse
des aspects isols des choses, des phnomnes, leurs cts apparents, leur
liaison externe, alors que la connaissance logique, faisant un grand pas en
avant, embrasse les choses et les phnomnes en entier, leur essence et leur
liaison interne, sĠlve jusquĠ la mise en vidence des contradictions
internes du monde qui nous entoure, et par l mme est capable de saisir le
dveloppement de ce monde dans son intgrit, dans la liaison interne de tous
ses aspects. È
Et de
lĠautre ct cela :
Ç Toutes
les connaissances authentiques sont issues de lĠexprience immdiate. È
La
Ç philosophie marxiste È du futur Ç Prsident Mao È alterne
connaissance absolue et pratique empirique dans un cycle sans fin.
Une fois
Mao devenuÇ Prsident Mao È, lĠavachissement de la pense est plus
flagrant. De la juste solution des contradictions au sein du peuple (juin 1957) est un
texte qui mit en transe quelques normaliens de Paris qui, comme lĠa crit
rcemment Nicolas Weil dans Le Monde sans se rendre compte de
lĠnormit, vivaient selon lui dans un monde Ç o la nature criminelle et
policire des rgimes qui se revendiquent du Ç socialisme rel È,
surtout chinois, demeure mal connue et peu documente È (!!!). On y apprend
que :
Ç Les
contradictions entre nous et nos ennemis sont des contradictions antagonistes.
Au sein du peuple, les contradictions entre travailleurs ne sont pas
antagonistes et les contradictions entre classes exploites et classes
exploiteuses prsentent, outre leur aspect antagoniste, un aspect non
antagoniste. È
Un peu
plus loin, Ç Prsident Mao È fait encore plus fort et crve le
plafond dans le genre dialectique du bon ct et du mauvais ct :
Ç Le
vrai, le bon et le beau nĠexistent jamais quĠau regard du faux, du mauvais et
du laid, et se dveloppent dans la lutte contre eux. Au moment mme o lĠhumanit
rejette quelque chose de faux et accepte une vrit, une nouvelle vrit entre
son tour en lutte contre de nouvelles opinions errones. Cette lutte ne
cessera jamais. CĠest la loi du dveloppement de la vrit, et cĠest videmment
aussi la loi du dveloppement du marxisme. È
Pour que
ce petit rsum soit complet, ajoutons quĠun peu plus loin encore le rle
dirigeant du parti est dfini comme critre de vrit.
Ce que
Mao appelle contradictions antagoniques Ç avec nos ennemis È concerne
la politique trangre de la bureaucratie de Pkin, domaine rserv. Ce quĠil
appelle contradictions Ç non antagoniques È est un euphmisme qui
dsignait lĠopposition des ouvriers et des paysans son rgime : leur
rsolution Ç non antagonique È signifie le maintien et le
renforcement du dit rgime et lĠlimination des Ç herbes
vnneuses È. Les contradictions en partie antagoniques et en partie
pas, tiennent de la volont de maintenir en Chine une bourgeoisie
Ç patriotique È exploitant de manire capitaliste les travailleurs,
le tout sous contrle des Ç cadres È du parti dirigeant : Mao Zedong
y tient encore en 1957 et Deng Xiaoping y reviendra rsolument.
Retour
Marx.
Aucun de
ces types de Ç contradiction È ne correspond aux contradictions
vivantes dont parle Marx. Les contradictions Ç antagoniques È la
Mao opposent deux adversaires et sont rsolues par la victoire de lĠun dĠeux
–alors que la ngation rvolutionnaire pratique du capitalisme chez Marx
ne se rduit pas la victoire du proltariat mais signifie aussi la fin du
proltariat, classe de la socit bourgeoise, et quĠen ce sens la rsolution
dĠune contradiction radicale au sens de Marx est bien aussi un dpassement,
sans aucune dimension conciliatrice dans cette notion de dpassement. Les
contradictions dialectiques relles dbouchent sur une autre configuration du
rel, de tout le rel. Quand aux contradictions Ç non antagoniques È
chez Marx elles sont celles qui correspondent la reproduction du capitalisme
et non pas sa ngation, mais elles sont lĠautre face de cette ngation, sa
face subordonne au capital.
Hegel
Ç remis sur ses pieds È, cĠest Hegel É restaur.
Le
dveloppement de la dialectique chez Marx est une question vaste que je ne vais
pas traiter ici. Disons que Marx nĠa finalement rejet aucune des
Ç figures È de la dialectique de Hegel. Allons mme plus loin : Marx
ne Ç renverse È pas Hegel, il ne le Çremet È pas Ç sur ses
pieds È ainsi quĠon le dit toujours et quĠil lĠa dit lui-mme. Un
idalisme renvers est toujours un idalisme, que la grue mtaphysique quĠil
invoque soit appele Ç matire È ou dĠun autre nom. Marx limine de
Hegel les lments idalistes, cĠest--dire dualistes ou borns, qui gnent le
dploiement de sa propre dialectique. En ce sens, il Ç remet sur leurs
pieds È, certes, certains aspects, mais il serait bien plus exact de dire
quĠil clarifie la dialectique de Hegel et lui donne toute son ampleur. Ce qui
nĠest possible quĠen lĠutilisant dans la saisie du rel comme rel, concret
pens : la dmonstration en est donne dans le Capital. Le point de vue sur
Hegel du Ç Marx de la maturit È est donn dans cette note de la
premire section du livre II du Capital –publie pour la premire fois en
franais dans lĠdition Rubel de la Pliade (1968) :
Ç
Dans un compte-rendu du premier volume du Capital, M.Dhring fait
remarquer que, dans mon dvouement zlateur au schma de la logique hglienne,
je dcouvre jusque dans la forme de la circulation les figures hgliennes du
syllogisme. Mes rapports avec Hegel sont trs simples. Je suis un disciple de
Hegel, et le bavardage prsomptueux des pigones qui croient avoir enterr ce
penseur minent me parat franchement ridicule. Toutefois, jĠai pris la libert
dĠadopter envers mon matre une attitude critique, de dbarrasser sa dialectique
de son mysticisme et de lui faire subir ainsi un changement profond,
etc. È
Envers
Hegel comme envers Aristote –et, soit dit en passant ici, autant envers
Aristote quĠenvers Hegel– Marx reprend leurs raisonnements dans toute leur ampleur. La dialectique
aristotlicienne de la forme et de la matire, de la puissance et de lĠacte, du
genre et de la diffrence spcifique (souvent appele Ç dtermination
formelle È dans Marx), comme celle de Hegel avec les sauts qualitatifs, lĠunit
(ou relation polaire) des contraires, et la ngation de la ngation sont
lĠÏuvre chez lui, sur la base dĠune comprhension fondamentale du caractre
constitutif de la contradiction, et de la ralit matrielle comme tant
celui-ci –comme tant contradiction, et non pas simple support passif
Ç matriel È dans lequel on trouve tout plein de contradictions
accroches comme des puces une grue mtaphysique nomme ou non
Ç matire È.
Deux
aplatissements possibles.
Il faut
par consquent carter deux types dĠaplatissements de Marx.
LĠun
consisterait rafistoler toute une srie de contradictions de divers ordres,
de Ç surdterminations È, et finalement de relations empiriques
dtectes dans tous les sens, pour sĠimaginer quĠainsi on a cess dĠtre un
hglien idaliste puisquĠon fait de la pratique Ç rvolutionnaire È
et quĠon est Ç concret È (ce quĠAlthusser a cru lire dans Mao : la
dialectique ici devient un pragmatisme vulgaire ou un structuralisme chevel
apte toutes les bonnes causes É au service des classes et castes dominantes).
LĠautre
consisterait rpter indfiniment la rvolte du jeune Marx contre lĠidalisme
hglien en tant que conciliation et accommodement. Ainsi Toni Negri et Michael
Hardt dans Empire (1994) rejettent-ils tout schma Ç ternaire È
et dialectique en lĠaccusant dĠtre une conciliation, la synthse tant la
rconciliation de la thse et de lĠantithse alors que les deux doivent se
battre comme sur un ring de boxe. Nous avons dj vu que la contradiction
dialectique matrielle, elle, est la fois antagonique et constitutive de la
ralit. Sa rsolution exclut donc aussi bien la conciliation par instauration
dĠun sordide Ç juste milieu È mi-chemin des deux ples, que la
simple limination de lĠun des ples par lĠautre : toute la ralit doit tre
transforme et la Aufhebung a bel et bien lieu, et bel et bien de faon
rvolutionnaire, par avnement dĠun nouvel ordre, transition de phase, ou
changement complet dĠchelle, la quantit devenant qualit, etc. La Aufhebung
nĠest
pas voue tre conciliatrice. Au demeurant, lĠhostilit de Negri et Hardt
la dialectique et leur prfrence pour les conflits dualistes correspond chez
eux, justement, au refus de la conqute du pouvoir politique par le
proltariat, quoi ils prfrent lĠexpression immanente de la Ç puissance
de la multitude È avec, en prime, lĠlimination de Ç cette merde
dĠEtat-nation È É
La
contradiction des forces productives et des rapports capitalistes de production
comporte bien en effet, nous lĠavons vu, deux aspects, lĠun radical, fondamental,
Ç extrieur È, lĠautre interne, relevant du fonctionnement
Ç normal È du capitalisme –sans que lĠon puisse dire pour
autant tout simplement que lĠune des deux facettes serait celle de la
rvolution et lĠautre de la rforme, car les deux sont insparables et les
passages de lĠune dans lĠautre permanents.
La
contradiction relle comporte donc une dimension antagonique et une dimension
non antagonique, lĠune qui constitue la ngation du capitalisme, lĠautre qui en
constitue la reproduction, et elles sont indissociables –agir dans le
champ de la contradiction antagonique suppose que lĠon agit aussi dans celui de
la contradiction non antagonique. Nous voyons l que Marx tablit bien
diffrentes dimensions de la contradiction, mais pas la manire Ç Mao È
consistant enfiler des perles, mais en saisissant celle-ci comme constitutive
de la ralit, comme tant la ralit mme. Notons quĠen tablissant cette
autre forme de dualit dans la contradiction chez Marx, Tran Hai Hac utilise
les travaux dĠAlthusser, dans la mesure o ceux-ci sont critiqus et dpasss :
il ne revient pas une pure et simple dfense de lĠhglianisme de Marx, ni
une pure et simple dfense de lĠhumanisme ou de lĠanthropologisme auxquels
sĠopposait Althusser avec une certaine raison parfois, mais il donne les
lments pour les refonder sur une base suprieure.
Dans la
mesure o le Capital est une Ïuvre qui tudie principalement la reproduction du
capitalisme, il nĠest pas tonnant que prdominent dans ses exposs les
contradictions Ç de reproduction È plus que Ç de ngation È
et que les figures de la dialectique hglienne aient beaucoup servi Marx
pour les reprsenter y compris en ce que ces figures pouvaient avoir de
Ç conciliateur È, ou plus exactement dit, de reproductif dĠun certain
ordre social.
Mais
cela ne signifie nullement que le capitalisme lui-mme nĠest pas le fruit dĠune
gense historique contradictoire et ne doit pas tre supprim par un mouvement
rel contradictoire, ni bien entendu que la conscience de ce fait ne soit
affirme ou implicite dans le Capital tout au long.
La
dialectique ngative, si elle est comprise comme forme du rel et de la pense
et non pas rige en substitut idal, est lĠexpression adquate ce mouvement
historique qui ne se rduit pas la reproduction du capital, mais qui comporte
sa naissance, son dveloppement et sa mort possible -ce qui fait que son
expression dialectique est aussi une arme pour agir dans et sur le mouvement
historique lui-mme.
La
lutte des classes est une lutte politique.
Des
forces productives la classe ouvrire.
Tout
cela est sans doute un peu abstrait, mais sĠclaire si dans les formulations,
nous remplaons la catgorie Ç forces productives È en gnral par la
principale dĠentre elles : la classe ouvrire. Aprs avoir dit que la rduction
des forces productives au statut de support des rapports de production
capitaliste nĠest jamais totale, nous dirons que la subordination du travail
sous le capital nĠarrive pas tre subordination totale du travailleur, cela
pour une raison inhrente au rapport de production capitaliste, lĠachat et
vente de la force de travail : quoi quĠil tende toujours la dterminer le
plus possible, le capital ne saurait contrler la reproduction de la force de
travail dont nous avons vu quĠelle ne saurait tre marchande.
Les individus
vivants
demeurent, impossibles Ç subsumer È.
Lutte
pour le temps, lutte syndicale, lutte politique.
Une
socit o cette reproduction serait effectivement subordonne et contrle
serait une socit autre que la socit capitaliste –spectre effroyable
de la robotisation et de la lobotimisation totale des tres humains qui nĠest
pas carter absolument comme une forme de barbarie moderne qui serait une
Ç issue È au capitalisme, mais qui ne correspond pas celui-ci. La
sphre prive, intime, de la reproduction des travailleurs reste donc
partiellement irrductible, quoi que menace : au mme titre, dirais-je, que
les forces naturelles en gnral.
Le
combat des travailleurs se dveloppe donc sur deux plans simultans : comme
salaris ayant vendu (ou voulant vendre, dans le cas des chmeurs ou des
personnes en formation) leur force de travail, ils cherchent valoriser
celle-ci, contrer sa dvalorisation et ce combat l pris isolment contribue
la reproduction du capitalisme ; et comme sujets autonomes irrductibles, en
dfendant cette autonomie ils nient le capital et le salariat.
De
quelle faon ? En sĠaffirmant ( la diffrence de lĠesclave, du serf et du
dpendant) comme sujets de droit prtendant au pouvoir politique. CĠest
en tant que lutte politique que la lutte des classes nie le capital et le
salariat. Il apparat donc ici que, dirais-je, le lien entre marchandise et
forme dĠgalit et de libert des sujets de droit, que nous avons vu prcdemment
comme un rapport ncessaire montrant la fausset de cette galit et de cette
libert, est aussi un rapport dĠintriorit extriorit : la libert des
proltaires est uniquement formelle, certes, mais elle est leur unique bien,
qui dĠune part les pousse vendre leur force de travail (il nĠont pas le
choix) et dĠautre part leur permet dĠagir comme sujets Ç libres È (il
nĠont pas le choix non plus), ce quĠil ne peuvent faire que dans lĠaction
collective de classe.
LĠunit
des deux aspects –la lutte Ç syndicale È pour le salaire et la
lutte Ç politique È pour le pouvoir– est cependant ici trs
nette, alors quĠelle tait assez obscure en formulant les donnes du problme
en termes de dualit et complmentarit entre une dimension antagonique et une
dimension non antagonique de la contradiction : pour que ses membres soient des
sujets politiques il faut que la classe soit constitue en classe par des
conqutes politiques telles que, par exemple, des lois coercitives limitant le
temps de travail.
De plus,
lĠindtermination fondamentale des normes dĠexploitation et de reproduction de
la force de travail au plan du march et du droit exige une dtermination
tatique, Ç superstructurelle È (o lĠon voit que ces histoires
dĠinfrastructures et de superstructures ne tiennent pas debout ! ) de celles-ci
: la lutte de classe nĠest pas une simple consquence du fonctionnement du mode
de production capitaliste, elle est ce fonctionnement (cĠest l un
point qui est au cÏur de la pense de Georges Sorel dans ses Rflexions sur
la violence : la dynamique du capitalisme lui est insuffle par lĠaction directe
de ses ennemis qui sont en mme temps ceux qui le produisent et le
reproduisent). Le combat pour de telles conqutes, leur prservation et leur
extension, et la lutte rvolutionnaire pour le pouvoir, sont donc lis et sont
la fois la vie du capitalisme et sa mort –unit dialectique de la vie
et de la mort.
La lutte
pour le temps, cĠest la lutte pour soi : interne au mode de production elle est
lutte pour imposer des mesures dĠordre public qui rgulent lĠexploitation, mais
niant le mode de production elle sĠouvre sur lĠespace du temps libre.
Droits
formel et combat de classe.
Si, dans
un texte comme La question juive, le jeune Marx avait dnonc
comme purement abstraits les droits du citoyen spars des droits de lĠhomme
qui sont en fait les droits du propritaire priv, dans le Capital les droits
formels du citoyen sont dsigns comme indispensables la classe ouvrire pour
exister comme classe et mener le combat de classe. Ç La classe ouvrire
est rvolutionnaire ou elle nĠest rien È (lettre de Marx von Schweitzer,
13 fvrier 1865), et elle est rvolutionnaire en tant quĠelle lutte comme
classe pour le pouvoir politique, Ç ralisation de la dmocratie È (Manifeste du parti
communiste).
Antithse
: lĠautonomie du capital.
Une
parenthse sĠimpose ici : Marx dfinit aussi le capital comme processus
temporel, mais comme une vie autonome, cherchant sĠaccrotre par soi-mme en
digrant toute extriorit, ne pouvant se passer dĠextriorit tout en la
supprimant sans fin. Le livre II du Capital, qui nĠest pas examin ici, est
justement organis autour de lĠtude du capital en soi, ce pour quoi il est
moins lu, connu et comment en dehors du dbat sur les schmas de la reproduction
sociale qui le terminent, puisquĠil nĠy est en gnral pas question directement
de production ni dĠexploitation, mais surtout de circulation et de rotation.
Mais par cela mme ce livre II est essentiel car cĠest lui le texte de Marx qui
envisage le plus le capital comme chose autonome, vie propre ou nombre
automoteur cr par les contradictions de lĠhistoire humaine, crature de
Frankenstein se caractrisant par son autonomie envers ses crateurs
potentiellement mortelle :
Ç Le
capital, tant de la valeur qui se met en valeur, nĠimplique pas seulement
des rapports de classe. [je souligne : pas seulement des rapports de classe ! ]
ou un caractre social dtermin reposant sur lĠexistence du travail comme
travail salari : cĠest un mouvement, un procs cyclique traversant diffrents
stades et qui lui-mme implique son tour trois formes diffrentes du procs
cyclique [Marx
fait ici allusion aux mouvements de circulation du capital-argent, du capital
productif et du capital-marchandise tudis dans cette premire section du
livre II]. CĠest pourquoi on ne peut le comprendre que comme mouvement et
non pas comme une chose au repos. Ceux qui considrent lĠavnement une
existence indpendante de la valeur comme une pure abstraction oublient que le
mouvement du capital industriel est cette abstraction in actu. È
Abstraction
en acte, nombre automoteur, A-AĠ (lĠargent produisant de lĠargent) :
lĠautonomie de la valeur en procs (le capitalisme), dĠun ct, jusquĠ
lĠabsurde et la destruction gnrale, mais laquelle sont bien entendus
soumis tous les tats, idologues, prophtes, donneurs de leons, etc., la
lutte pour le temps comme lutte pour soi, dĠautre part, se divisant en lutte
pour le temps de soi comme temps du capital, qui le reproduit, mais aussi
ncessairement et indissociablement lutte pour le temps comme temps
irrductible de soi, ce temps comme espace pour les facults et les vertus dont
il a t question, qui nie et abolit le capitalisme en se dveloppant comme
lutte politique.
Ce sont
l les deux termes de la contradiction en acte quĠest le genre humain sur la
Terre aujourdĠhui.
mancipation
des femmes.
Le lien
entre autonomie des tres humains et travail fminin fonde aussi ici la
revendication dĠmancipation des femmes dans son lien indissoluble avec le
combat pour la ralisation de la dmocratie par la prise du pouvoir par le
proltariat.
8.
Valeurs
et prix de production.
Plus-value
et profit.
De mme
que la valeur dont le travail social sous forme priv est la substance,
sĠexprime forcment sous forme montaire, la survaleur, cre par
lĠexploitation de la force de travail achete par les capitalistes aux
proltaires, sĠexprime non comme pure et simple plus-value, mais comme profit.
Pour le
capitaliste individuel, le profit est le rapport de quĠil a gagn au terme dĠun
cycle investissement-production-vente, par rapport ce quĠil a investi, et
cĠest cela qui lĠintresse. Il estime avoir droit un profit proportionnel au
capital investi et cela, quelle que soit la composition organique de ce
capital, sa rpartition entre achats de moyens de production (capital constant)
et de force de travail (capital variable) -laquelle lui est indiffrente.
Or, la
survaleur provient non de tout le capital investi, mais du seul capital
variable. Pourtant, les profits capitalistes varient autour dĠun niveau de
rfrence commun aux diffrentes branches quelles quĠelles soient, aussi bien
celles dont la composition organique de leur capital est Ç leve È
(cĠest--dire que C est important par rapport V), qui Ç devraient È
avoir un taux de profit moindre alors que ce nĠest pas le cas, ou celles dont
elle est Ç faible È (secteurs forte main-dĠÏuvre, beaucoup de V par
rapport C), o il Ç devrait È tre plus lev, alors que ce nĠest
pas le cas non plus.
Deux questions semblent
ici se poser. Premirement, comment sĠeffectue le passage des taux de profits
diffrents des branches un taux commun ? Deuximement, ne serions-nous pas l
dans deux ordres conomiques sans cohrence lĠun envers lĠautre : dans lĠun,
tout fonctionne Ç la valeur È notamment lĠexploitation du travail,
dans lĠautre, voil quĠen fait les prix rels ne correspondent plus aux
valeurs, car le profit inclus dans chaque prix nĠest que rarement quivalent
la survaleur effectivement produite avec la marchandise correspondante ?
vacuer
les faux problmes.
Ces deux questions ont
fait couler beaucoup dĠencre, tant pour Ç rfuter È Marx en en
dmontrant lĠincohrence, ou une suppose incohrence du livre III du Capital,
qui dmarre par la distinction entre plus-value et profit, par rapport aux
livres I et II, que pour Ç dmontrer È comment sĠeffectuerait
concrtement la Ç prquation des taux de profit È.
Or, ces deux questions
ne se posent tout simplement pas. Il nĠy a pas de passage de prix Ç en
valeur È qui ne comporteraient que la plus-value idoine, des prix
Ç en profit È.
Les prix, sous le nom
de Ç prix de production È qui signifie prix ncessaires la
production capitaliste, chez Marx, sont immdiatement Ç en profit È
car le rapport social entre capital et travail existe non lĠchelle de chaque
entreprise, mais lĠchelle sociale, ce qui veut dire que chaque capitaliste
ne sĠapproprie pas la plus-value quĠil a fait produire dans son entreprise,
mais la part laquelle son capital lui donne droit dans la plus-value totale
produite lĠchelle du march national par lĠensemble de la classe ouvrire.
Le niveau du rapport de classe nĠest donc pas lĠentreprise, mais bien lĠ tat,
et le systme international des tats articul avec le march mondial
capitaliste. La classe capitaliste dans son ensemble exploite la classe
ouvrire dans son ensemble, et les classes capitalistes exploitent lĠensemble
des classes ouvrires (ce qui fonde scientifiquement le fait de parler de
classes capitaliste et ouvrire au niveau mondial), voil ce que signifie le
fait que ce que chaque capitaliste recueille nĠest pas Ç sa È
plus-value, mais sa part sociale de profit.
Ainsi, un petit patron
boulanger qui a un apprenti, et qui sĠnerve parce que le Code du travail
protge (un peu) celui-ci alors que le patron boulanger, lui, ne compte pas ses
heures, contribue bel et bien lĠexploitation de lĠapprenti pour le compte de
toute la classe capitaliste (ainsi que, dans cet exemple, sa propre
exploitation sĠil fait lui-mme son pain), mais sa part de plus-value lui est
soutire, concrtement par les banques, les prix de ses moyens de production,
etc., qui sont les biais par lesquels la survaleur est transforme en profit et
rpartie entre tous les capitalistes. Il est clair que notre artisan boulanger
se fait avoir, et que de plus il aura du mal comprendre pourquoi et
incriminera naturellement les Ç charges È quĠil doit payer pour
pouvoir embaucher, plutt que ce mcanisme rel.
Inversement, une
entreprise qui fonctionnerait sans salaris, uniquement avec des machines
automatiques, prlverait sa part de profit proportionnelle ses
investissements en vendant ses produits, sur la base de lĠexploitation de
lĠensemble de la classe ouvrire. DĠailleurs, les entreprises non productrices
de marchandises mais assurant leur circulation et le financement de lĠconomie
ont bien leur part de profit.
La survaleur a donc
forme relle de profit pour deux raisons. Premirement en raison du rapport de
classe global en quoi consiste lĠexploitation capitaliste. Deuximement en
raison de la mise en Ïuvre concrte de ce rapport de classe sous la forme du
rapport inter-capitaliste, galement appel Ç concurrence È. La
relation inter-capitaliste met en effet en Ïuvre le rapport de classe en
rpartissant la plus-value sous forme de profit. Nous avons vu que le rapport
suppos libre et gal des producteurs changistes entre eux tait en fait
lĠexpression masque du rapport de classe. Concrtement cela se passe donc sous
la forme de la concurrence : au rapport de classe entre classe capitaliste et
classe salariale correspond le rapport de concurrence des capitalistes entre
eux, qui sont la fois des Ç frres È se partageant la survaleur, et
des Ç faux frres È se la disputant, le partage rsultant de cette
dispute et rciproquement, la recherche des surprofits par rapport aux autres
capitalistes les conduisant, par la lutte des classes contre les salaris,
lĠaccroissement de la plus-value relative et lĠaccumulation largie du
capital.
La
Ç transformation des valeurs en prix de production È.
Le texte de Marx.
La vraie question ici
est donc de comprendre quel est rellement le Çpassage È des valeurs aux
prix de production dans le Capital, lequel sĠeffectue entre la section 1 et la
section 2 du livre III, passage dĠun niveau dĠanalyse un autre o la forme
prive du travail social est mieux spcifie comme concurrence des capitaux,
donc passage au niveau dĠanalyse des capitaux en tant que pluralit.
Le problme
dĠinterprtation des textes porte ici sur le dbut de la section 2 du livre III
(chapitres 8 et 9 dans lĠdition dĠEngels, 5 et 6 dans celle de Maximilien
Rubel). Voyons rapidement ce quĠil en est, en nĠoubliant pas quĠil sĠagit de
brouillons, rdigs en 1865, que Marx ne destinait pas tre publis sous
cette forme.
Au chapitre 8, Marx
dfinit les notions de composition organique du capital et de branche de la production, secteurs
caractriss par une composition organique commune de leurs capitaux
constitutifs, produisant un ensemble de marchandises voisines. Ce
fractionnement du capital en branches est une donne essentielle pour Marx. Il
ne faut pas le confondre avec les autres subdivisions possibles du capital
social total : celle faite la section 3 du livre II en deux grands secteurs,
productifs des moyens de production ou secteur I et des moyens de consommation
ou secteur II (avec ventuellement un sous-secteur productif des biens de luxe
dans le secteur II) correspond la rpartition de C, V et S lĠchelle
sociale dans telles ou telles valeurs dĠusage correspondantes ; et celles que
nous allons rencontrer ultrieurement, ds le chapitre 10 du livre III. Le
concept de branche est fond sur la marchandise, mais il ne consiste pas en un
clatement marchandises par marchandises du capital, mais par groupes de
marchandises voisines. Cependant nous allons voir que ce fractionnement en
branches du capital social ne peut tre pleinement dfini quĠen relation avec
le taux de profit gnral.
Au chapitre 9, Marx
prsente une srie de tableaux.
Il imagine 5 branches
de diffrentes compositions organiques, donc de diverses proportions entre C et
V dans leur capital, avec un taux de plus-value commun de 100% (S=V) et montre
tout de suite quĠen appliquant ce taux au niveau de chaque branche, on obtient
des taux de profit trs diffrents (par exemple de 20% pour un capital compos
de 80C + 20V puisque la plus-value est de 20, et de 5% pour un capital compos
de 95C + 5V dont la plus-value nĠest que de 5).
Dans un second tableau
il tient momentanment compte de ce que des rythmes de rotation du capital et
de transmission de la valeur du capital constant fixe diffrents correspondent
aux diffrentes compositions organiques des branches. Mais comme cĠest par
rapport tout le capital investi que le profit doit tre calcul, du point de
vue de classe des capitalistes, et non par rapport au capital consomm ou non
dans un cycle de production, on peut mettre entre parenthse cet aspect.
Dans un troisime
tableau, Marx pose le principe dĠun taux de profit commun toutes les
branches, en envisageant celles-ci comme ce quĠelles sont rellement, des
segments du capital social total : pour que cela soit possible il faut faire
varier les prix des marchandises : certains vont baisser, dĠautres vont augmenter,
le total des prix Ç prqus È restant gal au total antrieur, mais
la plus-value ayant t rpartie proportionnellement aux capitaux investis,
sans gard leurs compositions organiques diffrentes.
Marx emploie le terme
de Ç valeurs È dans les deux premiers tableaux, mais il nĠempche que
chercher ici lĠexposition dĠun processus rel par lequel il y aurait dĠabord
des Ç valeurs È, qui devraient tre Ç transformes È en
Ç prix de production È, conduit ici une impasse –ou estimer
que Marx nĠa rien dmontr du tout, mais nĠa fait que prsenter les choses
comme tant ainsi, et cĠest tout. Il sĠagit forcment de prix, le prix tant la
seule expression de la valeur. En fait, avec les obscurits dĠun texte qui est
rappelons-le un brouillon, Marx vient de passer dĠun niveau dĠanalyse un
autre : de celui du capital en gnral celui des capitaux considrs dans
leur pluralit, en tant que rpartis en branches de compositions organiques
diffrentes.
Ce que fait Marx
selon Roubine.
Isaak Roubine a dcrit
on ne peut mieux ce que Marx fait rellement, en le rapprochant du passage de
lĠargent au capital dans la section 2 du livre I :
Ç Si la lecture
du chapitre 8 du livre III du Capital donne lĠimpression que la diversit des
taux de profit, qui dcoule de la vente des marchandises leur valeur, joue le
rle dĠun maillon indispensable de la construction de Marx, cela sĠexplique par
les caractristiques suivantes de sa mthode dĠexposition. Quand Marx traite
des articulations dcisives de son systme, quand il doit passer des
dfinitions gnrales des explications plus dtailles, de concepts gnraux
aux modifications de ces concepts, dĠune Ç dtermination formelle È une
autre, il a recours la mthode dĠexposition suivante.
Grce une norme
puissance de rflexion, il tire toutes les conclusions logiques de la premire
dfinition quĠil a donne, dveloppant audacieusement toutes les consquences
qui dcoulent du concept et les conduisant leur conclusion logique. Il montre
au lecteur toutes les contradictions inhrentes ces consquences,
cĠest--dire leur cart avec la ralit. Quand lĠattention du lecteur est
tendue jusquĠ ses limites, quand il semble ce lecteur que la dfinition de
dpart doit tre compltement rejete du fait de son caractre contradictoire,
Marx vient son aide et suggre une issue ce problme, issue qui ne consiste
pas rejeter la premire dfinition, mais plutt la modifier, la
dvelopper et la complter. Ainsi les contradictions disparaissent.
CĠest la mthode
quĠemploie Marx dans le chapitre 4 du livre I du Capital, quand il examine la
transition de la valeur des marchandises la valeur de la force de travail. Il
en arrive conclure quĠil est impossible que la plus-value se forme sur la
base de lĠchange de marchandises leur valeur, conclusion qui contredit
ouvertement la ralit. Dans la suite de lĠanalyse, cette conclusion est
dmentie par la thorie de la valeur de la force de travail.
Telle est
prcisment la faon dont le chapitre 8 du livre III du Capital est construit.
Sur la base de la vente des marchandises leur valeur, Marx conclut quĠil
existe diffrents taux de profit dans diffrentes sphres. Il tire de cette
conclusion toutes les consquences quĠelle renferme et tablit, la fin du
chapitre 8, que cette conclusion contredit la ralit et que cette
contradiction doit tre rsolue.
Dans le livre I du
Capital, Marx nĠaffirme nulle part que lĠexistence de la plus-value est
impossible ; de mme, il ne dit pas dans le livre III que des taux de profit
diffrents sont possibles.
LĠimpossibilit de
la plus-value dans le chapitre 4 du livre I et la possibilit de taux de profit
diffrents dans le chapitre 8 du livre III ne sont pas des tapes, ncessaires
dĠun point de vue logique, des constructions de Marx, mais des preuves a
contrario.
Le fait que ces
conclusions mnent une absurdit logique montre que lĠanalyse nĠest pas
encore termine et doit tre poursuivie. Marx ne dtermine pas lĠexistence de
taux de profit diffrents, mais montre au contraire le caractre erron de
toute thorie fonde sur une telle prmisse. È
Et :
Ç Les critiques
qui ont vu des contradictions entre le livre I et le livre III du Capital sont
partis dĠune conception troite de la thorie de la valeur, nĠy voyant quĠune
formule exprimant les proportions quantitatives dĠchange entre marchandises.
Selon ce point de
vue, la thorie de la valeur-travail et la thorie des prix de production ne
reprsentent pas deux tapes ou degrs logiques dĠabstraction du mme phnomne
conomique, mais plutt deux thories ou deux affirmations diffrentes qui se
contredisent mutuellement. DĠaprs la premire thorie, les marchandises
sĠchangent en proportion des dpenses de travail ncessaires leur
production. DĠaprs la seconde thorie, ces marchandises ne sĠchangent pas
proportionnellement ces dpenses.
Quelle trange
mthode dĠabstraction, disent les critiques de Marx ; dĠabord, il affirme une
chose, puis une autre qui contredit la premire.
Mais ces critiques
nĠont pas compris que la formule quantitative de lĠchange des marchandises
nĠest que lĠultime conclusion dĠune thorie extrmement complexe qui traite de
la forme sociale des phnomnes qui ont trait la valeur, reflet dĠun type
dtermin de rapports sociaux entre les hommes, tout autant que du contenu de ces phnomnes,
savoir leur rle de rgulateur de la rpartition du travail social. È
Les trois moments
clefs du Capital.
Ce rapprochement que
fait Roubine entre transformation de lĠargent en capital et transformation des
valeurs en prix de production, Tran Hai Hac lĠtend la dduction de la
monnaie comme expression de la valeur, lĠalina 3 du chapitre 1 que nous avons
dcortiqu, dont lĠimportance avait chapp Roubine mais qui est
structurellement du mme type. En effet, chaque fois nous avons affaire une
Ç galit È qui nĠest pas une galit mathmatique, mais lĠexpression
dĠune relation polaire contradictoire, dans laquelle il nĠy a aucune relation
dĠantriorit. Les risques de mauvaise comprhension sont donc similaires. Ce
sont les trois moments clefs du Capital qui ne doivent plus chapper,
aujourdĠhui, ses lecteurs. Ces trois moments donnent une bonne image rsume
de la dynamique du Capital entendue comme une spcification toujours plus
prcise de ce quĠest la valeur :
1. LĠgalit Ç 20
m. de toile = 1 habit È nĠest pas une galit et ne doit pas tre prise
pour un troc ou un change, mais elle exprime un rapport de valeur, comment la
valeur doit sĠexprimer dans une marchandise monnaie ayant pour valeur dĠusage
sociale de servir cette expression. La valeur est ce stade la forme prise
dans le mode de production capitaliste par le travail social, le travail tel
quĠil doit servir la reproduction et lĠlargissement des rapports sociaux
capitalistes. Cela passe par la monnaie.
2. Le circuit
Ç A-M-P-MĠ-AĠ È (argent contre marchandises, mise en Ïuvre de la
production, marchandises de plus de valeur changes contre un capital-argent
augment de mme), circuit du capital, nĠest pas gal au circuit de lĠchange
marchand Ç simple È M-A-M (marchandise contre argent contre
marchandise, o il sĠagit dĠacqurir des valeurs dĠusage sans augmentation de
la valeur). La valeur est ici spcifie comme vhicule de la reproduction du
capital cĠest--dire quĠelle se dcompose en trois composantes, C+V+S,
prsentes dans le prix des marchandises, y compris, mais de manire indirecte,
dans le salaire qui est dtermin par un panier de marchandises biens de
subsistances assurant lĠutilisation et la reproduction de la force de travail.
3. Il nĠy a pas de
passage des Ç valeurs È aux Ç prix de production È, mais
les valeurs pour assurer la reproduction du capital doivent assurer la
rpartition de la plus-value. A ce stade nous pouvons donc dire que la valeur
dĠune marchandise est spcifie en C+V+pm (profit moyen, et non pas S).
LĠquivalence entre valeurs et prix de production se vrifie au niveau du
capital social global dans une double galit : Ç somme des valeurs =
somme des prix de production È et Ç plus-value totale = somme des
profits È. Mais ces galits ne sont que des manires dĠexprimer une
identit plus profonde car les valeurs ne se prsentent que comme prix de
production, et la plus-value ne se prsente que comme profit.
Ç Valeurs È et Ç plus-value È ne sont donc ici que ce qui
reviendrait chaque branche de production sĠil nĠy avait pas justement un taux
de profit gnral et des prix de production, mais cette supposition est
absurde, car elle quivaudrait lĠimplosion, ou lĠexplosion, du capitalisme
qui ne serait plus un mode de production social, mais un ensemble de phnomnes
sectoriels sans liens entre eux, ne pourrait fonctionner et nĠexisterait donc
pas. Donc ce ne sont pas non plus des galits, ce que lĠexposition de Marx nĠa
pas explicit : elles signifient en ralit que la somme des valeurs sĠexprime
ncessairement comme somme des prix de production, et pas autrement, et de mme
pour la somme des plus-values dans la somme des profits.
Ce sont ces trois
moments clefs dans le Capital qui permettent de prciser le dcoupage de
lĠÏuvre en termes de passage dĠun niveau dĠanalyse un autre. Au stade o nous
en sommes nous sommes passs par quatre niveaux dĠanalyse diffrents : celui de
lĠexistence de la valeur, comme travail abstrait, celui de lĠexpression de la
valeur, comme monnaie, puis celui de lĠexistence de la survaleur comme produit
de la force de travail, et maintenant celui de son expression comme profit.
La
concurrence des capitaux fractionns en branches.
Ayant franchi lĠtape
la plus difficile dans lĠinterprtation du livre III du Capital, nous pouvons
rcapituler les conclusions gnrales que dgage Tran Hai Hac, (pas forcment
dans lĠordre quĠil a suivi).
La concurrence et le
monopole.
La concurrence
ne doit pas tre dfinie empiriquement. Comme le taux de profit gnral, elle
est lĠexpression contradictoire de lĠunit du rapport de classe : les
capitalistes forment une classe par la rpartition entre eux de la plus-value
sous forme de profit, mais cette rpartition se fait par et dans la lutte de
chaque capitaliste contre tous les autres pour lever son taux de profit et
abaisser proportionnellement ceux des autres. Il sĠensuit que nous devons
critiquer le concept courant de Ç concurrence È comme nous lĠavons
fait pour le machinisme : elle nĠest pas un stade historique auquel Ç le
monopole È aurait mis fin, elle est Ç la relation du capital
lui-mme en tant quĠautre capital, cĠest--dire le comportement rel du capital
en tant que capital È (Manuscrits de 1857-1858). En ce sens le monopole nĠest
pas suppression de la concurrence, mais une de ses formes.
Forces productives
et branches.
Le dveloppement
capitaliste des forces productives est convulsif, ingal, et combin. Le
fractionnement du capital social en branches de compositions organiques
diffrentes, produisant des groupes de marchandises proches, ayant aussi un
rythme de rotation voisin, est la consquence de ce fait. Voil pourquoi
le fractionnement en branches est un fait fondamental, une forme ncessaire et
non pas occasionnelle de la concurrence, qui tout la fois exclut lĠgalit
des taux de profit et implique une norme dĠuniformit des taux de profit.
Ce quĠest le taux de
profit gnral.
Le taux de profit
gnral est donc une norme dĠuniformit, une tendance inacheve et convulsive,
plutt quĠune ralit stable et rgulire. Les mouvements de capitaux dĠune
branche une autre, que beaucoup dĠauteurs ont cherch tudier en tant que
cause du taux de profit gnral, en sont donc bien plutt la consquence : le
taux de profit gnral est Ç dj l È et sa qute entrane des
mouvements de capitaux. En ce sens Marx nĠa donc empiriquement pas tort de
parler de taux de profit diffrents dĠune branche une autre. La recherche de
ce taux (et de son dpassement par des surprofits) constitue la dynamique du
capitalisme, qui nĠexiste que de faon dynamique, jamais statique-notons une
erreur ou une faute de frappe ici dans Relire le Capital -le passage rfr se
trouve au chapitre 23, et non 22, du livre III :
Ç Le taux
gnral de profit est en effet dtermin 1) par la plus-value produite par
l'ensemble du capital, 2) par le rapport de la plus-value la valeur du
capital total, 3) par la concurrence, mais seulement pour autant qu'elle est le
mouvement par lequel les capitaux investis dans des sphres particulires de
production cherchent tirer de cette plus-value les mmes dividendes, eu gard
leur grandeur relative.", et ensuite : "Le taux gnral de profit
tire donc en fait sa dtermination de causes tout autres et bien plus complexes
que celles qui fixent le taux de march de l'intrt qui, lui, est directement
et immdiatement tabli par le rapport entre l'offre et la demande ; par
consquent le taux gnral de profit n'est pas une donne tangible la manire
du taux d'intrt. È
Diffrence du taux
de profit gnral et du taux de profit moyen.
Il y a effectivement
une hsitation terminologique entre Ç taux de profit gnral È et
Ç taux de profit moyen È chez Marx. LĠide contenue dans ces concepts
est en toute rigueur diffrente. Le taux de profit gnral est une norme
qui motive les mouvements de capitaux, le taux de profit moyen en est
une rsultante toujours remise en cause. Le premier ne rsulte pas dĠune
Ç prquation È, le second si. Mme sĠils concident (ce qui nĠest
pas ncessaire), leurs concepts sont autres. Le rapport qui existe entre eux
est en fait le mme que celui qui existe entre la valeur et la valeur dĠchange
: en termes hgliens, le taux de profit moyen est le phnomne dĠune
essentialit quĠest le taux de profit gnral. Le concept conomiste est ce
dernier, et cĠest le taux de profit gnral, concept spcifique Marx, qui en
est le fondement rel.
Le taux de profit
(presque toujours saisi unilatralement comme taux de profit
Ç moyen È) est une catgorie ftichise, relle en tant que rapport
social, mais dont la ralit mme consiste masquer le rapport fondamental
sous-jacent, qui est lĠexploitation marchande de la force de travail. Le
capital Ç rapporte È en tant que tel du profit son propritaire, et
le travail un salaire au travailleur, sans que les deux faits soit dsormais
mis en relation É
Ni transformation,
ni prquation !
En ce qui concerne le
concept de taux de profit gnral, il me semble quĠil faut aller jusquĠau bout
au niveau des termes et dire clairement quĠil nĠy a ici ni
Ç transformation È ni Ç prquation È afin de dissiper
toute ambigut.
Cela ne signifie pas
quĠil ne se Ç passe rien È. Ce qui se passe, cĠest le dveloppement
rel, contradictoire, de la valeur comme prix de production. Comme dialectique
hglienne, ce dveloppement est bien formalis par Ruy Fausto (Marx :
logique et politique, Paris, 1986) et Stavros Tombazos (Les temps du
Capital,
dj cit), mais ni eux ni Tran Hai Hac ne vont jusquĠ Ç oser È dire
quĠil nĠy tout simplement pas de Ç transformation È qui tienne dans
cette affaire. Il nĠy a que la ralit comme contradiction, ce qui plongeait le
digne Eugen von Bhm Bawerk dans la consternation comique qui saisit toujours
les tenants de la logique de lĠentendement, du soit disant bon sens et de tous
les dogmatismes devant la ralit de la contradiction :
Ç Je suis
perplexe É Je ne vois l rien dĠune explication, mais la contradiction pure et
simple. È, crivait-il dans sa Ç rfutation È de 1896.
Quelques
claircissement sur une Ç transformation È imaginaire.
Marx
Ç rfut È.
Ç Le troisime
livre du Capital, enfin publi en 1894, remettait en question plusieurs
consquences que nous autres lves de Marx avions tires du premier livre. La
solution du problme du taux de profit qui y tait donne (...) provoqua en
moi, comme en d'autres socialistes d'ailleurs, un profond dsenchantement pour
la thorie de la valeur. È, crivait douard Bernstein, le pre du
Ç rvisionnisme È qui tenta le premier de thoriser la pratique dite
Ç rformiste È de la social-dmocratie, dans ses Prsupposs du
socialisme en 1899.
LĠorthodoxie, la
vulgate, taient dj constitues et sĠavrrent incapables de comprendre le
livre III sans y voir une contradiction avec le livre I, avec la Ç thorie
de la valeur-travail È : si les marchandises nĠtaient plus vendues leur
valeur, sans que lĠon comprenne pourquoi, alors cĠtait que lĠexploitation par
extraction de survaleur ne fonctionnait pas comme lĠavait expliqu Marx. Il y
avait, certes, de lĠexploitation, cĠest--dire tout platement des injustices
dans la rpartition des biens. Mais il devenait possible dĠy remdier par des
rformes ne touchant pas aux rapports de production.
Parmi ceux, dj peu
nombreux, qui sĠtaient pos la question, peu de monde avait compris, avant le
livre dĠIsaak Roubine, lui-mme peu diffus avant la disparition de son
auteur dans la nuit stalinienne, que les prix de production du livre III
nĠtaient que la forme concrte ncessaire de la valeur, et quĠil nĠy avait pas
chez Marx un Ç espace des valeurs È dont les donnes numriques
devaient tre transposes dans un Ç espace des prix È, ainsi que
certaines de ses propres formulations semblaient le suggrer, et comme le
prtendaient les docteurs officiels de la science conomique.
Ds les annes 1890, et
sous une forme canonique partir dĠun article de Ladislav von Bortkiewitz en
1907 (Zur Berichrtigung des
grundlegenden theorischen Konstruktion von Marx in dritten Band des
Ç Kapital È, in Jahrbcher fr Nationalkonomie une Statistik, juillet 1907), Marx
fut tenu comme ayant t Ç rfut È par ces messieurs. Bien sr, leur
dmonstration mathmatique tait en effet irrfutable, sitt que lĠon admettait
quĠau dpart elle avait bien formalis les prsupposs de Marx, que ceux-ci
taient bien de lui. Pas moins de six prsuppositions sont abusivement prtes
Marx par Bortkiewitz. La principale est de croire quĠil y aurait chez Marx
passage dĠun Ç systme en valeurs È un Ç systme en prix de
production È par le biais de coefficients de transformation quĠil reste
donc identifier par des rsolutions dĠquations. Autres confusions, les
branches de compositions organiques diffrentes sont confondues avec les
secteurs de la production sociale du livre II, la reproduction du capital est
considre comme simple et non comme largie, donc comme statique et quilibre
et non comme dynamique et dsquilibre, la monnaie est absente dans les
changes qui sont considrs comme pouvant sĠanalyser en termes de marchandises
contre marchandises, la force de travail notamment est considre comme
sĠchangeant directement contre des marchandises, et enfin le secteur productif
des biens de luxe, simple sous-secteur chez Marx, est rig par Bortkiewitz en
un Ç troisime secteur È autonome. Pas une seule de ces prmisses ne
sĠaccorde avec Marx.
La
Ç rfutation È ne rfute donc pas Marx, mais un schma que les
marxistes ont bel et bien pris pour le schma marxiste. Sans rentrer ici dans
le dtail de la dmonstration, notons quĠelle tait cense confirmer le fait
que Marx aurait commis une erreur et quĠil lĠaurait dĠailleurs lui-mme
reconnu. Au chapitre 9 du livre III, celui-ci note en effet que lĠassertion
selon laquelle il y a galit lĠchelle sociale entre la somme des valeurs et
celle des prix de production Ç semble battue en brche È par le fait que le prix
de production dĠune marchandise est form partir des prix de production
dĠautres marchandises, et non des valeurs. Bref, il nĠy a pas de
Ç transformation È des valeurs en prix de production, mais il y a
immdiatement des prix de production et rien dĠautre –ils sont la forme
de la valeur au niveau dĠanalyse du capital fractionn en branche.
Ne comprenant pas cela,
Bortkiewitz (et la cohorte des universitaires qui lui ont succd) voyait dans
cette petite phrase la preuve que Marx avait ralis quĠil sĠtait tromp. Idem
pour cette autre phrase :
Ç Il faut se
rappeler cette signification altre du cot de production [ Marx veut dire ici
que le capital constant se prsente dj en prix de production] et penser
qu'une erreur est toujours possible quand, dans une sphre de production
particulire, on pose le cot de production de la marchandise comme gal la
valeur des moyens de production consomms au cours de sa production. Pour
lĠtude en cours il est inutile dĠexaminer ce point de plus prs. È
Notons que le contenu
des deux Ç petites phrases È ainsi que de celle dont il sera question
ci-dessous (sur le capital variable) est introduit au chapitre XX des Thories
sur la plus-value, lĠoccasion de la critique de Bailey (p.p. 201-202 du tome
II aux ES), nullement comme la reconnaissance dĠune erreur ni mme comme une indication de correction, mais
plutt comme É une vidence.
Marx
Ç corrig È : premire version.
A partir de Paul M.
Sweezy (1942), les marxistes officiels occidentaux acceptrent progressivement
pour valable la rfutation la Bortkiewitz en lĠentendant comme une
Ç rectification È, exprime dsormais dans le langage de lĠalgbre
matricielle. Les petites phrases de Marx au chapitre 9 nĠtaient pas pour eux
la reconnaissance dĠune erreur, mais des indications de correction dans ce
calcul des coefficients de transformation des valeurs en prix de production
que, bizarrement, Marx nĠavait jamais tent, ce quĠil est convenu dĠexpliquer
par la carence des mathmatiques dont il disposait.
En 1960 le
Ç thorme marxien fondamental È de Francis Seton, conomiste
amricain de lĠcole de Dobb et Sweezy, et des Ç marxistes
algbriques È japonais Mishio Morishima et Nobuo Okishio, achevait dĠlever
au rang de dogme lĠimpossibilit de la Ç double galit È entre somme
des plus-values et somme des profits et entre somme des valeurs et somme des
prix de production : si cette dernire marche, la premire ne peut pas marcher
et rciproquement. Cela signifiait que si exploitation des travailleurs il y
avait, elle ne se situait pas au niveau du procs de production, mais dans la
rpartition des marchandises.
Marx
Ç corrig È : deuxime version.
Le contexte politique
gnral des annes 1960 et 1970, comportant la publication des Manuscrits de
1857-1858 et un dbut de prise en compte de la vritable thorie marxiste de la
valeur partir notamment des Ïuvres de Roubine et de Rosdolsky, a produit un
dbut de mise en cause du schma que rsumait le Ç thorme marxien
fondamental È, mais cette mise en cause sĠest arrte en chemin, au dbut
des annes 1980. Une autre petite phrase de Marx au chapitre 9, jusque l
ignore par ses Ç rfutateurs È et ses Ç rectificateurs È,
fut prise en compte :
Ç É pour ce qui
est du capital variable, le salaire quotidien moyen est toujours gal la
valeur produite pendant le nombre dĠheures que lĠouvrier doit consacrer la
production des moyens de subsistance ncessaires. Mais lĠcart du prix de
production de ces dernires par rapport leur valeur falsifie ce nombre
dĠheures lui-mme. È
Ce que dit Marx ici,
cĠest que le salaire reprsente un nombre dĠheures de travail social qui ne se
modifie pas quĠon le considre Ç en valeur È ou Ç en prix de
production È, ce qui ne peut sĠexpliquer que par le fait que le niveau des
salaires est fondamentalement et directement dtermin par le rapport de force
entre les classes, tout en tant, mthodologiquement dans un second temps,
influenc, Ç falsifi È, par lĠcart des prix de production des
moyens de subsistance par rapport aux valeurs (ce qui sĠapparente sans y
quivaloir la distinction entre Ç salaire nominal È et
Ç salaire rel È ou Ç pouvoir dĠachat È, ce dernier tenant
compte du Ç cot de la vie È).
Ici encore, la remarque
que Marx se fait lui-mme, dans un texte qui est son brouillon de travail,
comporte lĠempreinte dĠun raisonnement qui est en train de dpasser lĠide
dĠune Ç transformation È mais qui continue comparer les prix, ici
les salaires, selon quĠon les considrerait en Ç valeur È ou en
Ç prix de production È.
En considrant quĠil y avait l une
deuxime Ç indication de correction È, certains auteurs laborrent
une formulation se voulant alternative au Ç thorme marxien
fondamental È de Seton-Morishima-Okishio, appele la Ç solution
Dumnil-Foley-Lipietz È. En prenant, avec Marx, le capital variable V pour
invariant dans la Ç transformation È, on aboutit resituer
lĠexploitation dans le procs de production et non dans la rpartition, tout en
rendant possibles les galits entre somme des plus-values et somme des
profits, entre somme du produit net (V+S) et somme des revenus (salaires et
profits), mais toujours pas entre la somme des valeurs du capital constant C et
la somme de ses prix de production, et donc pas entre la somme totale des
valeurs et la somme totale des prix de production.
Dans des termes assez
diffrents chez les uns et les autres, cette seconde Ç solution È du
Ç problme de la transformation È fut expose dans des livres ou des
articles de Grard Dumnil (La transformation des valeurs en prix de
production,
conomica 1980), Duncan Foley (The value of money, the value of
Labour-power, and the marxian transformation problem, in Review of
radical political economics, 1982) et le futur dirigeant des Verts franais, alors
lĠune des figures de proue de lĠ Ç cole de la rgulation È, Alain
Lipietz (The so-called Ç transformation problem È revisited, Journal of
economic theory, 1982).
CĠest la version
Lipietz de cette seconde Ç solution È qui est gnralement retenue
comme sa formulation standard. Or justement, les deux Ç solutions È
du Ç problme de la transformation È ne sont pas prsentes par lui
dans son article comme contradictoires, mais plutt comme complmentaires : que
lĠexploitation du travail se produise au niveau de la production nĠempcherait
pas que la valeur des biens de consommation concourt quand mme directement la dtermination du
taux de plus-value, ni que la thorie
marxiste de la plus-value relative signifie que la valeur de ces biens
dterminerait directement le taux de profit (alors quĠelle nĠest que la
mdiation du procs rel qui rside dans lĠinvestissement technologique et
lĠorganisation du travail et passe par la lutte des classes), ni que
l'orientation des achats des salaris agit directement sur le taux de profit.
Bref, le mode de production capitaliste tend ici cder la place la
"socit de consommation" (appele lĠpoque Ç mode de
rgulation fordiste È) !
Notons un point assez
frappant : on retrouve encore chez Lipietz la prsence dĠun secteur productif
des biens de luxe autonome, assimil au secteur composition organique moyenne
et comportant la production de la monnaie, comme chez Bortkiewitz (et,
auparavant encore, chez lĠancien Ç marxiste lgal È russe Mikhail
Tougan-Baranowsky). Produisant les Ç biens non fondamentaux È des
conomistes no-ricardiens, qui sont achets pour consommer la plus-value, ce
secteur chapperait la Ç transformation È et ne participerait pas
au taux de profit gnral. Plus exactement, dans son article, Lipietz appelle
ceci un Ç joli rsultat È de la Ç solution È
Seton-Okishio-Morishima, qui se perd dans la Ç solution È qui porte
pourtant son propre nom. Mais une telle autonomisation dĠun secteur de la
production est impossible : il nĠest pas isol des mouvements de capitaux, des
produits de luxe peuvent selon le rapport de force entrer dans la consommation
ouvrire, et les capitalistes de ce secteur Ç III È achtent leurs
moyens de production ceux du secteur I, ses proltaires leurs moyens de
consommation aux capitalistes du secteur II. Plus fondamentalement enfin, le
taux de profit gnral est une norme sociale que chaque capitaliste y compris
du secteur Ç III È attend comme son d. Au demeurant, la rfutation
de la Ç neutralit È du secteur productif des biens de luxe avait
dj t faite par Marx, au chapitre XXII des Thories sur la plus-value, sur
Ramsay.
La Ç correction
Dumnil-Foley-Lipietz È comme dogme, une faiblesse
Ç europenne È ?
Tran Hai Hac parcourt
les grandes lignes de ces discussions et sĠarrte la Ç solution
Dumnil-Foley-Lipietz È.
Ceci est sans doute
mettre en relation avec le fait quĠil ne va pas ici au bout de ses propres
raisonnements en renonant toute ide de Ç transformation È des
valeurs en prix de production et en reconnaissant, appliquant Marx, comme il
le fait par ailleurs, la propre critique marxienne de lĠconomie politique, que
cette expression est malheureuse.
Mais mme en admettant
encore quĠil y aurait passage dĠun Ç espace des valeurs È un
Ç espace des prix de production È, mme dans ce cas lĠannulation des
doubles comptes, lĠintgration (amorce chez Dumnil) de lĠactualisation de la
valeur du capital constant, et la prise en compte des cycles de rotation du
capital social qui se dvalorise, mais par des paliers qui correspondent aux
tournants de ces cycles, son actualisation sĠeffectuant lors dĠun passage dĠun
cycle lĠautre, permettent dĠtendre lĠgalit entre la somme des valeurs et
la somme des prix de production au capital constant, et donc de restituer
entirement la Ç double galit È de Marx –si on tient la
tenir pour une galit entre des expressions diffrentes, alors que nous avons
vu quĠelle ne lĠest pas– et donc de surmonter ce dernier faux problme
lĠintrieur du faux problme de la Ç transformation È sans que cela
ne soulve aucune difficult thorique ou technique insurmontable.
Il est possible que ce
qui limite ici Tran Hai Hac soit la forme gomtrique lgante, mais parfois un
peu force par rapport la dynamique plus contradictoire et plus difforme du
rel, quĠont ses raisonnements : peut-tre retrouve tĠil dans la non
quivalence entre valeurs et prix de production pour le capital constant, que
nous avons dans la Ç solution È Dumnil-Foley-Lipietz, un cho de la
problmatique du travail abstrait-concret et des particularits de la
transmission de la valeur de C, le capital constant, associe au travail
concret ?
Ceci dit, Tran Hai Hac
sur ce point, partage cette limitation –sĠarrter, dans le
Ç dbat sur la transformation È, la Ç solution
Dumnil-Foley-Lipietz È, et ne pas critiquer celle-ci son tour- avec la
quasi totalit des auteurs europens (Stavros Tombazos par exemple, qui
dveloppe pourtant un autre aspect remarquable, savoir le caractre de syllogisme
hglien de la soi-disant Ç transformation È chez Marx). Ce sont les
auteurs marxistes nord-amricains, en relation avec la Ç Temporal Single
System Approch È, qui ont achev ce travail, la thorie sĠtant
significativement arrte chez nous au dbut de la fatale dcennie 1980 ...
Spcification de la
valeur au niveau dĠanalyse du capital fractionn en branche.
Nous avons vu plus haut
que la valeur, forme du travail social de producteurs privs dans le mode de
production capitaliste, se dcomposait en C+V+S au niveau dĠanalyse du capital
en gnral, puis, dans une premire approche, en C+V+pm (profit moyen) au
niveau dĠanalyse du capital fractionn en branches.
Il faut maintenant
achever cette spcification en utilisant les passages cits du chapitre 9 du
livre III abusivement considrs comme reconnaissance de ses erreurs ou comme
indications de correction de Marx. Ce ne sont pas des indications de correction
au sens o ils donneraient des indications pour le calcul des coefficients de
Ç transformation È, mais ce sont bien des prcisions sur la
spcification de la valeur ce niveau dĠanalyse.
On ne peut donc pas se
contenter de dire que la valeur se spcifie en C+V+pm, mais en cĠ+V+pm.
Avec cĠ, nous avons le
cot du capital constant actualis au dbut de chaque cycle de rotation du
capital et intgrant les prix de production des marchandises quĠil a fallu
utiliser pour le constituer.
V est le capital
variable, dtermin par un rapport de force social global (il est
Ç falsifi È comme salaire rel, pouvoir dĠachat du salari, car la
valeur des marchandises comporte aussi cĠ et pm, mais il ne lĠest pas dans le
cot de production).
Enfin pm est le profit
moyen, rsultat combin de la norme quĠest le taux de profit gnral et du
mouvement des capitaux vers celle-ci.
Le
rapport entre thorie et histoire et la Ç transformation È.
Les thories de
Friedrich Engels et de Ronald Meek.
Encore moins que
prcdemment pour des notions comme la plus-value absolue et la plus-value
relative, on ne peut dire que valeurs et prix de production seraient des
notions dsignant des faits sĠtant succds historiquement.
Cependant, cette erreur
est suggre par des passages de Marx lui-mme et Engels est tomb dedans,
rajoutant en 1895 une postface au livre III –son dernier crit
significatif avant sa mort– qui entreprend dĠexpliquer que, pendant des
millnaires, les marchandises taient vendues Ç leur valeur È,
quĠun taux de profit particulier, lev, a t ralis par les compagnies de
marchands monopoleurs et que le capital, lorsquĠil sĠest empar de la
production, lĠa fait pour raliser les mmes profits au moyen de la
productivit accrue du travail. CĠest alors le mode de production capitaliste
qui gnralise un taux de profit commun. Engels associait donc Ç loi de la
valeur È et Ç production marchande È alors que Marx ne considre
pas celles-ci comme des prconditions historiques, mais comme des
dterminations formelles du capitalisme, ce qui nĠest pas du tout la mme
chose.
Une autre version
Ç historique È de la succession valeurs-prix a t donn par Ronald
Meek, un auteur no-zlandais de lĠcole Dobb-Sweezy, dans Studies in the
Labour theory of value, Londres, 1973, qui conteste juste titre le fait que
les marchandises auraient t changes leur valeur dans les changes
anciens, puisque ceux-ci consistaient surtout en commerce lointain (le commerce
de proximit apparat beaucoup plus tard) avec un fort bnfice marchand d
prcisment un change ne se faisant pas la valeur. LĠ Ç change la
valeur È serait apparu avec le capitalisme mais il aurait t rapidement
limin par la gnralisation du mode de production capitaliste lui substituant
lĠchange en prix de production.
Paradoxalement, si la
conception dĠEngels est la plus aberrante historiquement, elle comporte
lĠintuition juste selon laquelle le mode de production capitaliste impose un
change marchand qui se fait directement en prix de production.
En fait, lĠchange
marchand Ç la valeur È nĠa exist quĠaccidentellement dans
lĠhistoire, uniquement dans le cadre du petit commerce de proximit visant
distribuer des objets utiles, comme formation secondaire lĠintrieur du mode
de production antique (les vendeurs athniens dans les comdies dĠAristophane),
asiatique (divers petits marchands) et fodal.
O il y a
capitalisme il y a taux gnral de profit, et rciproquement.
LĠavnement du mode de
production capitaliste comme mode de production dominant lĠchelle nationale
concide immdiatement avec lĠtablissement dĠun taux gnral de profit : donc
en Angleterre la fin du XVIIĦ sicle, en mme temps que se forment la
structure montaire et marchande verrouille par une Banque centrale, un
Ç march È du travail national avec un taux dĠexploitation commun,
des taux dĠintrts uniformes et un prix du sol form par capitalisation de la
rente foncire.
LĠexistence de la norme
de taux gnral de profit est ncessairement lie lĠexistence du mode de
production capitaliste au niveau de la socit.
Il serait donc exagr
de dire quĠil ne doit pas y avoir dĠapproche Ç historique È de la
question du taux de profit gnral. Cette question est au fond non sparable de
celle de la gense du capitalisme : la formation dĠun taux gnral de profit
correspond la mise en place de la production capitaliste comme mode dominant
de production lĠchelle nationale.
Taux gnral de
profit et taux de plus-value.