La portŽe du Ç Capital È

 

Vincent PRESUMEY - 2008

 

 

Le texte qui suit combine des rŽflexions et analyses personnelles avec des rŽsumŽs de Tran Hai Hac, Relire le capital, paru aux Žditions Page Deux ˆ Lausanne en 2003. Ce livre mĠa aidŽ ˆ penser sur Marx, mais jĠai Žvidemment la seule responsabilitŽ de la totalitŽ de ce texte. Certains dŽveloppements (ceux notamment sur la dialectique au chapitre 7 et sur la baisse du taux de profit au chapitre 8, et plusieurs passage sur la rente foncire et la question agraire) sont indŽpendants du livre de Tran Hai Hac. Il en ressort, je lĠespre, une vision dĠensemble sur la portŽe actuelle de ce grand corpus quĠest le Capital de Marx, en proposant en quelque sorte de boucler (dialectiquement, sĠentend ! ) le circuit de sa pensŽe par la question de la place de lĠ ƒtat et de la dŽmocratie.

Cette portŽe est plus actuelle aujourdĠhui que lorsquĠil fut Žcrit, ce qui est assez exceptionnel et sĠexplique doublement.

En premier lieu, le capital, sujet de Marx, est une Žpure : il a dŽgagŽ des tendances fondamentales qui, au XIXĦ sicle, Žtaient en rŽalitŽ loin encore de dŽterminer le devenir de toute lĠhumanitŽ et de la plante, or cela est le cas aujourdĠhui.

DĠautre part, Marx est le dernier grand philosophe classique dĠune tradition qui commence avec Socrate, Platon et Aristote. Cette affirmation surprendra sans doute les anti marxistes comme les marxistes Ç ordinaires È, mais pas ceux qui se sont rŽellement plongŽs dans cette Ïuvre. Celle-ci occupe, on peut le dire prŽcisŽment maintenant, une place charnire dans lĠhistoire de la pensŽe et donc dans lĠhistoire elle-mme.

Il se trouve que Relire le Capital, de Tran Hai Hac, est une vŽritable somme sur les dŽbats menŽs ˆ propos de l'Ïuvre Žconomique de Marx tout au long du XXĦ sicle jusqu'aux annŽes 1990, et prend parti contre l'interprŽtation "orthodoxe" courante qui Žtait faite des thŽories de Marx, celle des Žcoles de formation -quand il existait encore des Žcoles de formation- de la vieille social-dŽmocratie, des partis dits communistes "marxistes-lŽninistes" compris, et des organisations se rŽclamant du trotskysme, et ses versions plus sophistiquŽes mais au fond similaires, des universitaires, "hŽtŽrodoxes" prolongeant l'orthodoxie, nord-amŽricains (Dobb, Sweezy, Baran ..), japonais (Morishima, Okishio ...), franais (Althusser, Balibar). Cette interprŽtation courante avait pris forme aux dŽbuts de la seconde Internationale et s'Žtait progressivement affadie, ou rigidifiŽe, ou les deux ˆ la fois, mais la lecture rapide de Marx lui-mme lui prtait souvent le flanc, et son ami Engels sur plusieurs sujets, notamment le rapport entre thŽorie et histoire et la question de la transformation des valeurs en prix de production, l'a lui-mme promue, n'ayant pas saisi toute la portŽe des textes qu'il avait ŽditŽs, sans parler de ceux, trs nombreux, qui ne seront ŽditŽs que par doses successives, et encore incompltement en franais, tout au long du XXĦ sicle. Inutile de dire que cette interprŽtation courante est aussi celle des adversaires de Marx qui se satisfont aisŽment de ce qu'elle peut comporter de mŽcanique voire de caricatural. Un consensus entre marxisme officiel et antimarxisme officiel a donc dominŽ le XXĦ sicle, aspect thŽorique des tragŽdies de ce mme sicle.

Les 800 pages de Tran Hai Hac sont l'aide ˆ la lecture, ou mieux ˆ la relecture, du Capital, la plus efficace, souvent la plus dŽtaillŽe, trs probablement la plus rigoureuse, dont on puisse disposer actuellement, en tous cas en langue franaise, bien qu'elles n'incluent pas les dŽveloppements plus rŽcents des travaux nord-amŽricains sur Marx autour notamment de la "Temporal Single System Approch" -une simplification de la lecture de Marx dans un sens en partie assez voisin de plusieurs aspects dŽveloppŽs par Tran Hai Hac- et des dŽbats qu'elle a suscitŽs.

Disons-le clairement : ce livre est incontournable, bien qu'on en ait parlŽ somme toute assez peu. Dans ce travail, je reviens sur sa trame et ses principales conclusions pour mieux en saisir la portŽe et pour en dŽvelopper et en discuter certains points. On verra qu'il ne s'agit pas seulement de philologie, d'exŽgse et d'hermŽneutique, mais du combat contemporain pour qu'avenir de l'humanitŽ et auto-accroissement du capital cessent de s'identifier et de se contredire au risque de tuer tout avenir.

Je prŽcise seulement que jĠai dŽtaillŽ la prŽsentation de deux sections du Capital : la toute premire et lĠavant-dernire. La premire section est celle sur Marchandise et monnaie : elle est sans doute la plus connue, peut-tre la plus lue, mais certainement pas la mieux comprise. LĠavant-dernire, section 6 du livre III, est celle sur la rente foncire : elle est trs certainement la moins connue, la moins lue et la moins comprise. Mon interprŽtation de la section sur la marchandise et la monnaie doit ŽnormŽment ˆ Tran Hai Hac, et ˆ travers lui ˆ Isaak Roubine et Roman Rosdolsky. Ma lecture de la section sur la rente foncire a, elle, prŽcŽdŽ ma lecture de Tran Hai Hac, les deux sĠŽtant confirmŽes et prŽcisŽes mutuellement.

Parmi les ouvrages parus ces dernires annŽes et gŽnŽralement bien peu connus, et ayant des affinitŽs avec la rŽcapitulation de Tran Hai Hac, il faut signaler Les temps du capital (Le temps dans lĠanalyse Žconomique. Les catŽgories du temps dans le Capital.) de Stavros Tombazos (ƒdition SociŽtŽ des Saisons 1994), dĠune globalitŽ et dĠune densitŽ souvent remarquables dans la saisie de lĠÏuvre de Marx en relation avec celle de Hegel (en particulier, il redonne toute sa place au livre II du Capital, mais il glisse compltement sur la question de la rente et plus gŽnŽralement sur le livre III du Capital). Bien que je le cite de temps en temps, les pistes ouvertes par ce dernier ouvrage sont volontairement non abordŽes dans le prŽsent travail, car il faut savoir se dŽlimiter et garder des recherches nŽcessaires pour la suite.

Le texte qui suit nĠest pas un texte dĠune grande facilitŽ, bien quĠil ne contienne rien dĠindigeste ˆ mon avis, en ce sens que la digestion de pas mal de choses Ç pires È le prŽsuppose. JĠy ai rajoutŽ des donnŽes introductives sur le plan, la rŽdaction et le contenu du corpus que doit dŽsigner maintenant lĠexpression Ç le Capital de Marx È et sur le plan du livre de Tran Hai Hac, que le lecteur pressŽ peut sauter. Aussi curieux que cela puisse para”tre –mais bien des choses semblent curieuses dŽs que lĠon sĠintŽresse ˆ la manire dont Marx a ŽtŽ ŽditŽ et commentŽ ! - il nĠen existe pas en franais de prŽsentation complte et simple. Cette Žtude a ŽtŽ faite en espagnol, par un auteur argentin relevant, au sens large, de la Ç thŽologie de la libŽration È, Enrique Dussel.

Il nĠy a dĠailleurs rien de pire que les digests au sens de la Ç sŽlection du readerĠs digest È ! Par contre, de la part des travailleurs et des militants qui nĠont pas le temps de tout lire, il est lŽgitime de demander des choses digestes, mais intellectuellement honntes : simplifier nĠest pas prendre les gens pour des imbŽciles. CĠest pourquoi toute vraie simplification doit tre prŽcŽdŽe par lĠŽtude de ce qui est complexe. CĠest pourquoi je tenterai, aprs le prŽsent travail, de rŽdiger une Ç aide ˆ la lecture du Capital È pour les lecteurs militants contemporains.

VP, fin juillet 2008.

SOMMAIRE.

DonnŽes introductives.

1. Apprendre ˆ lire le premier chapitre du Capital.

2. Le rapport dĠintŽrioritŽ extŽrioritŽ : lĠexemple de la valeur dĠusage.

3. La monnaie.

4. FŽtichisme et aliŽnation.

5. ThŽorie et histoire.

6. La force de travail.

7. Forces productives et individus vivants.

8. Valeurs et prix de production.

9. Les surprofits.

10. La rente foncire absolue.

11. La rente foncire  diffŽrentielle.

12. La question agraire.

Conclusion gŽnŽrale : la dŽmocratie.

 

DonnŽes introductives.

 

 

QuĠentend-on aujourdĠhui par Ç le Capital de Marx È ?

 

Il faut entendre par lˆ un corpus comportant plusieurs textes. La partie publiŽe sous ce titre du vivant de lĠauteur est le livre I, sur la production capitaliste, en 1867. Le livre II en 1885 et le livre III en 1894 ont ŽtŽ publiŽs et composŽs, ˆ partir dĠune partie des manuscrits lŽguŽs par Karl Marx, par son ami Friedrich Engels. Ç Le Capital È a donc dĠabord dŽsignŽ cet ouvrage en 3 volumes.

A partir de 1904 sĠy sont ajoutŽs les ThŽories sur la plus-value, ou Ç tome IV du Capital È, ŽditŽs par Karl Kautsky avec la collaboration initiale dĠƒdouard Bernstein. En fait, ces textes provenaient dĠun ensemble de cahiers antŽrieurs ˆ la rŽdaction du Ç Capital È proprement dit.

AujourdĠhui, nous avons enfin compris quĠil fallait entendre par Ç Capital È au moins trois groupes de cahiers successifs que lĠon peut considŽrer comme les trois rŽdactions successives dĠune Ïuvre inachevŽe. LĠouvrage en 3 volumes nĠest que le troisime groupe de ces cahiers et les ThŽories sur la plus-value sont la partie centrale du second groupe.

Cela sans compter les textes Žconomiques plus anciens de Marx, qui commencent avec les Manuscrits de 1844, et sa correspondance, dont certaines lettres sont trs Žclairantes sur la rŽdaction du Capital.

1Ħ) Premier groupe : les Manuscrits de 1857-1858.

Marx avait ruminŽ les conceptions dĠensemble que le Capital devait exposer depuis plusieurs annŽes. CĠest pendant lĠŽtŽ 1857 quĠil se met soudain ˆ rŽdiger avec beaucoup dĠefficacitŽ. Une conjugaison de circonstances de tous ordres peut expliquer ce Ç dŽclenchement È : accalmie relative dans une succession de graves malheurs privŽs ayant culminŽ dans la mort dĠun petit garon de 9 ans, ˆ cause de la misre ; sentiment dĠarriver au milieu de sa vie ; opinion selon laquelle la crise Žconomique, les menaces de guerres bonapartistes, la question du servage en Russie et de lĠesclavage en AmŽrique allaient ouvrir une pŽriode rŽvolutionnaire imminente et quĠil fallait Žcrire vite avant que a se dŽclenche ; documentation envoyŽe par Engels sur la crise commerciale et financire de 1857 ; dŽcouverte au mois dĠavril prŽcŽdent des rapports de lĠinspecteur de fabrique LŽonard Horner, une source majeure du futur premier livre du Capital ; irritation contre les dernires publications des proudhoniens : tous ces facteurs concourent ˆ remettre Marx en Žtat de marche.

Pendant un peu moins dĠun an, dĠaožt 1857 ˆ mai 1858, sa productivitŽ nocturne (le jour il Žcrit pour le New York Tribune, son gagne pain, vit avec les siens et fuit ses crŽanciers) est exceptionnelle. Il rŽdige successivement sur des cahiers dĠŽcolier volŽs ˆ sa fille :

-lĠesquisse dĠune critique de deux Žconomistes ˆ la mode, le franais Bastiat et lĠamŽricain Carey,

-un texte intitulŽ Introduction gŽnŽrale ˆ la critique de lĠŽconomie politique, dĠune grande importante mŽthodologique, qui sera publiŽ en 1903 par Karl Kautsky.

-un gros manuscrit intitulŽ Le Livre de lĠargent, premire version de la future premire section du Capital.

-un manuscrit plus Žpais encore, intitulŽ Le Livre du Capital, divisŽ en trois parties qui correspondent approximativement aux trois futurs livres du Capital ! Ces trois parties sĠintitulent : procs de production du capital ; procs de circulation du capital ; le capital en tant quĠil fructifie.

Ce texte, dĠune densitŽ et dĠune richesse extraordinaires, a ŽtŽ stimulŽ par la relecture de la Logique de Hegel, by mere accident, dit Marx dans une lettre ˆ Engels du 14 janvier 1858 : Ç Freiligrath a trouvŽ quelques tomes de Hegel ayant appartenu ˆ Bakounine et me les a envoyŽs en cadeau. È

La lecture donne lĠimpression dĠun vŽritable accouchement intellectuel, qui a ŽtŽ sans conteste le dŽpart de lĠŽcriture de ce que nous appelons le Capital, mais que Marx nĠa pas rŽutilisŽ directement par la suite bien quĠil sĠen soit fait un index juste aprs lĠavoir Žcrit, et quĠEngels a totalement ignorŽ.

A partir de la fin du printemps 1858, Marx compose donc cet index de ses propres manuscrits puis esquisse un texte, amorce dĠune rŽŽcriture complte de la partie intitulŽe Le Livre de lĠArgent, cette fois-ci sous le titre de Critique de lĠŽconomie politique, premire version de lĠouvrage qui devait porter ce nom.

En dehors de lĠIntroduction gŽnŽrale, publiŽe en 1903 par Karl Kautsky et souvent rŽŽditŽe depuis, lĠensemble de ces textes nĠa ŽtŽ publiŽ pour la premire fois que de manire confidentielle en URSS en 1939, quand il Žtait minuit dans le sicle. Ils sont parus en allemand puis en anglais, franais et dĠautres langues ˆ partir des annŽes 1960 et sont souvent connus sous le nom de GrŸndrisse (fondements). En franais, leur seule version intŽgrale se trouve pour lĠinstant aux ƒditions Sociales et date de 1980, sauf la premire version de la Critique de lĠŽconomie politique qui, avec dĠautres cahiers de notes des annŽes 1850, a ŽtŽ publiŽe dans la collection 10/18 par Roger Dangeville.

La parution des Ç GrŸndrisse È a ŽtŽ un petit ŽvŽnement car elle donnait une image nouvelle de la rŽdaction du Capital. Le militant et chercheur ukrainien Roman Rosdolsky, vivant aux ƒtats-Unis, y a consacrŽ son Ïuvre majeure sur la gense du Capital de Marx, dont je parlerai ci-dessous au chapitre 2. Le caractre si Žvidemment Ç hŽgŽlien È non seulement du style, mais du plan et de la mŽthode, de ces manuscrits dŽmolissait lĠidŽe dĠune Ç coupure ŽpistŽmologique È radicale entre le Ç jeune Marx È idŽaliste et humaniste et le Ç Marx de la maturitŽ È (Althusser). Cependant, Marx se met lui-mme en garde, dans ce texte Žcrit pour lui-mme, contre cette forme :

Ç (UltŽrieurement, avant d'abandonner cette question, il sera nŽcessaire de corriger la manire idŽaliste de l'exposŽ qui fait croire ˆ tort qu'il s'agit de dŽterminations uniquement conceptuelles et de la dialectique de ces concepts. Donc surtout la formule : le produit (ou l'activitŽ) devient marchandise ; la marchandise, valeur d'Žchange ; la valeur d'Žchange, argent.). È

Comme Marx lĠa indiquŽ dans des lettres ˆ Friedrich Engels et Ferdinand Lassalle, le plan initialement envisagŽ Žtait trs vaste.

Toute sa vie, Marx a programmŽ dĠŽcrire des Ç critiques È. A la fin des annŽes 1830 il sĠagissait de critiquer les philosophies hellŽnistiques. Quand il devient directeur dĠun grand journal dŽmocrate rhŽnan en 1842, il critique les institutions prussiennes. Dans lĠŽtŽ 1843 il entreprend la critique de la philosophie hŽgŽlienne du droit et de lˆ passe ˆ la critique de lĠƒtat en gŽnŽral. A lĠŽtŽ 1844 il considre que pour critiquer lĠ ƒtat il faut critiquer la sociŽtŽ civile, et donc lĠŽconomie politique, et projette dĠŽcrire une Critique de la politique et de lĠŽconomie politique. Notre corpus du Capital, cĠest la seule Critique de lĠŽconomie politique –son vŽritable titre, au fond.

Marx prŽvoyait initialement 6 parties : le capital, la propriŽtŽ foncire, le travail salariŽ, lĠ ƒtat, le commerce international, le marchŽ mondial, sans exclure de rajouter une histoire des doctrines Žconomiques et une histoire des idŽes socialistes. Le plan de la premire section sur le capital, seul dŽtaillŽ, devait comporter 4 sections : le capital en gŽnŽral, la concurrence, le crŽdit, les sociŽtŽs par action. La premire section sur le capital en gŽnŽral devait comporter trois chapitres : la marchandise, la monnaie et le capital, ce dernier comportant trois divisions : le processus de production du capital, le processus de circulation du capital, lĠunitŽ des deux processus.

CĠest lˆ en fait le plan des futurs livres I ˆ III : les parties sur la marchandise et sur la monnaie, qui correspondent au Livre de lĠargent dans les manuscrits de 1857-1858, donneront la premire section du livre I du Capital, la partie sur le capital donnera le reste des trois livres, qui incorporent manifestement, surtout le livre III, des passages qui auraient eu leur place plus loin dans le plan initial, sans quĠil soit possible de considŽrer que Marx aurait, dans son principe, jamais abandonnŽ celui-ci.

2Ħ) Second groupe : la Critique de lĠŽconomie politique et les manuscrits de 1861-1864.

En 1859 Marx arrive, avec lĠaide de Ferdinand Lassalle, ˆ faire Žditer un livre en allemand, Critique de lĠŽconomie politique, qui reprend, dans des termes nouveaux, les thmes abordŽs dans le Livre de lĠargent et la premire Žbauche qui portait ce titre. Cet ouvrage rencontre une sorte de conspiration du silence.

Durant toute lĠannŽe 1860, des problmes dĠordre privŽ dĠune part, et des nŽcessitŽs politiques dĠautre part (il Žtait impŽratif pour Marx de dŽmonter les calomnies dĠun Ç dŽmocrate avancŽ È de Genve, agent bonapartiste, Karl Vogt), interrompent la rŽdaction de lĠÏuvre.

Mais les cahiers que Marx remplit ˆ partir dĠaožt 1861 sont la suite directe de lĠouvrage publiŽ deux ans auparavant. Il y aura, jusquĠen 1864, 23 cahiers.

Les cahiers 1 ˆ 5 sont la premire rŽdaction des sections du futur livre I sur la transformation de lĠargent en capital, la production de plus-value absolue et la production de plus-value relative.

En mars 1862 Marx change de sujet et aborde lĠhistoire des thŽories Žconomiques sur la plus-value. Cette bifurcation interrompt le manuscrit au moment o il allait parler du machinisme, alors quĠune lettre ˆ Engels du 28 janvier 1863 montre quĠil a, durant lĠannŽe prŽcŽdente, prŽcisŽ sa conception du machinisme.

Les cahiers 6 ˆ 15 sont alors consacrŽs aux thŽories Žconomiques et forment la majeure partie des textes appelŽs par la suite ThŽories sur la plus-value ou Ç livre IV È du Capital, parfois appelŽ (improprement) Ç Histoire des thŽories Žconomiques È : James Steuart, les physiocrates, Adam Smith, les thŽories sur le travail productif et improductif, Necker, le Tableau Žconomique de Quesnay, Linguet, Rodbertus, lĠorigine de la thŽorie ricardo-malthusienne de la rente, la thŽorie de la valeur et des prix chez Ricardo, trois chapitres sur la thŽorie ricardienne de la rente et un sur celle de Smith, la plus-value, le profit, lĠaccumulation chez Ricardo, le machinisme chez Ricardo et Barton, Malthus, la dŽcomposition de lĠŽcole ricardienne, les socialistes ricardiens, Ramsay, Cherbuliez et Richard Jones, soit 24 sections en tout (principal Žconomiste manquant ici : Sismondi, dont Marx semble avoir hŽsitŽ ˆ lĠintŽgrer), plus un chapitre sur la reprŽsentation fŽtichiste du revenu et de lĠintŽrt.

Marx se heurte au moins ˆ deux reprises ˆ des questions thŽoriques en partie nouvelles qui vont influer le cours de sa rŽdaction et, selon certains auteurs, le plan du Capital. En avril 1862, se reposant chez Engels, pour se dŽlasser ( ! ) il Žtudie ˆ fond le Tableau Žconomique du physiocrate Quesnay, ce qui aura une forte influence sur les Ç schŽmas de la reproduction È du capital dans le futur livre II. Et le 9 juin 1862 Ferdinand Lassalle, avec lequel les relations personnelles et politiques sont devenues mauvaises, exige que Marx lui rende des livres quĠil lui avait prtŽs, ce qui modifie lĠordre de sa rŽdaction en provoquant la lecture de lĠŽconomiste prussien Karl Rodbertus par Marx et en axant ses travaux sur la rente foncire. Dans une lettre ˆ Engels du 2 aožt 1862 il propose une articulation nouvelle entre la formation dĠun taux de profit gŽnŽral et lĠexistence de la rente foncire, qui nĠest pas du tout, ˆ mon avis, la version achevŽe quĠil continuera ˆ rechercher, mais qui a influencŽ le plan du futur livre III en permettant dĠy englober lĠŽtude de la rente foncire capitaliste.

La suite des cahiers comporte, dans les cahiers 16 et 17, un dŽbut de rŽdaction du futur livre III, puis revient sur les Ç thŽories sur la plus-value È au cahier 18, et en partie dans les cahiers 19 ˆ 23 qui comportent aussi des amorces de thmes du futur livre II.

Les textes sur les Ç ThŽories sur la plus-value È sont disponibles intŽgralement aux ƒditions Sociales, en trois tomes parus en 1974, 1975 et 1976. Les cahiers 1 ˆ 5  y ont Žgalement ŽtŽ publiŽs en 1979. Les cahiers prŽparatoires aux livres III et II nĠont jamais paru en franais, mais cette lacune devrait tre enfin rŽparŽe en 2009, un livre Žtant en prŽparation dans le cadre du projet GEME (Grande ƒdition Marx Engels) dĠŽdition complte des Ïuvres de Marx en franais.

Nous aurions pu ne jamais voir les textes des manuscrits de 1861-1864 autres que ceux groupŽs dans les Ç ThŽories sur la plus-value È. En 1933 ils nĠavaient toujours pas ŽtŽ ŽditŽs quand les nazis menaaient de dŽtruire toutes les archives de Marx. Des militants sociaux-dŽmocrates allemands, hollandais et danois les ont sauvŽs. Mais des Žmissaires soviŽtiques ont secrtement achetŽs les manuscrits de 1861-1864. Le voyage de Nicolas Boukharine pour nŽgocier lĠachat du reste des archives avec la social-dŽmocratie (nŽgociation qui nĠaboutit pas) sera utilisŽ pour lĠaccuser de contacts avec des Ç Allemands È, donc des nazis, au procs de Moscou o il sera condamnŽ ˆ mort É LĠŽdition en URSS des parties non ŽditŽes alors sĠest faite beaucoup attendre, jusquĠaux annŽes 1960, entra”nant un retard gŽnŽral dans la publication des premiers et des derniers cahiers des manuscrits de 1861-1864.

A lĠissue de la rŽdaction de cet Žnorme travail, Marx, qui est activement engagŽ dans la direction politique de fait, par influence intellectuelle, du Conseil gŽnŽral de lĠAIT, lĠAssociation Internationale des Travailleurs, semble avoir fait le point ˆ travers un manuscrit personnel et un texte public.

Le manuscrit personnel est le texte intitulŽ Ç RŽsultat du processus immŽdiat de production È, qui reprend des passages des manuscrits de 1863. Sa pagination laisse ˆ penser quĠil prend la suite du manuscrit de ce qui a ŽtŽ le livre I du Capital dont il a ŽtŽ dŽsignŽ comme Ç chapitre inŽdit È. Il doit tre lu en franais en utilisant deux Žditions : celle de Maximilien Rubel ˆ la PlŽiade, rŽŽditŽe rŽcemment en Folio, supŽrieure par la traduction mais ayant ŽtŽ remaniŽe en tous sens selon les vues de Rubel, toujours prompt ˆ sĠestimer capable de voir ce que Marx voulait faire sans avoir su le faire, et celle de Roger Dangeville, Žlve de Rubel en rupture avec lui, autrefois ŽditŽe en 10/18, disponible sur Internet, mŽdiocre traduction mais respectant lĠordre du texte.

Le texte public est la confŽrence faite au printemps 1865 au conseil gŽnŽral de lĠAIT sur Salaires, Prix et Profits, disponible en franais dans diverses Žditions.

3Ħ) Les trois livres du Capital proprement dit.

LĠon comprend donc maintenant que ce que lĠon appelle le Capital au sens strict nĠest que la troisime rŽdaction globale dĠune Ïuvre inachevŽe. Il comporte trois livres : processus de production du capital ; processus de circulation du capital ; processus dĠensemble. Mais ils nĠont pas ŽtŽ rŽdigŽs dans cet ordre. Il faudrait en fait les considŽrer comme les Ç manuscrits de 1863-1865 È de Marx, qui a ensuite peaufinŽ et complŽtŽ le livre I, seul paru de son vivant.

Marx a commencŽ la rŽdaction par le livre III, durant la majeure partie de lĠannŽe 1865. Plusieurs des concepts du livre I (comme la composition organique du capital et comme le fŽtichisme) sont en fait introduits dans cette rŽdaction du livre III, quĠil tenait pour un brouillon en majeure partie inachevŽ.

Ce texte du livre III fut ŽditŽ par Engels en 1894. Il comporte 7 sections :

I. Transformation de la plus-value en profit. Engels a inversŽ lĠordre de certains chapitres et, avec le mathŽmaticien Samuel Moore, il a achevŽ les parties mathŽmatiques.

II. Transformation du profit en profit moyen.

III. Loi de la baisse tendancielle du taux de profit.

IV. Le capital marchand.

Ces quatre premires sections peuvent tre tenues pour un grand Ç traitŽ du profit È. Les suivent :

V. Le capital financier (titre original : Ç Le capital productif dĠintŽrt È). Ç CĠest la cinquime section qui prŽsentait la principale difficultŽ. È, Žcrit Engels dans sa prŽface. Une Žnorme liasse de matŽriaux bruts lĠaccompagnait. LĠarrangement de cette section fut la principale cause du retard de la parution du livre III É et de la peur du vieil Engels de devenir aveugle.

VI. La rente foncire capitaliste, sous le titre : Ç Transformation du surprofit en rente foncire È. Cette section a ŽtŽ rŽdigŽe dans lĠordre suivant : ConsidŽrations prŽliminaires. Rente absolue. Autres formes de rentes. Rente diffŽrentielle. Sur la base dĠune indication de Marx ˆ la fin du manuscrit, Engels a inversŽ cet ordre et mis en tte les chapitres sur la rente diffŽrentielle.

VII. Ç Les revenus et leurs sources È : sous ce titre se trouve un exposŽ qui rŽutilise des donnŽes du chapitre du mme nom concluant les ThŽories sur la plus-value (annexe du tome III dans lĠŽdition franaise). CĠest un texte trs bien Žcrit, jugŽ Ç trs beau È par Engels, sur les formes concrtes et apparentes des revenus dans la sociŽtŽ capitaliste, mais inachevŽ.

En 1866-67 Marx a Žcrit le livre I, seul paru de son vivant, en 1867, en Žtoffant les matŽriaux dŽjˆ abondants des manuscrits de 1861 et 1864. Il en a en outre revu de prŽs la rŽŽdition allemande de 1873 et lĠŽdition franaise de 1875.

Le livre I comporte 8 sections :

I. Marchandise et monnaie : cĠest la reprise, fortement modifiŽe, de la Critique de lĠŽconomie politique de 1859. Outre Engels, le mŽdecin et ami de Marx Ludwig Kugelmann et lĠŽpouse de celui-ci dans le r™le de Ç lectrice na•ve È ont incitŽ Marx ˆ accentuer le dŽcoupage de cette section en sous-parties et paragraphes.

II. La transformation de lĠargent en capital.

III. La production de plus-value relative.

IV. La production de plus-value absolue.

V. Un court chapitre reprenant divers thmes sur la plus-value absolue ou relative, qui est en fait principalement un digest (plus encore dans lĠŽdition franaise que dans lĠŽdition allemande) dĠŽlŽments provenant du Ç chapitre inŽdit È.

VI. Le salaire.

VII. LĠaccumulation du capital.

Avec les sections III et IV, cette dernire section comporte de nombreux ajouts issus dĠune documentation brute sur la condition ouvrire en Angleterre et en Irlande. Ces ajouts ne comportent pas dĠanalyses thŽoriques mais sont le plus grand document que nous ayons, avec la littŽrature (Dickens É) sur lĠAngleterre industrielle du XIXĦ sicle. Dans sa correspondance avec Engels Marx dŽclare avoir procŽdŽ ainsi dĠune part parce que sa santŽ commenait ˆ se dŽgrader et que la rŽdaction suivie devenait parfois difficile, dĠautre part parce que donner au livre la forme dĠun Ç pavŽ È ne pouvait quĠimpressionner les Allemands ...

VIII. LĠaccumulation primitive, dont deux chapitres finaux de conclusion : lĠun sur la perspective de lĠexpropriation du capital, lĠautre sur la colonisation de type nord-amŽricain. Le premier de ces chapitres (le 33Ħ), donc avant-dernier chapitre de la premire Ždition, est gŽnŽralement considŽrŽ comme la vŽritable conclusion ; lĠinterversion avec le chapitre 34 sur la colonisation aurait ŽtŽ une ruse de guerre envers une censure possible. Il me semble cependant que lĠordre rŽdactionnel a bien ŽtŽ celui de la premire publication.

Concernant le livre II, on ne sait pas si le premier manuscrit, numŽrotŽ 1, destinŽ au livre II date de 1865, avant la rŽdaction du livre I, ou de 1867, aprs celle-ci. Le suit un manuscrit numŽrotŽ 3 dont une partie, sur le rapport taux de plus-value/taux de profit, avait sa place au livre III ; un manuscrit Ç 4 È contenant une rŽdaction ˆ peu prŽs achevŽe de la moitiŽ du futur livre II ; et, dernier de la sŽrie malgrŽ son numŽro, un manuscrit 2, datŽ de 1870. LĠensemble Žtait alors nettement inachevŽ.

A partir de 1870, la maladie dĠune part, lĠactualitŽ politique dĠautre part –guerre franco-allemande, Commune de Paris, aide aux rŽfugiŽs, crise de lĠAIT– ont espacŽ les travaux de Marx qui, de plus en plus, est obnubilŽ par la question agraire et entreprend lĠŽtude du russe pour cela.

En 1873 il rŽdige quelques dŽveloppements mathŽmatiques pour la premire section du livre III. En 1876, quelques pages complŽmentaires ˆ la section VI sur la rente foncire.

CĠest en 1877 quĠil se remet franchement ˆ la rŽdaction du livre II. Il y consacre quatre autres manuscrits, le dernier contenant lĠessentiel de la troisime section du livre III.

Celui-ci, ŽditŽ par Engels en 1885 ˆ partir des 8 cahiers, comporte 3 sections :

I. Le mouvement circulaire du capital, ou Circulation du capital.

II. La rotation du capital.

III. Ç Les conditions rŽelles du processus de circulation et de reproduction È, contenant les schŽmas de la reproduction simple puis Žlargie sur lesquels allait travailler Rosa Luxemburg, issus du dernier cahier de 1877-1878.

UltŽrieurement, les Notes sur Adolphe Wagner, en 1880, sont le seul texte ayant une portŽe thŽorique significative de Marx en rapport avec le Capital qui nous soit parvenu. Marx meurt le 14 mars 1883.

Le livre de Tran Hai Hac Relire le Capital comporte 12 chapitres, plus lĠintroduction et la conclusion gŽnŽrale qui sont importantes. On peut grouper ces chapitres en 3 thmes examinŽs ˆ chaque fois sous deux angles diffŽrents.

Le premier thme est la valeur, en gŽnŽral.

Elle est dĠabord examinŽe sous lĠangle de son existence, de son contenu, dans le chapitre I sur le Ç travail abstrait-concret È et dans le chapitre II sur la valeur comme forme du produit du travail. Ces deux chapitres renvoient au premier chapitre du Capital, sur la marchandise.

Elle est ensuite examinŽe sous lĠangle de son expression, de sa manifestation nŽcessaire, comme monnaie dans le chapitre III, complŽtŽ par la question du fŽtichisme au chapitre IV. Le chapitre III renvoie dans le Capital au chapitre 3 (section 1, livre I) sur la monnaie, mais aussi, en amont, ˆ la troisime partie du chapitre 1 sur la forme de la valeur, et en aval ˆ la section 5 du livre III sur le crŽdit. Le chapitre IV renvoie ˆ la quatrime et dernire partie du chapitre I, sur le fŽtichisme, et au chapitre 2, intitulŽ Des Žchanges, de la premire section du livre I.

Le second thme est la plus-value ou survaleur.

LĠŽtudient selon son existence le chapitre V sur le capital comme rapport marchand dĠexploitation, qui renvoie essentiellement ˆ la section 2 du livre I du Capital (transformation de lĠargent en capital), et le chapitre VI sur la contradiction rapports de production/forces productives dans le capitalisme, qui renvoie notamment aux sections 3 ˆ 5 du livre I du Capital.

La survaleur est ensuite ŽtudiŽe dans son expression ou mode rŽel dĠexistence, comme profit. Les chapitres VII et VIII mnent cette Žtude qui renvoie surtout au dŽbut de la section 2 du livre III du Capital (chapitres 8 et 9 dans lĠŽdition dĠEngels, 5 et 6 dans celle de Rubel).

Le troisime thme est celui du surprofit, mobile immŽdiat de lĠaccumulation pour les capitalistes.

Le chapitre IX donne une analyse gŽnŽrale du surprofit, qui Žclaire le chapitre 10 (7 dans lĠŽdition Rubel) du livre III (section 2) du Capital.

Le problme, apparemment trs particulier, mais qui sĠavŽrera dĠune portŽe gŽnŽrale, de la conversion ou non du surprofit en rente occupe les trois derniers chapitres. Le chapitre X distingue question agraire en gŽnŽral et question de la rente foncire capitaliste, et renvoie aux chapitres 37, 46 et 47 du livre III, section 6 (chapitres 20, 23 et 24 de Rubel) ainsi quĠaux passages sur la paysannerie dans Les luttes de classe en France, le chapitre XI traite de la rente diffŽrentielle et renvoie aux chapitres 38 ˆ 44 du livre III, section 6 (chapitre 21 de Rubel, dont il donne une Ždition incomplte), ainsi quĠˆ des passages des ThŽories sur la plus-value (section 12 de celles-ci), le chapitre XII traite de la rente absolue et renvoie au chapitre 45 du livre III, section 6 (chapitre 22 de Rubel).

 

 

Ce travail a donc une portŽe dĠensemble pour saisir le contenu du Capital et ses implications concrtes et actuelles. Ceci dit, il ne traite pas de la totalitŽ de ce contenu et laisse ˆ lĠŽcart quelques points, et ceci vaut donc aussi pour le travail que le prŽsente ici, sauf sur un point que jĠai choisi de dŽvelopper alors que Tran Hai Hac ne le fait pas –la baisse tendancielle du taux de profit.

Voici quels sont ces aspects non traitŽs ici. La rŽduction du travail complexe au travail simple nĠest abordŽe quĠincidemment. LĠessentiel du livre II du Capital, sur la circulation, la rotation et la reproduction simple et Žlargie du capital, nĠest pas examinŽ. En outre, dans le livre III, bien que la section V sur le capital financier soit abordŽe ˆ partir de lĠexamen de la nature de la monnaie, elle nĠest pas ŽtudiŽe dans son ensemble et les problmes de la formation et du niveau du taux dĠintŽrt, de la financiarisation de lĠŽconomie et du capital fictif ne sont donc pas traitŽs en tant que tels. Enfin, la place du capital marchand et la dŽfinition et les rapports entre travail productif et travail improductif de capital ne sont pas non plus compris dans le champ de cette Žtude.

 

1.

Apprendre ˆ lire le premier chapitre du Capital.

 

 

Une longue histoire.

 

 

La premire section du Capital est l'un des textes les plus peaufinŽs de Marx. C'est d'ailleurs l'un des grands textes de l'histoire de la pensŽe, d'une apparence souvent limpide alors qu'il demande plusieurs relectures pour en saisir toutes les connexions.

Au sein du roman que constitue l'histoire de l'Žcriture du Capital, il y aurait un roman ˆ faire sur l'Žcriture de cette seule premire section.

Elle est amorcŽe dans les Manuscrits de 1857-1858 sous le titre de Chapitre de l'Argent.

Deuxime version, qui ne prend plus l'argent pour point de dŽpart, mais la valeur en tant que telle : le brouillon de la Critique de l'Žconomie politique Žcrit fin 1858.

La troisime version est publiŽe sous ce titre en 1859, et prend dorŽnavant la marchandise pour point de dŽpart. Quoi que comportant plusieurs dŽveloppements trs bien rŽdigŽs (notamment sur l'histoire des thŽories Žconomiques), elle ne satisfait pas Marx sur le plan thŽorique.

Dans les manuscrits de 1862-1863 connus sous le nom de ThŽories sur la plus-value ou Livre IV du Capital, il y revient de manire elliptique mais trs profonde aux sections X en critiquant David Ricardo, le plus grand des Žconomistes "classiques" de la bourgeoisie, et XX ˆ propos de Samuel Bailey, lui-mme un critique "vulgaire" de Ricardo. L'approfondissement thŽorique auquel se livre alors Marx, combinŽ ˆ la prise en compte des remarques de forme faites par son ami et correspondant Ludwig Kugelmann, aboutissent ˆ une nouvelle rŽdaction de ce qui devient alors la premire section du livre I du Capital, trs fortement remaniŽe, publiŽe avec le livre I en 1867. Des interventions de Marx sur telle ou telle phrase se produiront encore pour la seconde Ždition allemande de 1873 et surtout pour l'Ždition franaise de 1875.

Enfin, il est indispensable de joindre ˆ toute Žtude de ce texte les Gloses marginales sur Adolph Wagner, rŽdigŽes par Marx malade et vieillissant en 1880 en marge d'un opuscule d'un "Herr Doctor" germanique, o il explicite, les prŽsentant comme des Žvidences, et dŽplorant les contresens de lecture, quelles sont pour lui les idŽes effectives sur la valeur contenues dans cette premire section.

 

Le plan de la premire section du Capital.

 

 

Celle-ci comporte trois chapitres, mais c'est l'architecture du premier d'entre eux qui est particulirement dŽcisive.

Il est construit en une sorte de mouvement symphonique en quatre moments, que Tran Hai Hac appelle les "quatre paragraphes" bien qu'ils soient bien plus amples que de simples paragraphes. Ce sont :

Le premier alinŽa du chapitre 1.

L'ouverture, qui commence par la phrase sur la richesse des sociŽtŽs dominŽes par le mode de production capitaliste qui se prŽsente comme accumulation de marchandises, introduisant donc l'analyse de la marchandise, laquelle consiste dans la distinction en son sein entre la valeur d'usage, ce ˆ quoi la marchandise me sert, le bienfait qu'elle me procure qu'elle qu'en soit la nature et le sens, et la valeur d'Žchange, ce que "vaut" la marchandise par rapport aux autres marchandises. Marx Žtablit que cette dernire correspond ˆ la qualitŽ commune aux marchandises d'tre des produits du travail, mais en entendant ce travail comme dŽpense de force humaine ŽgalisŽe, sans Žgard ˆ la forme particulire sous laquelle elle a ŽtŽ dŽpensŽe ; il est mesurŽ par le temps de travail moyen socialement nŽcessaire. Marx conclut en disant que cette analyse a dŽgagŽ la "substance" de la valeur : le travail, et la "mesure" de sa quantitŽ (ou grandeur) : la durŽe du travail, avant de prŽciser pour finir qu'une chose peut tre valeur d'usage ou produit du travail humain sans tre une valeur, devant pour cela tre produite comme "valeur d'usage sociale", la valeur d'usage Žtant indispensable ˆ l'existence de la valeur.

Le second alinŽa.

Marx insiste alors fortement sur le caractre double du travail prŽsentŽ par la marchandise (titre de cette seconde partie) : seuls les produits de travaux fonctionnant dans une division du travail spŽcifique, telle qu'ils soient privŽs et indŽpendants les uns des autres, se prŽsentent comme marchandises rŽciproquement Žchangeables ; et si la valeur de ces marchandises a pour substance ce travail social, abstrait, ramenŽ ˆ un travail simple moyen par opposition au travail qualifiŽ (skilled labour), c'est la force productive du travail "utile" et "concret" qui fait grandir la quantitŽ de valeurs d'usage et donc la richesse matŽrielle, mais qui fait baisser le temps de travail socialement nŽcessaire et donc la valeur unitaire des marchandises. L'unitŽ contradictoire entre valeur d'usage et valeur d'Žchange dans la marchandise provient donc de ce double caractre contradictoire du travail. Marx rŽpte alors que substance et grandeur de la valeur sont maintenant dŽterminŽes, mais qu'il reste ˆ en analyser "la forme".

Le troisime alinŽa.

La section sur la forme de la valeur est la plus subdivisŽe du chapitre : elle se prŽsente comme une analyse systŽmatique, d'abord sur la "forme simple ou accidentelle de la valeur" du type "20 mtres de toile = 1 habit" (la valeur de la toile s'exprime dans la forme de valeur d'usage de l'habit), o sont distinguŽes la "forme relative" (ici la toile) et la "forme Žquivalent" (ici l'habit) de la valeur. La forme relative d'abord est analysŽe dans son contenu de travail humain gŽnŽral qui, s'il forme de la valeur, "n'est pas" valeur, puis dans sa dŽtermination quantitative qui est fonction de la force productive du travail humain concret. La forme Žquivalent ensuite est analysŽe selon ses trois "particularitŽs" : la valeur d'usage de l'habit y exprime la valeur de la toile, le travail concret ayant produit l'habit y devient forme de manifestation du travail abstrait, et le travail privŽ y devient travail sous forme sociale immŽdiatement Žchangeable. Aprs une digression sur Aristote, qui en vŽritŽ n'en est pas une, Marx conclut sur cette "forme valeur simple", puis  dŽveloppe les trois autres moments de la "forme de la valeur" : celui de la "forme valeur totale ou dŽveloppŽe" (les 20 mtres de toile peuvent s'exprimer dans toute autre marchandise et non plus seulement dans l'habit), celui de la "forme valeur gŽnŽrale" qui est en fait "la premire [dans cette sŽrie] qui mette les marchandises en rapport les unes avec les autres comme valeurs" (les 20 mtres de toile deviennent ici, en inversant la formule prŽcŽdente, Žquivalent gŽnŽral de toutes les autres marchandises), et celui de la "forme monnaie ou argent" o cette fonction d'Žquivalent gŽnŽral trouve sa forme adŽquate.

Le quatrime alinŽa.

Contrastant avec le dŽcoupage analytique trs dŽtaillŽ de la section prŽcŽdente, la dernire partie sur "Le caractre fŽtiche de la marchandise et son secret" est un dŽveloppement beaucoup plus littŽraire, qui prŽsente le fŽtichisme inhŽrent ˆ la forme marchandise -ˆ savoir que les sujets qui les Žchangent croient nŽcessairement que leur valeur leur appartient comme une propriŽtŽ et font donc, ˆ leur insu mais nŽcessairement, de la chose le support d'un rapport social (d'o le terme de rŽification employŽ ici par certains traducteurs et commentateurs, c'est-ˆ-dire chosification), le rapport social Žtant donc voilŽ, masquŽ, dŽguisŽ en rapport entre les choses. Ce fŽtichisme spŽcifie la sociŽtŽ dans laquelle prime l'Žchange de marchandises -donc le mode de production capitaliste-, ce que Marx s'efforce de montrer en examinant diverses situations, imaginaires ou rŽelles, dans lesquelles il ne se produit pas.

Le second chapitre.

Le second chapitre, beaucoup plus court, Des Žchanges, ne se tourne plus vers les marchandises, explique Marx en l'introduisant, mais "vers leurs possesseurs". Est introduite ici la notion de rapport juridique dŽfinissant les individus sujets de l'Žchange, les possesseurs de marchandises pour qui la marchandise qu'ils possdent n'est qu'un porte-valeur, donc une non-valeur d'usage pour eux-mmes, puisqu'ils qutent la valeur d'usage de la marchandise qu'ils ne possdent pas. L'argent, possŽdant une "valeur d'usage formelle qui a pour origine sa fonction sociale spŽcifique", permet seul ce transfert.

Le troisime chapitre.

Le troisime chapitre dŽveloppe les formes de la monnaie, selon un plan tripartie qui correspond ˆ la distinction, non propre ˆ Marx, entre les trois fonctions de la monnaie comme mesure des valeurs, moyen de circulation et monnaie par excellence, reprŽsentation de la richesse ou moyen d'achat.

Cette dernire partie se dŽveloppe ˆ son tour en trois moments, celui de la forme trŽsor ou simple thŽsaurisation, celui de la forme de la monnaie comme moyen de paiement autrement dit le crŽdit -mais Marx n'utilise pas, dŽlibŽrŽment, ce terme ici : le crŽdit pleinement dŽveloppŽ ne peut l'tre que sur la base de la production capitaliste et comme tel il n'est pas examinŽ par lui ici, mais dans la section V du livre III du Capital-, et enfin la "monnaie universelle" (money of the world, expression de James Steuart) car c'est "lˆ seulement", sur le marchŽ mondial, que la manire d'tre de la monnaie "y devient adŽquate ˆ son idŽe".

A chacun de ces trois moments Marx met en Žvidence le fait que la monnaie peut matŽriellement dispara”tre en assumant ses diffŽrentes fonctions : comme mesure des valeurs elle est une monnaie idŽale, une Žtiquette sur les marchandises, leur donnant leur prix ; comme moyen de circulation elle peut tre reprŽsentŽe par des symboles, du "numŽraire" (petite monnaie, papier ˆ cours forcŽ), tenu comme propre ˆ l'enceinte nationale de la circulation des marchandises ; comme trŽsor (qui est une forme surannŽe) elle est comme enfouie et donc elle dispara”t, mais comme moyen de paiement (monnaie de crŽdit), si elle tend ˆ dispara”tre dans le processus courant de l'Žchange (paiements diffŽrŽs, systmes de compensation par clearing) elle se rappelle brutalement dans la crise, quand il faut payer comptant ; enfin, comme monnaie universelle sur le marchŽ mondial, comme fond de rŽserve, elle se prŽsente ˆ nouveau sous sa forme matŽrielle, en l'occurrence double ˆ ce niveau (or et argent).

 

La vulgate.

 

 

Les contresens courants.

La lecture ŽlŽmentaire de ces pages a de fortes chances si elle n'est pas reprise et approfondie de donner la version suivante des thŽories qui y sont exposŽes, vŽritable vulgate confirmŽe et dŽfinitivement consolidŽe par la plupart des professeurs et Žcoles de formation politiques :

1Ħ) Une marchandise a de la "valeur" de deux manires, comme valeur d'usage ou utilitŽ et comme valeur d'Žchange ou ce qu'elle "vaut" dans l'Žchange. Celle-ci ne pouvant tre contenue dans la marchandise ne peut provenir que du caractre commun des marchandises : elles proviennent du travail. La valeur d'une marchandise c'est donc le travail, mesurŽ par le temps qu'il faut consacrer en moyenne avec tel niveau de dŽveloppement des forces productives donnŽ pour la produire. Par fŽtichisme les gens s'imaginent que les marchandises "valent" telle somme alors qu'en fait ceci traduit le temps de travail moyen qu'elles ont demandŽ, donc la valeur n'est pas inhŽrente ˆ la marchandise ou crŽŽe dans l'Žchange comme on le croit gŽnŽralement, mais elle vient de l'acte de production.

2Ħ) Dans l'histoire des Žchanges pour pouvoir Žchanger les marchandises ˆ leur valeur il a fallu dŽpasser le stade du simple troc et choisir une marchandise servant d'Žquivalent gŽnŽral : la monnaie. Si la vulgate prend la peine d'en dire un peu plus, elle ajoutera que le prix de la marchandise exprime sa valeur mais qu'il peut en diffŽrer en plus ou en moins selon la loi de l'offre et de la demande qui le fait en rŽalitŽ fluctuer autour de la valeur. ƒventuellement elle ajoutera parfois encore que quand la monnaie est remplacŽe par un symbole ou quand on diffre le paiement dans le crŽdit, on n'annule jamais la nŽcessitŽ de recourir ˆ la marchandise Žquivalent gŽnŽral (le mŽtal prŽcieux), fondement de la monnaie symbolique et dernier recours en cas de crise ; mais cette dernire affirmation sur la nŽcessitŽ ultime toujours maintenue du lingot d'or semblant trop contredire les faits de la dernire partie du XXĦ sicle, la vulgate souvent ici ne dit plus rien.

Ce qui lui fut d'autant moins difficile qu'elle s'est rarŽfiŽe dans les mmes annŽes : aprs la vulgate, plus rien.

RŽduction et aplatissement.

Elle fut souvent combinŽe ˆ l'idŽe plus ou moins claire que ce qui est dŽcrit dans la premire section du Capital, c'est un mode de production marchand qui a existŽ, ou qui aurait pu exister, avant le capitalisme : dans cette sociŽtŽ marchande o tout est ŽchangŽ "ˆ sa valeur", Marx va montrer justement, aux chapitres suivants, comment na”t l'exploitation capitaliste. Certains rŽsumŽs "marxistes" donnent donc une version historique de la vulgate : au commencement Žtaient des Žchangistes isolŽs, l'un avec son poisson l'autre avec ses harpons par exemple, ils ont inventŽ le commerce et l'Žchange des marchandises ˆ leur valeur, et du commerce, objet de l'Žtude de la section I, est nŽ plus tard le capitalisme. D'autres rŽsumŽs en donnent une version immanente, o le dŽveloppement nŽcessaire de la "forme valeur" et de la "forme argent" engendre le capital : la marchandise, qui existe mystŽrieusement dŽs le dŽpart, se dŽcompose donc en valeur d'usage et valeur d'Žchange, celle-ci renvoie au travail abstrait socialement nŽcessaire, lequel doit se reprŽsenter dans la valeur d'usage d'une autre marchandise, la monnaie, pour que l'Žchange soit possible.

Marx a explicitement mis en garde et mme tournŽ en dŽrision ˆ plusieurs reprises dans son oeuvre tant la fiction historique, typique de l'Žconomie politique bourgeoise qui s'imagine que le capitalisme est nŽ naturellement de l'Žchange marchand lui-mme pensŽ comme quelque chose ayant existŽ de toute ŽternitŽ, que la fiction selon laquelle le dŽveloppement immanent, idŽel, dialectique, de la valeur engendrerait le capital, car il s'agit d'un processus rŽel et non d'une nŽcessitŽ idŽale.

La vulgate se fonde sur une lecture extrmement tronquŽe de la premire section du Capital qu'elle aggrave encore en retour :

1Ħ) Tout est dit pratiquement dans le premier alinŽa : valeur d'usage-valeur d'Žchange, travail utile-travail abstrait, la valeur c'est du travail (et le travail, c'est la santŽ ! ).

2Ħ) Le second alinŽa confirme le premier en introduisant des notions qui seront en fait reprises plus loin dans l'Žtude de la production capitaliste.

3Ħ) Le troisime alinŽa n'apporte rien : coquetterie dialectique avec Hegel, ratiocination pŽdante ou amusement intellectuel, c'est selon.

4Ħ) L'alinŽa sur le fŽtichisme ajoute ˆ la dŽcouverte de ce que la valeur, c'est du travail, le fait qu'on ne doit pas s'en rendre compte et donc que les gens s'imaginent que la valeur est dans les objets, ce qui permettra de mieux comprendre plus loin comment est masquŽe l'exploitation capitaliste.

5Ħ) Le second chapitre est un petit rŽcit historique pour montrer comment tout cela s'est dŽveloppŽ de manire naturelle, "matŽrialiste" n'est-ce pas, ˆ partir des Žchanges primitifs.

6Ħ) Le troisime chapitre nous explique comment fonctionne l'instrument pour faciliter les Žchanges, la monnaie, et les formes qu'elle prend.

RŽpŽtons-le, tout pourrait presque ici se ramener au premier alinŽa : le reste est additif technique, digression politico-historique, sauf ˆ la rigueur l'exposŽ sur le fŽtichisme qui ceci dit n'a pas de portŽe thŽorique propre pour comprendre ce que sont la marchandise, la monnaie, le capital, mais seulement pour qu'on pige qu'on se fait avoir ˆ notre insu. Mais une fois qu'on est devenu un matŽrialiste qui sait que la valeur c'est du travail, on ne nous la fait pas !

 

Le contresens de la vulgate.

 

Ce quĠil en est en fait.

Le contresens de la vulgate est absolu. Marx est ici ramenŽ ˆ un Ricardo qu'aurait lu un Monsieur Homais pŽtri de prŽtendu "matŽrialisme". Pour Marx :

1Ħ) Rien n'est encore vraiment dit dans le premier alinŽa : le point de dŽpart, la marchandise, est une forme sociale spŽcifique, un produit complexe qu'il faut dŽcomposer pour la reconstruire ensuite comme vŽritable forme sociale, Žclaircie. L'analyse en valeur d'usage et valeur d'Žchange et la mise ˆ jour du travail derrire tout cela n'est que le dŽbut de l'investigation. Cette substance (le travail) et cette mesure (le temps de travail) que Marx se targue d'avoir identifiŽes ne sont, comme il le dit, pas encore dŽterminŽes, car la "forme" de la valeur n'a pas encore ŽtŽ Žtablie. Et Marx est ici un vŽritable aristotŽlicien : sans la forme, parler de substance c'est manier des mots sans saisir leur contenu.

2Ħ) C'est justement le second alinŽa qui pose le besoin de cette analyse de forme et non pas seulement d'une analyse consistant ˆ dŽcomposer les ŽlŽments apparents d'une totalitŽ qui serait la "marchandise". Les relations complexes entre le travail utile, le travail concret, le travail abstrait, ainsi que la relation contradictoire entre la force productive du travail et la valeur, qui y sont exposŽes, sont autant de questions, auxquelles il faudra tout le Capital pour rŽpondre, mais qui appellent immŽdiatement une prŽsentation de la manire sociale dont une marchandise a de la valeur.

3Ħ) C'est cela qui est exposŽ dans le troisime alinŽa, qui passe donc ici du statut de fioriture ˆ celui de lieu nodal de toute l'Ïuvre de Marx, dont on sait qu'il lui accordait effectivement la plus grande importance, rencontrant peut-tre un silence respectueux mais pas vraiment convaincu de la part d'Engels. La manire dont une marchandise a de la valeur, c'est sa forme sociale : et le salut fait ici ˆ Aristote, le "grand penseur qui a analysŽ le premier la forme valeur, ainsi que tant d'autres formes, soit de la pensŽe, soit de la sociŽtŽ, soit de la nature", n'est ni une coquetterie ni un clin d'Ïil.

4Ħ) Si l'alinŽa sur le fŽtichisme est dans le premier chapitre c'est qu'au mme titre que les trois autres parties du chapitre il dŽtermine de manire fondamentale ce qu'est la valeur : pas de valeur sans fŽtichisme. Le fŽtichisme n'est pas une ruse automatique que le matŽrialisme suffirait ˆ dissiper, il est un rapport social inscrit dans les objets et dans les sujets.

5Ħ) Les sujets, justement : le second chapitre les met en scne, sans nul doute trop rapidement. Son r™le doit tre situŽ dans l'ensemble du dŽveloppement. Il n'a rien ˆ voir avec la fable des Žconomistes libŽraux selon laquelle au commencement Žtait le troc, devenu commerce par la monnaie. Chez Marx la monnaie et la marchandise ne naissent pas du troc -pas plus que plus loin, le capital ne na”t de la monnaie et de la marchandise.

6Ħ) La monnaie n'est pas introduite au dŽbut du chapitre 3 mais ˆ la fin du troisime alinŽa du chapitre 1. Son fonctionnement est ˆ son tour un processus contradictoire et c'est, comme le dira souvent Tran Hai Hac, "aplatir" Marx que de rŽduire son propos ˆ l'affirmation selon laquelle elle n'est rien d'autre qu'une marchandise choisie comme Žquivalent gŽnŽral : si l'on comprend qu'il s'agit de forme sociale, exprimant les rapports sociaux de production, alors on comprend que ce choix en fait autre chose encore.

Ce que Marx en pensait lui-mme.

Que le contresens de la vulgate soit absolu ne signifie pas qu'elle ne correspond pas ˆ un moment nŽcessaire de la comprŽhension des rapports sociaux. ƒvidemment, comprendre que "la valeur, c'est du travail" ("la loi de la valeur-travail") est un moment nŽcessaire et fondamental. Mais insuffisant pour rŽsister ˆ l'expŽrience, aux objections, bref ˆ la lutte des classes rŽelle.

Commentant en 1880 l'ouvrage d'Adolph Wagner "Fondements de l'Žconomie politique", Marx y lit ˆ son sujet ceci :

"Marx voit dans le travail la substance sociale commune de la valeur d'Žchange, la seule qu'il considre ici, et la mesure de la valeur d'Žchange dans le temps de travail socialement nŽcessaire."

Qui ne reconna”trait lˆ la vulgate d'un sicle d'Žcoles de formation "marxistes" et de cours universitaires pro ou anti "marxistes" ? Or cette phrase plonge Marx dans la consternation. Il commente :

"A aucun endroit, je ne parle de la "substance sociale commune de la valeur d'Žchange", mais je dis au contraire que les valeurs d'Žchange (ˆ tout le moins en faut-il deux pour qu'il y ait valeur d'Žchange) reprŽsentent quelque chose qui leur est commun, absolument indŽpendant "de leurs valeurs d'usage" (c'est-ˆ-dire ici de leur forme naturelle), ˆ savoir la "valeur". (...)

Je ne dis pas que le "travail" est la "substance sociale commune de la valeur d'Žchange" ; et comme je traite en dŽtail, dans un paragraphe particulier, de la forme de la valeur, c'est-ˆ-dire du dŽveloppement de la valeur d'Žchange, il serait Žtrange de rŽduire cette "forme" ˆ une "substance sociale commune", le travail. De mme, M.Wagner oublie que ni la "valeur", ni la "valeur d'Žchange", ne sont chez moi des sujets ; seule est sujet la marchandise."

Un peu plus loin :

"Je ne divise donc pas la valeur en valeur d'usage et en valeur d'Žchange en tant qu'antithses en lesquelles l'abstraction "valeur" se scinderait ; c'est la forme sociale concrte du produit du travail, la marchandise, qui est, d'une part, valeur d'usage, et, d'autre part, "valeur", non valeur d'Žchange,  car la simple forme phŽnomŽnale ne peut pas tre son propre contenu."

 

Ç Ne lisez pas la premire section È !

Ce n'est pas Žchapper au contresens de la vulgate, mais c'est au contraire le porter ˆ son paroxysme, que de vouloir exŽcuter, Žloigner ou occulter le contenu de la premire section du Capital, comme le fait Louis Althusser dans sa prŽface des ƒditions Sociales (Avertissement aux lecteurs du livre I du Capital, 1969) o il conseille d'en reporter la lecture ˆ plus tard et inciterait presque le lecteur influenable ˆ renoncer ˆ cette lecture d'un texte souponnŽ d'tre ˆ la fois trop ardu et trop chargŽ d' "hŽgŽlianisme" idŽaliste. Il faudrait donc pour le moins en reporter la lecture ˆ la suite des chapitres sur la production capitaliste du livre I, donc commencer par la seconde section. Il est naturellement tout ˆ fait possible, par exemple pour former des militants syndicaux et des ouvriers ˆ saisir le cadre rŽel d'ensemble de leur lutte quotidienne pour le salaire et le temps de travail, de traiter des questions de l'exploitation capitaliste "avant" de traiter de la forme valeur en tant que telle. Mais il n'en demeure pas moins qu' Žcarter celle-ci ou la renvoyer sur un plan fondamental secondaire implique que l'on ne comprend pas le r™le de la forme marchande et monŽtaire (qui est la mme chose), analysŽe dans cette section, dans le mode de production capitaliste : elle en est la forme spŽcifique, la diffŽrence spŽcifique au sens aristotŽlicien, c'est-ˆ-dire que le capitalisme ne saurait tre dŽfini en disant simplement que c'est un rapport social d'exploitation -ce caractre est commun ˆ bien d'autres modes de production, c'est une simple homologie comme diraient les biologistes. Le capitalisme est une forme d'exploitation spŽcifiquement monŽtaire et marchande qui pose justement l'ensemble des individus comme des sujets de l'Žchange. L'Žtude du capital doit donc bien commencer par l'examen de cette forme marchande, sans que cela ne signifie ni qu'elle l'aurait historiquement prŽcŽdŽe, ni qu'il dŽcoule de celle-ci par un dŽveloppement "dialectique" nŽcessaire : il en est au contraire la prŽsupposition.

 

 

LĠapport dĠIsaak Roubine.

 

 

La lecture du premier chapitre (je reviendrai plus loin sur la lecture de l'ensemble de la premire section) de Tran Hai Hac reprend les apports d'un grand lecteur de Marx, Isaac Roubine (1886-1937 ?), militant bundiste puis menchevik en Russie, puis fonctionnaire ˆ l'institut soviŽtique de recherches marxistes ˆ la fin des annŽes vingt avant de pŽrir dans les purges staliniennes o fut pourfendue, justement, la "dŽviation hŽgŽlienne" et la lecture prŽcise du Capital, encore jamais vraiment effectuŽe, comme offensive idŽaliste droitire, la dialectique vivante Žtant traitŽe de "scolastique" par les assassins de la bureaucratie. Son oeuvre ma”tresse, Essai sur la thŽorie de la valeur de Marx, para”t en 1926 mais il est englouti dans la nuit stalinienne, et n'est ŽditŽ en franais qu'en 1978, chez MaspŽro par la revue Critiques de l'Žconomie politique, qui joua un r™le important d'actualisation des rŽflexions sur la vŽritable pensŽe de Marx aprs 1968. RŽcemment cette oeuvre importante a ŽtŽ mise en ligne sur le site Marxist Internet Archives. Deux points essentiels sont repris de Roubine et amendŽs par Tran Hai Hac : le statut de forme sociale de la substance du travail abstrait, et la comprŽhension du premier chapitre du Capital dans son unitŽ.

Dire que la substance du travail abstrait, ou le travail abstrait en tant que substance, est une forme sociale, c'est rŽfuter l'interprŽtation platement matŽrielle de cette phrase de Marx ˆ la fin du second alinŽa du premier chapitre du Capital :

Ç Tout travail est d'un c™tŽ dŽpense, dans le sens physiologique, de force humaine, et ˆ ce titre de travail humain Žgal, il forme la valeur des marchandises. De l'autre c™tŽ, tout travail est dŽpense de force humaine sous tel ou tel aspect productif, dŽfini par un but particulier, et ˆ ce titre de travail concret et utile, il produit des valeurs d'usages ou utilitŽs. È

L'interprŽtation apparemment simple et directe de cette phrase consisterait ˆ dire que le travail abstrait, celui qui constitue la substance de la valeur, c'est le travail physiologique, la dŽpense de force humaine de travail en tant qu'Žnergie physique. Mais s'il en Žtait ainsi le travail abstrait, qui spŽcifie la valeur comme forme dans le mode de production capitaliste, perd justement sa spŽcificitŽ : le travail physiologique est commun ˆ tout mode de production. Isaak Roubine montre en quoi cette interprŽtation est contredite par maints autres passages et surtout par la cohŽrence d'ensemble de l'analyse de Marx. Le caractre physiologique du travail, de mme d'ailleurs que son caractre social et que le fait qu'il soit d'une faon ou d'une autre ŽgalisŽ ˆ travers la distribution de ses produits, tout cela ne spŽcifie pas le mode de production capitaliste et se retrouve dans tout mode de production. Ce sont lˆ des prŽsupposŽs du mode de production capitaliste, mais non ses spŽcificitŽs qui le dŽterminent. Sa spŽcificitŽ est de faire du caractre physiologique du travail la base d'une Žgalisation de celui-ci comme travail abstrait, substance de la valeur, ce qui opre par la constitution des individus en sujets de l'Žchange et par la formation de la monnaie par laquelle les marchandises sont des marchandises. Mais il reste alors ˆ expliquer pourquoi cette phrase de Marx ˆ cet endroit lˆ de son dŽveloppement.

 

Le travail abstrait-concret selon Tran Hai Hac.

 

 

Auparavant, il nous faut indiquer l'enrichissement, l'amendement, apportŽ par Tran Hai Hac ˆ l'interprŽtation d'Isaak Roubine. Chez celui-ci comme d'ailleurs dans la formulation de Marx lui-mme le travail concret, qui produit les valeurs d'usage comme telles et dont la force productive fait varier la valeur unitaire des marchandises, est le donnŽ commun aux diffŽrents modes de production, la base matŽrielle sur laquelle s'articule la dŽtermination spŽcifique propre au capitalisme qu'est la valeur, par la rŽduction du travail concret productif de valeur d'usage (ou mieux des travaux concrets) au travail abstrait substance de la valeur. La formule "travail concret" Žquivaut donc ˆ "travail utile" chez Marx et chez Roubine.

Ce que Tran Hai Hac prŽcise par rapport ˆ Isaak Roubine.

Tran Hai Hac propose d'affiner leur rapport en prŽcisant que ce qui se passe vraiment dans le capitalisme ne saurait tre dŽcrit simplement comme une rŽduction du travail concret au travail abstrait, mais comme une rŽduction du travail utile au travail concret sous l'effet de la dŽtermination, ou de la subsomption, au travail abstrait, qui fait que le travail utile en gŽnŽral devient travail concret dans et par son unitŽ contradictoire avec le travail abstrait. L'intŽrt de cette distinction est qu'elle met d'un c™tŽ la catŽgorie "travail utile" (productif dĠutilitŽs) comme Žtant la forme matŽrielle diverse du travail dans tout mode de production, exprimant la nŽcessitŽ du travail, du rapport entre les hommes et la nature, dans toute l'histoire, et de l'autre c™tŽ la catŽgorie "travail concret" (productif de valeurs dĠusage ) dans la spŽcificitŽ du mode de production capitaliste, en tant qu'unitŽ du travail utile et du travail abstrait sous la dŽtermination de ce dernier. Ainsi, le travail utile est une catŽgorie qui dŽpasse le simple mode de production capitaliste, qui lui est intŽrieure mais aussi extŽrieure, mais dont l'Žtude n'a ˆ voir avec celle de ce mode de production qu'en tant qu'elle lui est intŽrieure, en tant donc que travail concret. Si cette distinction conceptuelle n'est pas explicitŽe par Marx, elle est seule cohŽrente avec l'ensemble de ses dŽveloppements.

L'opŽration de pensŽe qui est proposŽe ici est en fait la plus difficile de tout le livre de Tran Hai Hac -elle est la cible de la critique Žlogieuse qu'en a fait Jacques Bidet dans son compte-rendu de lecture paru dans Actuel Marx nĦ 34 en septembre 2003-, mais elle est fondamentale : nous allons la retrouver ˆ chaque Žtape. La remarque de Jacques Bidet cristallise en fait un dŽsaccord d'ensemble, car si la catŽgorie de "travail abstrait-concret" chez Tran Hai Hac est difficile ˆ apprŽhender au dŽbut de son livre, c'est parce qu'il s'agit de la premire occurrence de la relation d'intŽrioritŽ extŽrioritŽ, relation logique qui va revenir ˆ chaque chapitre et se prŽsenter progressivement ˆ nous de faon de plus en plus concrte et donc de plus en plus claire. Rejeter ou ne pas vouloir comprendre la conceptualisation du "travail abstrait-concret" dans le premir chapitre de Relire le capital revient donc ˆ en saper tout l'Ždifice mŽthodologique. Notons qu'il est vrai que cette conceptualisation est initialement difficile, parce qu'abstraite. C'est lˆ un point commun avec le Capital de Marx lui-mme : lui aussi dŽmarre par des catŽgories trompeuses qui sont en fait prŽsupposŽes par les dŽveloppements ultŽrieurs et sur lesquelles il faut faire retour aprs avoir apprŽhendŽ ceux-ci.

La mme relation prŽsentŽe par Stavros Tombazos.

Notons que cette relation entre travail abstrait et travail concret est exposŽe aussi, dĠune faon diffŽrente mais qui me semble au fond Žquivalente, beaucoup plus Ç hŽgŽlienne È, par Stavros Tombazos (Tran Hai Hac se dŽmarque de la notion dĠ Ç abstraction rŽelle È appliquŽe au travail abstrait par Ruy Fausto, Le Capital et la logique de Hegel, Paris, LĠHarmattan, 1987, mais justement la prŽsentation dialectique de S.Tombazos regroupe les deux conceptions) :

Ç Le travail abstrait est une totalitŽ reposant sur ses propres limites, enfermŽe en elle-mme, une indiffŽrence. CĠest celle-ci cependant qui fait immŽdiatement surgir la diffŽrentiation, car ˆ quoi dĠautre le travail abstrait est-il Ç indiffŽrent  È sinon aux actes partiels du travail ? Ainsi le travail abstrait introduit une division en lui-mme que lĠon appelle habituellement Ç division du travail È. En tant quĠindiffŽrence simple, il est universel, essence, pure nŽgativitŽ ; en tant que diffŽrenciation de cette indiffŽrence, en tant que se divisant en lui-mme en travail abstrait-concret, il est particulier. Le travail particulier correspond aux activitŽs particulires et aussi aux valeurs dĠusage particulires qui sont du travail abstrait-concret rŽifiŽ [terme quĠil est bon de traduire : Ç fait choses È]. È (Les temps du Capital, 1994).

 

Comment lire le premier chapitre.

 

Mais, pour en revenir ˆ la lecture du premier chapitre du Capital, elle n'est possible que si l'on prend en compte l'ensemble de ce chapitre et non seulement ses deux premiers alinŽas, ceux prŽcisŽment qui se terminent par la phrase confuse sur la dŽpense de force humaine au sens physiologique. Selon Susumu Takenaga, dans Valeur, forme de la valeur et Žtapes dans la pensŽe de Marx (Berne 1985) cette formulation provisoire n'est pas fausse, mais correspond ˆ la notion de dŽpense de force humaine en gŽnŽral, commune ˆ diffŽrents modes de production. C'est dire qu'il faut poursuivre la lecture en mettant sur le mme plan les deux premiers alinŽas d'une part et les deux derniers d'autre part.

En effet, les deux premiers alinŽas, celui sur la valeur d'usage et la valeur d'Žchange dans la marchandise et celui sur la "double nature du travail prŽsentŽ dans la marchandise", affirment l'existence substantielle de la valeur, dans le travail : il s'agit de montrer que la valeur d'Žchange est inintelligible si l'on en reste au niveau, justement, de l'Žchange. Ce sont l'Žconomie politique "vulgaire", et notamment Samuel Bailey le critique de Ricardo, qui sont ici en ligne de mire. Conceptuellement on passe donc ici de la valeur d'Žchange telle qu'elle se prŽsente superficiellement (propriŽtŽ d'ŽchangeabilitŽ rŽciproque des marchandises) au travail abstrait et ˆ la valeur tout court, lesquels sont encore identifiŽs ˆ ce stade ; et l'on passe de la valeur d'usage telle qu'elle aussi se prŽsente superficiellement, comme utilitŽ en gŽnŽral, ˆ la valeur d'usage sociale, valeur d'usage pour d'autres, ainsi qu'au travail concret dont la force productive quand elle augmente fait augmenter la quantitŽ de valeur d'usage sans faire augmenter la valeur. Cette dŽmarche analytique aboutit certes au travail abstrait, mais celui-ci n'est pas encore spŽcifiquement dŽterminŽ en relation avec les rapports capitalistes de production. Il appara”t donc comme simple dŽtermination matŽrielle ou comme travail Žgal en gŽnŽral, ce qui si l'on s'arrte lˆ pousse ˆ la confusion entre travail abstrait et travail social voire physiologique, ainsi qu'entre travail concret et travail privŽ ou travail utile.

Il ne faut donc pas s'arrter lˆ car en mettant l'accent sur l'existence de la substance-travail de la valeur contre l'Žconomie politique vulgaire, les deux premiers alinŽas si l'on tronque sur eux la lecture de Marx, conduisent ˆ un aplatissement ricardien de celui-ci. C'est en ce sens que Tran Hai Hac peut Žcrire qu'au stade de ces deux premiers "paragraphes" on en est encore ˆ la mise en Žvidence de la double propriŽtŽ naturelle de tout travail de production, propriŽtŽ d'ŽgalitŽ du travail physiologique et propriŽtŽ d'utilitŽ de toute activitŽ technique, mais que l'on n'est pas encore parvenu ˆ la dŽtermination spŽcifique de ce qu'est la forme marchande du capitalisme. Selon un autre marxiste japonais, Makoto Itoh, La crise mondiale, Paris 1987, le mouvement interne de ce premier chapitre du Capital se concentre justement dans la contradiction et le saut -dŽlicat pour le lecteur surtout s'il est pressŽ- qui interviennent entre le 2Ħ "paragraphe", qui semble substantialiste et ricardien, et le 3Ħ, dont l'analyse de forme est un apport propre ˆ Marx, absolument pas ricardien.

Tran Hai Hac reprend donc ce point de vue, d'accord avec Roubine sur le fait qu'il faut mettre en parallle les deux groupes de paragraphes -les deux premiers qui penchent vers Ricardo et les deux derniers qui penchent vers Bailey-, mais ajoutant que le second ensemble est loin de se rŽduire ˆ la seule question du fŽtichisme (4Ħ "paragraphe") particulirement mise en valeur par Roubine : il faut aussi, en plus, lire Žgalement en parallle les "paragraphes" 3 et 4 et ne pas nŽgliger le 3, cette apparente ratiocination dialectique minutieuse, qui construit le concept de monnaie, faute de quoi on perd de vue le fait que la thŽorie marxiste de la valeur rend compte de la monnaie, et ne se contente pas avec Ricardo de proclamer que la valeur provient du travail, mais se demande comment il se fait que le travail social doive s'exprimer sous forme de monnaie et tre ainsi, et seulement ainsi, valeur.

Ce sont donc les troisime et quatrime alinŽas, celui sur la forme de la valeur et celui sur le caractre fŽtiche de la marchandise, qui par une sorte d'antithse, qui est en fait un approfondissement, assurent cette dŽtermination spŽcifique qui manque encore aux deux premiers : ils critiquent, eux, la thŽorie de la valeur-travail, Marx donnant mme explicitement raison plusieurs fois ˆ Bailey par rapport ˆ Ricardo, donc aux "vulgaires" fŽtichistes de l'argent et de l'Žchange contre les "classiques" fidles ˆ la valeur-travail. C'est lˆ que les concept de valeur d'Žchange et aussi de valeur d'usage sont reconstruits comme des concrets de pensŽe et non plus comme le donnŽ immŽdiat qu'ils Žtaient forcŽment au tout dŽbut du Capital, en particulier avec l'analyse de la contradiction entre la valeur d'usage et la valeur s'exprimant dans une valeur d'usage ("paragraphe" 3).

Makoto Itoh aprs avoir bien montrŽ ce balancement du premier chapitre et l'opposition des alinŽas 1-2 et 3-4, propose de dissocier les deux moments, substance ricardienne base matŽrielle commune ˆ toutes les sociŽtŽs, d'une part, forme spŽcifiquement marchande-capitaliste de la valeur, d'autre part ; cette dissociation reste une erreur, l'ensemble du premier chapitre formant une unitŽ. En ce sens ses deux volets ne sont pas des antithses l'un de l'autre mais doivent vraiment tre saisis ensemble : la substance travail de la valeur dŽgagŽe dans le premier volet n'a aucune rŽalitŽ sans son expression formelle comme monnaie et le fŽtichisme de la marchandise dŽgagŽs dans le second volet, et rŽciproquement. La forme du second volet est une forme substantielle, l'expression trompeuse nŽcessaire d'un rapport social, et la substance du premier volet est une substance formelle, un contenu social qui n'existe lui aussi qu'en raison des rapports sociaux de production dont il est l'expression. Il s'agit bien ici de dialectique, mais au delˆ des discussions sur le degrŽ d'engagement de Marx dans sa "coquetterie avec Hegel", c'est la dialectique d'Aristote qui est ici ˆ l'Ïuvre, pour saisir la diffŽrence spŽcifique du mode de production capitaliste qu'est justement le rapport social monŽtaire-marchand.

 

2.

Le rapport dĠintŽrioritŽ extŽrioritŽ : l'exemple de la valeur d'usage.

 

 

Le problme de la valeur dĠusage.

 

 

La valeur d'usage est une notion centrale, mais son histoire dans le marxisme officiel montre justement les limites de celui-ci. Dans le marxisme officiel comme dans l'Žconomie politique bourgeoise, la valeur d'usage est en fait en dehors du champ de l'Žtude Žconomique, c'est une prŽcondition qui est immŽdiatement mise entre parenthses. Attribuer cette mise entre parenthse ˆ Marx pour s'en prŽvaloir comme orthodoxie marxiste, ou au contraire, plus rŽcemment, pour reprocher ˆ Marx d'avoir fait de l'Žconomisme et du productivisme en nŽgligeant la dimension de la valeur d'usage, est-il conforme ˆ la position de Marx lui-mme ?

 

LĠorthodoxie Žconomiste.

 

 

L'interprŽtation "orthodoxe" culmine chez Louis Althusser qui, plus royaliste que le roi et marxiste ˆ la place de Marx, considre que le terme "valeur d'usage" est impropre ˆ son objet et qu'il faut parler simplement d'utilitŽ, comme le font par ailleurs les Žconomistes libŽraux marginalistes (Avertissement aux lecteurs du livre I du Capital, 1969).

Si nous remontons en amont nous trouvons Paul Marlor Sweezy, personnage central du marxisme universitaire nord-amŽricain, qui expliquait dans les annŽes 1940 que pour Marx, la valeur d'usage n'exprime aucun rapport social -ma jouissance, mon besoin, mon dŽsir, le sens que je mets dans l'objet consommŽ, seraient donc extŽrieurs aux "rapports sociaux" :

"Marx exclut la valeur d'usage (ou, comme on devrait l'appeler maintenant, la valeur "utilitŽ") du champ d'investigation de l'Žconomie politique parce qu'elle n'implique pas directement une relation sociale."(Theory of capitalist development, 1942).

Il peut para”tre absurde d'imaginer que l'on puisse croire que l'utilitŽ des choses est extŽrieure aux rapports sociaux ; c'est pourtant bien cette absurditŽ qu'Žnonce ici Sweezy, en la mettant au compte de Marx : "Il [Marx] souligne cette exigence rigoureuse selon laquelle les catŽgories de l'Žconomie doivent tre des catŽgories sociales, c'est-ˆ-dire des catŽgories qui reprŽsentent des relations entre les gens.", souligne t'il pour enfoncer le clou, ne s'apercevant pas qu'il nous explique lˆ que "pour Marx" l'utilitŽ des choses ne concernerait soi-disant pas les relations entre les gens ...

A la source de cette "orthodoxie" Žconomiste, nous avons Rudolf Hilferding, dans sa rŽponse ˆ la critique de Marx par Eugen von Bohm-Bawerk.

Le vieux baron, plusieurs fois ministre des Finances de la grande Autriche-Hongrie, avait exposŽ dans un article fondateur de 1896 (Zum Abschluss des Marxistem systems) sa critique logique de la thŽorie marxiste de la valeur, en deux points.

1Ħ) D'une part l'utilitŽ (qui est ici confondue avec la valeur d'usage) est une propriŽtŽ commune des marchandises exactement au mme titre que le fait d'tre des produits du travail.

2Ħ) D'autre part faire abstraction des diffŽrentes espces de la valeur d'usage ne signifie pas qu'on en a fait abstraction comme genre.

Le jeune marxiste, qui ne savait pas encore en 1904 qu'il deviendrait aprs guerre ministre des Finances social-dŽmocrate de la RŽpublique de Weimar, rŽpondait au vieux baron dans la revue de la social-dŽmocratie viennoise, les Marx-Studien, par son article Bohm-Bawerk Marx Critik, en expliquant que comme "valeur d'usage" la marchandise n'est qu'une chose naturelle satisfaisant des besoins et non une chose sociale. Chez Hilferding l'unitŽ contradictoire de la valeur d'usage et de la valeur d'Žchange dans la marchandise devient une simple dualitŽ d'o la science Žconomique n'a qu'ˆ Žvacuer l'un des c™tŽs aprs en avoir simplement reconnu l'existence comme support, et ce c™tŽ est naturellement celui de la valeur d'usage :

""La marchandise est l'unitŽ de la valeur d'usage et de la valeur, seul le mode d'investigation est double : en tant que chose naturelle, elle est objet des sciences de la nature, en tant que chose sociale, elle est objet d'une science sociale, l'Žconomie politique. L'objet de l'Žconomie est donc le c™tŽ social de la marchandise, du bien, dans la mesure o il est le symbole du lien social, tandis que son cotŽ naturel, la valeur d'usage, n'entre pas dans le domaine de l'Žconomie politique."

Hilferding se rŽfŽrait notamment ˆ cette phrase de Marx, dans la Critique de l'Žconomie politique (1859):

"Il semble que pour la marchandise, ce soit une condition nŽcessaire que d'tre valeur d'usage, mais qu'il soit indiffŽrent ˆ la valeur d'usage d'tre marchandise. Quand la valeur d'usage est indiffŽrente ˆ toute dŽtermination Žconomique formelle, c'est-ˆ-dire quand la valeur d'usage est prise en tant que valeur d'usage, elle n'entre pas dans le domaine de l'Žconomie politique."

La lecture sŽrieuse, attentive, de cette phrase, montre qu'il y a contresens : Marx n'y dit pas que la valeur d'usage n'a rien ˆ voir avec l' "Žconomie politique" (expression elle-mme confuse ici : il ne s'agit pas en l'occurrence de l'Žconomie politique de la bourgeoisie, mais de la recherche Žconomique), mais qu'elle n'en relve pas lorsque elle est "indiffŽrente ˆ toute dŽtermination Žconomique formelle".

Marx reprend d'ailleurs plus explicitement le mme distinguo dans le premier chapitre du Capital :

"La marchandise elle-mme appara”t comme l'unitŽ de deux dŽterminations. Elle est valeur d'usage, c'est-ˆ-dire objet qui satisfait un systme quelconque de besoins humains. C'est lˆ son c™tŽ matŽriel qui peut tre commun aux Žpoques de production les plus disparates et dont l'examen se situe en dehors de l'Žconomie politique. La valeur d'usage tombe dans son domaine dŽs qu'elle est modifiŽe par les rapports de production modernes ou qu'elle intervient pour sa part dans ces rapports en les modifiant."

La valeur d'usage quand elle tombe sous le coup d'une dŽtermination Žconomique formelle joue donc un r™le Žconomique en tant que telle.

Et quel r™le ! Dans les Notes sur Adolph Wagner (1880), Marx Žnumre explicitement les cas o la valeur d'usage est une dŽtermination Žconomique formelle :

-il se cite lui-mme : ˆ la fin du premier alinŽa au chapitre 1 du Capital, les "valeurs d'usage pour d'autres, valeurs d'usage sociales" ont bien un caractre historique spŽcifique, Žtant valeur d'usage de la "marchandise".

-il rappelle le dŽveloppement de la forme valeur de la marchandise, c'est-ˆ-dire l'alinŽa 3 du chapitre 1 o la valeur de la marchandise doit s'exprimer dans la valeur d'usage d'une autre marchandise.

-donc dans la monnaie, la valeur d'une marchandise s'exprime prŽcisŽment dans la valeur d'usage -la valeur d'usage sociale spŽcifique de l'argent.

-le pouvoir de produire la plus-value est prŽcisŽment la valeur d'usage sociale spŽcifique de la force de travail dans le mode de production capitaliste.

"Etc.", abrge t'il. On pourrait en effet ajouter bien des notions, en fait toute les notions fondamentales du "marxisme" qui sont structurŽes sur la valeur d'usage : la composition organique du capital, notamment, articulation de sa composition technique et de sa composition valeur, est de cette sorte, de mme que la notion qui dans la rŽdaction du Capital a probablement conduit ou aidŽ Marx ˆ la conceptualiser, celle de fertilitŽ agronomique combinant fertilitŽ naturelle et fertilitŽ Žconomique de la terre, notion elle-mme issue de celles de "terre-matire" et de "terre-capital" prŽsentes dŽs Misre de la philosophie. La baisse tendancielle du taux gŽnŽral de profit appara”t prŽcisŽment comme la manifestation de la limite du capital en tant que valeur d'usage. Il n'y a pas un seul moment du Capital de Marx dans lequel la valeur d'usage ne soit pas au fondement.

Qui plus est, la dissociation entre valeur d'Žchange et valeur d'usage comme orthodoxie marxiste a ŽtŽ critiquŽe du c™tŽ droit, ce qui a confortŽ la dite orthodoxie. DŽs 1904 ƒdouard Bernstein critique Hilferding dans la revue des "rŽvisionnistes", Documenten des Sozialismus, et l'intŽressŽ lui rŽpond dans la revue thŽorique de la social-dŽmocratie allemande, la Neue Zeit, que la valeur d'usage ne deviendra une catŽgorie sociale, mais pas Žconomique, que dans la sociŽtŽ socialiste o sa recherche guidera consciemment la production. Bernstein, comme le souligne Rosdolsky, ne savait en fait comment s'y prendre avec ce rapport valeur d'usage-valeur d"Žchange que lui aussi considŽrait comme une dichotomie, et versait dans les thŽories psychologiques et libŽrales de la valeur-utilitŽ.

En gŽnŽral ces faits ne sont pas connus, mais l'orthodoxie ou si l'on prŽfre la vulgate, pour l'Žtablissement de laquelle ils ont ŽtŽ la mŽdiation, est bien implantŽe car elle correspond ˆ l'idŽologie dominante, et l'on peut d'ailleurs penser que les affirmations de Hilferding n'ont fait que confirmer ce qui Žtait dans l'air, l'acception ordinaire dans laquelle le Capital avait commencŽ ˆ tre reu : comme l'Žconomie officielle l' "Žconomie marxiste" parle "chiffres", "dollars", "valeurs", et pas du contenu matŽriel et moral des biens produits. De mme, la critique psychologique, Žclectique (chez Bernstein), marginaliste, puis anti-productiviste, moraliste, religieuse, Žcologiste, dŽcroissanciste, etc., en prend le contre-pied sans analyser la liaison entre contenu matŽriel "valeur d'usage" et forme marchande "valeur d'Žchange".

 

LĠapport de Roman Rosdolsky.

 

 

AmorcŽe par Henryk Grossmann (Marx, l'Žconomie politique et le problme de la dynamique, diffusŽ en allemand ˆ New York en 1941, traduit en franais chez Champ Libre en 1975 avec une importante prŽface de Paul Mattick), une critique de fond, reposant sur les textes de Marx, de l'orthodoxie dualiste et productiviste fut opŽrŽe par Roman Rosdolsky, Zur Entstehungsgeschichte des Marxschen "Kapital", Frankfurt 1967 (seul le premier volume traduit en franais en 1976 : La gense du capital chez Karl Marx). Lˆ aussi le lien entre histoire (lutte des classes) et travaux thŽoriques sur Marx est patent : R.Rosdolsky Žtait l'ancien dirigeant du parti communiste galicien, engagŽ dans la lutte armŽe en 1918, par la suite antistalinien et rŽfugiŽ aux ƒtats-Unis o il put se procurer l'un des trs rares exemplaires des Manuscrits de 1857-1858 de Marx (les "GrŸndrisse") ŽditŽs ˆ Moscou en pleine apocalypse bureaucratique, en 1939 ; son livre, ŽditŽ aprs sa mort, consiste en une lecture commentŽe de ces manuscrits. La dŽmystification qu'il opre dans le chapitre 3 de cet ouvrage (en fait ˆ l'origine un article indŽpendant paru dans une revue suisse en 1959), sur la notion de valeur d'usage, est complŽmentaire des travaux d'Isaak Roubine dont Rosdolsky mentionne en note qu'il existe un travail sur ce mme sujet, paru ˆ Moscou en 1930 mais qu'il n'avait pu se procurer.

Rosdolsky part de la dŽcouverte, dans les Manuscrits de 1857-1858, de plusieurs passages o Marx reproche ˆ Ricardo de faire abstraction de la valeur d'usage dans sa thŽorie Žconomique, et constate, par la citation des textes de Hilferding et Sweezy dont je viens de parler, que l'orthodoxie marxiste officielle pourrait encourir le mme reproche.

Repartant de citations de Marx lui-mme, il dŽveloppe l'idŽe que la valeur d'usage est l'ŽlŽment fondamental, premier, sur lequel et ˆ partir duquel se dŽveloppe la valeur d'Žchange ; le rapport des deux est celui de la matire et de la forme, la valeur d'usage matire et la valeur d'Žchange forme, celle-ci Žtant ce que Marx appelle la dŽtermination spŽcifique ou formelle -une forme, prŽcise t'il en note, qui se dŽveloppe ˆ partir des contradictions de la matire, comme chez Hegel plut™t que comme chez Kant. Cependant un certain dualisme reste prŽsent ici (ainsi que dans la citation de Hegel que donne Rosdolsky o si la matire est prŽsentŽe comme indispensable ˆ la forme, c'est quand mme encore comme ŽlŽment passif et rŽceptacle de la forme active).

La matire correspondrait donc ˆ ce qui est commun ˆ diffŽrents modes de production et la forme serait ce qui spŽcifie le mode de production capitaliste et le limite historiquement. Mais le principe matŽriel qu'est la valeur d'usage intervient cependant souvent, soit qu'il est modifiŽ par les rapports formels de l'Žconomie capitaliste soit que c'est lui qui les modifie : c'est ce que Ricardo selon Marx n'avait pas vu, malgrŽ le fait qu'il construise sans s'en rendre compte bien des catŽgories ˆ partir des caractŽristiques de la valeur d'usage (par exemple, note Marx, la distinction entre capital fixe et capital circulant). C'est seulement en considŽrant abstraitement les seuls rapports marchands que l'on peut faire "comme si" cette interfŽrence fŽconde ne se produisait pas en permanence. Rosdolsky Žnumre neuf cas o les catŽgories de Marx sont dŽterminŽes par la valeur d'usage : la monnaie, valeur d'usage sociale ; l'Žchange entre capital et travail dŽterminŽ par la valeur d'usage de la force de travail qui est d'tre source de valeur ; la dŽtermination du salaire par la valeur d'usage que signifie la formule "moyens de subsistance"' (au sens large) ; les distinctions du livre II du Capital sur le procs de circulation comme capital fixe et circulant ; les schŽmas de reproduction, simple et Žlargie, du capital social ; la rente foncire ; le rapport entre taux de profit et valeur des matires premires ; l'accumulation du capital comme accumulation de valeurs d'usage (Rosdolsky reprend ici Grossmann) ; et enfin la dŽtermination sociale de la valeur marchande par le besoin social abordŽe au chapitre 10 du livre III du Capital, et qui semble contredire la dŽtermination unilatŽrale par le temps de travail social moyen nŽcessaire du livre I. Liste non exhaustive et qui pourrait tre approfondie.

 

UtilitŽ et valeur dĠusage.

 

 

L'on aura peut-tre remarquŽ, dans ce rŽsumŽ de Rosdolsky, qu'un certain dualisme persiste. La valeur d'usage est la matire et la valeur d'Žchange la forme, mais elle est encore posŽe comme extŽrieure au mode de production capitaliste, ce que contredit l'expŽrience immŽdiate -il est patent et dŽcisif que le capitalisme produit justement une quantitŽ extraordinaire de valeurs d'usage dont certaines sont destructrices, et que cette quantitŽ en elle-mme devient un facteur nŽgatif pour la terre et les travailleurs : la pauvretŽ dans l'abondance est un rapport spŽcifique dans lequel la valeur d'usage dans le capitalisme n'est pas du tout ce qu'elle Žtait dans les autres modes de production.

Nous avons vu que Tran Han Haic a pour ainsi dire parachevŽ le travail de Roubine par sa dŽfinition du travail concret non comme travail utile en gŽnŽral, mais comme travail utile spŽcifiquement dŽterminŽ par le travail abstrait dans le cadre du mode de production capitaliste (cette dŽtermination spŽcifique Žtant constitutive de ce mode de production). C'est d'une manire similaire qu'il complte la critique de l'orthodoxie par Rosdolsky en dŽfinissant plus prŽcisŽment la catŽgorie de valeur d'usage comme Žtant elle-mme, en tant que telle, spŽcifiquement dŽterminŽe : la valeur d'usage serait donc une catŽgorie spŽcifique spŽcifiant le mode de production capitaliste. La catŽgorie gŽnŽrale et extŽrieure, commune aux diffŽrents modes de production, serait celle d'utilitŽ en gŽnŽral ; mais si la valeur d'usage s'appelle, justement, valeur, c'est qu'il s'agit de l'utilitŽ dŽterminŽe par les rapports sociaux capitalistes, utilitŽ sociale et valeur d'usage sociale ne pouvant exister autrement dans ce mode de production. Dans cette approche, le centre de gravitŽ, qui chez Marx, Rosdolsky et Grossmann consistait dans le fait que les catŽgories Žconomiques sont souvent (en fait : toujours) dŽterminŽes par la valeur d'usage, comme Rosdolsky l'a re-dŽgagŽ de Marx contre les marxistes, passe chez Tran Hai Hac au schŽma inverse dans lequel c'est la valeur d'usage qui est dŽterminŽe, qui est constituŽe comme telle par la valeur, par les rapports capitalistes.

En d'autres termes, si chez Marx, Grossmann et Rosdolsky ( a contrario de ce que l'on a chez Hilferding, Sweezy, Althusser ...) le mode de production capitaliste peut tre compris comme la rŽduction de la valeur d'usage ˆ la valeur, ce que Tran Hai Hac prŽcise, c'est qu'il s'agit plut™t de rŽduction de l'utilitŽ des choses en gŽnŽral, par la valeur, au statut de valeur d'usage, ainsi constituŽ comme tel.

 

 

La dimension fondamentale du Ç moment Rosdolsky È.

 

Ces propositions thŽoriques ont un contenu concret voire charnel qu'il faut bien saisir. S'il Žtait important de restituer la vraie place de la valeur d'usage chez Marx, ce n'est pas pour montrer quels Žtaient les rapports de tel concept avec tel autre dans la tte d'un penseur, mais parce que la valeur d'usage c'est l'utilitŽ, la jouissance, le contenu, arrachŽ ˆ lui-mme, dŽterminŽ, aliŽnŽ, donc en lutte contre sa propre dŽtermination formelle, lutte et dŽveloppement contradictoire qui accouche de formes nouvelles ou du moins Žlabore toujours plus les formes existantes : entendez par valeur d'usage le besoin humain qui pousse les prolŽtaires ˆ vendre leur force de travail, dont la valeur d'usage est prŽcisŽment de produire le capital et de reproduire les propres conditions de son exploitation et aliŽnation ; et en plus n'oubliez surtout pas que dans la valeur d'usage ainsi dŽterminŽe, exploitŽe, aliŽnŽe, il y a aussi la nature (explicitement chez Marx) et que la valeur d'usage na”t du travail appliquŽ ˆ la nature ; et n'oubliez surtout pas non plus que la valeur d'usage ne se limite pas ˆ ce qui est produit pour l'Žchange mais comporte l'activitŽ humaine pour soi ou pour ses proches, le travail domestique et maternel, etc. (ici, nous sommes ˆ la limite entre valeur dĠusage spŽcifiŽe par le capital et utilitŽ matŽrielle et humaine Žchappant au capital : toutefois, dans le mode de production capitaliste, ces activitŽs ne lui Žchappent pas, et si elles ne sont pas marchandes elles ont lieu en vue de la production marchande, dĠune faon ou dĠune autre).

Le "moment" Rosdolsky, si l'on veut l'appeler ainsi, est donc essentiel : il est celui de la prise de conscience de la supŽrioritŽ de la valeur d'usage par rapport ˆ la valeur d'Žchange au sens de la supŽrioritŽ matŽrielle de l'humanitŽ et de la nature par rapport ˆ son mode de production historiquement dŽterminŽ. Mais ce moment doit tre complŽtŽ : si l'on parle ici de valeur d'usage -ne cŽdant surtout pas au conseil althussŽrien de parler de simple utilitŽ- c'est qu'elle ne peut fonctionner que par et dans le mode de production capitaliste dont elle est la force productive et reproductive. Le prolŽtariat, valeur d'usage par excellence du mode de production capitaliste, lutte donc pour s'en Žmanciper, mais sa lutte commence et redevient toujours lutte pour le salaire, laquelle le constitue prŽcisŽment en prolŽtariat et reproduit le capital au lieu de le renverser.

Pour comprendre le mode de production capitaliste, l'analyse de la dŽtermination de tout ce qui est valeur d'usage par la valeur, de sa constitution comme valeur d'usage prŽcisŽment par cette dŽtermination, a donc tout autant d'importance que l'analyse du r™le Žconomique majeur de la valeur d'usage en gŽnŽral.

Il y a donc deux aspects, contradictoires, qui peuvent tre ainsi rŽsumŽs en reprenant deux formules de Tran Hai Hac :

"Ç ... la valeur d'usage n'est pas rŽductible ˆ une simple forme d'existence de la valeur, elle dŽborde toujours son statut de porteur de valeur. È

Mais :

Ç [le mode de production capitaliste] ne produit la valeur que sous la forme de valeurs d'usage, et doit donc produire les valeurs d'usage en tant que porteurs de valeur. È, et ces valeurs d'usage ne peuvent, dans ce mode de production, tre autre chose (en le prenant en un sens large : elles ne peuvent qu'tre porteuses de valeurs ou tre, comme la nature et comme l'activitŽ humaine gratuite, domestique, fŽminine ..., seulement en vue des porteurs de valeur).

 

La relation dĠintŽrioritŽ extŽrioritŽ.

 

 

Le rapport entre utilitŽ en gŽnŽral, dans les diffŽrents modes de production, et valeur d'usage en particulier, dans le seul mode de production capitaliste, exposŽ ici est une excellente illustration de cette relation d'intŽrioritŽ extŽrioritŽ centrale chez Tran Hai Hac.

On peut se la reprŽsenter selon une logique ensembliste dĠinclusion, exclusion et intersection, mais ˆ condition de comprendre les limites dĠune telle reprŽsentation. L'ensemble "utilitŽs" est plus vaste que son intersection avec l'ensemble "mode de production capitaliste", intersection qui porte le nom de "valeur d'usage". Et si donc l'ensemble "valeur d'usage" est un sous-ensemble de l'ensemble "mode de production capitaliste" il est aussi un sous-ensemble d'un ensemble extŽrieur plus vaste, celui de l'utilitŽ en gŽnŽral : voila l'extŽrioritŽ.

Il y a deux inclusions, la valeur dĠusage Žtant incluse dans le mode de production capitaliste, dĠune part, et dans lĠutilitŽ, dĠautre part.

Mais si elle est un sous-ensemble du mode de production capitaliste, inclus en lui, cĠest en raison de ce qu'elle est dŽterminŽe par lui –ce que ne contient pas lĠidŽe dĠinclusion, et qui plus est cette dŽtermination est rŽciproque, la valeur d'usage Žtant l'utilitŽ spŽcifiŽe par les rapports sociaux capitalistes, et ces derniers ayant comme dŽtermination spŽcifique cette valeur d'usage porte-valeur (dans ce rapport analogue ˆ celui de la poule et de l'Ïuf, nous verrons que le vŽritable Žpicentre et point de dŽpart est le rapport qui mŽdiatise les deux composantes).

Cette relation dĠintŽrioritŽ extŽrioritŽ peut tre exposŽe schŽmatiquement, ce que fait Tran Hai Hac dans sa prŽface : le terme A contient le terme B (par exemple le capitalisme contient le travail comme travail abstrait, et dans le cas prŽsent il contient lĠutilitŽ comme valeur dĠusage), mais le terme B d'un autre c™tŽ est extŽrieur au terme A, appartient ˆ un autre ensemble qui est plus vaste dans son extension historique (il correspond ˆ un contenu plus gŽnŽral, commun ˆ diffŽrents modes de production et non spŽcifique ˆ celui lˆ).

Cependant, insistons-y, nous voyons bien que rŽduire la relation d'intŽrioritŽ extŽrioritŽ ˆ une relation logique d'inclusion exclusion est trompeur et rŽducteur.

Elle peut se formaliser ainsi, mais son contenu a une autre signification : ˆ savoir que d'une part, B est dŽterminŽ ou encore spŽcifiŽ par A ou, en termes hŽgŽliens, subsumŽ sous A, mais que d'autre part, B Žchappe ˆ A, comporte un fond irrŽductible ˆ A (un fondement : en langue religieuse et philosophique allemande, un GrŸnd), il "outrepasse" A.

A lire ce type de schŽmatisation chez Tran Hai Hac, on est conduit naturellement ˆ se demander pourquoi il ne le rapproche pas de la dialectique hŽgŽlienne "habituelle", si l'on peut dire, comme dŽveloppement interne dĠune contradiction. Il est Žvident que c'est de propos dŽlibŽrŽ que Tran Hai Hac se refuse ˆ utiliser le vocabulaire "dialectique" ici et s'exprime dans ces termes d'intŽrioritŽ et d'extŽrioritŽ qui ne sont pas sans parentŽ, sans s'y identifier, avec les reprŽsentations ŽlaborŽes par les logiciens, d'une part, et avec, il faut le souligner, lĠemploi althussŽrien de la notion de "champ" ŽpistŽmologique.

A et B dŽsignent des rapports sociaux. L'exploration de B en tant qu'il est intŽrieur ˆ A conduit ˆ un moment donnŽ ˆ une impasse : le rapport social B ayant ŽtŽ explorŽ dans toutes ses dimensions, on arrive ˆ un point o des contradictions logiques absolues apparaissent si l'on en reste au champ de l'analyse telle qu'elle avait ŽtŽ dŽlimitŽe auparavant. Il faut alors, pour dŽpasser ces contradictions, Žlargir le champ, c'est-ˆ-dire y intŽgrer des ŽlŽments qui avaient jusque lˆ ŽtŽ laissŽs en dehors de lui ; autrement dit, on intgre dans l'analyse tout ou partie de ce qui Žtait auparavant tenu en "extŽrioritŽ". L'ensemble B s'agrandit et le rapport rŽciproque de dŽtermination spŽcifique qui le lie ˆ l'ensemble A est modifiŽ : on est passŽ d'un niveau dĠabstraction ou niveau d'analyse ˆ un autre.

Ce passage d'un niveau d'abstraction ˆ un autre, et ainsi de suite, correspond selon Tran Hai Hac ˆ l'opŽration que Marx appelle, dans l'Introduction gŽnŽrale qu'il a rŽdigŽe en 1857, "reconstruction du concret par la voie de la pensŽe". Habituellement, le schŽma mŽthodologique exposŽ dans ce texte est interprŽtŽ comme s'originant dans Hegel tout en raccordant la mŽthode dialectique analyse-synthse ˆ l'histoire de l'Žconomie politique : construction de catŽgories abstraites par l'analyse, puis reconstruction du concret par l'intŽgration les uns dans les autres de ces niveaux abstraits en une totalitŽ organique, ensemble plus vaste et plus riche de dŽterminations, et non plus un donnŽ divers immŽdiat et informe ainsi que le "concret" se prŽsente d'abord : du concret pensŽ. Le "concret pensŽ" serait donc constituŽ de la liaison organique des diffŽrents niveaux d'analyse du rŽel.

Cependant, rŽduire cette reprŽsentation ˆ des embo”tements, des poupŽes russes si l'on veut, o chaque niveau abstrait est pour ainsi dire contenu dans un niveau plus large et forme le concret pensŽ dans son articulation avec ces autres niveaux, reste, rŽpŽtons-le, insuffisant.

Il faut pour vraiment en saisir la profondeur poursuivre la lecture du Capital par Tran Hai Hac, car les choses sont encore trop "abstraites" ˆ ce stade de l'analyse, justement. Certes, une indication importante a aussi ŽtŽ donnŽe quand il explique que dans l'objet porte-valeur, c'est le rapport social qui s'objective, et non pas le travail en soi : ce n'est pas le travail qui prend forme d'objet -la marchandise n'est pas le simple vŽhicule du travail qu'elle est censŽe contenir- mais la dŽtermination sociale du travail qui doit prendre cette forme. Il ne s'agit ni d'une incarnation, ni d'une matŽrialisation, mais d'une objectivation nŽcessaire du rapport social. Que se passe t'il au niveau de ce rapport ? Quelle est le contenu de la dŽtermination formelle -en termes aristotŽliciens- ou de la subsomption contradictoire -en termes hŽgŽliens- qui donne consistance ˆ lĠintŽrioritŽ extŽrioritŽ et sans lequel celle-ci ne serait quĠune simple inclusion-exclusion renvoyant ˆ une logique pure, vide, de type ensembliste, ou, ˆ la rigueur, ˆ un embo”tement classificatoire du type genre-espces ? Mais pourquoi justement Tran Hai Hac n'a t'il pas voulu exposer les choses sous forme "simplement" aristotŽlicienne ou hŽgŽlienne et tient-il ˆ ces termes d'intŽrioritŽ-extŽrioritŽ ?

Le passage ˆ la monnaie va nous apporter des Žclaircissements dŽcisifs.

 

3.

La monnaie.

 

 

Analyse du troisime alinŽa du chapitre 1.

 

 

RŽsumŽ du troisime alinŽa du chapitre 1.

Le noyau textuel qu'il s'agit d'analyser, c'est l'alinŽa 3 du chapitre 1, cette "analyse de forme" que le lecteur pressŽ ou superficiel survole distraitement, qui risque tant de ne pas tre comprise, et que nous devons ˆ lĠinsistance de Ludwig Kugelmann, cet ami raffinŽ, auprs de Marx. Rappelons sa structure, qui est assez simple. Elle comporte 4 moments :

1. La formule "20 m.  de toile = 1 habit" exprime l'idŽe qu'une marchandise, ici la toile, exprime sa valeur sous la forme de telle quantitŽ d'une autre marchandise dont la valeur d'usage, ici l'habit, devient forme de manifestation de la valeur de la toile.

2. Cette formule peut se rŽpŽter un nombre indŽfini de fois : les 20 m. de toile peuvent exprimer leur valeur non seulement dans telle quantitŽ d'habit, mais dans telle quantitŽ de toute autre valeur d'usage ("20 m.  de toile = 1 habit, = a kilogrammes de fer, = etc. ...").

3. Inversement, toutes les marchandises autres que la toile peuvent exprimer leur valeur ˆ elles dans la valeur d'usage de la toile, qui devient alors la marchandise "Žquivalent gŽnŽral". ( "1 habit = 20 m. de toile, a kilogramme de fer = 20 m. de toile, etc. = tant de m. de toile").

4. Remplaons pour finir la toile Žquivalent gŽnŽral par de l'or ou de l'argent et nous avons retrouvŽ le rapport monŽtaire, mais en en ayant, dit Marx, dŽbusquŽ la forme, ce qu'aucun Žconomiste n'aurait fait auparavant. ("1 habit, ou a kilogramme de fer, ou 20 m. de toile, ou etc. ... = 2 onces d'or").

Ce raisonnement peut trs bien tre peru comme arbitraire et n'apportant rien de nouveau sauf une description de ce que l'on savait dŽjˆ -l'existence de la monnaie comme Žquivalent gŽnŽral de la valeur des marchandises. L'on doit l'analyser de plus prŽs.

Le sens du troisime alinŽa.

La formule initiale, 20 m. de toile = 1 habit, ne doit pas tre prise pour un rapport marchand signifiant que tant de toile vaut tant d'habit, ce qui ne nous apprendrait rien. Le vrai problme ici est d'analyser comment les marchandises sont justement des marchandises. Nous savons pourquoi elles le sont : elles sont issues du travail humain gŽnŽral de producteurs privŽs qui ne peuvent Žchanger leurs produits que sous forme de marchandise. Ceci est dŽjˆ prŽsupposŽ. La question est de savoir comment ces produits prennent cette forme et ne peuvent que prendre cette forme.

La formule nĦ1 ne dŽsigne pas non plus une situation de troc. Il n'y a pas d'intention, dans "20 m. de toile = 1 habit", d'Žchanger la toile contre l'habit, mais il s'agit d'exprimer la valeur de la toile pour la rendre Žchangeable contre toute autre marchandise. Il n'y a pas de rŽciprocitŽ : la formule inverse, aisŽe ˆ concevoir, n'est pas Žquivalente et n'est pas impliquŽe par "20 m.  de toile = 1 habit", car dans ce rapport il y a une marchandise qui n'est que relative ˆ l'autre (la toile) et cette autre (l'habit) qui ne fait que lui servir d'Žquivalent : leurs r™les sont donc diffŽrents. L'habit ne joue plus ici un r™le d'habit mais reoit une valeur d'usage sociale spŽciale, sans lien avec ses propriŽtŽs matŽrielles d'habit, celle d'tre porteur de la valeur de la toile : il fonctionne en fait dŽjˆ comme argent.

Bref, il ne s'agit pas ici d'Žchange marchand, mais de la prŽcondition sociale de l'Žchange marchand, ce par quoi il y a ŽchangeabilitŽ des marchandises. Leur qualitŽ d'tre produits du travail humain en gŽnŽral ne peut se manifester que par la mŽdiation de la forme Žquivalent, la valeur de la toile ne devient effective, c'est-ˆ-dire Žchangeable, qu'en s'exprimant dans l'habit. La valeur d'Žchange n'est donc pas innŽe, mais elle est fondŽe par ce rapport dans lequel la marchandise exprime sa valeur dans une autre marchandise rŽduite ˆ ce seul r™le, ce dernier rapport Žtant bien sžr lui-mme fondŽ sur le fait que les marchandises sont le produit du travail commun d'agents privŽs, du travail social sous forme privŽe.

La confusion est donc absolue si l'on prend cette formule, qui n'est pas une ŽgalitŽ mais un rapport de valeur, pour un Žchange ou un troc : elle renvoie Marx ˆ la fiction de l'Žconomie bourgeoise qui s'imagine qu'au commencement Žtait le troc qui, en se dŽveloppant, a astucieusement recouru ˆ  un outil, la monnaie. Nous ne sommes pas dans une schŽmatisation de ce qui se serait soi-disant passŽ historiquement, mais dans une schŽmatisation du rapport social marchand et monŽtaire par lequel le travail abstrait devient rŽellement valeur.

Le caractre non historique de cette schŽmatisation est manifeste avec la seconde formule, o les 20 m. de toile peuvent exprimer leur valeur dans tout autre produit : car si la premire "Žquation" peut en thŽorie exister accidentellement dans l'histoire, la seconde, celle o de telles mises en rapport se font avec tous les produits que l'on veut, est concrtement impossible et historiquement absurde.

La seconde formule n'est qu'une transition logique ˆ la troisime, dans laquelle il n'y a non pas une infinitŽ, mais un seul Žquivalent gŽnŽral. Les explications historiques donnŽes au second chapitre du Capital, De l'ƒchange, sont souvent confondues avec la gense thŽorique de la valeur exposŽe dans le second alinŽa du chapitre 1 ; or, leur examen prŽcis (Tran Hai Hac se rŽfre ici ˆ Susumu Takenaga) montre quĠil nĠen est rien, car au chapitre 2 malgrŽ lĠinterprŽtation historiciste quĠil peut induire faussement, Marx explicite bien que transformation du produit du travail en marchandise et existence de lĠŽquivalent gŽnŽral sont simultanŽs. Ce renversement -comme il ressort - n'est pas possible ˆ partir de la seconde formule : il demande une intervention sociale globale qui Žlit une marchandise comme Žquivalent gŽnŽral, et par lˆ l'exclut des autres marchandises. Alors seulement l'Žchange marchand est possible : l'Žlection exclusion de la monnaie n'en est pas une consŽquence, mais une prŽcondition.

Il semble Žvident que Marx rŽflŽchissait tout en Žcrivant et n'a pas donnŽ une formulation totalement achevŽe de ce qui se dŽvoilait ˆ sa propre rŽflexion au fur et ˆ mesure. Le problme principal de ce dŽveloppement est le passage ˆ la forme 3, ˆ l'Žquivalent gŽnŽral, passage qui constitue une sorte de saut : il s'y produit une institution de celui-ci par un pouvoir social commun. Une intervention "extŽrieure", si l'on veut, qui est en fait celle de la sociŽtŽ en tant quĠƒtat.

La quatrime formule enfin, o la marchandise Žlue et exclue est enfin dŽsignŽe comme mŽtal monŽtaire, n'est pas un simple complŽment des formules prŽcŽdentes, et n'a pas, comme Susumu Takenaga l'avait pensŽ dans lĠouvrage citŽ plus haut, un caractre historique et empirique qui contrasterait avec les moments prŽcŽdents. Il est en effet logiquement nŽcessaire que la marchandise Žlue et exclue du monde des marchandises comme son "roi" (mŽtaphore employŽe par Marx) et dont lĠŽlection exclusion constitue comme tel le monde des marchandises, ait comme objet matŽriel une forme la plus adŽquate possible ˆ sa valeur d'usage sociale de monnaie ; aussi, si l'or et l'argent ne sont Žvidemment pas monnaie par nature ou par magie, la monnaie se reconna”t, elle, dans leurs propriŽtŽs qui en expliquent le choix comme matires : homogŽnŽitŽ, durabilitŽ, divisibilitŽ, mallŽabilitŽ—tels sont les caractres physiques qui expliquent le choix des mŽtaux monŽtaires par les anciennes civilisations. Ils ne sont peut-tre pas seuls en cause, car, jĠy reviendrai, ces matires Žtaient dŽjˆ classŽes comme prŽcieuses voire, dans certains cas, sacrŽes (mais cet aspect lˆ nĠest pas abordŽ par Marx) et leur aura a autant contribuŽ ˆ leur choix comme monnaies que ce dernier a inversement construit cette aura.

 

DifficultŽs dans la formulation de Marx.

 

 

Il y a au moins deux "maladresses" dans l'exposŽ de Marx eu Žgard ˆ ce qu'il a voulu dire :

-l'emploi du signe Žgal n'est pas adŽquat ˆ l'expression du rapport de valeur, car justement les formes relative et Žquivalent ne sont pas identiques et ne sont pas permutables puisque dans le rapport de valeur instituŽ qu'est le rapport monŽtaire la marchandise est l'un ou l'autre (marchandise ou monnaie), mais pas les deux ;

-et le passage de la formule nĦ 2 ˆ la formule nĦ 3 ne se fait pas par inversion logique comme le texte en donne l'impression, mais par une validation sociale -un "acte social" Žcrit Marx- qui institue comme tel l'Žquivalent gŽnŽral, sans procŽder en aucune faon de la situation fictive et a-historique dŽcrite par la formule 2.

Or le caractre elliptique et allusif de cet "acte social" dans sa rŽdaction laisse facilement croire que ce que Marx aurait voulu exposer ne serait que le dŽveloppement des contradictions internes de la marchandise, rendant nŽcessaire la monnaie, comme rŽsolution de ces contradictions ˆ un moment donnŽ et transfert de celles-ci ˆ un stade supŽrieur. Autrement dit, il s'agirait en fin de compte d'un auto-dŽveloppement hŽgŽlien du concept de valeur. Ce qui, si on en retire les formules idŽalistes, se ramnerait ˆ la vulgate libŽrale qui n'est qu'une fable, un mythe : les hommes seraient naturellement Žchangistes de marchandises et pour cela ils auraient inventŽ la monnaie. Autrement dit et pour rŽsumer brutalement les choses, si l'on n'approfondit pas ce que signifie l'acte social du passage ˆ la forme 3, on ramne Marx aux libŽraux bourgeois.

Dans les Manuscrits de 1857-1858 l'exposŽ a effectivement cette forme d'auto dŽveloppement du concept. Dans un passage de ces manuscrits Marx se met lui-mme en garde contre cette forme de l'exposŽ, qui lui a beaucoup servi ˆ exprimer le processus d'ensemble mais qui fait croire ˆ tort que de l'Žchange na”t l'argent puis de l'Žchange marchand na”t le capital, etc., en gommant les ruptures du dŽveloppement rŽel –la lutte des classes. Voici ce passage, vŽritable auto mise en garde (dŽjˆ citŽ ici dans les DonnŽes introductives) :

Ç (UltŽrieurement, avant d'abandonner cette question, il sera nŽcessaire de corriger la manire idŽaliste de l'exposŽ qui fait croire ˆ tort qu'il s'agit de dŽterminations uniquement conceptuelles et de la dialectique de ces concepts. Donc surtout la formule [Marx Žcrit Die Phrase ce qui comporte une nuance pompeuse pŽjorative: la formule pŽdante] : le produit (ou l'activitŽ) devient marchandise ; la marchandise, valeur d'Žchange ; la valeur d'Žchange, argent.) È

Dans la Contribution ˆ la critique de l'Žconomie politique de 1859 l'institution sociale de la monnaie comme fondatrice de l'Žchange marchand et du monde des marchandises comme tel n'est pas encore saisie, et la monnaie appara”t comme naissant des contradictions de la marchandise, alors qu'elle fonde la marchandise comme telle, ou plus exactement que l'institution de la marchandise et l'institution de la monnaie sont deux moments simultanŽs et insŽparables.

Le passage sur la "forme de la valeur" est prŽcisŽment la section dont la rŽdaction, entre 1859 et le livre I du Capital, est totalement nouvelle, mais la conceptualisation de ce que sont la marchandise et la monnaie nĠy est pas compltement achevŽe, elle reste en partie implicite. Marx par consŽquent y reviendra encore, notamment dans les Notes sur A.Wagner.

 

Irruption de lĠ ƒtat.

 

 

Il nĠy a donc pas ici de passage de la marchandise ˆ la monnaie, car marchandise et monnaie sont indissociables et lĠune nĠa pas dĠantŽrioritŽ sur lĠautre. LĠon passe ˆ un niveau dĠanalyse qui permet de les comprendre. Il ne suffisait pas de dire que la valeur est la forme du travail quand ce travail social est le fait de producteurs privŽs dans une division du travail prenant la forme de travaux privŽs sŽparŽs les uns des autres. Il faut dire aussi que cette valeur doit sĠexprimer dans la valeur dĠusage sociale dĠune marchandise Žlue et exclue envers lĠensemble des autres marchandises, expression qui est sa valeur dĠŽchange.

Le saut dŽcisif, cĠest lĠintervention de lĠ ƒtat qui se Ç cache È derrire le passage de la forme 2 ˆ la forme 3. Il y a institution sociale de la monnaie.

Loin de contredire le Ç matŽrialisme È de Marx, cette intervention est seule cohŽrente avec lui, ˆ condition justement de ne pas rŽduire le matŽrialisme ˆ de lĠŽconomisme o tout na”trait soi-disant du marchŽ.

Car lĠ ƒtat correspond justement ici ˆ cette Ç extŽrioritŽ È qui est intŽgrŽe lorsque le niveau dĠabstraction o lĠon se situe ne fonctionne plus, et par laquelle lĠon passe dĠun niveau ˆ un autre. CĠest justement par lˆ quĠil ne sĠagit pas dĠun auto-dŽveloppement du concept.

 

La valeur dĠŽchange.

 

 

Notons rapidement, avant de revenir aux implications du r™le de lĠ ƒtat dans la formation de la monnaie et donc des marchandises, ce que cette redŽfinition de la valeur dĠŽchange implique.

Double statut de la valeur dĠŽchange.

Premirement, il y a donc un double statut de la valeur dĠŽchange chez Marx. Il y a son apparence immŽdiate, qui intervient dŽs les premires lignes du Capital, comme proportion dans laquelle une marchandise peut sĠŽchanger avec une autre. CĠest la dŽfinition courante, celle de lĠŽconomie politique. Et il y a la dŽfinition profonde et refondŽe de la valeur dĠŽchange comme phŽnomne nŽcessaire de manifestation de la valeur sous forme monŽtaire. La seconde dŽfinition nĠabroge pas la premire mais lui fournit son socle qui explique ˆ la fois son apparence, le caractre trompeur de cette apparence, et sa nŽcessitŽ (cĠest pourquoi ici, Tran Hai Hac y va Ç un peu fort È en estimant que Marx aurait logiquement dž prendre pour point de dŽpart du Capital non la marchandise seule, avec son double aspect de valeur dĠusage et de valeur dĠŽchange, mais la marchandise et la monnaie, car Marx part bien de ce que semble tre la marchandise). Retenons cette dualitŽ : les notions que Marx refonde ne sont pas abolies, mais restituŽes en relation avec leur fondement.

Valeur et prix.

Deuximement, la valeur dĠŽchange nĠa pas dĠautre existence que comme prix monŽtaire : elle ne peut pas sĠexprimer autrement. Il nĠy a absolument pas de possibilitŽ, dans le mode de production capitaliste, dĠenvisager un Ç Žchange en valeur È qui ne serait pas un Žchange monŽtaire, cĠest-ˆ-dire fixŽ selon un prix (les formes de Ç troc È entre entreprises qui existent sont donc des Žchanges monŽtaires). Cette Žvidence contredit les Žchafaudages des premiers socialistes, socialistes ricardiens puis disciples de Weitling et de Proudhon, qui cherchaient de bonne foi des Ç trucs È pour sŽparer Žchange et monnaie sans toucher aux rapports de propriŽtŽ. Elle contredit toutes les thŽories et expŽriences dĠŽchange non monŽtaire sans abolition de la propriŽtŽ privŽe ˆ lĠŽchelle sociale. DĠautre part elle dynamite une bonne part des Ç critiques de Marx È qui distinguent Ç espace des valeurs È et Ç espaces des prix È, notamment sur le chapitre du fameux Ç problme È de la transformation des valeurs en prix de production –problme forcŽment mal formulŽ puisque les dites Ç valeurs È dans cette affaire sont dŽjˆ des prix.

Autonomie de la forme prix.

Troisimement, cela ne veut pas pour autant dire que valeur dĠŽchange et prix monŽtaires seraient des choses identiques. LĠexpression nŽcessaire de la valeur sous forme de prix monŽtaire permet justement les variations du prix ˆ c™tŽ de la valeur qui se prŽsente alors comme sa moyenne rŽgulatrice.

En outre, la forme prix a une autonomie qui lui permet dĠexprimer des rapports dans lesquels la valeur nĠintervient pas et devient alors une fiction sociale, ˆ savoir que des choses qui ne peuvent pas tre ˆ proprement parler des marchandises peuvent recevoir un prix –objets uniques et non reproductibles comme un grand cru ou une Ïuvre dĠart, mais aussi, comme nous le verrons, la force de travail et la terre.

 

Les particularitŽs de la monnaie.

 

 

Les chapitres du Capital consacrŽs en tant que tels ˆ la monnaie sont le chapitre 3 du livre I et la section V du livre III sur le capital financier. Plusieurs aspects essentiels de lĠanalyse de la monnaie ne sĠŽclairent compltement quĠen faisant intervenir lĠ ƒtat

Tran Hai Hac passe assez vite sur lĠessentiel du chapitre 3 du livre I pour concentrer son attention sur trois questions soulevŽes par lĠanalyse que fait Marx du crŽdit. Mais il nous faut revenir dĠabord sur lĠanalyse donnŽe dans ce chapitre, et resituer ce quĠen dit Tran Hai Hac dans le cadre du plan suivi par Marx.

Comme je lĠai dit, le plan que suit Marx pour analyser la monnaie ne constitue pas une innovation. CĠest un plan en trois parties qui envisage les trois fonctions reconnues de la monnaie : comme mesure des valeurs, comme moyen de circulation des marchandises et comme moyen de paiement (crŽdit).

Quoi que le caractre de marchandise de la monnaie soit rŽgulirement et vigoureusement rŽaffirmŽ par Marx, ˆ chaque fois il appara”t quĠelle peut Ç dispara”tre È en tant quĠobjet et assumer ses fonctions sans tre prŽsente physiquement, ce qui en fait tout de mme une Ç marchandise È assez spŽciale.

Comme mesure des valeurs la monnaie nĠappara”t pas comme telle : la marchandise est affirmŽe Ç valoir È telle somme de monnaie avant dĠtre vendue et pour pouvoir lĠtre. Au plus la monnaie se prŽsente ici sous forme dĠŽtiquette apposŽe sur la marchandise. En outre, pour jouer son r™le de mesure des valeurs, la marchandise monnaie, donc le mŽtal monŽtaire, doit servir dĠŽtalon des prix ou unitŽ de compte, dont les fluctuations, le plus souvent des dŽvaluations des monnaies de compte, se sŽparant des prix rŽels par manipulations monŽtaires, et se combinant de surcro”t aux changements de la valeur du mŽtal monŽtaire lui-mme, ont jouŽ un r™le important dans lĠhistoire monŽtaire.

LĠ ƒtat, par lĠŽtalonnage et la garantie des prix lŽgaux, est au fondement de cette premire fonction de la monnaie, ainsi que de ses distorsions par les dŽvaluations de monnaies de compte.

Comme moyen de circulation, espces sonnantes et trŽbuchantes, la monnaie consiste en pices Žmises par lĠ ƒtat, qui en garantit le poids et lĠaloi. Source de la circulation monŽtaire par le monnayage, il en est aussi le premier agent de distorsion par le seigneuriage, prŽlvement du prix du monnayage avec presque toujours un agio, qui constitue un imp™t dŽguisŽ et une surŽvaluation forcŽe de la valeur attribuŽe ˆ la pice par rapport au temps de travail moyen socialement nŽcessaire quĠelle a rŽellement cožtŽ. LĠusure des pices dans la circulation achve de faire en sorte que la circulation de la petite monnaie repose sur la confiance et lĠaccord social garanti par lĠ ƒtat, car la pice rŽelle ne contient plus le mŽtal monŽtaire censŽ avoir la valeur apposŽe sur elle. La monnaie devient numŽraire ou signe de valeur, ce qui est pleinement reconnu comme normal quand les pices thŽoriquement constituŽes de la marchandise monŽtaire mŽtallique sont supplŽes dans la circulation par des billets. Ceux-ci les reprŽsentent tant quĠils sont convertibles et ne les reprŽsentent mme plus quand ils circulent ˆ cours forcŽ.

Depuis, la monnaie Žlectronique a poussŽ plus loin ce phŽnomne, certaines formes de transaction Žlectronique supprimant tout support matŽriel : la marchandise monnaie intervient de moins en moins dans la fonction o, dans la vie quotidienne, elle a longtemps ŽtŽ nŽcessaire, celle de la circulation marchande courante.

Comme trŽsor, lˆ encore la monnaie agit en tant quĠelle dispara”t : car la valeur du trŽsor pour son propriŽtaire rŽside dans la puissance dĠachat quĠil contient, mais cette puissance vaut tant quĠil ne la dŽpense pas, ce qui est tout ˆ fait contradictoire.

Cette contradiction est cependant rŽsolue par le crŽdit dans le mode de production capitaliste, qui absorbe peu ˆ peu tous les trŽsors, grands et petits, toutes les Ç Žconomies È, pour en faire du capital. CĠest donc comme moyen de paiement (ce qui signifie en fait moyen de paiement diffŽrŽ) que la monnaie a les caractres du trŽsor sans les inconvŽnients de la thŽsaurisation : comme incarnation individuelle du travail social, existence autonome du travail social, marchandise absolue, pour reprendre les expressions de Marx, mais dans la sphre de la circulation marchande et non pas en dehors dĠelle.

Or, utilisŽe comme moyen de paiement diffŽrŽ, la monnaie tend ˆ nouveau ˆ dispara”tre : le transfert de la marchandise quĠelle paie prŽcde de longtemps celui, en sens inverse, de la monnaie, mais celui-ci, le plus souvent, dans le commerce de gros et les Žchanges entres capitalistes (clearing), nĠaura pas mme pas lieu, si ce nĠest en quantitŽs nŽgligeables ˆ lĠissue de la compensation mutuelle des dettes, une part croissante de reconnaissances de dettes faisant en outre fonction de monnaie et continuant ˆ circuler -avec les obligations et bons du TrŽsor, lĠ ƒtat est souvent un acteur clef de cette circulation.

Cependant, quand survient la crise monŽtaire, dont la possibilitŽ thŽorique est donnŽe par la simple relation marchande de crŽdit, mais qui dans la rŽalitŽ est un aspect nŽcessaire du fonctionnement du capitalisme, voilˆ quĠil faut Ç payer comptant È et que la prŽsence originaire dĠune marchandise rŽelle au fondement de la fonction monŽtaire de crŽdit se rappelle cruellement ˆ ceux qui ne peuvent payer o qui doivent Žponger tout ce qui leur reste pour y parvenir.

Dans les deux cas –pour garantir les crŽdits quand tout va bien ou pour servir de bras armŽ pour assurer leur paiement ou punir leur non paiement quand tout va mal– l ԃtat est nŽcessaire.

 

LĠordre monŽtaire.

 

 

Passage ˆ la section V du livre III sur la finance et le crŽdit.

CĠest ˆ ce stade, en prolongeant lĠanalyse du livre I par la section V du livre III du Capital, que Tran Hai Hac expose trois sŽries de contradictions qui prolongent les prŽcŽdentes ˆ propos de la monnaie de crŽdit.

Il ressort des manuscrits qui ont fourni la matire de la section V du livre III que Marx distingue trois Žtages dans la crŽation de monnaie de crŽdit, lˆ encore de manire assez classique : le crŽdit commercial (les capitalistes entre eux), le crŽdit bancaire (les banques) et la monnaie dĠƒtat dans la mesure o, via la Banque centrale, lĠƒtat fait lui aussi crŽdit (je dois cependant prŽciser que cette distinction est logique, mais non pas explicite dans le texte de Marx : il tente dĠabord de mettre entre parenthse le crŽdit public, manire significative de reporter lĠanalyse du r™le de lĠƒtat, mais les longs dŽveloppements quĠil consacre ensuite au r™le de la banque dĠAngleterre ˆ propos notamment du currency principle montrent que cette mise entre parenthses nĠest justement pas possible).

 Ces trois niveaux sont organiquement liŽs : les avances rŽciproques des producteurs marchands privŽs (traites) sont avancŽes et donc monŽtisŽes par les banques, dont la fonction repose en fin de compte sur la garantie assurŽe par la rŽescompte des traites par la Banque centrale. Dans la pratique le gros de la monnaie est ainsi Žmis par les banques. Ce mŽcanisme est national, ou, si lĠon prŽfre, a pour cadre un ƒtat territorial dans son principe. Les deux relations en lesquelles consiste la circulation marchande y apparaissent fort bien : non seulement la relation Ç dŽcentralisŽe È, somme dĠune multitude de relations bilatŽrales entre Žchangistes privŽs, que lĠon appelle le Ç marchŽ È, mais aussi la relation centralisŽe de chacun des Ç acteurs du marchŽ È envers lĠ ƒtat sous la forme de la Banque centrale, les banques constituant la mŽdiation entre les deux types de relation.

Trois sŽries de contradictions.

Voyons donc les trois sŽries de contradictions dŽveloppŽes dĠaprs Marx, par Tran Hai Hac, dans ce cadre.

Si les ventes pour lesquelles de la monnaie a ŽtŽ avancŽe par les banques (antŽ-validation privŽe des travaux privŽs) nĠont pas lieu ou se font trop attendre (risque de crŽdit), alors il y a crise, aux effets dŽflationnistes (les marchandises ne valent plus rien, on vend ˆ perte), mais que la pseudo-validation sociale des anticipations des banques par la Banque centrale peut convertir en effets inflationnistes (cĠest la monnaie qui ne vaut plus rien, on ne peut plus acheter).

La crise de crŽdit manifeste donc la contradiction entre monnaie et marchandise, leur polaritŽ : elle conduit ˆ brader soit les marchandises soit la monnaie (le plus souvent les deux successivement, inflation et dŽflation se combinant comme on peut dĠailleurs le constater dans la crise dite des subprimes en 2008), et le r™le de lĠƒtat, selon quĠil Žponge les dettes des banques par des rŽescomptes complaisantes Žquivalent ˆ des Žmissions monŽtaires massives, ou non, est ici dŽterminant pour Žtablir de quel c™tŽ de la polaritŽ la balance va pencher. La politique monŽtaire appara”t donc ici comme un facteur clef.

Deuxime phŽnomne : la monnaie de crŽdit tend ˆ se substituer ˆ la monnaie Ç or È, la monnaie mŽtallique, et durant le XXĦ sicle tout le systme de mesure des valeurs reposant sur les mŽtaux mŽtalliques sĠest officiellement et progressivement effondrŽ, ˆ lĠŽchelle internationale, pour tre remplacŽ par un systme de changes flottants, autrement dit de monnaie de crŽdit ˆ cours forcŽ servant de fond de rŽserve –aujourdĠhui le plus souvent des bons du TrŽsor US en dollars, combinant les caractres du numŽraire signe de valeur, qui au temps de Marx Žtait une spŽcificitŽ de lĠenceinte nationale, et non pas internationale, de la circulation monŽtaire, et ceux du crŽdit, plus exactement dĠune monnaie gagŽe sur le crŽdit. Mais la fin du rŽgime dĠŽtalon or nĠa pas aboli la contradiction par laquelle sur toutes les sociŽtŽs pse comme une ŽpŽe de Damocls devenue structurelle le fait quĠil faudrait un jour devoir Ç payer comptant È ou tre dŽpouillŽ par la force Žtatique (naturellement pour le malheureux prolŽtaire nord-amŽricain auquel on a fait croire par un crŽdit subprime quĠil appartenait ˆ la classe moyenne ce risque est immŽdiat : la socialisation des pertes par lĠƒtat vise ˆ faire payer les classes non capitalistes avant tout).

Si dans un rŽgime ancien dĠŽtalon or, qui sĠest gŽnŽralisŽ au temps de Marx, les banques Žtaient porteuses des relations de crŽdit et donc en fin de compte porteuses de la rŽalisation des encaissements, de M-A (lĠŽchange de marchandises contre argent), dans le rŽgime de non convertibilitŽ qui a achevŽ de se mettre en place ˆ lĠŽchelle internationale dans les annŽes 1971-1979 ce sont les Banques centrales qui portent la Ç garantie È de rŽalisation des paiements—dans les faits cette Ç garantie È consiste en un solde seulement partiel des dettes, assortie dĠune punition sŽlective des Ç coupables È, et dĠun transfert partiel sur les exploitŽs via notamment lĠeffet inflationniste, du prix ˆ payer.

Autrement dit, la fin officielle de la rŽfŽrence ultime au mŽtal prŽcieux a renforcŽ le r™le de clef de vožte en dernire instance dŽvolu ˆ lĠƒtat –plus exactement aux ƒtats, au systme des ƒtats.

Plus gŽnŽralement, et cĠest lˆ le troisime phŽnomne rŽsumŽ par Tran Hai Hac, la polaritŽ marchandise-monnaie, constitutive de ce que sont le marchŽ et la marchandise, exige non seulement que soit garantie en dernire instance la validation sociale des ventes de marchandises, mais aussi quĠil y ait une lŽgitimitŽ confirmŽe et maintenue de la monnaie comme reprŽsentation de la valeur, ce qui dŽtermine donc une tension entre, dĠune part, la place nŽcessaire de lĠƒtat comme Ç centre È de la monnaie, et dĠautre part la dispersion et en mme temps la concentration du pouvoir monŽtaire social entre les mains de particuliers.

Une dŽfinition non mŽtalliste de la monnaie mŽtallique.

Ces trois remarques, sur les crises et la politique monŽtaire, sur le rŽgime monŽtaire, et sur lĠambivalence de la monnaie qui est ˆ la fois instrument privŽ de puissance sociale et bien public, dŽcoulent toutes trois des ŽlŽments contenus dans le texte du Capital. Elles reconstruisent sur leurs bases des analyses faites par ailleurs, notamment une partie des thses brillantes des Žconomistes franais les plus reconnus, Michel Aglietta et AndrŽ OrlŽan, sur la Ç violence È et lĠ Ç ambivalence È de la monnaie (Aglietta et OrlŽan, La violence de la monnaie, Paris, PUF, 1982 ; M.Aglietta, LĠambivalence de lĠargent, Revue franaise dĠŽconomie, 1988). Mais ces derniers admettent comme un fait accompli la Ç dŽmonŽtisation È et la Ç dŽmŽtallisation È. Et dans cette optique Marx appara”t bien sžr comme dŽsuet, car en premire lecture lĠor semble, au moins sur le marchŽ international, devoir tre chez lui, nŽcessairement, lĠincarnation sociale de la valeur et le moyen monŽtaire ultime. Or, au moins depuis 1971 (non convertibilitŽ du dollar en or) ou 1976 (accords de la Jama•que sur les changes flottants) cet ancrage substantiel serait devenu dŽsuet, et persister ˆ y croire serait du fŽtichisme sĠattachant aux choses brillantes.

Mais en fait Marx est autrement plus profond, car la dŽfinition dŽveloppŽe quĠil donne de la monnaie, fonde ˆ la fois son ancrage mŽtallique et son caractre non mŽtallique : cĠest une dŽfinition non mŽtalliste de la monnaie mŽtallique.

La confiance monŽtaire ne peut pas se passer du fŽtichisme et dans une certaine mesure la Banque centrale (ou mieux : le systme international des Banques centrales) remplace lĠŽtalon mŽtallique dans un rŽgime monŽtaire de non convertibilitŽ et de changes flottants -ce qui, avant Aglietta et OrlŽan, avait ŽtŽ exposŽ par Georg Simmel au dŽbut du XXĦ sicle dans sa Philosophie de lĠargent (1903).

Au passage, lĠapproche de Marx permet aussi de comprendre que lĠancrage mŽtallique nĠest pas totalement aboli par le changement mondial de rŽgime monŽtaire qui sĠopre dans les annŽes 1970 : lĠor (et mme lĠargent, le cuivre et les pierres qui brillent, attestant que le vieux fŽtichisme primitif reste nichŽ au cÏur du systme) redevient en temps de crise une Ç valeur refuge È -  Ç valeur refuge È Žtant une expression qui dŽsigne bien une fonction monŽtaire ultime, celle dĠincarnation sociale de la valeur comme trŽsor et comme moyen de paiement.

La dimension internationale.

JĠajoute que dans le chapitre 3 du livre I du Capital, le dernier paragraphe, sur la monnaie dans les Žchanges internationaux, est prŽcisŽment le seul qui semble ne pas conna”tre le phŽnomne de Ç disparition È de la marchandise mŽtallique monŽtaire. CĠest sur le marchŽ international, y est-il Žcrit, que la monnaie est vraiment par excellence Ç incarnation sociale de la valeur È et revt sa forme mŽtallique et marchande. Cette description peut naturellement tre interprŽtŽe comme fŽtichisme de lĠor. Cependant Marx dŽcrit en fait un processus historique qui arrive prŽcisŽment ˆ son terme ˆ son Žpoque, celui de la formation du rŽgime international de lĠŽtalon or, en relation avec la gŽnŽralisation du systme, apparu en Grande-Bretagne en 1694, de la centralisation nationale du marchŽ sous lĠŽgide dĠune Banque centrale. CĠest lˆ le systme monŽtaire du capitalisme triomphant se gŽnŽralisant au monde pour la premire fois. Il requiert la collaboration de plusieurs Banques centrales –les Žtapes dŽcisives sont franchies par la collaboration des banques centrales britannique et franaise dans les annŽes 1870-, intgre les nouveaux pays capitaliste –le Japon sĠy raccroche en 1896– et forme le cadre qui pousse ˆ la gŽnŽralisation du systme des Banques centrales –la dernire en date ˆ sĠŽtablir est celle du plus grand marchŽ national capitaliste, celui des ƒtats-Unis en 1913. La sphre des Žchanges internationaux est celle qui, dans le mode de production capitaliste, rŽalise de manire Çpure È les fonctions que le capital impose ˆ la monnaie. Marx notait dŽjˆ que cette rŽalisation de lĠŽtalon or au plan international Žtait reliŽe ˆ la fonction de moyen de paiement de la monnaie, avec ici un r™le clef des opŽrations de soldes de balances des paiements. Justement : la sphre internationale est restŽe ˆ la pointe, et la fonction dominante de moyen de paiement de la monnaie ˆ ce niveau lˆ a par la suite chassŽ la marchandise mŽtallique et instaurŽ un systme de monnaie de crŽdit ˆ cours forcŽ, devenu depuis le dŽbut des annŽes 1980 un systme o le capital fictif domine les autres fonctions de la monnaie.

Il convient donc de prŽciser, par rapport ˆ lĠexposŽ de Tran Hai Hac, que le r™le de lĠ ƒtat ne passe pas par la Banque centrale en soi, mais par un systme de Banques centrales, car le procs dont il est question est nŽcessairement mondial ; et il faut ajouter aux notions de rŽgime monŽtaire et de politique monŽtaire celles de systme monŽtaire international et de coordination des politiques monŽtaires qui, en fait, sĠalignent sur celles des plus forts.

 

La marchandise antithŽtique.

 

 

DŽfinition non mŽtalliste de la monnaie mŽtallique, disions-nous.

Plus gŽnŽralement, on peut dire que Marx donne une dŽfinition non marchande de la monnaie marchandise.

Elle articule ces deux rapports sociaux qui se conditionnent rŽciproquement : celui, Ç dŽcentralisŽ È, des Žchangistes les uns avec les autres, et celui, Ç centralisŽ È, de lĠensemble des Žchangistes avec lĠ ƒtat. LĠunitŽ des deux rapports rŽside prŽcisŽment dans lĠ Žlection exclusion de la monnaie par rapport aux marchandises, qui en instituant la monnaie institue aussi les marchandises comme marchandises. Cette Žlection exclusion est ˆ la fois le fait de lĠensemble des Žchangistes et repose sur leur confiance et sur leur fŽtichisme, et le fait de lĠ ƒtat avec sa force coercitive concentrŽe et sa lŽgitimitŽ reprŽsentative combinŽes. Elle confre ˆ la marchandise quĠest initialement la monnaie une valeur dĠusage sociale qui se dŽconnecte de sa valeur dĠusage initiale. Elle se dŽconnecte aussi de la valeur propre de lĠinstrument monŽtaire, du temps de travail social nŽcessaire ˆ sa propre production.

Notons que cette valeur dĠusage sociale de la monnaie, prenant le pas sur sa valeur dĠusage initiale et sur sa valeur propre de marchandise, rŽpond ˆ la seconde objection logique dĠE.von Bšhm-Bawerk rappelŽe plus haut : avoir fait abstraction des diffŽrentes espces de valeurs dĠusage nĠest pas avoir fait abstraction du genre valeur dĠusage en gŽnŽral. CĠest vrai : la forme de la valeur consiste bien dans une espce prŽcise de valeur dĠusage, la valeur dĠusage sociale monŽtaire.

Tran Hai Hac estime quĠil faut non seulement dire, avec Marx, que la monnaie nĠa pas de prix, Žtant elle-mme lĠŽtalon des prix, mais quĠil faut aller plus loin en admettant que, mesure des valeurs, elle nĠa pas de valeur -de mme, dirais-je, quĠˆ un p™le du processus, le travail, substance sociale de la valeur, nĠest pas de la valeur, mais prend forme de valeur dans le mode de production capitaliste, ˆ lĠautre p™le la monnaie, elle, nĠest Žvidemment pas la substance sociale de la valeur, mais elle est inversement la matire servant nŽcessairement de forme dĠexpression ˆ la valeur, et elle nĠest donc pas valeur, elle non plus.

La cohŽrence pour ainsi dire gŽomŽtrique du raisonnement de Tran Hai Hac est indŽniable. Cependant, elle laisse peut-tre de c™tŽ un peu de la dynamique du processus rŽel que Marx cherche ˆ cerner. Car dire que la monnaie nĠa pas de valeur, certes rend plus facile la comprŽhension des trs nombreux phŽnomnes dans lesquels la monnaie joue son r™le sans que la marchandise monnaie initiale ne soit prŽsente : Žtiquetage des marchandises, purs signes de valeur, circulation des titres de crŽdit : tous ces dŽdoublements de la monnaie la dŽmatŽrialisent et sont les formes massivement dominantes de celle-ci ; dĠailleurs, dŽs le dŽpart, il est inconcevable que la valeur des mŽtaux prŽcieux puisse Žquivaloir celle de lĠensemble des autres marchandises quĠils sont censŽs mesurer, faire circuler et pouvoir payer. Mais la monnaie garde nŽanmoins toujours un rapport originaire avec la valeur de la marchandise quĠelle fut ˆ lĠorigine. JĠajoute quĠen ce qui concerne la dŽconnexion entre la valeur dĠusage sociale de la monnaie et la valeur dĠusage initiale du mŽtal prŽcieux, les choses sont moins simples quĠil nĠy para”t, car si elle ne fait aucun doute avec la valeur dĠusage de lĠor du dentiste, par exemple, ou les emplois industriels de lĠor, relativement au r™le de bijoux et dĠobjets de prestige des mŽtaux prŽcieux, cĠest autre chose : la fonction ornementale et la fonction somptuaire et ostentatoire ont ˆ voir, ˆ lĠorigine, avec lĠŽlection exclusion de lĠor, puis de lĠargent et enfin du cuivre, dans leur fonction monŽtaire, et historiquement la thŽsaurisation indienne et chinoise a jouŽ –et joue encore– un r™le important dans les circuits et le cours des mŽtaux prŽcieux.

Ce rapport originaire avec la marchandise quĠest initialement la monnaie se rappelle dans les crises, et reste prŽsent dans la structure de tout le mode de production, comme lĠont montrŽ les approfondissements ci-dessus sur le crŽdit. Ce rapport contradictoire appelle une intervention continue de lĠ ƒtat, ou plus exactement du systme international des ƒtats : un rŽgime monŽtaire assurant la socialisation centralisŽe de la monnaie, et une politique monŽtaire assurant la rŽgulation macro-Žconomique de lĠŽmission, de lĠŽtalonnage, des changes, du crŽdit, lĠun et lĠautre, faut-il ajouter ˆ lĠexposŽ de Tran Hai Hac, dans leur cadre international (systme monŽtaire international).

Critiquant les recherches des Žconomistes dĠune Ç mesure invariable des valeurs È, Marx, dans le chapitre XXI des ThŽories sur la plus-value, note ceci ˆ propos de Bailey :

Ç Pour mesurer les valeurs des marchandises –pour avoir une mesure externe des valeurs– il nĠest pas nŽcessaire que la valeur de la marchandise qui sert ˆ mesurer dĠautres marchandises soit invariable. Il faut au contraire (É) quĠelle soit variable, puisque la mesure des marchandises est elle-mme marchandise, et quĠelle doit nŽcessairement lĠtre, sans quoi elle nĠaurait pas de mesure immanente commune avec les autres marchandises. È

Les traits mmes de lĠargent qui semblent en faire une non-marchandise, sa variabilitŽ justement, sa capacitŽ ˆ tre Ç remplacŽ È et esquivŽ, le fait quĠil ne joue jamais mieux son r™le que quand il nĠappara”t pas, peuvent tre envisagŽs comme le dŽveloppement paradoxal nŽcessaire de ses traits de marchandise.

Il appara”t donc rŽducteur, et comportant un risque de Ç glissement È vers des positions institutionnalistes ˆ la Aglietta-OrlŽan rŽduisant la monnaie ˆ un symbole social, de dire que la monnaie nĠest pas une marchandise et quĠelle nĠa pas de valeur, car elle garde un rapport irrŽfragable avec le temps de travail moyen socialement nŽcessaire ˆ la production des marchandises. Les crises du capitalisme comportent prŽcisŽment une dimension fondamentale de tentatives toujours condamnŽes ˆ lĠŽchec de sortir de ce lien, de crŽer de la valeur avec de lĠargent, de casser le fil qui rattache toujours le produit de crŽdit, aussi sophistiquŽ et ŽthŽrŽ soit-il, ˆ une matire porte-valeur. Certes, les formules prŽsentant la monnaie comme marchandise, ou anti marchandise, sont rŽductrices, mais le rapport demeure : la monnaie est et nĠest pas marchandise, elle ne lĠest pas prŽcisŽment en Žtant la marchandise absolue ! La meilleure formule, qui arrive tard dans les travaux de Marx, serait sans doute pour la monnaie celle de marchandise antithŽtique.

Ceci Žtant, cette question de lĠambivalence de la monnaie, marchandise ou pas marchandise, est subsumŽe en rŽalitŽ chez Marx par les niveaux dĠanalyses ultŽrieurs, ou tant la marchandise que la monnaie sont en fait des formes de mouvement du capital.

 

4.

FŽtichisme et aliŽnation.

 

 

Des objets vivants et des sujets morts.

 

 

Il sĠagit cette fois-ci dĠanalyser la dernire partie du chapitre 1 du Capital, mais aussi le chapitre 2, De lĠƒchange, car celui-ci en est le complŽment nŽcessaire.

Dans la section finale du chapitre 1 sur le fŽtichisme, il est expliquŽ que de manire nŽcessaire dans les rapports marchands les sujets qui Žchangent croient que la valeur est une propriŽtŽ inhŽrente aux marchandises (ou peroivent les choses ainsi, car ce nĠest pas conscient) alors quĠil sĠagit dĠun rapport social, de sorte que ce qui vient en rŽalitŽ dĠeux leur Žchappe et prend la forme dĠune contrainte extŽrieure arbitraire et naturelle. Ce qui prend ici forme dĠobjet, ce nĠest pas en soi Ç la valeur È, ce sont les rapports capitalistes de production. Le rapport social est chosifiŽ, ou rŽifiŽ pour parler latin, ou encore objectivŽ, et donc du mme coup la chose, l Ġobjet, est subjectivŽe. Bien entendu ce fŽtichisme est celui de la marchandise et de lĠargent.

Mais dans le second chapitre du Capital, nous avons le complŽment symŽtrique de cette analyse, concernant non pas lĠobjet, mais les individus sujets, les Žchangistes producteurs marchands eux-mmes. Il est bien Žvident en effet que ce nĠest pas aux yeux des choses quĠelles-mmes deviennent des sujets fŽtichisŽs, mais aux yeux des vŽritables sujets. Il est donc essentiel de comprendre que le fŽtichisme inhŽrent aux Žchanges marchands qui sont la forme nŽcessaire des rapports capitalistes de production, dŽfinit une forme de subjectivitŽ des personnes. Cette forme est double elle aussi.

DĠune part, le sujet Žconomique est posŽ comme sujet constituant et crŽateur, par sa libre initiative, de la rŽalitŽ, qui serait donc le fruit des libres initiatives des libres individus (on aura reconnu lˆ la fiction libŽrale, mais cĠest une fiction nŽcessaire). Le monde de lĠŽchange serait donc lĠexpression de leurs libres subjectivitŽs.

Mais dĠautre part ces sujets ne sont que des objets : simples supports des rapports sociaux de production dont ils ne sont absolument pas ma”tres, ils ne font que ce qui reproduit et Žlargit ceux-ci et doivent croire quĠils le font librement, alors quĠils ne font quĠexactement ce quĠils doivent faire dans ce cadre. Ils ne sont que propriŽtaires de choses aliŽnables et nĠagissent que comme tels, mais pour agir ainsi ils doivent se poser et se reprŽsenter rŽciproquement comme des sujets libres et autonomes.

Ce double processus de Ç subjectivation des objets È et dĠ Ç objectivation des sujets È est dĠune trs grande force. Il ne sĠagit pas dĠun phŽnomne supplŽmentaire qui viendrait se rajouter aux faits Žconomiques et sociaux proprement dits, mais de la manire mme dont ceux-ci sĠimposent : le fŽtichisme est un fait social majeur spŽcifique au capitalisme. Pour Marx la non transparence des rapports rŽels est un aspect fondamental du capitalisme, au point quĠil a tendance ˆ dire que dans les modes de production plus anciens les rapports Žtaient transparents ou tout au moins quĠils avaient moins dĠopacitŽ. Il faut bien dire que ceci nĠest vraiment pas certain et que les phŽnomnes de fŽtichisme, dĠinversion idŽologique et de projection fantasmatique et mythologique des rapports rŽels sous une forme qui les rend Ç juste È et assure leur acceptation, semblent tre de trs loin antŽrieurs au capitalisme, et exister non seulement dans les sociŽtŽs prŽcapitalistes divisŽes en classe, mais aussi dans les sociŽtŽs Ç primitives È.

La mise ˆ jour consciente du fŽtichisme, exactement comme la prise de conscience du refoulement de Freud, avec laquelle il a des relations et des affinitŽs profondes, nĠy met pas fin, car les rapports sociaux en nourrissent en permanence le dŽveloppement spontanŽ, car au fond les rapports sociaux sont le fŽtichisme, et rŽciproquement.

Le fŽtichisme est au cÏur de lĠidŽologie, mais celle-ci ne sĠy rŽduit pas et revt des formes trs variŽes. Ç LĠidŽologie dominante est celle de la classe dominante È, ou plus exactement celle adŽquate ˆ la domination de la classe dominante. Mais lĠidŽologie aurait peu de force si son noyau fŽtichiste nĠŽtait pas spontanŽment et inconsciemment produit par les rapports sociaux de production, dont il nĠest pas le simple reflet, mais plut™t la forme rŽelle, en tant que fiction rŽelle et mode opŽratoire nŽcessaire.

Une illustration de ce tempŽrament de molosse du fŽtichisme est manifeste dans les Žtudes Žconomiques et Marx lĠa rencontrŽ : mme avec une thŽorie correcte de la valeur, de la monnaie, etc., chaque nouvelle catŽgorie Žconomique ultŽrieure, telles le salaire, le profit, la rente, lĠ intŽrt, ou chaque nouvelle forme monŽtaire comme le numŽraire, le crŽdit, etc., va se prŽsenter dĠabord comme forme fŽtichisŽe. Et lĠanalyse scientifique ne consiste pas simplement dans le fait dĠ™ter le voile, mais dĠexpliquer pourquoi ce contenu social, ces rapports sociaux lˆ, doivent se manifester sous la forme de ce voile. Le fŽtichisme, en termes hŽgŽliens, est le phŽnomne dĠune essence plus profonde, mais en mme temps il nĠy a pas dĠessence sans ce phŽnomne lˆ.

 

Le droit.

 

 

Revenons ˆ lĠexposŽ de Tran Hai Hac.

Cette dialectique de la libertŽ et de la nŽcessitŽ, des atomes individuels et du tout social, passe donc par deux biais : nous savons dŽjˆ que la monnaie est le biais par lequel les objets sont constituŽs en marchandises porteurs des rapports sociaux reifiŽs, mais il faut y ajouter, au mme niveau, le droit, comme biais par lequel les sujets sont constituŽs en agents prŽtendument libres dĠŽchanger, et formatŽs pour cela.

LĠisomorphisme du droit par rapport ˆ la monnaie est suggŽrŽ par les brves remarques sur le droit et le contrat du chapitre 2 du Capital et a ŽtŽ explicitŽ par un autre auteur soviŽtique des annŽes 1920, lui aussi liquidŽ par le stalinisme dans les annŽes 1930, le lithuanien Eugne Pasukanis, qui Žcrit :

Ç En mme temps que le produit du travail revt les propriŽtŽs de la marchandise et devient porteur de valeur, lĠhomme devient sujet juridique et devient porteur de droit. È (La thŽorie gŽnŽrale du droit et le marxisme, Moscou, 1926).

Cependant, Pasukanis nĠa pas intŽgrŽ lĠ ƒtat ˆ la place qui doit en fait tre la sienne dans le procs analysŽ  par Marx, et nĠenvisage que la Ç loi du marchŽ È comme source du droit, ce qui lĠoblige ˆ faire du droit public un appendice idŽologique du droit privŽ. En fait monnaie et droit se situent au mme niveau dĠanalyse, sans quĠil y ait antŽrioritŽ de lĠun sur lĠautre : de mme que, nous lĠavons vu, le rapport marchand ne peut tre conu sans lĠinstance Žtatique centrale, le rapport juridique entre les sujets marchands demande un ƒtat –et qui plus est un certain typ e dĠƒtat, on y reviendra mais disons quĠon peut lĠappeler gŽnŽriquement l Ô Ç ƒtat moderne È par opposition aux ƒtats prŽcapitalistes.

 

DiffŽrence entre fŽtichisme et aliŽnation.

 

 

DiffŽrence entre le Capital et les Manuscrits de 1844.

Il nĠy a donc pas seulement un fŽtichisme des marchandises, mais il y a aussi simultanŽment un fŽtichisme des individus. Du coup on voit quĠil est impossible dĠassimiler purement et simplement le fŽtichisme tel que Marx lĠanalyse dans le Capital ˆ la thŽorie de lĠaliŽnation des Manuscrits de 1844, car il ne sĠagit pas ici dĠune inversion entre le sujet et lĠobjet quĠil faudrait simplement Ç remettre sur ses pieds È en faisait de lĠobjet apparent le sujet quĠil est en rŽalitŽ (ˆ la manire de Feuerbach). Il sĠagit dĠun double mouvement o les rapports sociaux apparaissent, et doivent appara”tre, comme propriŽtŽs des objets, parce que les individus sont constituŽs en sujets de droit atomisŽs, et rŽciproquement.

Dans la thŽorie de lĠaliŽnation du jeune Marx, les rapports sociaux de production ne sont pas encore conceptualisŽs comme ce qui mŽdiatise lĠinversion idŽologique, la double inversion idŽologique, celle qui fait croire que les marchandises et lĠargent Ç ont È une valeur et celle qui fait croire que les individus sont libres en tant quĠŽchangistes de marchandises sujets de droit. LĠaliŽnation est en effet le rŽsultat de la domination de la propriŽtŽ privŽe et de lĠargent dans la sociŽtŽ civile, mais cĠest une contradiction entre lĠindividu (le sujet) et la sociŽtŽ civile bourgeoise, comme si le lien oppressif passait entre le sujet et la sociŽtŽ bourgeoise, alors que la sociŽtŽ existe en dehors des individus, ne se rŽduisant pas ˆ leur addition bien que rŽsultant de la combinaison de leurs actions : cĠest lˆ justement le contenu supplŽmentaire de la notion de rapports sociaux de production, de rapports de classe.

Le vrai statut de lĠaliŽnation.

Cela ne signifie pas pour autant que lĠaliŽnation, sous la forme simple dĠinversion du sujet et de lĠobjet, de perte de soi-mme au profit des forces extŽrieures, aveugles et irrŽsistibles, divines, du capital et donc de la marchandise et de lĠargent, nĠexiste pas. Au contraire, elle existe, mais comme le produit final de cette action des rapports sociaux de production sur les individus, dans lequel cette action est effacŽe (un peu comme la valeur dĠŽchange est le produit final de lĠexpression de la valeur, dans lequel son origine est effacŽe) -un effacement qui rend impossible lĠŽmancipation si lĠon veut seulement se libŽrer de lĠaliŽnation, sans intervenir dans la dynamique rŽelle des rapports sociaux de production.

Notons que Tran Hai Hac dŽgage ici une rupture entre le jeune Marx et le Marx du Capital –comme Althusser, lequel a effectivement insistŽ sur les diffŽrences entre lĠaliŽnation et le fŽtichisme ˆ lĠencontre dĠune certaine Ç mode È autour du thme de lĠaliŽnation. Mais nous verrons quĠil ne sĠagit pas dĠune rupture de Marx avec la dialectique, au contraire.

 

 

5.

ThŽorie et histoire.

 

 

R™le de la premire section.

 

 

Nous voilˆ parvenus au terme de lĠexamen de la premire section du livre I du Capital –trois chapitres qui forment une partie relativement rŽduite de lĠensemble du corpus, mais dont lĠimportance thŽorique est Žnorme.

Formellement, un exposŽ pŽdagogique introductif des rouages du capitalisme pourrait sĠŽpargner ces exposŽs sur la marchandise, le travail, la valeur et la monnaie et commencer directement par la description de ce en quoi consiste lĠextraction de plus-value sur le lieu de travail, lĠexploitation capitaliste du travail salariŽ. De cette constatation, peut na”tre la tentation de juger quĠon peut sauter la lecture de la premire section. Comme on le sait, cĠest Louis Althusser qui, dans sa prŽface au Capital pour les ƒditions Sociales en 1969, prŽconise ce saut. A la limite, sa suggestion irait non seulement jusquĠˆ diffŽrer la lecture de la premire section, mais carrŽment jusquĠˆ lĠabandonner. Mais ses motivations ne sont pas Ç pŽdagogiques È : il accuse cette section dĠtre Ç infectŽe dĠhŽgŽlianisme È.

Inversement, un mauvais argument en faveur de la premire section est celui, na•f, qui a longtemps eu cours, selon lequel elle traiterait de prŽconditions historiques du capitalisme.

LĠune des raisons du grand intŽrt de la rŽcapitulation des dŽbats sur cette premire section et des conclusions quĠen tire Tran Hai Hac, est de repousser ces deux types dĠarguments, Ç contre È ou Ç pour È la premire section.

DĠune part, elle ne fonctionne justement pas sur le schŽma hŽgŽlien de lĠauto-dŽveloppement du concept car seules des coupures, analysŽes par Tran Hai Hac en termes de relations dĠintŽrioritŽ extŽrioritŽ, permettent dĠen comprendre le contenu ; la principale de ces coupures Žtant lĠintervention du facteur ƒtat par rapport ˆ lĠinstitution monŽtaire et ˆ lĠinstitution juridique, donc par rapport ˆ ce que sont la marchandise et le sujet marchand –je prŽcise que le mot Ç coupure È ne doit pas sĠentendre ici au sens althussŽrien (la trop cŽlbre Ç coupure ŽpistŽmologique È), mais comme un changement de niveau dĠanalyse tout ˆ fait conscient consistant dans lĠintroduction de dŽterminations rŽelles, et non pas conceptuellement dŽduites, qui avaient dĠabord ŽtŽ mises entre parenthses et qui sĠavrent nŽcessaires pour comprendre le dŽveloppement rŽel.

DĠautre part, la premire section du livre I du Capital ne dŽcrit pas un Ç mode de production marchand È qui aurait prŽexistŽ au capitalisme voire en aurait ŽtŽ la matrice historique. Celui-ci nĠa pas existŽ. Plus exactement, le mode de production marchand, cĠest le capitalisme : nous allons voir au point suivant que seul le rapport salarial, rapport capitaliste de production, assure la domination et la gŽnŽralisation du rapport marchand, lequel en ce sens nĠest pas premier, mais bien second.

Une fois Žtabli que la premire section nĠest ni Ç hŽgŽlienne È ni Ç historique È, on comprend mieux sa vŽritable justification : le rapport marchand est la forme spŽcifique, la dŽtermination formelle au sens aristotŽlicien, du mode de production capitaliste. Cela ne peut justement pas tre exposŽ au niveau de cette premire section qui considre le rapport marchand en tant que tel, puisque cĠest dans la production, sous la forme du rapport salarial, que se constitue comme tel le capitalisme en donnant forme marchande au procs de production lui-mme, nous allons voir comment. Mais le problme de Marx nĠest pas de dŽcrire lĠexploitation en gŽnŽral. On nĠavait pas besoin de Marx pour savoir que les prolŽtaires sont exploitŽs. Son problme est de dŽgager la dŽtermination spŽcifique du capitalisme comme mode de production distinct, et il ne suffit pas du tout pour cela de parler dĠexploitation, mais il faut en dŽgager la forme spŽcifique. Il sĠagit, en termes purement aristotŽliciens, dĠŽtablir quelle est la diffŽrence pertinente de lĠespce Ç mode de production capitaliste È ˆ lĠintŽrieur du genre Ç mode de production fondŽ sur des rapports dĠexploitation È en gŽnŽral. La valeur est la forme capitaliste de lĠextorsion de surtravail. CĠest donc pour cela que si lĠon procde ˆ une Žtude scientifique du capitalisme, scientifique au sens quĠelle en identifie les formes caractŽristiques et permet de les comprendre et de les combattre, et que lĠon ne se contente  pas dĠune description ou dĠun cri dĠindignation, alors il faut commencer par lĠŽtude de ce qui en tant que tel constitue la spŽcificitŽ  de cette forme –le rapport marchand– puis passer ˆ la production capitaliste proprement dite, en tant quĠexploitation revtant cette forme prŽcise –le rapport salarial.

Voilˆ donc la premire section Ç justifiŽe È et sa lecture chaudement conseillŽe avant de lire le reste quelles quĠen soit les difficultŽs rŽelles ou supposŽes !

Cela Žtant dit, reste une question : historiquement les rapports marchands et monŽtaires analysŽs dans cette section existaient bel et bien avant le capitalisme. Alors ?

 

Le rapport entre thŽorie et histoire.

 

 

Le schŽma de lĠ ÇintŽrioritŽ extŽrioritŽ È permet justement ˆ Tran Hai Hac de rŽpondre ˆ ce problme.

La trs grande majoritŽ des chapitres des trois livres du Capital proprement dit –et lĠon peut en dire autant des deux premiers ensembles de manuscrits, ceux de 1857-1858 et de 1861-1864- envisagent le capital comme un processus prŽsent, dont tous les moments, marchandise, monnaie, salaire, etc. , sont contemporains. La reproduction Žlargie et lĠaccumulation du capital constituent ce processus dĠensemble. Dans ces chapitres, lĠhistoire est subordonnŽe ou subsumŽe par rapport ˆ la thŽorie.

Dans quelques chapitres, il nĠen va pas ainsi : dernire section, la section VIII, sur lĠaccumulation primitive, au livre I, et chapitres sur les formes anciennes du capital marchand, du capital usuraire et de la rente foncire dans le livre III. Tous marquent une discontinuitŽ entre ce dont ils traitent et les formes Žtablies de la reproduction du capital. LĠaccumulation primitive, notamment, nĠest pas du tout la mme chose que lĠaccumulation Ç normale È qui sĠauto-reproduit en sĠŽlargissant : elle est destruction violente, avec intervention de lĠ ƒtat, dĠanciens rapports de production au profit des nouveaux rapports capitalistes. Dans ces chapitres, lĠhistoire nĠest plus subordonnŽe ˆ la thŽorie, ce sont au contraire les dŽterminations spŽcifiques du capitalisme qui naissent dĠŽvnements historiques, lesquels en sont la gense, tout ˆ fait distincte dans son contenu du processus de reproduction des rapports capitalistes Žtablis. LĠon peut donc dire que lˆ, lĠhistoire excde la thŽorie, lĠencadre.

On peut joindre ˆ ces chapitres, ajouterais-je, le dŽveloppement du Livre du Capital dans les manuscrits de 1857-1858 sur les formes prŽcapitalistes de production, mais pas les passages sur la coopŽration, la division du travail et le machinisme dans le livre I, nous verrons pourquoi.

Ce rapport dĠintŽrioritŽ extŽrioritŽ fait ressortir un trait essentiel de ce type de rapport : lĠextŽrioritŽ, en lĠoccurrence lĠhistoire, comme gense du capitalisme, en est le fondement. Le fondement (GrŸnd) est donc dans lĠextŽrieur.

LĠhistoire humaine rŽelle encadre le moment du mode de production capitaliste : elle contient sa gense, et elle contient aussi sa fin et son remplacement par autre chose.

 

Monnaie et histoire.

 

 

DĠune faon gŽnŽrale Tran Hai Hac laisse de c™tŽ toute recherche sur lĠhistoire proprement dite. JĠajouterai ici quelques mots sur la faon dont la monnaie et dont le droit sont antŽrieurs au capitalisme. RŽpŽtons, car il faut vraiment y insister, que pour Marx ni la monnaie et le marchŽ, ni le droit, ne sont les sources du capitalisme. Le fait quĠils lui soient antŽrieurs ne prouve pas quĠil na”t dĠeux ; au contraire, cette longue antŽrioritŽ indique quĠil fallait dĠautres causes pour quĠil naisse, et intgre ˆ ce moment lˆ la monnaie et le droit.

Il y a suffisamment aujourdĠhui de travaux historiques et ethnologiques pour que lĠon puisse affirmer tranquillement que le roman des origines des Žconomistes libŽraux et de bien des cours dĠŽconomie faisant des humains des Žchangistes individuels de marchandises aux temps les plus reculŽs pour ensuite faire dŽcouler la monnaie du troc et le capitalisme du marchŽ, nĠa strictement rien ˆ voir avec lĠhistoire rŽelle. Et lĠon est en mesure de voir lĠanctre de la monnaie dans les objets sacrŽs des peuples dits primitifs, divisŽs en deux catŽgories : des objets sujets dĠun Žchange rituel (la kula dŽcrite par Malinowski en Papouasie et MŽlanŽsie), et des objets qui doivent rester dans les groupes qui les dŽtiennent, objets sacrŽs par excellence. Les Žchanges dĠobjets utiles existaient naturellement aussi et avaient lieu entre communautŽs, non entre individus. Maurice Godelier, dans ses travaux anthropologiques, suggre fortement que la tripartition objets sacrŽs-objets prŽcieux-objets utiles se retrouve dans la relation Banque centrale-monnaie-marchandises (LĠŽnigme du don, Flammarion, 2006). JĠajoute que la sacro-sainte Ç indŽpendance È de la Banque centrale Ç europŽenne È pousse ce fŽtichisme ˆ son paroxysme. Nous voyons donc que lĠordre monŽtaire est la forme capitaliste dĠune trs vieille structure sociale touchant aux racines mmes de toute aliŽnation et de tout fŽtichisme.

Quand on passe ˆ des sociŽtŽs divisŽes en classe et dominŽes par des ƒtats, le contr™le du sacrŽ par la classe dominante et le pouvoir dominant est essentiel. Une partie des biens sacrŽs, qui sont depuis le dŽbut des moyens de pouvoir, sert alors ˆ Žtalonner ce que doivent au dieu, au pharaon, ses sujets. La fonction de mesure des valeurs appara”t donc et sĠapplique aussi aux Žchanges lointains organisŽs par les temples et les groupes dirigeants des communautŽs, comme dans le cas des marchands assyriens du dŽbut du second millŽnaire avant J.C., qui ne sont pas des Ç capitalistes È ainsi quĠon le lit parfois, mais les reprŽsentants dĠun pouvoir missionnŽs pour se procurer des biens. Sur ces fondements dŽjˆ plurimillŽnaires, certains ƒtats inventent la monnaie divisionnaire (les pices) vers le VĦ sicle avant J.C. –simultanŽment ou avec un faible dŽcalage entre eux,  les royaumes combattants chinois, les royaumes mal connus de la vallŽe de lĠIndus (Taxila), les royaumes dĠAsie mineure et les citŽs grecques dĠIonie effectuent ce passage. Les pices de monnaie ne sont pas inventŽes comme moyens dĠŽchange destinŽs ˆ Ç faciliter le troc È mais comme symboles politiques et prestigieux, encadrant une partie des Žchanges internes ˆ la citŽ et portant son image au loin, et apportant au passage un revenu au pouvoir central par le seigneuriage. CĠest postŽrieurement, ˆ partir de ces fondements, que se constituent des marchŽs, cĠest-ˆ-dire des sphres dĠŽchanges o les dites pices servent de mesure des valeurs, de moyen de circulation des marchandises et de  moyen de paiement diffŽrŽ.

Pendant un millŽnaire et demi, les systmes monŽtaires correspondent ˆ des civilisations que tendent ˆ unifier des empires –romain, perse, indien, chinois. Les phases de dislocation dans leur histoire, notamment ˆ Rome, sont donc aussi des phases de transformation monŽtaire. La monnaie des empires est fondamentalement Žtatique : cĠest son exigence pour les imp™ts et tributs qui impose lĠexistence de marchŽs locaux destinŽs ˆ se procurer des pices pour pouvoir les payer. En mme temps, elle suscite, par les relations dĠŽchanges inŽgaux qui associent ces empires aux rŽgions lointaines, lĠapparition dans celles-ci de monnaies Ç spontanŽes È dites Ç primitives È, que Braudel dŽcrit fort bien dans Civilisation matŽrielle, Žconomie et capitalisme, tout en commettant lĠerreur typique de les croire purement spontanŽes, naturelles et non provoquŽes par la domination des Žchanges lointains par les empires monŽtaires : tels sont les cauris (coquillages), etc. La dislocation de lĠempire romain dĠOccident a favorisŽ lĠapparition de telles monnaies Ç spontanŽes È, en fait dŽrivŽes, avec les premires pices issues de lĠaction de rŽseaux marchands et non de royaumes ou de pouvoirs officiels que furent les sceattas dans la zone anglo-frisonne dans les annŽes 600.

La dualitŽ entre le pouvoir des ƒtats et le pouvoir des marchands est donc dŽjˆ prŽsente –les Ç marchands È nĠŽtant jamais des individus isolŽs et toujours des confrŽries, des groupes organisŽs, des mafias, plus ou moins pirates et plus ou moins plerins, parfois des peuples marchands. Le monde arabo-musulman puis la zone chrŽtienne occidentale, dĠune part, et la Chine Song, dĠautre part, en donnent des formes de plus en plus complexes jusquĠˆ la crise globale du XIVĦ sicle o la peste noire interrompt le dŽbut rŽcent dĠune unification marchande de lĠancien continent. A ce moment lˆ la Chine Song puis Ming avait inventŽ la monnaie papier ˆ cours forcŽ sur une trs grande Žchelle et la monnaie de crŽdit existait dans les mondes arabo-musulman, chinois, indien et europŽen.

DŽjˆ lĠOccident mŽdiŽval a bien des particularitŽs par rapport aux autres zones monŽtaires : sa pluralitŽ, la multiplicitŽ des ateliers monŽtaires mal ou pas contr™lŽs par le pouvoir central, les lettres de change et le stimulant aux formes du crŽdit que furent, par un paradoxe qui nĠest quĠapparent, les interdits canoniques contre le prt ˆ intŽrt. Mais ˆ partir du XVĦ sicle, cĠest la gense du mode de production capitaliste qui est le moteur de lĠhistoire monŽtaire. La complexification des monnaies dŽpasse en Europe ce qui existe partout ailleurs, en mme temps que se mettent en place, en corrŽlation avec les politiques militaires des ƒtats et leur diplomatie, des rŽseaux financiers dominŽs successivement par les Florentins, les VŽnitiens, les Anversois, les GŽnois, Amsterdam puis, au XVIIIĦ, Londres. En 1694 (crŽation de la Banque centrale de Londres pour pomper les capitaux jusque lˆ centralisŽs ˆ Amsterdam et financer la guerre) et par une sŽrie de t‰tonnements la structure monŽtaire nationale adŽquate au mode de production capitaliste est mise en place en Angleterre.

Cette structure se gŽnŽralise au plan mondial avec le systme de lĠŽtalon or dans les trois dernires dŽcennies du XIXĦ sicle, comme on lĠa vu. Elle entre en crise ˆ partir de 1914 –comme le mode de production auquel elle correspond. Pour Marx, cĠŽtait sur le marchŽ mondial que la monnaie devenait seulement Ç adŽquate ˆ son idŽe È, ce qui, ˆ la fin du XIXĦ sicle, signifiait que se rŽalisait ˆ ce niveau lˆ la fonction de lĠor et de lĠargent comme incarnation sociale de la valeur. En fait, lĠidŽe de Marx est restŽe valable, mais nĠa plus conduit ˆ un tel accomplissement : aprs que lĠor soit vraiment, et de manire unique dans lĠhistoire en dŽpit de son trs long parcours de mŽtal monŽtaire, devenu monnaie mondiale, il a vite cessŽ de lĠtre et les formes du crŽdit, combinŽes ˆ celles, jusque lˆ nationales, de la monnaie signe de valeur ˆ cours forcŽ (le dollar), sont devenues les formes de la monnaie dans le marchŽ mondial et de plus en plus ˆ tous les niveaux, la vieille monnaie traditionnelle Žtant ravalŽe au r™le de petite monnaie dĠappoint dans les Žchanges quotidiens, et encore. Cette mutation nĠest pas une Ç dŽmonŽtisation È ni ˆ proprement parler une Ç dŽmŽtallisation È comme nous lĠavons vu, mais elle a pour cause le mode de production capitaliste et son recours croissant ˆ lĠ ƒtat (garant du cours forcŽ des signes de valeur) et au crŽdit : la monnaie est dŽsormais une forme du capital, le capital argent. Comme je lĠai dit sans dŽvelopper ici ce point, on peut mme dire quĠˆ partir du tournant de 1979-1980 le capital fictif devient la forme dominante de la monnaie.

Reconstruction du passŽ depuis le prŽsent.

Cette histoire de la monnaie esquissŽe ici ˆ trs grands traits nĠest reconstituable quĠa posteriori, ˆ partir du belvŽdre que nous offre notre position actuelle, dans le mode de production capitaliste mondialisŽ. Selon la formule de Marx dans lĠIntroduction gŽnŽrale ˆ la Critique de lĠŽconomie politique (1857), Ç les catŽgories les plus abstraites, bien que valables –prŽcisŽment ˆ cause de leur abstraction– pour toutes les Žpoques, nĠen sont pas moins, sous la forme dŽterminŽe de cette abstraction mme, le produit de rapports historiques et nĠont leur entire validitŽ que pour ces rapports et ˆ lĠintŽrieur de ceux-ci. È CĠest en lĠoccurrence le capitalisme qui sĠempare de la monnaie, non la monnaie qui donne naissance au capitalisme, et en dŽveloppe au maximum les formes, jusquĠaux limites extrmes de leurs contradictions possibles.

 

Droit et histoire.

 

 

LĠantŽrioritŽ du droit comme forme par rapport au capitalisme pose des questions passionnantes qui ne sont pas encore dŽmlŽes ni dĠun point de vue historique ni dĠun point de vue thŽorique. Le droit bourgeois historiquement procde du droit romain, lequel est nŽ dans une autre sociŽtŽ avec dĠautres rapports sociaux de production.

Le droit, faut-il prŽciser, nĠest pas une catŽgorie qui englobe toute forme de norme ou de rgle. Il nĠy a mme pas identitŽ entre droit et loi : la notion de loi est plus Žtendue que celle du droit, et revt diverses formes, de la Loi divine dans les sociŽtŽs proche-orientales et dans lĠAncien Testament et le Coran ˆ la rŽflexion des lŽgistes ˆ lĠorigine de la formation de lĠempire chinois.

Le droit doit tre entendu ici beaucoup plus Žtroitement ˆ lĠŽchelle de lĠhistoire, comme un ensemble de normes et de rgles qui intgrent trois composantes, qui apparaissent dans le droit romain.

1Ħ) La propriŽtŽ privŽe y reoit sa premire dŽfinition, comme jus utendi et abutendi, et cette dŽfinition reoit cette clartŽ particulire du fait quĠelle spŽcifie les membres de la classe dominante, ˆ lĠorigine les citoyens romains pater familias, par opposition ˆ la situation de lĠesclave marchandise dŽfinie antagoniquement comme pur bien meuble.

2Ħ) La dŽfinition du contrat (acquisition dĠun bien ou dĠun service quĠil faut payer) et celle du dŽlit (atteinte ˆ une personne, des biens ou des institutions pour laquelle il faut aussi payer). La notion de contrat provient de celle dĠobligation, dans une relation de client ˆ patron ou de crŽancier ˆ dŽbiteur, de contrainte ˆ rendre ce ˆ quoi on a ŽtŽ obligŽ ; si elle se prŽsente comme relation entre Žgaux, son contenu initial rŽel est un rapport inŽgal.

La conjugaison des deux points prŽcŽdents permet dĠŽtablir les dŽfinitions formelles trs claires des contrats : do ut des, do ut facias, facio ut des, facio ut facias –je donne pour que tu donnes, je donne pour que tu fasses, je fais pour que tu donnes, je fais pour que tu fasses. Dans ces dŽfinitions formelles, lĠŽchange se prŽsente comme Žchange dĠŽquivalents, mais en mme temps cette relation Žgalitaire dŽrive comme un moment second de rapports inŽgalitaires, ceux du don et du contre-don, de relations dĠobligŽs ˆ obligeants.

3Ħ) La distinction entre sphre publique et sphre privŽe (qui nĠest, prŽcisons-le, pas exactement la mme chose que la distinction entre vie publique et vie privŽe). CĠest en tant et parce que droit de la classe dominante que le droit public se constitue fondement du droit privŽ : la distinction des deux cache donc un rapport hiŽrarchique.

La dualitŽ de chacun de ces rapports juridiques montre que dans ses Ç limitations È historiques mmes (lien ˆ lĠinstitution de lĠesclavage marchandise, ˆ la relation de client ˆ patron et dĠobligŽ ˆ obligeant, et fondation du droit privŽ sur la base du droit public) le droit romain comporte bien des caractres qui, par le mme coup dĠÏil rŽtrospectif que celui que nous avons portŽ sur la monnaie, nous apparaissent comme ayant ŽtŽ saisis fermement et employŽs ˆ son profit par la sociŽtŽ bourgeoise.

Cette transposition est un procs historique long, le droit romain sĠŽtant maintenu ˆ Byzance –mais le capital ne na”t pas lˆ-, ayant ŽtŽ remodelŽ aprs une Žclipse partielle dans lĠOccident continental chrŽtien, et ayant connu la plus grande discontinuitŽ dans les ”les britanniques o la Common Law semble sui generis, se rattachant plus aux mythiques libertŽs celtiques ou germaniques quĠau droit romain. En fait, les rapports fŽodaux ont, comme avec la monnaie, dŽcentrŽ, dŽcentralisŽ et dŽconcentrŽ le droit romain en une multitude de privilges ou Ç libertŽs È particulires, et lĠAngleterre, suite ˆ la conqute normande de 1066, a ŽtŽ lĠ ƒtat fŽodal le plus systŽmatique et le plus achevŽ. Le schŽma anglo-saxon issu de cette Žvolution, dans lequel le juge est producteur de droit lˆ o cĠest lĠ ƒtat comme tel dans les pays de droit directement romain jusquĠau Code civil napolŽonien inclus, est plus en adŽquation avec la forme ˆ la fois centralisŽe et dŽcentralisŽe du rapport marchandises-monnaie : les juges ici tenant en quelque sorte la place dessinŽe ci-dessus, au chapitre 3, pour les banques.

La pŽriode de formation du mode de production capitaliste en Europe, du XVĦ au XIXĦ sicle, voit la thŽorie du droit sur ces bases dŽjˆ donnŽes se perfectionner, avec dĠune part le droit international –dont on ne veut gŽnŽralement pas voir quĠil est le vrai modle du droit commercial, les traitŽs tenant ici la place des contrats et les ƒtats se prŽsentant comme des entitŽs individuelles liŽes uniquement par des relations de force (attraction et rŽpulsion)– et dĠautre part la formation des notions conjointes mais distinctes de droit de lĠhomme et de droits des citoyens dans les rŽvolutions des XVIIĦ et XVIIIĦ sicles.

Finalement lĠaffirmation mondiale du capitalisme ˆ la fin du XIXĦ sicle gŽnŽralise la forme du droit, adaptŽe dĠailleurs facilement au Japon puis, un sicle aprs, en Chine Ç communiste È, tout en rendant de plus en plus manifeste le fait que la proclamation thŽorique des droits et la logorrhŽe dans leur production va de pair avec leur violation rŽelle et quotidienne.

 

* * *

 

 

Dans la mesure o elle se rattache actuellement au droit romain, cette esquisse sommaire sur lĠhistoire du droit est beaucoup plus limitŽe que celle de lĠhistoire monŽtaire. Cette limitation ne doit pas masquer le fait que le droit est une modalitŽ spŽcifique, prŽcise, des normes et rgles sociales plus gŽnŽrales ; de mme la monnaie est une forme particulire des objets symboles et supports du lien social, dĠune part, support de lĠŽchange des biens dĠautre part (deux fonctions qui ne sĠidentifient pas). LĠun et lĠautre sont antŽrieurs au capitalisme et ne sont pas la cause du capitalisme. Le fait quĠils nĠen soient pas des causes relativise et limite la portŽe, dans ce cas lˆ, du rapport dĠintŽrioritŽ extŽrioritŽ : ˆ ce stade de notre lecture de Marx et du commentaire de Tran Hai Hac, nous nĠavons pas encore atteint une chose extŽrieure qui soit rŽellement un fondement, un GrŸnd, qui dŽpasse et contienne le capital qui prŽtend se le subordonner. Patience, a va venir, et pas dans longtemps.

Pour clore ce chapitre disons encore tout de mme que les formes plus gŽnŽrales qui contiennent la monnaie et le droit –lien social, supports de lĠŽchange, rgles communes– si elles sont antŽrieures au capitalisme, lui seront bien entendu aussi postŽrieures. Mais sous dĠautres formes effectives.

 

6.

La force de travail.

 

 

De la monnaie au capital.

 

 

LĠon conna”t la dŽmonstration faite dans la seconde section du livre I, qui introduit la notion de capital. Un capital est une somme qui, dans la circulation marchande o lĠon Žchange toujours des marchandises contre de lĠargent pour racheter dĠautres marchandises avec de lĠargent et ainsi de suite, sĠaccro”t : aprs avoir servi ˆ acheter des marchandises et aprs conversion de celles-ci en argent, la somme dĠargent finale a grandi dĠune plus-value ou survaleur, et ainsi de suite. Par et dans cet accroissement, lĠargent est du capital. Mais cet accroissement ne peut a priori pas provenir des valeurs dĠusage des marchandises ŽchangŽes entre elles au moyen de lĠargent, car si chacun des Žchangistes peut sĠestimer gagnant en ayant acquis la valeur dĠusage quĠil recherchait, la valeur des diverses marchandises ŽchangŽes nĠa pas pu varier. SĠil y a vente de non Žquivalents, ce qui arrive trs souvent, Žvidemment lĠun des Žchangistes y gagne, mais lĠautre y perd et, ˆ lĠŽchelle sociale, il nĠy a pas de valeur supplŽmentaire crŽŽe. LĠaccroissement de valeur, la plus-value ou survaleur, doit donc nŽcessairement avoir une source extŽrieure ˆ lĠŽchange puisquĠil ne peut pas provenir de lĠŽchange. Mais pourtant cela est impossible, puisque la circulation marchande contient la somme totale des rapports entre producteurs Žchangistes et quĠaucun prŽlvement non marchand ne saurait expliquer une augmentation de la valeur des marchandises.

Cette dŽmonstration aboutit donc ˆ dire que la survaleur doit avoir une source extŽrieure au rapport marchand, mais qui lui soit nŽanmoins intŽrieure, qui soit rendue marchande elle-mme et qui opre de lĠintŽrieur de la circulation marchande. LĠexpression Ç rapport dĠintŽrioritŽ extŽrioritŽ È appara”t ici comme tout ˆ fait appropriŽe.

 

Les particularitŽs de la valeur de la force de travail.

 

 

La marchandise force de travail.

La cohŽrence du plan du Capital se prŽcise ici encore, car la forme spŽcifique du capital, cĠest la valeur, ce nĠest ni le fait quĠil prend le produit du travail ni le fait quĠil exploite le travailleur. En se plaant sous lĠangle de la valeur, Marx arrive ˆ construire le concept de force de travail, ou puissance de travail, qui nĠest justement ni le travail, ni le travailleur. La force de travail est ce dont le travailleur est capable, mis en acte dans le travail. Fournissant du travail, elle alimente la source de la valeur et peut en procurer plus que ce que son achat a cožtŽ au capitaliste.

CĠest la formule classique : Ç si ta force de travail vaut, par exemple, 4 heures de temps de travail social moyen nŽcessaire, le capitaliste te lĠayant achetŽe et payŽe lĠŽquivalent monŽtaire de ces 4 heures (ou sĠŽtant engagŽ ˆ te les payer par contrat –tu travailles dĠabord, cĠest plut™t comme a que cela se passe), il a donc parfaitement le droit de te faire bosser 8 heures, par exemple. En travaillant 8 heures tu produis la valeur de 8 heures. La diffŽrence, 8—4 = 4, va dans la valeur des marchandises que tu as produites pour lui : sĠil arrive ˆ les vendre, elle est pour lui, il lĠempoche, et il sĠenrichit gr‰ce ˆ ton travail –et pas toi, ce qui fait que pour gagner ta vie tu es bien obligŽ de continuer  È.

La valeur dĠusage de la force de travail.

Dans cette affaire, le fait de produire de la valeur et dĠen produire plus quĠil nĠen a fallu pour tre achetŽe, constitue la valeur dĠusage sociale spŽcifique et unique de la force de travail en tant que marchandise. La transformation de lĠargent en capital provient donc bien dĠune valeur dĠusage : du travail, valeur dĠusage de la force de travail. Source du travail, la marchandise valeur dĠusage est donc la source de la valeur, de la survaleur et du capital.

CĠest une valeur dĠusage qui se mesure prŽcisŽment, en termes monŽtaires : contrairement aux affirmations dĠune cohorte immense et sŽculaire dĠŽconomistes, commentateurs et critiques de Marx, il nĠy a donc quĠun seul champ homogne pour la valeur et pour la valeur dĠusage de la force de travail, qui se mesurent en monnaie.

En effet la valeur dĠusage de la force de travail consiste

 dans le fait quĠelle reproduit et transmet la valeur existante (C, ou capital constant),

2) dans le fait quĠelle reproduit sa propre valeur, lĠŽquivalent du salaire (V, le capital variable),

3) dans le fait quĠelle produit un supplŽment (PL ou S, la plus-value ou survaleur).

Le travail que met en Ïuvre la force de travail, cĠest le travail abstrait-concret : en tant que travail Ç concret È il transmet la valeur du capital constant, dĠailleurs chaque fois actualisŽe, et en tant que travail Ç abstrait È, il crŽŽ une valeur nouvelle qui se divise en sa propre valeur V et en survaleur S (cette rŽpartition des r™les entre la facette Ç concrte È et la facette Ç abstraite È du travail abstrait-concret est un peu formelle, car chacune des deux facettes est elle-mme Ç abstraite È et Ç concrte È).

La subordination de la production au capital prend donc cette forme marchande. Mais cela signifie que S, la survaleur, est le vrai et seul but de tout le processus de travail et dĠŽchange, et que lˆ sĠŽclaire pleinement la notion de dŽtermination du travail concret par le travail abstrait. Il ne sĠagit pas de produire des valeurs dĠusage, ni de la valeur et des marchandises en gŽnŽral, mais de produire de la survaleur ˆ rŽaliser par la vente de marchandises que Marx appelle, dans le chapitre inŽdit du Capital qui, dans son esprit lorsquĠil lĠavait rŽdigŽ, devait conclure le livre I, la Ç marchandise capitaliste È. Ce qui veut dire que ce qui circule, marchandise ou monnaie, cĠest forcŽment du capital.

La valeur dĠusage de la force de travail pour le capitaliste, cĠest la valorisation de son capital. Si lĠon ne considre que lĠŽchange prŽcis de salaire contre force de travail, ce qui intŽresse lĠacheteur cĠest la proportion dans laquelle la survaleur est par rapport au salaire : le rapport S/V, taux de plus-value ou taux dĠexploitation.

Le taux de plus-value.

Autrement dit : le vŽritable rapport de valeur, cĠest la proportion dans laquelle la valeur nouvelle crŽŽe par la mise en Ïuvre de la force de travail se rŽpartit entre capital et travail, le Ç partage de la valeur ajoutŽe È (en faisant des rŽserves sur lĠemploi courant de cette expression).

Pour quĠune sociŽtŽ puisse tre considŽrŽe comme capitaliste, cĠest-ˆ-dire comme dominŽe par les rapports de production capitalistes, il ne suffit pas que cela arrive isolŽment ou mme frŽquemment, mais il faut que le travail ne puisse en rgle gŽnŽrale opŽrer que sous cette forme. Cela signifie que la valeur dĠusage de la force de travail a trouvŽ un niveau moyen dans cette sociŽtŽ, qui est le taux dĠexploitation normal que chaque capitaliste est en droit dĠattendre. Cette tendance ˆ lĠunitŽ du taux dĠexploitation, ˆ lĠŽchelle nationale suppose une forme ou une autre de rŽgulation et de gŽnŽralisation Žtatique du rapport dĠexploitation, que lĠon pourrait, par analogie avec la manire dont Tran Hai Hac a dŽgagŽ prŽcŽdemment les notions de rŽgime et de politique monŽtaire, dŽsigner ici comme rŽgime salarial, et politique sociale, Žtablissant les normes de lĠexploitation, qui se rŽpartissent en deux catŽgories :

 les normes dĠutilisation de la force de travail : temps de travail et intensitŽ du travail, et

2) ses normes de reproduction : niveau des salaires, exigences de reproduction et de formation.

A lĠŽchelle internationale il se produit une diffŽrentiation du taux dĠexploitation dĠun pays ˆ lĠautre, mais dans des rapports qui peuvent avoir une certaine rŽgularitŽ. De mme que nous avons vu quĠil faut complŽter Tran Hai Hac ˆ propos des rŽgimes et des politiques monŽtaires en introduisant la notion de systme monŽtaire international, de mme ici il faut indiquer mme sommairement que les rŽgimes salariaux et les politiques sociales forment un systme international, non pas unifiŽ, mais hiŽrarchisŽ. Durant le second XXĦ sicle, le passage des rapports Ç fordistes È aux rapports Ç toyotistes È plus Ç flexibles È par contagion des pays impŽrialistes dominants ˆ tous les autres en est une illustration. La question des flux migratoires internationaux, lŽgaux et illŽgaux (mais organisŽs comme illŽgaux avec la complicitŽ des ƒtats capitalistes), participe de ce systme qui combine homogŽnŽisation et hiŽrarchisation.

Le marchŽ du travail nĠest pas un marchŽ.

Si le rapport de valeur entre lĠacheteur capitaliste et le vendeur prolŽtaire de la force de travail consiste dans le partage entre V et S au sein de V+S, alors lĠexpression Ç marchŽ du travail È est trompeuse, car il ne saurait justement pas y avoir de marchŽ du travail comme il y a un marchŽ des betteraves.

Le prix de la force de travail (salaire) correspond ˆ la valeur des biens nŽcessaires ˆ lĠentretien, la reproduction et la formation de la force de travail. Appesantissons-nous sur cette dŽfinition : pour toute autre marchandise, Marx aurait dit que son prix correspondait au temps de travail social moyen nŽcessaire ˆ sa production. Grosso modo, on peut considŽrer que la somme des prix des marchandises entrant dans la reproduction de la force de travail –le Ç panier de la mŽnagre È de lĠINSEE– correspond ˆ ce temps moyen. NŽanmoins ce nĠest pas la mme chose, car quand est-ce que la force de travail est rŽellement produite ?

Elle nĠest pas produite par le simple achat de la nourriture, paiement du loyer, des frais de scolaritŽ, etc., nŽcessaires pour quĠelle puisse exister, se prŽsenter sur le marchŽ du travail et y tre vendable. Elle est produite en mme temps que le travailleur, que lĠtre humain, se produit lui-mme : quand il consomme, quand il mange, quand il dort, quand il amŽnage son cadre de vie, quand lĠŽpouse, la mre, la mŽnagre, la femme ayant une double journŽe de travail, notamment, fait le mŽnage, la vaisselle et la lessive, mais aussi quand les tres humains font lĠamour, accouchent, allaitent, Žlvent leurs enfants, transmettent leurs culture et leurs savoir faire. Beaucoup de travail non payŽ et beaucoup aussi de travail et dĠactivitŽ quĠil est difficile voire impossible dĠŽvaluer en termes monŽtaires entrent en ligne de compte ici : cĠest cela, la production de la force de travail.

Fondamentalement, cĠest la production mme de la vie de lĠhumanitŽ, combinaison indissociable de Ç nature È et de Ç culture È ou dĠhistoire, avec ˆ la fois la reproduction de lĠespce et la transmission de la langue, de la culture et des valeurs.

Ce sont ces vertus qui confrent sa valeur dĠusage ˆ la force de travail.

Elles ne correspondent pas ˆ sa valeur dĠŽchange que lĠon peut quantifier en rŽfŽrence ˆ un panier de marchandises de la mme faon que la valeur dĠun animal domestique ou dĠun esclave consiste dans la somme des prix des biens nŽcessaires ˆ son entretien. Mais mme dŽfinie ainsi celle-ci nĠest pas dŽterminŽe de manire rigoureuse par la valeur des biens de subsistance et lĠoffre et la demande de travail, mais par les rapports de force nationaux et internationaux entre les classes qui modulent la quantitŽ et la qualitŽ des biens en question, la part des dŽpenses de santŽ, de retraite, de formation, de loisir, de culture, etc.

Le Ç marchŽ du travail È nĠest pas un lieu o la Ç loi de lĠoffre et de la demande È opre autour du temps de travail moyen nŽcessaire ˆ la production de la marchandise vendue, car ce qui sĠy joue nĠest pas en soi le prix dĠune marchandise, mais la proportion de S et de V dans la valeur que cette marchandise, la force de travail, va crŽer.

Le rapport entre le nombre de vendeurs et le nombre dĠacheteurs nĠopre donc pas ici comme la loi de lĠoffre et de la demande dans un marchŽ de fruits et lŽgumes ;  ou plus exactement quand les travailleurs en sont rŽduits ˆ cela, alors ce nĠest pas en raison des Ç lois naturelles du marchŽ È mais parce quĠils ont subi des dŽfaites majeures au niveau du rapport de force global –des dŽfaites politiques.

En fait de Ç loi de lĠoffre et de la demande È de travail, le marchŽ du travail est, premirement, dŽpendant du rythme de lĠaccumulation du capital, et, deuximement, en fonction de ce rythme, du rapport entre la masse des travailleurs employŽs –lĠ Ç armŽe active È du capital– et la masse des travailleurs sans emploi -lĠ Ç armŽe de rŽserve È, partie intŽgrante de la classe ouvrire. CĠest sur la base de ces facteurs dŽterminants tout ˆ fait spŽciaux que les travailleurs peuvent tre rŽduits ˆ lĠŽtat dĠune classe en soi, atomisŽe, dĠindividus Žtant seulement en concurrence les uns avec les autres.

Ajoutons quĠalors que la dŽtermination des normes dĠutilisation et de reproduction de la force de travail est essentiellement nationale, la mobilitŽ du capital, en premier lieu, et lĠimportance croissante des flux migratoires, en second lieu, qui sont des facteurs internationaux, ont aussi une influence dŽterminante sur ce rapport entre Ç armŽe active È et Ç armŽe de rŽserve È ˆ lĠŽchelle de chaque pays, ce qui est encore un facteur de plus qui dŽfavorise la classe ouvrire.

Ce Ç marchŽ È crŽŽ donc un rapport entre acheteurs et vendeurs tel que si les vendeurs nĠont entre eux que la relation normale quĠauraient des producteurs Žchangistes de nĠimporte quelle autre marchandise, de pure concurrence, ils se trouvent en situation dĠinfŽrioritŽ massive. SĠils sont donc poussŽs ˆ se concurrencer, ils le sont aussi ˆ sĠorganiser pour modifier le rapport entre S et V, lequel est donc fondamentalement indŽterminŽ au point de vue marchand.

Aporie et antinomie du rapport marchand quand il devient rapport salarial.

Cette indŽtermination marchande fondamentale du niveau des salaires est illustrŽe ainsi dans la section 3 du livre I du Capital : le capitaliste a en principe, du point de vue marchand, le droit dĠexploiter le travailleur sans limite de temps et dĠintensitŽ ; mais sĠil fait cela, il Žpuise le travailleur, en tant que source de la force de travail, altre le renouvellement de celle-ci –qui est son unique bien vendable-, diminue son espŽrance de vie, etc., et plus fondamentalement encore en sĠappropriant toute la force de travail du travailleur il sĠapproprie sa personne et sa vitalitŽ, de sorte que du mme point de vue marchand, le travailleur est en droit de dire quĠon lui vole sa marchandise et que lĠon pille sa source de vie –cette argumentation nĠa pas ŽtŽ inventŽe par Marx, il lĠa trouvŽe dans le manifeste du comitŽ londonien du B‰timent pour la journŽe de 9 heures, publiŽ en 1860 ˆ la suite dĠune grande grve. Mais dĠun autre c™tŽ si le travailleur dispose de son temps libre, par essence il vole le capitaliste.

Tous deux ont raison du point de vue du marchŽ et du droit.

Sur le terrain marchand et sur le terrain du droit, ce conflit dĠintŽrt nĠa par essence aucune issue, et le marchandage, le bargaining, ne peut pas apporter de solution au conflit mais seulement mettre en forme le rapport de force : force contre force, lutte de classe, affrontement politique (le marchandage peut ici se concentrer sur la question de la rŽmunŽration des heures supplŽmentaires, dont on observe justement, aujourdĠhui en France, lĠimportance politique).

Le rapport marchand devient contradictoire dans le salariat.

 

DiffŽrence entre rapport salarial et rapport marchand.

 

 

La force de travail ne serait donc pas une marchandise.

Il ressort de tout ce qui prŽcde que le rapport salarial nĠest donc pas un rapport marchand ˆ proprement parler, bien quĠil en ait la forme, et que le marchŽ du travail nĠest pas un vŽritable marchŽ non plus.

Tirant jusquĠau bout la conclusion que suggrent ces considŽrations, Tran Hai Hac propose donc de dŽpasser Marx tout en se situant sur la base de Marx, en reconnaissant que la force de travail, fondamentalement, nĠest pas une marchandise : elle nĠa pas de valeur mais elle acquiert valeur dĠŽchange et prix sous la forme du salaire, par une dŽtermination qui ne relve pas de lĠŽchange marchand, ou qui nĠen relve que dĠune manire nŽcessaire mais apparente, fictive, mensongre, mais qui relve en rŽalitŽ du rapport de force global entre la classe capitaliste et la classe salariale.

Ce nĠest pas la valeur de la marchandise force de travail quĠexprime le salaire, mais cĠest le rapport V/S qui prend la forme trompeuse du salaire comme Ç prix du travail È. Si la marchandise force de travail avait une valeur, elle lui serait confŽrŽe par le travail nŽcessaire ˆ sa production cĠest-ˆ-dire le processus de vie et de reproduction, individuel, familial et social, des tres humains (on aura compris au passage que le travail domestique ˆ prŽdominance fŽminine entre massivement en jeu ici). Or ce travail lˆ, dans la sociŽtŽ capitaliste, sĠil produit la valeur dĠusage de la force de travail sur laquelle tout repose, source du capital, ne produit directement aucune valeur ni donc aucune survaleur. Quand le travailleur vend sa force de travail, elle ne lui rapporte aucun excŽdent, ce qui suffit ˆ dŽgonfler lĠidŽologie du Ç capital humain È et autres Ç moi S.A. È.

Tant™t marchandise pure, tant™t capital pur.

Si lĠon sĠen tient ˆ la lettre de Marx, on peut dire que toutes marchandises autres que la force de travail sont des marchandises capitalistes, intŽgrant la survaleur S dans leur valeur, mais que ce nĠest pas le cas de la force de travail pour son vendeur qui ne lui est que marchandise, lui permettant de vivre et seulement de vivre, et qui nĠest que capital pour son acheteur, dont elle fait un capitaliste bien quĠil nĠen ait pas conscience en gŽnŽral. Tran Hai Hac aurait pu se rŽfŽrer ˆ ce passage de la section 2 du livre II :

Ç ... pour autant qu'elle circule sur le marchŽ, la force de travail n'est pas du capital, elle n'est pas une forme de capital-marchandise. Elle n'est pas du tout du capital et l'ouvrier n'est pas un capitaliste, bien qu'il apporte sur le marchŽ une marchandise : sa propre peau. Ce n'est qu'aprs avoir ŽtŽ vendue et incorporŽe au processus de production, donc aprs avoir cessŽ de circuler comme marchandise, que la force de travail devient un ŽlŽment du capital productif : du capital variable comme source de plus-value, ŽlŽment circulant du capital productif par rapport ˆ la rotation de la valeur-capital dŽboursŽe pour l'acquŽrir. È

En lĠoccurrence, il me semble que cette reprŽsentation Ç alternative È o la force de travail est pure marchandise pour son vendeur, et est pur capital pour son acheteur, alors que toutes les autres marchandises, dans un mode de production capitaliste pur, sont des marchandises capitalistes dont la valeur se dŽcompose en C+V+S, reprŽsentation qui ressort du second livre du Capital (et qui sĠoppose aux formulations du livre I o la force de travail est dŽsignŽe trop simplement comme marchandise) est meilleure, car plus dynamique, que celle, un peu trop logiquement gŽomŽtrique lˆ encore, de Tran Hai Hac qui propose de considŽrer que dĠun point de vue marxien cohŽrent la force de travail nĠest simplement pas une marchandise.

Elle est, certes, une marchandise dĠun genre trs particulier : la seule chose que ceux qui nĠont aucune marchandise ˆ vendre peuvent vendre comme une marchandise, ce qui suppose quĠils y soient contraints. LĠaccumulation primitive, expropriation des producteurs directs, est donc le prŽalable historique ˆ la gŽnŽralisation de ce rapport, qui ne saurait provenir dĠune simple extension des rapports marchands qui, on ne sait trop comment, sĠempareraient de la force de travail. Achat et vente de la force de travail ne sont possibles que si les travailleurs sont ˆ la fois expropriŽs et libres de leurs personnes. Ils doivent donc tre sans rien ˆ eux qui leur permette de vivre, mais ne doivent pas tre esclaves ni serfs ni travailleurs dŽpendant dĠaucune manire. LĠanalyse de lĠachat et de la vente de la force de travail, du rapport salarial, nous dit comment cela marche, mais pas comment cela est advenu  : certainement pas comme quelque chose allant de soi !

Libre marchŽ et sociŽtŽ civile sont des masques nŽcessaires.

La rŽduction de la force de travail ˆ lĠŽtat de marchandise (ou, si lĠon sĠexprime autrement, de quasi marchandise ou de pseudo marchandise) est prŽcisŽment ce qui accomplit la gŽnŽralisation du rapport marchand : parce que les marchandises autres que la force de travail deviennent du capital, il nĠy a plus que des marchandises. Donc, le rapport marchand analysŽ au dŽbut du Capital est en rŽalitŽ second. Et la gŽnŽralisation des Žchanges individuels entre sujets juridiquement libres et Žgaux nĠest pas une cause, mais une consŽquence de lĠantagonisme de classe entre capital et travail.

La sociŽtŽ civile bourgeoise composŽe de sujets libres atomisŽs Žchangeant leurs produits est donc bien une rŽalitŽ, mais cette rŽalitŽ ne consiste en rien autre que ceci : elle nĠest que le masque du rapport de production capitaliste, du rapport de classe. Le libre marchŽ est et ne peut tre quĠune apparence.

 

7.

Forces productives et individus vivants.

 

 

Plus-value absolue et plus-value relative.

 

 

Les deux sortes de plus-value.

Marx distingue deux sortes de plus-value, la plus-value absolue et la plus-value relative.

La premire rŽsulte de lĠallongement ou de lĠintensification du travail, donc elle vient directement du temps de travail, et correspond ˆ ce que Tran Hai Hac a ici dŽsignŽ comme les normes dĠutilisation de la force de travail.

La seconde rŽsulte de la dŽvalorisation relative, dans la valeur du produit du travail, de la part qui revient au salaire, dŽvalorisation dont la cause finale est la baisse de la valeur des marchandises sur lesquelles est Žtabli le salaire, par la hausse de la productivitŽ du travail. Elle correspond donc ˆ ce qui a ŽtŽ dŽsignŽ comme norme de reproduction de la force de travail.

Si les patrons cherchent consciemment ˆ augmenter la plus-value absolue en cherchant ˆ utiliser la force de travail plus longtemps et plus intensŽment pour la mme paie, ils nĠont aucune conscience de lĠaugmentation de la plus-value relative, qui rŽsulte de leur action pour rŽaliser des surprofits par lĠamŽlioration de la productivitŽ du travail au moyen de la technologie et de lĠorganisation du travail : quand la concurrence gŽnŽralise les progrs technologiques et organisationnels, ils ne font justement plus de surprofits, car cĠest le taux dĠexploitation dans son ensemble qui a augmentŽ suite ˆ la hausse de la plus-value relative.

Cette gŽnŽralisation est dŽpendante de la lutte des classes, car elle ne se produirait pas si les travailleurs parvenaient ˆ capter sous forme de hausse des salaires la hausse de la productivitŽ du travail.

La production de plus-value relative est le moteur de lĠaccumulation.

La relation des deux sortes de plus-value.

La lecture des sections 3, 4 et 5 du livre I du Capital sur la plus-value montre bien que lĠon ne doit pas se reprŽsenter une succession simpliste entre plus-value absolue et plus-value relative, o lĠexploitation serait dĠabord absolue puis relative, passant donc de lĠexploitation directe par lĠallongement du temps de travail ˆ une exploitation mŽdiatisŽe par les machines et la technique. Cette reprŽsentation rŽsulte de ce que le capitalisme a historiquement dŽveloppŽ le machinisme, la technologie et les applications techniques de la science, mais elle est fausse.

La plus-value absolue est la forme ŽlŽmentaire et nŽcessaire du capitalisme et le contenu minimum de tout contrat de travail, puisque le rapport salarial consiste dans le fait de travailler plus longtemps quĠil nĠest nŽcessaire pour le renouvellement du revenu du travailleur.

Mais elle-mme nĠest possible que parce que la productivitŽ du travail le permet, donc sur la base dĠun certain dŽveloppement de la plus-value relative. A chaque Žtape dĠailleurs, les progrs de la plus-value relative fondent la possibilitŽ pour un accroissement de la plus-value absolue et non pour sa diminution : les machines, sans contrepoids social cĠest-ˆ-dire politique et imposŽ par la lutte des classes, servent ˆ augmenter ˆ la fois le temps et lĠintensitŽ de travail des salariŽs employŽs et les effectifs de lĠarmŽe de rŽserve, ˆ embaucher femmes et enfants, ˆ aggraver lĠexploitation dans les secteurs pŽriphŽriques, etc.

La plus-value relative comme plus-value fondamentale.

LĠexploitation du travail sous forme capitaliste ne devient un mode de production que lorsquĠelle agit sur les formes concrtes de la production, du travail productif. Si, au plan formel, la diffŽrence spŽcifique du capitalisme parmi les modes de production fondŽs sur lĠexploitation de classe rŽside dans la forme valeur du produit du travail, au plan du contenu, elle rŽside dans son action consistant ˆ rŽvolutionner les forces productives, ˆ accro”tre la productivitŽ du travail social. Donc en ce sens la plus-value relative est plus Ç fondamentale È que la plus-value absolue.

 

Subordination formelle et subordination rŽelle du travail au capital.

 

 

Marx exprime cela, dans le chapitre inŽdit du Capital, par les notions de subordination (ou subsomption) formelle ou rŽelle du travail sous  le capital. Tran Hai Hac ne parle pas du rapport entre plus-value absolue et plus-value relative, mais de la relation correspondante entre subordination formelle et subordination rŽelle. La subordination formelle est la forme gŽnŽrale du rapport salarial, la subordination rŽelle est le dŽveloppement que le processus de travail acquiert sous la dŽtermination du capitalisme, elle est donc le contenu rŽel, le mode de production, sans lequel le rapport de production capitaliste quĠest le rapport salarial, resterait vide et indŽterminŽ. En fait, pour quĠil y ait rapport salarial, il faut quĠil y ait dŽjˆ un dŽbut de subordination rŽelle.

Ce que jĠai dit de la relation entre plus-value absolue et plus-value relative se retrouve donc dans ce que Tran Hai Hac dit de la relation entre subordination formelle et subordination rŽelle : il ne sĠagit pas dĠune succession historique mais dĠune relation forme-contenu, lĠexistence de la forme du rapport salarial provenant du contenu, et le contenu se dŽveloppant nŽcessairement sous lĠaiguillon de la forme. Les diffŽrents moments historiques de la production capitaliste, Žpoque des enclosures et des manufactures, rŽvolution industrielle, Žpoque du moteur ˆ explosion, fordisme, toyotisme É sont bien entendu des rŽvolutions du mode de production qui ˆ chaque fois refondent et approfondissent la subordination rŽelle du travail sous le capital et la productivitŽ de plus-value relative. En mme temps, ils accroissent les contradictions du capitalisme –je vais y revenir.

 

CoopŽration, division du travail et machinisme.

 

 

Dans la section 4 du livre I du Capital sur la production de plus-value relative, Marx expose les trois formes par lesquelles celle-ci est accrue : la coopŽration, la division manufacturire du travail et le machinisme.

Bien que son exposŽ contienne beaucoup de donnŽes historiques, ici encore lĠerreur serait de croire que nous aurions lˆ une simple succession historique Ç nŽcessaire È.

CoopŽration, division manufacturire du travail et machinisme sont en fait les trois formes embo”tŽes de la subordination rŽelle du travail au capital, donc les formes que revt le dŽveloppement des forces productives sous le mode de production capitaliste, les formes de la matŽrialisation du capital dans les forces productives.

Dans la coopŽration le capital se saisit de la force collective du travail et la constitue en force du capital contre les travailleurs. CĠest un acte constamment rŽpŽtŽ : tout surprofit et toute hausse de la plus-value relative obtenue par des changements dans lĠorganisation du travail en relve.

Dans la division manufacturire du travail, qui combine le despotisme manufacturier dans lĠentreprise avec lĠanarchie des Žchanges au niveau de la sociŽtŽ, le capital dŽqualifie la force de travail individuelle et la rend dŽpendante de cette division du travail.

Dans le machinisme, il convertit la ma”trise des travailleurs sur leurs instruments de travail en pouvoir des machines, faisant donc de la machine, et par elle du moyen de production en gŽnŽral (comprenant les infrastructures de la production) la force productive capitaliste comme telle, rŽifiŽe (chosifiŽe) et fŽtichisŽe, semblant tre la source de la richesse ˆ la place du travail, et ˆ laquelle le travail doit obŽir comme un simple supplŽtif cožteux.

La forme machine nĠest pas, ajouterais-je, dŽfinie par Marx en termes techniques (contrairement ˆ lĠaffirmation de Fernand Braudel qui croyait que Ç Marx croyait au primat de la technique È ! ). Il sĠoppose aux dŽfinitions Ç technologiques È qui identifient la machine comme outillage complexe ou bien par sa source dĠŽnergie. LĠŽlŽment clef de la machine, cĠest le mŽcanisme qui manie lĠoutil ˆ la place de lĠhomme, accomplissant la finalitŽ du travail concret –produire une chose utile– ˆ la place du travailleur, mais lĠaccomplissant parce que et seulement parce que cela constitue une Žconomie pour le capital. CĠest pour cela et sur cette base que le machinisme appelle des sources dĠŽnergies susceptibles dĠen dŽmultiplier au maximum la puissance tout en constituant des Žconomies sur la consommation de capital constant, de la vapeur aux hydrocarbures, quel quĠen soit le cožt environnemental.

A son tour, la machine contient les trois dimensions de coopŽration, division du travail et machinisme : la premire par le regroupement des machines, la seconde par leur hiŽrarchisation organisŽe qui constitue la fabrique ou lĠusine comme telle, la troisime par les machines produisant des machines ou commandant ˆ leur tour des machines.

Signification du machinisme.

CĠest lˆ un progrs –le capitalisme rŽvolutionne les forces productives– qui tend ˆ faire du travail le service gratuit rendu par les machines et par la science, nouvelles forces naturelles dĠorigine humaine, rŽsultant du travail accumulŽ en elles :

Ç Ce nĠest que dans lĠindustrie mŽcanique que lĠhomme arrive ˆ faire fonctionner sur une grande Žchelle les produits de son travail passŽ comme forces naturelles, cĠest-ˆ-dire gratuitement. È

Mais le capitalisme ne dŽveloppe pas le machinisme et la science dans ce but, mais seulement dans celui dĠaccro”tre la part de survaleur par rapport au travail payŽ, et les nouvelles Ç forces naturelles È quĠil dŽveloppe ne sont pas lˆ pour assurer la vie humaine, mais pour accumuler toujours plus de capital, sans soucis de leur choc avec les forces naturelles plus anciennes.

 

Valorisation du capital et dŽvalorisation de la force de travail.

 

 

Nous avons donc ˆ partir de lĠaccumulation capitaliste une contradiction fondamentale qui grandit, entre la valeur et la valorisation : pour toujours plus valoriser, il faut dŽvaloriser. En effet, la production capitaliste augmente la part de S, la survaleur, dans chaque marchandise, tout en diminuant la valeur unitaire totale de cette marchandise.

La dŽvalorisation de la force de travail, du point de vue capitaliste, et non pas la crŽation de forces naturelles nouvelles au moyen desquelles le travail passŽ remplace le travail actuel, telle est la raison dĠtre de la subordination rŽelle du travail au capital, de lĠaccroissement de la production de plus-value relative par la hausse de la productivitŽ du travail, de lĠaccumulation Žlargie du capital.

CĠest pourquoi la hausse de la productivitŽ du travail conduit ˆ une diminution proportionnelle, par rapport ˆ la survaleur, de la valeur des biens de subsistance des prolŽtaires, correspondant ˆ la masse salariale, et de la valeur des moyens de production servant ˆ la production des biens de consommation, cĠest-ˆ-dire indirectement de tous les moyens de production sauf ceux qui servent ˆ la production de biens de luxe ŽchangŽs seulement contre de la plus-value. Au passage, notons que nous avons dŽfini la place des secteurs de la production sociale dans le mode de production capitaliste, dont traite la section 3 du livre II : secteur I (productif des moyens de production) et II (productif des moyens de consommation) lui-mme divisŽ en II(a) (productif des biens de subsistance) et II(b) (productif des biens de luxe).

A lĠintŽrieur de ce rapport –dŽvalorisation relative de la force de travail pour accro”tre la survaleur, donc rŽduction de la base sur laquelle est prŽlevŽe la survaleur et en mme temps accroissement relatif de celle-ci– les investissements dans les moyens de production (capital constant), principale source (outre tout ce qui relve de la coopŽration et qui y est toujours associŽ) de lĠaccroissement de la productivitŽ du travail, augmentent proportionnellement aux investissements en main-dĠÏuvre (capital variable), pourtant seule source de la survaleur recherchŽe. Il se trouve que le travail sous sa forme immŽdiate (le Ç travail vivant È) nĠest plus la source principale de la richesse, laquelle provient du travail sous forme accumulŽe (dans le mode de production capitaliste : le Ç travail mort È). Cela alors que lĠunique mobile du capital, ˆ lĠorigine de cette situation, est de sĠauto reproduire en accumulant de la survaleur, dont la source est lĠexploitation de la force de travail.

La consŽquence de cette contradiction est exposŽe notamment dans les Manuscrits de 1857-1858 : il faudrait passer ˆ un mode de production o le temps de travail ne soit plus la mesure de la valeur puisque celle-ci provient toujours plus du travail accumulŽ et non plus du travail vivant, ˆ une sociŽtŽ qui ne soit plus fondŽe sur lĠunitŽ du temps de travail nŽcessaire et du temps de surtravail sous la dŽtermination de ce dernier, ˆ une sociŽtŽ qui soit fondŽe sur lĠunitŽ du temps de travail ( un temps toujours nŽcessaire mais non plus immŽdiatement vital de travail) et du temps de non travail, et du temps de libre activitŽ, sous la dŽtermination de ce temps de non travail et de libre activitŽ.

Nous avons lˆ la rŽsolution (encore thŽorique, bien sžr) de lĠŽquation : comment abolir le salariat tout en continuant ˆ travailler ? Le point de vue rŽvolutionnaire marxiste en effet, nĠest pas un utopisme qui promettrait le paradis sur terre ; mais il nĠest pas non plus un Ç rŽalisme È qui annoncerait la perpŽtuation de la malŽdiction du travail : sur la base du dŽveloppement des forces productives dĠores et dŽjˆ effectuŽ par le capital, il envisage bel et bien lĠabolition de la lutte quotidienne pour le nŽcessaire.

Il y aurait prŽdominance du temps libre :

Ç É du temps qui nĠest pas absorbŽ par le travail immŽdiatement productif, mais qui est destinŽ au plaisir, au loisir, de telle sorte quĠil procure un espace pour une activitŽ et un dŽveloppement libre. Le temps est lĠespace pour le dŽveloppement des facultŽs. È(ThŽories sur la plus-value, chapitre XXI).

Et en mme temps le temps de travail sous la dŽtermination du temps libre nĠest pas du tout la mme chose que le temps de travail sous la dŽtermination du temps de surtravail :

Ç Et le temps de travail lui-mme, en tant que travail vŽritablement social, enfin en tant que base du temps disponible, Žtant rŽduit ˆ une mesure normale, et nĠŽtant plus effectuŽ pour quelquĠun dĠautre, mais pour moi, avec lĠabolition des antagonismes sociaux entre ma”tres et serviteurs, prend un tout autre caractre, et devient le temps de travail dĠun homme qui est lĠhomme du temps disponible, qui doit avoir une bien plus haute qualitŽ que celui de la bte de travail. È (ibidem).

Les vieilles notions dĠotium, et de travail de soi sur soi, dĠidŽal du sage antique, confucŽen ou tao•ste, ou des idŽaux artistiques, sont ici refondŽes sur une nouvelle base. Que le travail nŽcessaire soit mis sous la dŽtermination du temps libre signifie que lĠutilitŽ au sens vrai du terme, cĠest-ˆ-dire lĠhumanitŽ comme finalitŽ, devient le mobile, sans dĠailleurs devenir un Ç but en soi È, car justement elle a pour propre de ne pas tre un but en soi mais un mouvement dĠautoconstruction vŽritable, dont lĠauto accroissement du capital nĠest que la sordide caricature. A la diffŽrence de lĠotium des sages privilŽgiŽs antiques, les vertus intellectuelles et humaines comporteraient ici pleinement les vertus dites fŽminines, maternelles, sensuelles, ayant en vu le libre Žpanouissement de chaque individu dans sa potentialitŽ variŽe ...

Le mode de production capitaliste rend cela possible, mais il lĠinterdit.

Or il le rend encore nŽcessaire car, poursuivant sa propre course, non en vue du temps de libre activitŽ, mais en vue de la survaleur, il dŽveloppe les forces productives en vue de lĠexploitation avec des consŽquences destructrices pour Ç la terre et le travailleur È.

 

Contradiction rŽelle et nŽgation de la nŽgation.

 

 

La contradiction qui vient dĠtre exposŽe ici parcourt les manuscrits du Capital, depuis les passages de ceux de 1857-1858 sur le temps de travail et le temps libre, ˆ ceux du livre III sur la baisse tendancielle du taux de profit, qui est lĠune des dimensions de cette contradiction. Nous avons affaire ici ˆ la contradiction interne du capitalisme.

Entendons-nous sur cette expression : Ç contradiction interne du capitalisme È. Il ne sĠagit pas dĠune ou de plusieurs contradictions qui habiteraient le capitalisme comme leur support (ce qui, ˆ la limite, laisserait dĠailleurs entendre quĠil pourrait sĠen dŽbarrasser). Il sĠagit des ou de la (en fait, du systme organique unifiŽ de contradictions) qui constituent le capitalisme lui-mme comme organisme vivant. Au fond ce ne sont pas les Ç contradictions du capitalisme È, cĠest la contradiction quĠest le capitalisme.

Sa rŽsolution suppose non une mŽdiation au sens de compromis ou de faux dŽpassement, mais son abolition. CĠest une contradiction rŽelle ; en comprendre la radicalitŽ cĠest en comprendre la signification, logico-philosophique dĠune part, politique dĠautre part.

Les deux c™tŽs de la contradiction.

Il sĠagit de la contradiction entre les rapports sociaux capitalistes et le dŽveloppement des forces productives quĠils suscitent et en quoi ils consistent, entre lĠappropriation privŽe des moyens de production et la forme socialisŽe de travail passŽ accumulŽ que leur donne le mode capitaliste de production.

Elle comporte deux dimensions, o lĠon reconna”tra lĠextŽrioritŽ et lĠintŽrioritŽ de Tran Hai Hac.

Premirement, Ç lĠexistence des forces productives ne se rŽduit pas ˆ celle de support du capital. È Les forces productives sont ici lĠextŽrioritŽ, lĠutilitŽ, le contenu extŽrieur qui outrepasse les limites du capitalisme et qui exige de les dŽtruire.

Mais en mme temps Ç les rapports capitalistes de production rŽduisent les forces productives au statut de support matŽriel du rapport de production È, les forces productives sont le capital lui-mme, dŽterminŽes par lui, subordonnŽes ˆ lui : intŽrioritŽ.

La contradiction se meut dans ces deux dimensions. De manire absolue, lĠaccroissement du travail objectivŽ par rapport au travail actuel nie le capital et la valeur, mais relativement au capital et ˆ la valeur, de manire interne par rapport ˆ eux, les crises cycliques manifestent ˆ la fois cette nŽgation et aussi la capacitŽ du capitalisme de sĠen nourrir, de rebondir et de passer ˆ un stade supŽrieur, qui reconduit la contradiction ˆ un niveau supŽrieur. La dynamique dont il est ici question est donc ˆ la fois la dynamique qui met en cause le capitalisme en tant que tel et elle est aussi la vie propre du capitalisme.

O surgit la nŽgation de la nŽgation.

En termes un peu elliptiques, Tran Hai Hac explique ici que le rapport dĠintŽrioritŽ extŽrioritŽ consiste en une double nŽgation : nŽgation, ou dŽtermination, des forces productives par les rapports sociaux, mais nŽgation de ces derniers par les forces productives. LĠintŽrt de ces propos est quĠainsi, quoi que, rŽpŽtons-le, de faon fort Ç discrte È et un peu sibylline, il remet en selle, si lĠon peut dire, la dialectique hŽgŽlienne chez Marx ˆ travers la figure centrale de celle-ci : la nŽgation de la nŽgation.

Dans son dernier article publiŽ avant son dŽcs, en tribune libre dans LĠ HumanitŽ du 23 juin 2003, Jean-Marie Vincent dans un Žloge du livre de Tran Hai Hac regrettait quĠil ne comporte pas plus de dŽveloppements sur les rapports entre la dialectique chez Hegel et la dialectique chez Marx. Mais lˆ, sans doute avons-nous la piste.

Marx et la nŽgation de la nŽgation (survol).

Marx, jeune, a critiquŽ la Ç nŽgation de la nŽgation È.

Dans les Manuscrits de 1843 sur la philosophie hŽgŽlienne du droit, il oppose lĠidŽe de la contradiction rŽelle, se trouvant dans la nature et dans la sociŽtŽ, et ne tolŽrant pas de compromis, ˆ la contradiction partielle cherchant toujours des mŽdiations dont Hegel fait un grand usage dans ses Principes de la philosophie du droit qui ont incontestablement, mme si on ne saurait les y rŽduire, une dimension conservatrice dĠapologie de la monarchie prussienne qui rŽvoltait la jeunesse intellectuelle rhŽnane des annŽes 1840 :

Ç LĠerreur principale de Hegel est de concevoir la contradiction apparente comme unitŽ dans lĠessence, dans lĠIdŽe, alors que cette contradiction est dans son essence plus profonde, cĠest une contradiction essentielle. È

Ç É la critique vraiment philosophique de lĠactuelle constitution politique ne se contente pas de rŽvŽler les contradictions existantes, mais elle les explique, elle en saisit la gense, la nŽcessitŽ. Elle les conoit dans leur signification particulire. Mais cette comprŽhension ne consiste pas, comme Hegel le prŽtend, ˆ reconna”tre partout les dŽterminations du concept logique, mais ˆ comprendre la logique particulire de lĠobjet particulier. È

Ç Nous trouvons donc chez Hegel une inconsŽquence inhŽrente ˆ sa propre manire de voir et une telle inconsŽquence est un accommodement. È

 Dans les Manuscrits de 1844 sur Žconomie politique et aliŽnation, les dernires pages amorcent une critique de la dialectique de Hegel qui reproche ˆ la nŽgation de la nŽgation dĠtre une sorte de compromis ne voulant pas reconna”tre le caractre absolu des vraies contradictions :

Ç La nŽgation de la nŽgation nĠest pas, chez Hegel, affirmation de lĠtre vŽritable par la nŽgation de lĠtre fictif, elle est au contraire affirmation de lĠtre fictif, ou de lĠtre aliŽnŽ dans sa nŽgation, ou encore la nŽgation de cette apparence en tant quĠtre concret demeurant hors de lĠhomme et indŽpendant de lui, et sa transformation en sujet. È

Ç É la suppression de lĠaliŽnation devient affirmation de lĠaliŽnation. È

On notera que ce que Marx critique ici nĠest pas la nŽgation de la nŽgation en gŽnŽral, mais ce quĠen fait trop souvent Hegel.

De mme dans Misre de la Philosophie il sĠŽnerve et ironise contre lĠinterprŽtation proudhonienne de la Ç dialectique È :

ÇLe bon c™tŽ et le mauvais c™tŽ, lĠavantage et lĠinconvŽnient, pris ensemble, forment pour M.Proudhon la contradiction dans chaque catŽgorie Žconomique.

Problme ˆ rŽsoudre : conserver le bon c™tŽ en Žliminant le mauvais. È

La critique du Ç jeune Marx È envers la dialectique hŽgŽlienne ne porte donc pas sur le caractre constitutif de la contradiction, elle ne porte pas sur lĠidŽe que le rŽel et le rationnel sont comme tels contradictions, ni sur ce que lĠon appelle la Ç dialectique nŽgative È. Et elle ne porte pas seulement sur le caractre frŽquemment idŽaliste et Ç inversŽ È de la dialectique hŽgŽlienne. Elle lĠattaque comme rŽduisant les processus dialectiques ˆ des conciliations qui laissent intact le rapport dĠaliŽnation, qui ne mettent pas en cause le rŽel mais le pŽrennisent et en prŽconisent lĠacceptation, alors que le contenu contradictoire du rŽel lui-mme appelle une action transformatrice ˆ la fois immanente et consciente et non pas une telle interprŽtation aseptisŽe. Tel est, soit dit en passant, le sens de la critique aux philosophes qui Ç interprtent le monde È alors quĠ Ç il faut maintenant le transformer È : cette critique nĠexonre dĠaucune rŽflexion de type philosophique (dialectique), mais bien au contraire elle lĠexige.

Marx a repris la Logique hŽgŽlienne ˆ partir de 1858 et, ainsi quĠEngels dĠune manire souvent plus mŽcaniste (dans lĠAnti-DŸhring et dans Dialectique de la nature), il en a dŽfendu la validitŽ dans la construction des concepts. La conclusion du livre I du Capital, Žcrite pour publication, emploie le terme Ç nŽgation de la nŽgation È dans un sens qui signifie rŽvolution prolŽtarienne : voilˆ qui ne saurait tre considŽrŽ comme une simple Ç coquetterie È et se ramener ˆ une incidente insignifiante ainsi que le prŽtend Louis Althusser dans Pour Marx. Ce texte illustre donc par cet exemple, et quel exemple, une nŽgation de la nŽgation qui ne tombe pas sous le coup des critiques faites ˆ Hegel, une nŽgation de la nŽgation rŽelle et non pas abstraite, qui brise lĠaliŽnation au lieu de la reproduire :

Ç LĠappropriation capitaliste, conforme au mode de production capitaliste, constitue la premire nŽgation de cette propriŽtŽ privŽe qui nĠest que le corollaire du travail indŽpendant et individuel. Mais la production capitaliste engendre elle-mme sa propre nŽgation avec la fatalitŽ qui prŽside aux mŽtamorphoses de la nature. CĠest la nŽgation de la nŽgation. Elle rŽtablit non la propriŽtŽ privŽe du travailleur, mais sa propriŽtŽ individuelle, fondŽe sur les acquts de lĠre capitaliste, sur la coopŽration et la possession commune de tous les moyens de production, y compris le sol. È

Il est vrai que le texte qui vient dĠtre citŽ a une faiblesse –son apparent dŽterminisme fataliste, bien peu dialectique malgrŽ la rŽfŽrence appuyŽe ˆ la nŽgation de la nŽgation. Il est cependant possible de saisir ici cette dernire sans le c™tŽ dŽterministe, comme il se doit : le capitalisme, effectivement, nie la propriŽtŽ individuelle et se nie lui-mme. Il sĠagit incontestablement dĠune fort belle Ç nŽgation de la nŽgation È quoi quĠen dise Stavros Tombazos, qui la trouve triviale alors quĠil a lĠart dĠen dŽnicher de fort ŽlaborŽes dans les linŽaments du Capital.

Petit dŽtour chez Staline et Mao (!).

Il nĠest pas indiffŽrent ici de rappeler que les deux dirigeants Žtatiques soi-disant Ç marxistes È les plus importants du XXĦ sicle ont fait un assez mauvais sort ˆ la Ç nŽgation de la nŽgation È: Staline et Mao.

Staline, dans ses Žcrits Ç philosophiques È, lĠa purement et simplement liquidŽe –ce pour quoi Althusser a pu Žcrire ceci :

Ç Un mot encore sur la Ç nŽgation de la nŽgation È. Il est aujourdĠhui officiellement convenu de reprocher ˆ Staline de lĠavoir rayŽe des Ç lois de la dialectique È, et plus gŽnŽralement de sĠtre dŽtournŽ de Hegel, pour mieux asseoir son dogmatisme. On suggre volontiers en mme temps quĠun certain retour ˆ Hegel serait salutaire. Ces dŽclarations feront peut-tre un jour lĠobjet dĠune dŽmonstration. En attendant, il me para”t plus simple de reconna”tre que le rejet de la Ç nŽgation de la nŽgation È du domaine de la dialectique marxiste peut tŽmoigner dĠun rŽel discernement thŽorique chez son auteur. È (Louis Althusser, Sur la dialectique matŽrialiste, in La PensŽe, aožt 1963, repris dans Pour Marx en 1969).

Voyons donc un peu ce Ç discernement È.

Ç Contrairement ˆ la mŽtaphysique, la dialectique part du point de vue que les objets et les phŽnomnes de la nature impliquent des contradictions internes, car ils ont tous un c™tŽ nŽgatif et un c™tŽ positif, un passŽ et un avenir, tous ont des ŽlŽments qui disparaissent ou qui se dŽveloppent ; la lutte de ces contraires, la lutte entre lĠancien et le nouveau, entre ce qui meurt et ce qui na”t, entre ce qui dŽpŽrit et ce qui se dŽveloppe, est le contenu interne du processus de dŽveloppement, de la conversion des changements quantitatifs en changements qualitatifs. È (signŽ par Staline, Le matŽrialisme historique et le matŽrialisme dialectique, 1937).

Ce passage est probablement lĠun des plus Ç subtils È que lĠon puisse trouver sous la signature de Staline, dont la prose Žtait dĠune exceptionnelle pauvretŽ quand il Žcrivait lui-mme. On y reconna”tra, sous une forme ab‰tardie, la Ç dialectique È critiquŽe par Marx chez Proudhon, celle du bon c™tŽ et du mauvais c™tŽ.

Notons que dans lĠintelligentsia soviŽtique oppositionnelle des annŽes 1956 ˆ 1989 la volontŽ de renouer avec la dialectique de Marx a ŽtŽ fortement exprimŽe (I.V. Ilienkov, Dialektika abstraktnogo i konkretnogo v Ç Kapitale È Marksa –La dialectique de lĠabstrait et du concret dans le Capital de Marx, Moscou, 1960). Comme lĠexplique Boris Kagarlitsky dans Les intellectuels et lĠ ƒtat soviŽtique de 1917 ˆ nos jours (Paris, PUF, 1993, paru en Samizdat en 1982 et publiŽ par la New Left Review en 1987), sĠil fut de bon ton, sous Khrouchtchev, de dire que la nŽgation de la nŽgation avait ŽtŽ Ç rŽhabilitŽe È (sic ! ), Ç LĠinterprŽtation officielle de la dialectique lĠa dŽpouillŽe de tout ŽlŽment de mŽthode critique, au dŽtriment surtout, dit-on, du principe de la nŽgation dialectique que lĠon a rŽduit ˆ une sŽrie dĠexemples dans les livres de Ç diamat È (matŽrialisme dialectique). È

B. Kagarlitsky remarque judicieusement que la scolastique officielle de la bureaucratie, en inventant, tout en les attribuant ˆ Marx, Engels et LŽnine, le Ç matŽrialisme dialectique È (Ç diamat È) et le Ç matŽrialisme historique È (Ç istmat È), faisait dĠune pierre deux coups contre la pensŽe marxiste vivante : le diamat Žtait Ç libre È de lĠhistoricisme È et lĠistmat Žtait Ç Žtranger ˆ la dialectique È. Le matŽrialisme dialectique Žtait une collection de recettes abstruses ˆ rŽpŽter par cÏur, le matŽrialisme historique la plus anti-dialectique des thŽories de lĠhistoire qui soit, avec sa fameuse succession obligatoire des modes de production (communisme primitif, esclavagisme, fŽodalisme, capitalisme, socialisme, communisme) É

Notons que pour rŽduire la dialectique ˆ une sŽrie dĠexemples dans les livres de diamat, le livre de LŽnine de 1908, MatŽrialisme et empiriocriticisme, et ses notes (nullement destinŽes ˆ publication ou ˆ faire Ïuvre de doctrine dĠƒtat dans son esprit quand il les a rŽdigŽes) de 1915-1916 (Carnets philosophiques), ainsi que la Dialectique de la nature dĠEngels, ont ŽtŽ utilisŽs dans leurs aspects faibles, consistant ˆ ŽnumŽrer des exemples de lois physiques et chimiques comme illustrations scolaires de lĠunitŽ des contraires, de la transformation de la quantitŽ en qualitŽ et de la nŽgation de la nŽgation, ce qui tend toujours ˆ figer le processus en lĠŽrigeant en exemple. Ces aspects positivistes, voire mŽcanistes (donc non dialectiques), notamment le matŽrialisme mŽtaphysique appelŽ Ç croyance en la rŽalitŽ du monde extŽrieur È par LŽnine dans MatŽrialisme et empiriocriticisme (qui vient de Plekhanov et pas dĠEngels), ont ŽtŽ critiquŽs par Anton Pannekoek dans LŽnine philosophe (1932) -une critique qui visait pour son auteur ˆ montrer que LŽnine avait, ˆ son corps dŽfendant, animŽ une rŽvolution bourgeoise et non pas prolŽtarienne. Mais concernant la Ç dialectique de la nature È dĠEngels, dans le livre dŽjˆ citŽ de Boris Kagarlitsky, celui-ci observe que, si lĠintelligentsia soviŽtique oppositionnelle a dž conduire une Ç polŽmique masquŽe  È (dans les livres lŽgaux comme celui dĠ I.V. Ilienkov) contre les deux livres de LŽnine, les scientifiques soviŽtiques ont par contre su faire un vŽritable usage subversif et crŽatif de la dialectique de la nature dĠEngels et mme de la philosophie hŽgŽlienne de la nature, qui furent notamment, ce qui nĠest pas rien, Ç une arme puissante entre les mains des hommes de science qui combattaient le lyssenkisme. È - cĠest-ˆ-dire le pire des obscurantismes.

 

Mao est intellectuellement trs supŽrieur ˆ Staline, mais ses Žcrits sont tributaires ˆ partir du dŽbut des annŽes 1930 de sa position de chef dĠune bureaucratie militarisŽe. Louis Althusser faisait grand cas de son article De la contradiction (dans le mme texte citŽ plus haut ), et plus rŽcemment Domenico Losurdo (Fuir lĠhistoire, 2007) cite comme exemple de marxisme concret le texte De la pratique, tous deux exposŽs fait lĠun aprs lĠautre –celui sur la pratique, puis celui sur la contradiction- ˆ lĠŽcole militaire anti-japonaise de Yenan en 1937.

De la contradiction nous explique que dans la vie, nous avons affaire non ˆ une seule contradiction, mais ˆ tout plein de contradictions, vu quĠil y a des contradictions partout (dans chaque Ç chose È : la chose elle-mme reste un donnŽ, un contenant pour les contradictions) et que chaque contradiction a sa spŽcificitŽ, quĠil faut savoir distinguer la contradiction principale et la contradiction secondaire, distinguer dans la contradiction son aspect principal et son aspect secondaire et savoir ne pas oublier quĠune contradiction, a se dŽveloppe inŽgalement avec des c™tŽs forts et des c™tŽs faibles. Et dans la contradiction il y a des aspects antagoniques et dĠautres qui ne le sont pas. Il faut savoir les distinguer. Exemple :

Ç Dans une bombe, avant l'explosion, les contraires, par suite de conditions dŽterminŽes, coexistent dans l'unitŽ. Et c'est seulement avec l'apparition de nouvelles conditions (allumage) que se produit l'explosion. Une situation analogue se retrouve dans tous les phŽnomnes de la nature o, finalement, la solution d'anciennes contradictions et la naissance de choses nouvelles se produisent sous forme de conflits ouverts. È

Quand a pte, cĠest antagonique, quand a pte pas, cĠest que a lĠest pas. Notons quĠen plus, Mao ne fait pas pŽter sa bombe ˆ partir dĠune contradiction interne : il faut que quelquĠun (un Ç cadre È ! ) allume la mche. Autre exemple de cette insondable sagesse :

Ç L'histoire du Parti communiste de l'U.R.S.S. nous montre que les contradictions entre les conceptions justes de LŽnine et de Staline et les conceptions erronŽes de Trotsky, Boukharine et autres ne se sont pas manifestŽes d'abord sous une forme antagoniste, mais que, par la suite, elles sont devenues antagonistes. È

Sans rire, L. Althusser a affirmŽ avoir vu lˆ la rŽvŽlation de ce quĠest une dialectique vraiment marxiste et pas infectŽe dĠhŽgŽlianismes. Sous couvert de rompre avec le monisme mŽtaphysique et en dehors de la rŽpŽtition de citations et de formules provenant de Hegel, Marx, Engels et LŽnine, nous nĠavons lˆ que la juxtaposition de recettes pragmatiques bonnes ˆ tout faire, qui convient ˆ des Ç cadres È qui sĠimaginent, avec lĠaide indispensable des fusils, pouvoir faire lĠhistoire et reformater la sociŽtŽ, mais sans intŽrt pour aider la classe ouvrire ˆ sa propre Žmancipation.

Dans De la pratique, nous avons, en fait de dialectique, la juxtaposition dĠun idŽalisme postulant ˆ la connaissance totale et dĠun pur empirisme. DĠun c™tŽ nous avons ceci :

Ç La connaissance logique diffre de la connaissance sensible, car celle-ci embrasse des aspects isolŽs des choses, des phŽnomnes, leurs c™tŽs apparents, leur liaison externe, alors que la connaissance logique, faisant un grand pas en avant, embrasse les choses et les phŽnomnes en entier, leur essence et leur liaison interne, sĠŽlve jusquĠˆ la mise en Žvidence des contradictions internes du monde qui nous entoure, et par lˆ mme est capable de saisir le dŽveloppement de ce monde dans son intŽgritŽ, dans la liaison interne de tous ses aspects. È

Et de lĠautre c™tŽ cela :

Ç Toutes les connaissances authentiques sont issues de lĠexpŽrience immŽdiate. È

La Ç philosophie marxiste È du futur Ç PrŽsident Mao È alterne connaissance absolue et pratique empirique dans un cycle sans fin.

Une fois Mao devenuÇ PrŽsident Mao È, lĠavachissement de la pensŽe est plus flagrant. De la juste solution des contradictions au sein du peuple (juin 1957) est un texte qui mit en transe quelques normaliens de Paris qui, comme lĠa Žcrit rŽcemment Nicolas Weil dans Le Monde sans se rendre compte de lĠŽnormitŽ, vivaient selon lui dans un monde Ç o la nature criminelle et policire des rŽgimes qui se revendiquent du Ç socialisme rŽel È, surtout chinois, demeure mal connue et peu documentŽe È (!!!). On y apprend que :

Ç Les contradictions entre nous et nos ennemis sont des contradictions antagonistes. Au sein du peuple, les contradictions entre travailleurs ne sont pas antagonistes et les contradictions entre classes exploitŽes et classes exploiteuses prŽsentent, outre leur aspect antagoniste, un aspect non antagoniste. È

Un peu plus loin, Ç PrŽsident Mao È fait encore plus fort et crve le plafond dans le genre dialectique du bon c™tŽ et du mauvais c™tŽ :

Ç Le vrai, le bon et le beau nĠexistent jamais quĠau regard du faux, du mauvais et du laid, et se dŽveloppent dans la lutte contre eux. Au moment mme o lĠhumanitŽ rejette quelque chose de faux et accepte une vŽritŽ, une nouvelle vŽritŽ entre ˆ son tour en lutte contre de nouvelles opinions erronŽes. Cette lutte ne cessera jamais. CĠest la loi du dŽveloppement de la vŽritŽ, et cĠest Žvidemment aussi la loi du dŽveloppement du marxisme. È

Pour que ce petit rŽsumŽ soit complet, ajoutons quĠun peu plus loin encore le r™le dirigeant du parti est dŽfini comme critre de vŽritŽ.

Ce que Mao appelle contradictions antagoniques Ç avec nos ennemis È concerne la politique Žtrangre de la bureaucratie de PŽkin, domaine rŽservŽ. Ce quĠil appelle contradictions Ç non antagoniques È est un euphŽmisme qui dŽsignait lĠopposition des ouvriers et des paysans ˆ son rŽgime : leur rŽsolution Ç non antagonique È signifie le maintien et le renforcement du dit rŽgime et lĠŽlimination des Ç herbes vŽnŽneuses È. Les contradictions en partie antagoniques et en partie pas, tiennent de la volontŽ de maintenir en Chine une bourgeoisie Ç patriotique È exploitant de manire capitaliste les travailleurs, le tout sous contr™le des Ç cadres È du parti dirigeant : Mao Zedong y tient encore en 1957 et Deng Xiaoping y reviendra rŽsolument.

Retour ˆ Marx.

Aucun de ces types de Ç contradiction È ne correspond aux contradictions vivantes dont parle Marx. Les contradictions Ç antagoniques È ˆ la Mao opposent deux adversaires et sont rŽsolues par la victoire de lĠun dĠeux –alors que la nŽgation rŽvolutionnaire pratique du capitalisme chez Marx ne se rŽduit pas ˆ la victoire du prolŽtariat mais signifie aussi la fin du prolŽtariat, classe de la sociŽtŽ bourgeoise, et quĠen ce sens la rŽsolution dĠune contradiction radicale au sens de Marx est bien aussi un dŽpassement, sans aucune dimension conciliatrice dans cette notion de dŽpassement. Les contradictions dialectiques rŽelles dŽbouchent sur une autre configuration du rŽel, de tout le rŽel. Quand aux contradictions Ç non antagoniques È chez Marx elles sont celles qui correspondent ˆ la reproduction du capitalisme et non pas ˆ sa nŽgation, mais elles sont lĠautre face de cette nŽgation, sa face subordonnŽe au capital.

Hegel Ç remis sur ses pieds È, cĠest Hegel É restaurŽ.

Le dŽveloppement de la dialectique chez Marx est une question vaste que je ne vais pas traiter ici. Disons que Marx nĠa finalement rejetŽ aucune des Ç figures È de la dialectique de Hegel. Allons mme plus loin : Marx ne Ç renverse È pas Hegel, il ne le Çremet È pas Ç sur ses pieds È ainsi quĠon le dit toujours et quĠil lĠa dit lui-mme. Un idŽalisme renversŽ est toujours un idŽalisme, que la grue mŽtaphysique quĠil invoque soit appelŽe Ç matire È ou dĠun autre nom. Marx Žlimine de Hegel les ŽlŽments idŽalistes, cĠest-ˆ-dire dualistes ou bornŽs, qui gnent le dŽploiement de sa propre dialectique. En ce sens, il Ç remet sur leurs pieds È, certes, certains aspects, mais il serait bien plus exact de dire quĠil clarifie la dialectique de Hegel et lui donne toute son ampleur. Ce qui nĠest possible quĠen lĠutilisant dans la saisie du rŽel comme rŽel, concret pensŽ : la dŽmonstration en est donnŽe dans le Capital. Le point de vue sur Hegel du Ç Marx de la maturitŽ È est donnŽ dans cette note de la premire section du livre II du Capital –publiŽe pour la premire fois en franais dans lĠŽdition Rubel de la PlŽiade (1968) :

Ç  Dans un compte-rendu du premier volume du Capital, M.DŸhring fait remarquer que, dans mon dŽvouement zŽlateur au schŽma de la logique hŽgŽlienne, je dŽcouvre jusque dans la forme de la circulation les figures hŽgŽliennes du syllogisme. Mes rapports avec Hegel sont trs simples. Je suis un disciple de Hegel, et le bavardage prŽsomptueux des Žpigones qui croient avoir enterrŽ ce penseur Žminent me para”t franchement ridicule. Toutefois, jĠai pris la libertŽ dĠadopter envers mon ma”tre une attitude critique, de dŽbarrasser sa dialectique de son mysticisme et de lui faire subir ainsi un changement profond, etc. È

Envers Hegel comme envers Aristote –et, soit dit en passant ici, autant envers Aristote quĠenvers Hegel– Marx reprend leurs raisonnements dans toute leur ampleur. La dialectique aristotŽlicienne de la forme et de la matire, de la puissance et de lĠacte, du genre et de la diffŽrence spŽcifique (souvent appelŽe Ç dŽtermination formelle È dans Marx), comme celle de Hegel avec les sauts qualitatifs, lĠunitŽ (ou relation polaire) des contraires, et la nŽgation de la nŽgation sont ˆ lĠÏuvre chez lui, sur la base dĠune comprŽhension fondamentale du caractre constitutif de la contradiction, et de la rŽalitŽ matŽrielle comme Žtant celui-ci –comme Žtant contradiction, et non pas simple support passif Ç matŽriel È dans lequel on trouve tout plein de contradictions accrochŽes comme des puces ˆ une grue mŽtaphysique nommŽe ou non Ç matire È.

Deux aplatissements possibles.

Il faut par consŽquent Žcarter deux types dĠaplatissements de Marx.

LĠun consisterait ˆ rafistoler toute une sŽrie de contradictions de divers ordres, de Ç surdŽterminations È, et finalement de relations empiriques dŽtectŽes dans tous les sens, pour sĠimaginer quĠainsi on a cessŽ dĠtre un hŽgŽlien idŽaliste puisquĠon fait de la pratique Ç rŽvolutionnaire È et quĠon est Ç concret È (ce quĠAlthusser a cru lire dans Mao : la dialectique ici devient un pragmatisme vulgaire ou un structuralisme ŽchevelŽ apte ˆ toutes les bonnes causes É au service des classes et castes dominantes).

LĠautre consisterait ˆ rŽpŽter indŽfiniment la rŽvolte du jeune Marx contre lĠidŽalisme hŽgŽlien en tant que conciliation et accommodement. Ainsi Toni Negri et Michael Hardt dans Empire (1994) rejettent-ils tout schŽma Ç ternaire È et dialectique en lĠaccusant dĠtre une conciliation, la synthse Žtant la rŽconciliation de la thse et de lĠantithse alors que les deux doivent se battre comme sur un ring de boxe. Nous avons dŽjˆ vu que la contradiction dialectique matŽrielle, elle, est ˆ la fois antagonique et constitutive de la rŽalitŽ. Sa rŽsolution exclut donc aussi bien la conciliation par instauration dĠun sordide Ç juste milieu È ˆ mi-chemin des deux p™les, que la simple Žlimination de lĠun des p™les par lĠautre : toute la rŽalitŽ doit tre transformŽe et la Aufhebung a bel et bien lieu, et bel et bien de faon rŽvolutionnaire, par avnement dĠun nouvel ordre, transition de phase, ou changement complet dĠŽchelle, la quantitŽ devenant qualitŽ, etc. La Aufhebung nĠest pas vouŽe ˆ tre conciliatrice. Au demeurant, lĠhostilitŽ de Negri et Hardt ˆ la dialectique et leur prŽfŽrence pour les conflits dualistes correspond chez eux, justement, au refus de la conqute du pouvoir politique par le prolŽtariat, ˆ quoi ils prŽfrent lĠexpression immanente de la Ç puissance de la multitude È avec, en prime, lĠŽlimination de Ç cette merde dĠEtat-nation È É

La contradiction des forces productives et des rapports capitalistes de production comporte bien en effet, nous lĠavons vu, deux aspects, lĠun radical, fondamental, Ç extŽrieur È, lĠautre interne, relevant du fonctionnement Ç normal È du capitalisme –sans que lĠon puisse dire pour autant tout simplement que lĠune des deux facettes serait celle de la rŽvolution et lĠautre de la rŽforme, car les deux sont insŽparables et les passages de lĠune dans lĠautre permanents.

La contradiction rŽelle comporte donc une dimension antagonique et une dimension non antagonique, lĠune qui constitue la nŽgation du capitalisme, lĠautre qui en constitue la reproduction, et elles sont indissociables –agir dans le champ de la contradiction antagonique suppose que lĠon agit aussi dans celui de la contradiction non antagonique. Nous voyons lˆ que Marx Žtablit bien diffŽrentes dimensions de la contradiction, mais pas ˆ la manire Ç Mao È consistant ˆ enfiler des perles, mais en saisissant celle-ci comme constitutive de la rŽalitŽ, comme Žtant la rŽalitŽ mme. Notons quĠen Žtablissant cette autre forme de dualitŽ dans la contradiction chez Marx, Tran Hai Hac utilise les travaux dĠAlthusser, dans la mesure o ceux-ci sont critiquŽs et dŽpassŽs : il ne revient pas ˆ une pure et simple dŽfense de lĠhŽgŽlianisme de Marx, ni ˆ une pure et simple dŽfense de lĠhumanisme ou de lĠanthropologisme auxquels sĠopposait Althusser avec une certaine raison parfois, mais il donne les ŽlŽments pour les refonder sur une base supŽrieure.

Dans la mesure o le Capital est une Ïuvre qui Žtudie principalement la reproduction du capitalisme, il nĠest pas Žtonnant que prŽdominent dans ses exposŽs les contradictions Ç de reproduction È plus que Ç de nŽgation È et que les figures de la dialectique hŽgŽlienne aient beaucoup servi ˆ Marx pour les reprŽsenter y compris en ce que ces figures pouvaient avoir de Ç conciliateur È, ou plus exactement dit, de reproductif dĠun certain ordre social.

Mais cela ne signifie nullement que le capitalisme lui-mme nĠest pas le fruit dĠune gense historique contradictoire et ne doit pas tre supprimŽ par un mouvement rŽel contradictoire, ni bien entendu que la conscience de ce fait ne soit affirmŽe ou implicite dans le Capital tout au long.

La dialectique nŽgative, si elle est comprise comme forme du rŽel et de la pensŽe et non pas ŽrigŽe en substitut idŽal, est lĠexpression adŽquate ˆ ce mouvement historique qui ne se rŽduit pas ˆ la reproduction du capital, mais qui comporte sa naissance, son dŽveloppement et sa mort possible -ce qui fait que son expression dialectique est aussi une arme pour agir dans et sur le mouvement historique lui-mme.

 

La lutte des classes est une lutte politique.

Des forces productives ˆ la classe ouvrire.

Tout cela est sans doute un peu abstrait, mais sĠŽclaire si dans les formulations, nous remplaons la catŽgorie Ç forces productives È en gŽnŽral par la principale dĠentre elles : la classe ouvrire. Aprs avoir dit que la rŽduction des forces productives au statut de support des rapports de production capitaliste nĠest jamais totale, nous dirons que la subordination du travail sous le capital nĠarrive pas ˆ tre subordination totale du travailleur, cela pour une raison inhŽrente au rapport de production capitaliste, ˆ lĠachat et vente de la force de travail : quoi quĠil tende toujours ˆ la dŽterminer le plus possible, le capital ne saurait contr™ler la reproduction de la force de travail dont nous avons vu quĠelle ne saurait tre marchande.

Les individus vivants demeurent, impossibles ˆ Ç subsumer È.

Lutte pour le temps, lutte syndicale, lutte politique.

Une sociŽtŽ o cette reproduction serait effectivement subordonnŽe et contr™lŽe serait une sociŽtŽ autre que la sociŽtŽ capitaliste –spectre effroyable de la robotisation et de la lobotimisation totale des tres humains qui nĠest pas ˆ Žcarter absolument comme une forme de barbarie moderne qui serait une Ç issue È au capitalisme, mais qui ne correspond pas ˆ celui-ci. La sphre privŽe, intime, de la reproduction des travailleurs reste donc partiellement irrŽductible, quoi que menacŽe : au mme titre, dirais-je, que les forces naturelles en gŽnŽral.

Le combat des travailleurs se dŽveloppe donc sur deux plans simultanŽs : comme salariŽs ayant vendu (ou voulant vendre, dans le cas des ch™meurs ou des personnes en formation) leur force de travail, ils cherchent ˆ valoriser celle-ci, ˆ contrer sa dŽvalorisation et ce combat lˆ pris isolŽment contribue ˆ la reproduction du capitalisme ; et comme sujets autonomes irrŽductibles, en dŽfendant cette autonomie ils nient le capital et le salariat.

De quelle faon ? En sĠaffirmant (ˆ la diffŽrence de lĠesclave, du serf et du dŽpendant) comme sujets de droit prŽtendant au pouvoir politique. CĠest en tant que lutte politique que la lutte des classes nie le capital et le salariat. Il appara”t donc ici que, dirais-je, le lien entre marchandise et forme dĠŽgalitŽ et de libertŽ des sujets de droit, que nous avons vu prŽcŽdemment comme un rapport nŽcessaire montrant la faussetŽ de cette ŽgalitŽ et de cette libertŽ, est aussi un rapport dĠintŽrioritŽ extŽrioritŽ : la libertŽ des prolŽtaires est uniquement formelle, certes, mais elle est leur unique bien, qui dĠune part les pousse ˆ vendre leur force de travail (il nĠont pas le choix) et dĠautre part leur permet dĠagir comme sujets Ç libres È (il nĠont pas le choix non plus), ce quĠil ne peuvent faire que dans lĠaction collective de classe.

LĠunitŽ des deux aspects –la lutte Ç syndicale È pour le salaire et la lutte Ç politique È pour le pouvoir– est cependant ici trs nette, alors quĠelle Žtait assez obscure en formulant les donnŽes du problme en termes de dualitŽ et complŽmentaritŽ entre une dimension antagonique et une dimension non antagonique de la contradiction : pour que ses membres soient des sujets politiques il faut que la classe soit constituŽe en classe par des conqutes politiques telles que, par exemple, des lois coercitives limitant le temps de travail.

De plus, lĠindŽtermination fondamentale des normes dĠexploitation et de reproduction de la force de travail au plan du marchŽ et du droit exige une dŽtermination Žtatique, Ç superstructurelle È (o lĠon voit que ces histoires dĠinfrastructures et de superstructures ne tiennent pas debout ! ) de celles-ci : la lutte de classe nĠest pas une simple consŽquence du fonctionnement du mode de production capitaliste, elle est ce fonctionnement (cĠest lˆ un point qui est au cÏur de la pensŽe de Georges Sorel dans ses RŽflexions sur la violence : la dynamique du capitalisme lui est insufflŽe par lĠaction directe de ses ennemis qui sont en mme temps ceux qui le produisent et le reproduisent). Le combat pour de telles conqutes, leur prŽservation et leur extension, et la lutte rŽvolutionnaire pour le pouvoir, sont donc liŽs et sont ˆ la fois la vie du capitalisme et sa mort –unitŽ dialectique de la vie et de la mort.

La lutte pour le temps, cĠest la lutte pour soi : interne au mode de production elle est lutte pour imposer des mesures dĠordre public qui rŽgulent lĠexploitation, mais niant le mode de production elle sĠouvre sur lĠespace du temps libre.

Droits formel et combat de classe.

Si, dans un texte comme La question juive, le jeune Marx avait dŽnoncŽ comme purement abstraits les droits du citoyen sŽparŽs des droits de lĠhomme qui sont en fait les droits du propriŽtaire privŽ, dans le Capital les droits formels du citoyen sont dŽsignŽs comme indispensables ˆ la classe ouvrire pour exister comme classe et mener le combat de classe. Ç La classe ouvrire est rŽvolutionnaire ou elle nĠest rien È (lettre de Marx ˆ von Schweitzer, 13 fŽvrier 1865), et elle est rŽvolutionnaire en tant quĠelle lutte comme classe pour le pouvoir politique, Ç rŽalisation de la dŽmocratie È (Manifeste du parti communiste).

Antithse : lĠautonomie du capital.

Une parenthse sĠimpose ici : Marx dŽfinit aussi le capital comme processus temporel, mais comme une vie autonome, cherchant ˆ sĠaccro”tre par soi-mme en digŽrant toute extŽrioritŽ, ne pouvant se passer dĠextŽrioritŽ tout en la supprimant sans fin. Le livre II du Capital, qui nĠest pas examinŽ ici, est justement organisŽ autour de lĠŽtude du capital en soi, ce pour quoi il est moins lu, connu et commentŽ en dehors du dŽbat sur les schŽmas de la reproduction sociale qui le terminent, puisquĠil nĠy est en gŽnŽral pas question directement de production ni dĠexploitation, mais surtout de circulation et de rotation. Mais par cela mme ce livre II est essentiel car cĠest lui le texte de Marx qui envisage le plus le capital comme chose autonome, vie propre ou nombre automoteur crŽŽ par les contradictions de lĠhistoire humaine, crŽature de Frankenstein se caractŽrisant par son autonomie envers ses crŽateurs potentiellement mortelle :

Ç Le capital, Žtant de la valeur qui se met en valeur, nĠimplique pas seulement des rapports de classe. [je souligne : pas seulement des rapports de classe ! ] ou un caractre social dŽterminŽ reposant sur lĠexistence du travail comme travail salariŽ : cĠest un mouvement, un procs cyclique traversant diffŽrents stades et qui lui-mme implique ˆ son tour trois formes diffŽrentes du procs cyclique [Marx fait ici allusion aux mouvements de circulation du capital-argent, du capital productif et du capital-marchandise ŽtudiŽs dans cette premire section du livre II]. CĠest pourquoi on ne peut le comprendre que comme mouvement et non pas comme une chose au repos. Ceux qui considrent lĠavnement ˆ une existence indŽpendante de la valeur comme une pure abstraction oublient que le mouvement du capital industriel est cette abstraction in actu. È

Abstraction en acte, nombre automoteur, A-AĠ (lĠargent produisant de lĠargent) : lĠautonomie de la valeur en procs (le capitalisme), dĠun c™tŽ, jusquĠˆ lĠabsurde et ˆ la destruction gŽnŽrale, mais ˆ laquelle sont bien entendus soumis tous les ƒtats, idŽologues, prophtes, donneurs de leons, etc., la lutte pour le temps comme lutte pour soi, dĠautre part, se divisant en lutte pour le temps de soi comme temps du capital, qui le reproduit, mais aussi nŽcessairement et indissociablement lutte pour le temps comme temps irrŽductible de soi, ce temps comme espace pour les facultŽs et les vertus dont il a ŽtŽ question, qui nie et abolit le capitalisme en se dŽveloppant comme lutte politique.

Ce sont lˆ les deux termes de la contradiction en acte quĠest le genre humain sur la Terre aujourdĠhui.

ƒmancipation des femmes.

Le lien entre autonomie des tres humains et travail fŽminin fonde aussi ici la revendication dĠŽmancipation des femmes dans son lien indissoluble avec le combat pour la rŽalisation de la dŽmocratie par la prise du pouvoir par le prolŽtariat.

 

8.

Valeurs et prix de production.

 

 

Plus-value et profit.

 

 

De mme que la valeur dont le travail social sous forme privŽ est la substance, sĠexprime forcŽment sous forme monŽtaire, la survaleur, crŽŽe par lĠexploitation de la force de travail achetŽe par les capitalistes aux prolŽtaires, sĠexprime non comme pure et simple plus-value, mais comme profit.

Pour le capitaliste individuel, le profit est le rapport de quĠil a gagnŽ au terme dĠun cycle investissement-production-vente, par rapport ˆ ce quĠil a investi, et cĠest cela qui lĠintŽresse. Il estime avoir droit ˆ un profit proportionnel au capital investi et cela, quelle que soit la composition organique de ce capital, sa rŽpartition entre achats de moyens de production (capital constant) et de force de travail (capital variable) -laquelle lui est indiffŽrente.

Or, la survaleur provient non de tout le capital investi, mais du seul capital variable. Pourtant, les profits capitalistes varient autour dĠun niveau de rŽfŽrence commun aux diffŽrentes branches quelles quĠelles soient, aussi bien celles dont la composition organique de leur capital est Ç ŽlevŽe È (cĠest-ˆ-dire que C est important par rapport ˆ V), qui Ç devraient È avoir un taux de profit moindre alors que ce nĠest pas le cas, ou celles dont elle est Ç faible È (secteurs ˆ forte main-dĠÏuvre, beaucoup de V par rapport ˆ C), o il Ç devrait È tre plus ŽlevŽ, alors que ce nĠest pas le cas non plus.

Deux questions semblent ici se poser. Premirement, comment sĠeffectue le passage des taux de profits diffŽrents des branches ˆ un taux commun ? Deuximement, ne serions-nous pas lˆ dans deux ordres Žconomiques sans cohŽrence lĠun envers lĠautre : dans lĠun, tout fonctionne Ç ˆ la valeur È notamment lĠexploitation du travail, dans lĠautre, voilˆ quĠen fait les prix rŽels ne correspondent plus aux valeurs, car le profit inclus dans chaque prix nĠest que rarement Žquivalent ˆ la survaleur effectivement produite avec la marchandise correspondante ?

 

ƒvacuer les faux problmes.

 

 

Ces deux questions ont fait couler beaucoup dĠencre, tant pour Ç rŽfuter È Marx en en dŽmontrant lĠincohŽrence, ou une supposŽe incohŽrence du livre III du Capital, qui dŽmarre par la distinction entre plus-value et profit, par rapport aux livres I et II, que pour Ç dŽmontrer È comment sĠeffectuerait concrtement la Ç pŽrŽquation des taux de profit È.

Or, ces deux questions ne se posent tout simplement pas. Il nĠy a pas de passage de prix Ç en valeur È qui ne comporteraient que la plus-value idoine, ˆ des prix Ç en profit È.

Les prix, sous le nom de Ç prix de production È qui signifie prix nŽcessaires ˆ la production capitaliste, chez Marx, sont immŽdiatement Ç en profit È car le rapport social entre capital et travail existe non ˆ lĠŽchelle de chaque entreprise, mais ˆ lĠŽchelle sociale, ce qui veut dire que chaque capitaliste ne sĠapproprie pas la plus-value quĠil a fait produire dans son entreprise, mais la part ˆ laquelle son capital lui donne droit dans la plus-value totale produite ˆ lĠŽchelle du marchŽ national par lĠensemble de la classe ouvrire. Le niveau du rapport de classe nĠest donc pas lĠentreprise, mais bien lĠ ƒtat, et le systme international des ƒtats articulŽ avec le marchŽ mondial capitaliste. La classe capitaliste dans son ensemble exploite la classe ouvrire dans son ensemble, et les classes capitalistes exploitent lĠensemble des classes ouvrires (ce qui fonde scientifiquement le fait de parler de classes capitaliste et ouvrire au niveau mondial), voilˆ ce que signifie le fait que ce que chaque capitaliste recueille nĠest pas Ç sa È plus-value, mais sa part sociale de profit.

Ainsi, un petit patron boulanger qui a un apprenti, et qui sĠŽnerve parce que le Code du travail protge (un peu) celui-ci alors que le patron boulanger, lui, ne compte pas ses heures, contribue bel et bien ˆ lĠexploitation de lĠapprenti pour le compte de toute la classe capitaliste (ainsi que, dans cet exemple, ˆ sa propre exploitation sĠil fait lui-mme son pain), mais sa part de plus-value lui est soutirŽe, concrtement par les banques, les prix de ses moyens de production, etc., qui sont les biais par lesquels la survaleur est transformŽe en profit et rŽpartie entre tous les capitalistes. Il est clair que notre artisan boulanger se fait avoir, et que de plus il aura du mal ˆ comprendre pourquoi et incriminera naturellement les Ç charges È quĠil doit payer pour pouvoir embaucher, plut™t que ce mŽcanisme rŽel.

Inversement, une entreprise qui fonctionnerait sans salariŽs, uniquement avec des machines automatiques, prŽlverait sa part de profit proportionnelle ˆ ses investissements en vendant ses produits, sur la base de lĠexploitation de lĠensemble de la classe ouvrire. DĠailleurs, les entreprises non productrices de marchandises mais assurant leur circulation et le financement de lĠŽconomie ont bien leur part de profit.

La survaleur a donc forme rŽelle de profit pour deux raisons. Premirement en raison du rapport de classe global en quoi consiste lĠexploitation capitaliste. Deuximement en raison de la mise en Ïuvre concrte de ce rapport de classe sous la forme du rapport inter-capitaliste, Žgalement appelŽ Ç concurrence È. La relation inter-capitaliste met en effet en Ïuvre le rapport de classe en rŽpartissant la plus-value sous forme de profit. Nous avons vu que le rapport supposŽ libre et Žgal des producteurs Žchangistes entre eux Žtait en fait lĠexpression masquŽe du rapport de classe. Concrtement cela se passe donc sous la forme de la concurrence : au rapport de classe entre classe capitaliste et classe salariale correspond le rapport de concurrence des capitalistes entre eux, qui sont ˆ la fois des Ç frres È se partageant la survaleur, et des Ç faux frres È se la disputant, le partage rŽsultant de cette dispute et rŽciproquement, la recherche des surprofits par rapport aux autres capitalistes les conduisant, par la lutte des classes contre les salariŽs, ˆ lĠaccroissement de la plus-value relative et ˆ lĠaccumulation Žlargie du capital.

 

La Ç transformation des valeurs en prix de production È.

 

 

Le texte de Marx.

La vraie question ici est donc de comprendre quel est rŽellement le Çpassage È des valeurs aux prix de production dans le Capital, lequel sĠeffectue entre la section 1 et la section 2 du livre III, passage dĠun niveau dĠanalyse ˆ un autre o la forme privŽe du travail social est mieux spŽcifiŽe comme concurrence des capitaux, donc passage au niveau dĠanalyse des capitaux en tant que pluralitŽ.

Le problme dĠinterprŽtation des textes porte ici sur le dŽbut de la section 2 du livre III (chapitres 8 et 9 dans lĠŽdition dĠEngels, 5 et 6 dans celle de Maximilien Rubel). Voyons rapidement ce quĠil en est, en nĠoubliant pas quĠil sĠagit de brouillons, rŽdigŽs en 1865, que Marx ne destinait pas ˆ tre publiŽs sous cette forme.

Au chapitre 8, Marx dŽfinit les notions de composition organique du capital et de  branche de la production, secteurs caractŽrisŽs par une composition organique commune de leurs capitaux constitutifs, produisant un ensemble de marchandises voisines. Ce fractionnement du capital en branches est une donnŽe essentielle pour Marx. Il ne faut pas le confondre avec les autres subdivisions possibles du capital social total : celle faite ˆ la section 3 du livre II en deux grands secteurs, productifs des moyens de production ou secteur I et des moyens de consommation ou secteur II (avec Žventuellement un sous-secteur productif des biens de luxe dans le secteur II) correspond ˆ la rŽpartition de C, V et S ˆ lĠŽchelle sociale dans telles ou telles valeurs dĠusage correspondantes ; et celles que nous allons rencontrer ultŽrieurement, dŽs le chapitre 10 du livre III. Le concept de branche est fondŽ sur la marchandise, mais il ne consiste pas en un Žclatement marchandises par marchandises du capital, mais par groupes de marchandises voisines. Cependant nous allons voir que ce fractionnement en branches du capital social ne peut tre pleinement dŽfini quĠen relation avec le taux de profit gŽnŽral.

Au chapitre 9, Marx prŽsente une sŽrie de tableaux.

Il imagine 5 branches de diffŽrentes compositions organiques, donc de diverses proportions entre C et V dans leur capital, avec un taux de plus-value commun de 100% (S=V) et montre tout de suite quĠen appliquant ce taux au niveau de chaque branche, on obtient des taux de profit trs diffŽrents (par exemple de 20% pour un capital composŽ de 80C + 20V puisque la plus-value est de 20, et de 5% pour un capital composŽ de 95C + 5V dont la plus-value nĠest que de 5).

Dans un second tableau il tient momentanŽment compte de ce que des rythmes de rotation du capital et de transmission de la valeur du capital constant fixe diffŽrents correspondent aux diffŽrentes compositions organiques des branches. Mais comme cĠest par rapport ˆ tout le capital investi que le profit doit tre calculŽ, du point de vue de classe des capitalistes, et non par rapport au capital consommŽ ou non dans un cycle de production, on peut mettre entre parenthse cet aspect.

Dans un troisime tableau, Marx pose le principe dĠun taux de profit commun ˆ toutes les branches, en envisageant celles-ci comme ce quĠelles sont rŽellement, des segments du capital social total : pour que cela soit possible il faut faire varier les prix des marchandises : certains vont baisser, dĠautres vont augmenter, le total des prix Ç pŽrŽquŽs È restant Žgal au total antŽrieur, mais la plus-value ayant ŽtŽ rŽpartie proportionnellement aux capitaux investis, sans Žgard ˆ leurs compositions organiques diffŽrentes.

Marx emploie le terme de Ç valeurs È dans les deux premiers tableaux, mais il nĠempche que chercher ici lĠexposition dĠun processus rŽel par lequel il y aurait dĠabord des Ç valeurs È, qui devraient tre Ç transformŽes È en Ç prix de production È, conduit ici ˆ une impasse –ou ˆ estimer que Marx nĠa rien dŽmontrŽ du tout, mais nĠa fait que prŽsenter les choses comme Žtant ainsi, et cĠest tout. Il sĠagit forcŽment de prix, le prix Žtant la seule expression de la valeur. En fait, avec les obscuritŽs dĠun texte qui est rappelons-le un brouillon, Marx vient de passer dĠun niveau dĠanalyse ˆ un autre : de celui du capital en gŽnŽral ˆ celui des capitaux considŽrŽs dans leur pluralitŽ, en tant que rŽpartis en branches de compositions organiques diffŽrentes.

Ce que fait Marx selon Roubine.

Isaak Roubine a dŽcrit on ne peut mieux ce que Marx fait rŽellement, en le rapprochant du passage de lĠargent au capital dans la section 2 du livre I :

 

Ç Si la lecture du chapitre 8 du livre III du Capital donne lĠimpression que la diversitŽ des taux de profit, qui dŽcoule de la vente des marchandises ˆ leur valeur, joue le r™le dĠun maillon indispensable de la construction de Marx, cela sĠexplique par les caractŽristiques suivantes de sa mŽthode dĠexposition. Quand Marx traite des articulations dŽcisives de son systme, quand il doit passer des dŽfinitions gŽnŽrales ˆ des explications plus dŽtaillŽes, de concepts gŽnŽraux aux modifications de ces concepts, dĠune Ç dŽtermination formelle È ˆ une autre, il a recours ˆ la mŽthode dĠexposition suivante.

Gr‰ce ˆ une Žnorme puissance de rŽflexion, il tire toutes les conclusions logiques de la premire dŽfinition quĠil a donnŽe, dŽveloppant audacieusement toutes les consŽquences qui dŽcoulent du concept et les conduisant ˆ leur conclusion logique. Il montre au lecteur toutes les contradictions inhŽrentes ˆ ces consŽquences, cĠest-ˆ-dire leur Žcart avec la rŽalitŽ. Quand lĠattention du lecteur est tendue jusquĠˆ ses limites, quand il semble ˆ ce lecteur que la dŽfinition de dŽpart doit tre compltement rejetŽe du fait de son caractre contradictoire, Marx vient ˆ son aide et suggre une issue ˆ ce problme, issue qui ne consiste pas ˆ rejeter la premire dŽfinition, mais plut™t ˆ la modifier, ˆ la dŽvelopper et ˆ la complŽter. Ainsi les contradictions disparaissent.

CĠest la mŽthode quĠemploie Marx dans le chapitre 4 du livre I du Capital, quand il examine la transition de la valeur des marchandises ˆ la valeur de la force de travail. Il en arrive ˆ conclure quĠil est impossible que la plus-value se forme sur la base de lĠŽchange de marchandises ˆ leur valeur, conclusion qui contredit ouvertement la rŽalitŽ. Dans la suite de lĠanalyse, cette conclusion est dŽmentie par la thŽorie de la valeur de la force de travail.

Telle est prŽcisŽment la faon dont le chapitre 8 du livre III du Capital est construit. Sur la base de la vente des marchandises ˆ leur valeur, Marx conclut quĠil existe diffŽrents taux de profit dans diffŽrentes sphres. Il tire de cette conclusion toutes les consŽquences quĠelle renferme et Žtablit, ˆ la fin du chapitre 8, que cette conclusion contredit la rŽalitŽ et que cette contradiction doit tre rŽsolue.

Dans le livre I du Capital, Marx nĠaffirme nulle part que lĠexistence de la plus-value est impossible ; de mme, il ne dit pas dans le livre III que des taux de profit diffŽrents sont possibles.

LĠimpossibilitŽ de la plus-value dans le chapitre 4 du livre I et la possibilitŽ de taux de profit diffŽrents dans le chapitre 8 du livre III ne sont pas des Žtapes, nŽcessaires dĠun point de vue logique, des constructions de Marx, mais des preuves a contrario.

Le fait que ces conclusions mnent ˆ une absurditŽ logique montre que lĠanalyse nĠest pas encore terminŽe et doit tre poursuivie. Marx ne dŽtermine pas lĠexistence de taux de profit diffŽrents, mais montre au contraire le caractre erronŽ de toute thŽorie fondŽe sur une telle prŽmisse. È

Et :

Ç Les critiques qui ont vu des contradictions entre le livre I et le livre III du Capital sont partis dĠune conception Žtroite de la thŽorie de la valeur, nĠy voyant quĠune formule exprimant les proportions quantitatives dĠŽchange entre marchandises.

Selon ce point de vue, la thŽorie de la valeur-travail et la thŽorie des prix de production ne reprŽsentent pas deux Žtapes ou degrŽs logiques dĠabstraction du mme phŽnomne Žconomique, mais plut™t deux thŽories ou deux affirmations diffŽrentes qui se contredisent mutuellement. DĠaprs la premire thŽorie, les marchandises sĠŽchangent en proportion des dŽpenses de travail nŽcessaires ˆ leur production. DĠaprs la seconde thŽorie, ces marchandises ne sĠŽchangent pas proportionnellement ˆ ces dŽpenses.

Quelle Žtrange mŽthode dĠabstraction, disent les critiques de Marx ; dĠabord, il affirme une chose, puis une autre qui contredit la premire.

Mais ces critiques nĠont pas compris que la formule quantitative de lĠŽchange des marchandises nĠest que lĠultime conclusion dĠune thŽorie extrmement complexe qui traite de la forme sociale des phŽnomnes qui ont trait ˆ la valeur, reflet dĠun type dŽterminŽ de rapports sociaux entre les hommes, tout autant que du contenu de ces phŽnomnes, ˆ savoir leur r™le de rŽgulateur de la rŽpartition du travail social. È

 

Les trois moments clefs du Capital.

Ce rapprochement que fait Roubine entre transformation de lĠargent en capital et transformation des valeurs en prix de production, Tran Hai Hac lĠŽtend ˆ la dŽduction de la monnaie comme expression de la valeur, lĠalinŽa 3 du chapitre 1 que nous avons dŽcortiquŽ, dont lĠimportance avait ŽchappŽ ˆ Roubine mais qui est structurellement du mme type. En effet, ˆ chaque fois nous avons affaire ˆ une Ç ŽgalitŽ È qui nĠest pas une ŽgalitŽ mathŽmatique, mais lĠexpression dĠune relation polaire contradictoire, dans laquelle il nĠy a aucune relation dĠantŽrioritŽ. Les risques de mauvaise comprŽhension sont donc similaires. Ce sont les trois moments clefs du Capital qui ne doivent plus Žchapper, aujourdĠhui, ˆ ses lecteurs. Ces trois moments donnent une bonne image rŽsumŽe de la dynamique du Capital entendue comme une spŽcification toujours plus prŽcise de ce quĠest la valeur :

1. LĠŽgalitŽ Ç 20 m. de toile = 1 habit È nĠest pas une ŽgalitŽ et ne doit pas tre prise pour un troc ou un Žchange, mais elle exprime un rapport de valeur, comment la valeur doit sĠexprimer dans une marchandise monnaie ayant pour valeur dĠusage sociale de servir ˆ cette expression. La valeur est ˆ ce stade la forme prise dans le mode de production capitaliste par le travail social, le travail tel quĠil doit servir ˆ la reproduction et ˆ lĠŽlargissement des rapports sociaux capitalistes. Cela passe par la monnaie.

2. Le circuit Ç A-M-P-MĠ-AĠ È (argent contre marchandises, mise en Ïuvre de la production, marchandises de plus de valeur ŽchangŽes contre un capital-argent augmentŽ de mme), circuit du capital, nĠest pas Žgal au circuit de lĠŽchange marchand Ç simple È M-A-M (marchandise contre argent contre marchandise, o il sĠagit dĠacquŽrir des valeurs dĠusage sans augmentation de la valeur). La valeur est ici spŽcifiŽe comme vŽhicule de la reproduction du capital cĠest-ˆ-dire quĠelle se dŽcompose en trois composantes, C+V+S, prŽsentes dans le prix des marchandises, y compris, mais de manire indirecte, dans le salaire qui est dŽterminŽ par un panier de marchandises biens de subsistances assurant lĠutilisation et la reproduction de la force de travail.

3. Il nĠy a pas de passage des Ç valeurs È aux Ç prix de production È, mais les valeurs pour assurer la reproduction du capital doivent assurer la rŽpartition de la plus-value. A ce stade nous pouvons donc dire que la valeur dĠune marchandise est spŽcifiŽe en C+V+pm (profit moyen, et non pas S). LĠŽquivalence entre valeurs et prix de production se vŽrifie au niveau du capital social global dans une double ŽgalitŽ : Ç somme des valeurs = somme des prix de production È et Ç plus-value totale = somme des profits È. Mais ces ŽgalitŽs ne sont que des manires dĠexprimer une identitŽ plus profonde car les valeurs ne se prŽsentent que comme prix de production, et la plus-value ne se prŽsente que comme profit. Ç Valeurs È et Ç plus-value È ne sont donc ici que ce qui reviendrait ˆ chaque branche de production sĠil nĠy avait pas justement un taux de profit gŽnŽral et des prix de production, mais cette supposition est absurde, car elle Žquivaudrait ˆ lĠimplosion, ou lĠexplosion, du capitalisme qui ne serait plus un mode de production social, mais un ensemble de phŽnomnes sectoriels sans liens entre eux, ne pourrait fonctionner et nĠexisterait donc pas. Donc ce ne sont pas non plus des ŽgalitŽs, ce que lĠexposition de Marx nĠa pas explicitŽ : elles signifient en rŽalitŽ que la somme des valeurs sĠexprime nŽcessairement comme somme des prix de production, et pas autrement, et de mme pour la somme des plus-values dans la somme des profits.

Ce sont ces trois moments clefs dans le Capital qui permettent de prŽciser le dŽcoupage de lĠÏuvre en termes de passage dĠun niveau dĠanalyse ˆ un autre. Au stade o nous en sommes nous sommes passŽs par quatre niveaux dĠanalyse diffŽrents : celui de lĠexistence de la valeur, comme travail abstrait, celui de lĠexpression de la valeur, comme monnaie, puis celui de lĠexistence de la survaleur comme produit de la force de travail, et maintenant celui de son expression comme profit.

 

La concurrence des capitaux fractionnŽs en branches.

 

 

Ayant franchi lĠŽtape la plus difficile dans lĠinterprŽtation du livre III du Capital, nous pouvons rŽcapituler les conclusions gŽnŽrales que dŽgage Tran Hai Hac, (pas forcŽment dans lĠordre quĠil a suivi).

La concurrence et le monopole.

La concurrence ne doit pas tre dŽfinie empiriquement. Comme le taux de profit gŽnŽral, elle est lĠexpression contradictoire de lĠunitŽ du rapport de classe : les capitalistes forment une classe par la rŽpartition entre eux de la plus-value sous forme de profit, mais cette rŽpartition se fait par et dans la lutte de chaque capitaliste contre tous les autres pour Žlever son taux de profit et abaisser proportionnellement ceux des autres. Il sĠensuit que nous devons critiquer le concept courant de Ç concurrence È comme nous lĠavons fait pour le machinisme : elle nĠest pas un stade historique auquel Ç le monopole È aurait mis fin, elle est Ç la relation du capital ˆ lui-mme en tant quĠautre capital, cĠest-ˆ-dire le comportement rŽel du capital en tant que capital È (Manuscrits de 1857-1858). En ce sens le monopole nĠest pas suppression de la concurrence, mais une de ses formes.

Forces productives et branches.

Le dŽveloppement capitaliste des forces productives est convulsif, inŽgal, et combinŽ. Le fractionnement du capital social en branches de compositions organiques diffŽrentes, produisant des groupes de marchandises proches, ayant aussi un rythme de rotation voisin, est la consŽquence de ce fait. Voilˆ pourquoi le fractionnement en branches est un fait fondamental, une forme nŽcessaire et non pas occasionnelle de la concurrence, qui tout ˆ la fois exclut lĠŽgalitŽ des taux de profit et implique une norme dĠuniformitŽ des taux de profit.

Ce quĠest le taux de profit gŽnŽral.

Le taux de profit gŽnŽral est donc une norme dĠuniformitŽ, une tendance inachevŽe et convulsive, plut™t quĠune rŽalitŽ stable et rŽgulire. Les mouvements de capitaux dĠune branche ˆ une autre, que beaucoup dĠauteurs ont cherchŽ ˆ Žtudier en tant que cause du taux de profit gŽnŽral, en sont donc bien plut™t la consŽquence : le taux de profit gŽnŽral est Ç dŽjˆ lˆ È et sa qute entra”ne des mouvements de capitaux. En ce sens Marx nĠa donc empiriquement pas tort de parler de taux de profit diffŽrents dĠune branche ˆ une autre. La recherche de ce taux (et de son dŽpassement par des surprofits) constitue la dynamique du capitalisme, qui nĠexiste que de faon dynamique, jamais statique-notons une erreur ou une faute de frappe ici dans Relire le Capital -le passage rŽfŽrŽ se trouve au chapitre 23, et non 22, du livre III :

Ç Le taux gŽnŽral de profit est en effet dŽterminŽ 1) par la plus-value produite par l'ensemble du capital, 2) par le rapport de la plus-value ˆ la valeur du capital total, 3) par la concurrence, mais seulement pour autant qu'elle est le mouvement par lequel les capitaux investis dans des sphres particulires de production cherchent ˆ tirer de cette plus-value les mmes dividendes, eu Žgard ˆ leur grandeur relative.", et ensuite : "Le taux gŽnŽral de profit tire donc en fait sa dŽtermination de causes tout autres et bien plus complexes que celles qui fixent le taux de marchŽ de l'intŽrt qui, lui, est directement et immŽdiatement Žtabli par le rapport entre l'offre et la demande ; par consŽquent le taux gŽnŽral de profit n'est pas une donnŽe tangible ˆ la manire du taux d'intŽrt. È

 

 

DiffŽrence du taux de profit gŽnŽral et du taux de profit moyen.

Il y a effectivement une hŽsitation terminologique entre Ç taux de profit gŽnŽral È et Ç taux de profit moyen È chez Marx. LĠidŽe contenue dans ces concepts est en toute rigueur diffŽrente. Le taux de profit gŽnŽral est une norme qui motive les mouvements de capitaux, le taux de profit moyen en est une rŽsultante toujours remise en cause. Le premier ne rŽsulte pas dĠune Ç pŽrŽquation È, le second si. Mme sĠils co•ncident (ce qui nĠest pas nŽcessaire), leurs concepts sont autres. Le rapport qui existe entre eux est en fait le mme que celui qui existe entre la valeur et la valeur dĠŽchange : en termes hŽgŽliens, le taux de profit moyen est le phŽnomne dĠune essentialitŽ quĠest le taux de profit gŽnŽral. Le concept Žconomiste est ce dernier, et cĠest le taux de profit gŽnŽral, concept spŽcifique ˆ Marx, qui en est le fondement rŽel.

Le taux de profit (presque toujours saisi unilatŽralement comme taux de profit Ç moyen È) est une catŽgorie fŽtichisŽe, rŽelle en tant que rapport social, mais dont la rŽalitŽ mme consiste ˆ masquer le rapport fondamental sous-jacent, qui est lĠexploitation marchande de la force de travail. Le capital Ç rapporte È en tant que tel du profit ˆ son propriŽtaire, et le travail un salaire au travailleur, sans que les deux faits soit dŽsormais mis en relation É

Ni transformation, ni pŽrŽquation !

En ce qui concerne le concept de taux de profit gŽnŽral, il me semble quĠil faut aller jusquĠau bout au niveau des termes et dire clairement quĠil nĠy a ici ni Ç transformation È ni Ç pŽrŽquation È afin de dissiper toute ambigu•tŽ.

Cela ne signifie pas quĠil ne se Ç passe rien È. Ce qui se passe, cĠest le dŽveloppement rŽel, contradictoire, de la valeur comme prix de production. Comme dialectique hŽgŽlienne, ce dŽveloppement est bien formalisŽ par Ruy Fausto (Marx : logique et politique, Paris, 1986) et Stavros Tombazos (Les temps du Capital, dŽjˆ citŽ), mais ni eux ni Tran Hai Hac ne vont jusquĠˆ Ç oser È dire quĠil nĠy tout simplement pas de Ç transformation È qui tienne dans cette affaire. Il nĠy a que la rŽalitŽ comme contradiction, ce qui plongeait le digne Eugen von Bšhm Bawerk dans la consternation comique qui saisit toujours les tenants de la logique de lĠentendement, du soit disant bon sens et de tous les dogmatismes devant la rŽalitŽ de la contradiction :

Ç Je suis perplexe É Je ne vois lˆ rien dĠune explication, mais la contradiction pure et simple.  È, Žcrivait-il dans sa Ç rŽfutation È de 1896.

 

Quelques Žclaircissement sur une Ç transformation È imaginaire.

 

 

Marx Ç rŽfutŽ È.

Ç Le troisime livre du Capital, enfin publiŽ en 1894, remettait en question plusieurs consŽquences que nous autres Žlves de Marx avions tirŽes du premier livre. La solution du problme du taux de profit qui y Žtait donnŽe (...) provoqua en moi, comme en d'autres socialistes d'ailleurs, un profond dŽsenchantement pour la thŽorie de la valeur. È, Žcrivait ƒdouard Bernstein, le pre du Ç rŽvisionnisme È qui tenta le premier de thŽoriser la pratique dite Ç rŽformiste È de la social-dŽmocratie, dans ses PrŽsupposŽs du socialisme en 1899.

LĠorthodoxie, la vulgate, Žtaient dŽjˆ constituŽes et sĠavŽrrent incapables de comprendre le livre III sans y voir une contradiction avec le livre I, avec la Ç thŽorie de la valeur-travail È : si les marchandises nĠŽtaient plus vendues ˆ leur valeur, sans que lĠon comprenne pourquoi, alors cĠŽtait que lĠexploitation par extraction de survaleur ne fonctionnait pas comme lĠavait expliquŽ Marx. Il y avait, certes, de lĠexploitation, cĠest-ˆ-dire tout platement des injustices dans la rŽpartition des biens. Mais il devenait possible dĠy remŽdier par des rŽformes ne touchant pas aux rapports de production.

Parmi ceux, dŽjˆ peu nombreux, qui sĠŽtaient posŽ la question, peu de monde avait compris, avant le livre dĠIsaak Roubine, lui-mme peu diffusŽ avant la disparition de son auteur dans la nuit stalinienne, que les prix de production du livre III nĠŽtaient que la forme concrte nŽcessaire de la valeur, et quĠil nĠy avait pas chez Marx un Ç espace des valeurs È dont les donnŽes numŽriques devaient tre transposŽes dans un Ç espace des prix È, ainsi que certaines de ses propres formulations semblaient le suggŽrer, et comme le prŽtendaient les docteurs officiels de la science Žconomique.

DŽs les annŽes 1890, et sous une forme canonique ˆ partir dĠun article de Ladislav von Bortkiewitz en 1907  (Zur Berichrtigung des grundlegenden theorischen Konstruktion von Marx in dritten Band des Ç Kapital È, in JahrbŸcher fŸr Nationalškonomie une Statistik, juillet 1907), Marx fut tenu comme ayant ŽtŽ Ç rŽfutŽ È par ces messieurs. Bien sžr, leur dŽmonstration mathŽmatique Žtait en effet irrŽfutable, sit™t que lĠon admettait quĠau dŽpart elle avait bien formalisŽ les prŽsupposŽs de Marx, que ceux-ci Žtaient bien de lui. Pas moins de six prŽsuppositions sont abusivement prtŽes ˆ Marx par Bortkiewitz. La principale est de croire quĠil y aurait chez Marx passage dĠun Ç systme en valeurs È ˆ un Ç systme en prix de production È par le biais de coefficients de transformation quĠil reste donc ˆ identifier par des rŽsolutions dĠŽquations. Autres confusions, les branches de compositions organiques diffŽrentes sont confondues avec les secteurs de la production sociale du livre II, la reproduction du capital est considŽrŽe comme simple et non comme Žlargie, donc comme statique et ŽquilibrŽe et non comme dynamique et dŽsŽquilibrŽe, la monnaie est absente dans les Žchanges qui sont considŽrŽs comme pouvant sĠanalyser en termes de marchandises contre marchandises, la force de travail notamment est considŽrŽe comme sĠŽchangeant directement contre des marchandises, et enfin le secteur productif des biens de luxe, simple sous-secteur chez Marx, est ŽrigŽ par Bortkiewitz en un Ç troisime secteur È autonome. Pas une seule de ces prŽmisses ne sĠaccorde avec Marx.

La Ç rŽfutation È ne rŽfute donc pas Marx, mais un schŽma que les marxistes ont bel et bien pris pour le schŽma marxiste. Sans rentrer ici dans le dŽtail de la dŽmonstration, notons quĠelle Žtait censŽe confirmer le fait que Marx aurait commis une erreur et quĠil lĠaurait dĠailleurs lui-mme reconnu. Au chapitre 9 du livre III, celui-ci note en effet que lĠassertion selon laquelle il y a ŽgalitŽ ˆ lĠŽchelle sociale entre la somme des valeurs et celle des prix de production Ç semble battue en brche È par le fait que le prix de production dĠune marchandise est formŽ ˆ partir des prix de production dĠautres marchandises, et non des valeurs. Bref, il nĠy a pas de Ç transformation È des valeurs en prix de production, mais il y a immŽdiatement des prix de production et rien dĠautre –ils sont la forme de la valeur au niveau dĠanalyse du capital fractionnŽ en branche.

Ne comprenant pas cela, Bortkiewitz (et la cohorte des universitaires qui lui ont succŽdŽ) voyait dans cette petite phrase la preuve que Marx avait rŽalisŽ quĠil sĠŽtait trompŽ. Idem pour cette autre phrase :

Ç Il faut se rappeler cette signification altŽrŽe du cožt de production [ Marx veut dire ici que le capital constant se prŽsente dŽjˆ en prix de production] et penser qu'une erreur est toujours possible quand, dans une sphre de production particulire, on pose le cožt de production de la marchandise comme Žgal ˆ la valeur des moyens de production consommŽs au cours de sa production. Pour lĠŽtude en cours il est inutile dĠexaminer ce point de plus prŽs. È

Notons que le contenu des deux Ç petites phrases È ainsi que de celle dont il sera question ci-dessous (sur le capital variable) est introduit au chapitre XX des ThŽories sur la plus-value, ˆ lĠoccasion de la critique de Bailey (p.p. 201-202 du tome II aux ES), nullement comme la reconnaissance dĠune erreur ni mme comme  une indication de correction, mais plut™t comme É une Žvidence.

 

Marx Ç corrigŽ È : premire version.

A partir de Paul M. Sweezy (1942), les marxistes officiels occidentaux acceptrent progressivement pour valable la rŽfutation ˆ la Bortkiewitz en lĠentendant comme une Ç rectification È, exprimŽe dŽsormais dans le langage de lĠalgbre matricielle. Les petites phrases de Marx au chapitre 9 nĠŽtaient pas pour eux la reconnaissance dĠune erreur, mais des indications de correction dans ce calcul des coefficients de transformation des valeurs en prix de production que, bizarrement, Marx nĠavait jamais tentŽ, ce quĠil est convenu dĠexpliquer par la carence des mathŽmatiques dont il disposait.

En 1960 le Ç thŽorme marxien fondamental È de Francis Seton, Žconomiste amŽricain de lĠŽcole de Dobb et Sweezy, et des Ç marxistes algŽbriques È japonais Mishio Morishima et Nobuo Okishio, achevait dĠŽlever au rang de dogme lĠimpossibilitŽ de la Ç double ŽgalitŽ È entre somme des plus-values et somme des profits et entre somme des valeurs et somme des prix de production : si cette dernire marche, la premire ne peut pas marcher et rŽciproquement. Cela signifiait que si exploitation des travailleurs il y avait, elle ne se situait pas au niveau du procs de production, mais dans la rŽpartition des marchandises.

Marx Ç corrigŽ È : deuxime version.

Le contexte politique gŽnŽral des annŽes 1960 et 1970, comportant la publication des Manuscrits de 1857-1858 et un dŽbut de prise en compte de la vŽritable thŽorie marxiste de la valeur ˆ partir notamment des Ïuvres de Roubine et de Rosdolsky, a produit un dŽbut de mise en cause du schŽma que rŽsumait le Ç thŽorme marxien fondamental È, mais cette mise en cause sĠest arrtŽe en chemin, au dŽbut des annŽes 1980. Une autre petite phrase de Marx au chapitre 9, jusque lˆ ignorŽe par ses Ç rŽfutateurs È et ses Ç rectificateurs È, fut prise en compte :

Ç É pour ce qui est du capital variable, le salaire quotidien moyen est toujours Žgal ˆ la valeur produite pendant le nombre dĠheures que lĠouvrier doit consacrer ˆ la production des moyens de subsistance nŽcessaires. Mais lĠŽcart du prix de production de ces dernires par rapport ˆ leur valeur falsifie ce nombre dĠheures lui-mme. È

Ce que dit Marx ici, cĠest que le salaire reprŽsente un nombre dĠheures de travail social qui ne se modifie pas quĠon le considre Ç en valeur È ou Ç en prix de production È, ce qui ne peut sĠexpliquer que par le fait que le niveau des salaires est fondamentalement et directement dŽterminŽ par le rapport de force entre les classes, tout en Žtant, mŽthodologiquement dans un second temps, influencŽ, Ç falsifiŽ È, par lĠŽcart des prix de production des moyens de subsistance par rapport aux valeurs (ce qui sĠapparente sans y Žquivaloir ˆ la distinction entre Ç salaire nominal È et Ç salaire rŽel È ou Ç pouvoir dĠachat È, ce dernier tenant compte du Ç cožt de la vie È).

Ici encore, la remarque que Marx se fait ˆ lui-mme, dans un texte qui est son brouillon de travail, comporte lĠempreinte dĠun raisonnement qui est en train de dŽpasser lĠidŽe dĠune Ç transformation È mais qui continue ˆ comparer les prix, ici les salaires, selon quĠon les considŽrerait en Ç valeur È ou en Ç prix de production È.

 En considŽrant quĠil y avait lˆ une deuxime Ç indication de correction È, certains auteurs Žlaborrent une formulation se voulant alternative au Ç thŽorme marxien fondamental È de Seton-Morishima-Okishio, appelŽe la Ç solution DumŽnil-Foley-Lipietz È. En prenant, avec Marx, le capital variable V pour invariant dans la Ç transformation È, on aboutit ˆ resituer lĠexploitation dans le procs de production et non dans la rŽpartition, tout en rendant possibles les ŽgalitŽs entre somme des plus-values et somme des profits, entre somme du produit net (V+S) et somme des revenus (salaires et profits), mais toujours pas entre la somme des valeurs du capital constant C et la somme de ses prix de production, et donc pas entre la somme totale des valeurs et la somme totale des prix de production.

Dans des termes assez diffŽrents chez les uns et les autres, cette seconde Ç solution È du Ç problme de la transformation È fut exposŽe dans des livres ou des articles de GŽrard DumŽnil (La transformation des valeurs en prix de production, ƒconomica 1980), Duncan Foley (The value of money, the value of Labour-power, and the marxian transformation problem, in Review of radical political economics, 1982) et le futur dirigeant des Verts franais, alors lĠune des figures de proue de lĠ Ç Žcole de la rŽgulation È, Alain Lipietz (The so-called Ç transformation problem È revisited, Journal of economic theory, 1982).

CĠest la version Lipietz de cette seconde Ç solution È qui est gŽnŽralement retenue comme sa formulation standard. Or justement, les deux Ç solutions È du Ç problme de la transformation È ne sont pas prŽsentŽes par lui dans son article comme contradictoires, mais plut™t comme complŽmentaires : que lĠexploitation du travail se produise au niveau de la production nĠempcherait pas que la valeur des biens de consommation concourt quand mme directement ˆ la dŽtermination du taux de plus-value, ni que la thŽorie  marxiste de la plus-value relative signifie que la valeur de ces biens dŽterminerait directement le taux de profit (alors quĠelle nĠest que la mŽdiation du procs rŽel qui rŽside dans lĠinvestissement technologique et lĠorganisation du travail et passe par la lutte des classes), ni que l'orientation des achats des salariŽs agit directement sur le taux de profit. Bref, le mode de production capitaliste tend ici ˆ cŽder la place ˆ la "sociŽtŽ de consommation" (appelŽe ˆ lĠŽpoque Ç mode de rŽgulation fordiste È) !

Notons un point assez frappant : on retrouve encore chez Lipietz la prŽsence dĠun secteur productif des biens de luxe autonome, assimilŽ au secteur ˆ composition organique moyenne et comportant la production de la monnaie, comme chez Bortkiewitz (et, auparavant encore, chez lĠancien Ç marxiste lŽgal È russe Mikhail Tougan-Baranowsky). Produisant les Ç biens non fondamentaux È des Žconomistes nŽo-ricardiens, qui sont achetŽs pour consommer la plus-value, ce secteur Žchapperait ˆ la Ç transformation È et ne participerait pas au taux de profit gŽnŽral. Plus exactement, dans son article, Lipietz appelle ceci un Ç joli rŽsultat  È de la Ç solution È Seton-Okishio-Morishima, qui se perd dans la Ç solution È qui porte pourtant son propre nom. Mais une telle autonomisation dĠun secteur de la production est impossible : il nĠest pas isolŽ des mouvements de capitaux, des produits de luxe peuvent selon le rapport de force entrer dans la consommation ouvrire, et les capitalistes de ce secteur Ç III È achtent leurs moyens de production ˆ ceux du secteur I, ses prolŽtaires leurs moyens de consommation aux capitalistes du secteur II. Plus fondamentalement enfin, le taux de profit gŽnŽral est une norme sociale que chaque capitaliste y compris du secteur Ç III È attend comme son dž. Au demeurant, la rŽfutation de la Ç neutralitŽ È du secteur productif des biens de luxe avait dŽjˆ ŽtŽ faite par Marx, au chapitre XXII des ThŽories sur la plus-value, sur Ramsay.

La Ç correction DumŽnil-Foley-Lipietz È comme dogme, une faiblesse Ç europŽenne È ?

Tran Hai Hac parcourt les grandes lignes de ces discussions et sĠarrte ˆ la Ç solution DumŽnil-Foley-Lipietz È.

Ceci est sans doute ˆ mettre en relation avec le fait quĠil ne va pas ici au bout de ses propres raisonnements en renonant ˆ toute idŽe de Ç transformation È des valeurs en prix de production et en reconnaissant, appliquant ˆ Marx, comme il le fait par ailleurs, la propre critique marxienne de lĠŽconomie politique, que cette expression est malheureuse.

Mais mme en admettant encore quĠil y aurait passage dĠun Ç espace des valeurs È ˆ un Ç espace des prix de production È, mme dans ce cas lĠannulation des doubles comptes, lĠintŽgration (amorcŽe chez DumŽnil) de lĠactualisation de la valeur du capital constant, et la prise en compte des cycles de rotation du capital social qui se dŽvalorise, mais par des paliers qui correspondent aux tournants de ces cycles, son actualisation sĠeffectuant lors dĠun passage dĠun cycle ˆ lĠautre, permettent dĠŽtendre lĠŽgalitŽ entre la somme des valeurs et la somme des prix de production au capital constant, et donc de restituer entirement la Ç double ŽgalitŽ È de Marx –si on tient ˆ la tenir pour une ŽgalitŽ entre des expressions diffŽrentes, alors que nous avons vu quĠelle ne lĠest pas– et donc de surmonter ce dernier faux problme ˆ lĠintŽrieur du faux problme de la Ç transformation È sans que cela ne soulve aucune difficultŽ thŽorique ou technique insurmontable.

Il est possible que ce qui limite ici Tran Hai Hac soit la forme gŽomŽtrique ŽlŽgante, mais parfois un peu forcŽe par rapport ˆ la dynamique plus contradictoire et plus difforme du rŽel, quĠont ses raisonnements : peut-tre retrouve tĠil dans la non Žquivalence entre valeurs et prix de production pour le capital constant, que nous avons dans la Ç solution È DumŽnil-Foley-Lipietz, un Žcho de la problŽmatique du travail abstrait-concret et des particularitŽs de la transmission de la valeur de C, le capital constant, associŽe au travail concret ?

Ceci dit, Tran Hai Hac sur ce point, partage  cette limitation –sĠarrter, dans le Ç dŽbat sur la transformation È, ˆ la Ç solution DumŽnil-Foley-Lipietz È, et ne pas critiquer celle-ci ˆ son tour- avec la quasi totalitŽ des auteurs europŽens (Stavros Tombazos par exemple, qui dŽveloppe pourtant un autre aspect remarquable, savoir le caractre de syllogisme hŽgŽlien de la soi-disant Ç transformation È chez Marx). Ce sont les auteurs marxistes nord-amŽricains, en relation avec la Ç Temporal Single System Approch È, qui ont achevŽ ce travail, la thŽorie sĠŽtant significativement arrtŽe chez nous au dŽbut de la fatale dŽcennie 1980 ...

SpŽcification de la valeur au niveau dĠanalyse du capital fractionnŽ en branche.

 

 

Nous avons vu plus haut que la valeur, forme du travail social de producteurs privŽs dans le mode de production capitaliste, se dŽcomposait en C+V+S au niveau dĠanalyse du capital en gŽnŽral, puis, dans une premire approche, en C+V+pm (profit moyen) au niveau dĠanalyse du capital fractionnŽ en branches.

Il faut maintenant achever cette spŽcification en utilisant les passages citŽs du chapitre 9 du livre III abusivement considŽrŽs comme reconnaissance de ses erreurs ou comme indications de correction de Marx. Ce ne sont pas des indications de correction au sens o ils donneraient des indications pour le calcul des coefficients de Ç transformation È, mais ce sont bien des prŽcisions sur la spŽcification de la valeur ˆ ce niveau dĠanalyse.

On ne peut donc pas se contenter de dire que la valeur se spŽcifie en C+V+pm, mais en cĠ+V+pm.

Avec cĠ, nous avons le cožt du capital constant actualisŽ au dŽbut de chaque cycle de rotation du capital et intŽgrant les prix de production des marchandises quĠil a fallu utiliser pour le constituer.

V est le capital variable, dŽterminŽ par un rapport de force social global (il est Ç falsifiŽ È comme salaire rŽel, pouvoir dĠachat du salariŽ, car la valeur des marchandises comporte aussi cĠ et pm, mais il ne lĠest pas dans le cožt de production).

Enfin pm est le profit moyen, rŽsultat combinŽ de la norme quĠest le taux de profit gŽnŽral et du mouvement des capitaux vers celle-ci.

 

Le rapport entre thŽorie et histoire et la Ç transformation È.

 

 

Les thŽories de Friedrich Engels et de Ronald Meek.

Encore moins que prŽcŽdemment pour des notions comme la plus-value absolue et la plus-value relative, on ne peut dire que valeurs et prix de production seraient des notions dŽsignant des faits sĠŽtant succŽdŽs historiquement.

Cependant, cette erreur est suggŽrŽe par des passages de Marx lui-mme et Engels est tombŽ dedans, rajoutant en 1895 une postface au livre III –son dernier Žcrit significatif avant sa mort– qui entreprend dĠexpliquer que, pendant des millŽnaires, les marchandises Žtaient vendues Ç ˆ leur valeur È, quĠun taux de profit particulier, ŽlevŽ, a ŽtŽ rŽalisŽ par les compagnies de marchands monopoleurs et que le capital, lorsquĠil sĠest emparŽ de la production, lĠa fait pour rŽaliser les mmes profits au moyen de la productivitŽ accrue du travail. CĠest alors le mode de production capitaliste qui gŽnŽralise un taux de profit commun. Engels associait donc Ç loi de la valeur È et Ç production marchande È alors que Marx ne considre pas celles-ci comme des prŽconditions historiques, mais comme des dŽterminations formelles du capitalisme, ce qui nĠest pas du tout la mme chose.

Une autre version Ç historique È de la succession valeurs-prix a ŽtŽ donnŽ par Ronald Meek, un auteur nŽo-zŽlandais de lĠŽcole Dobb-Sweezy, dans Studies in the Labour theory of value, Londres, 1973, qui conteste ˆ juste titre le fait que les marchandises auraient ŽtŽ ŽchangŽes ˆ leur valeur dans les Žchanges anciens, puisque ceux-ci consistaient surtout en commerce lointain (le commerce de proximitŽ appara”t beaucoup plus tard) avec un fort bŽnŽfice marchand dž prŽcisŽment ˆ un Žchange ne se faisant pas ˆ la valeur. LĠ Ç Žchange ˆ la valeur È serait apparu avec le capitalisme mais il aurait ŽtŽ rapidement ŽliminŽ par la gŽnŽralisation du mode de production capitaliste lui substituant lĠŽchange en prix de production.

Paradoxalement, si la conception dĠEngels est la plus aberrante historiquement, elle comporte lĠintuition juste selon laquelle le mode de production capitaliste impose un Žchange marchand qui se fait directement en prix de production.

En fait, lĠŽchange marchand Ç ˆ la valeur È nĠa existŽ quĠaccidentellement dans lĠhistoire, uniquement dans le cadre du petit commerce de proximitŽ visant ˆ distribuer des objets utiles, comme formation secondaire ˆ lĠintŽrieur du mode de production antique (les vendeurs athŽniens dans les comŽdies dĠAristophane), asiatique (divers petits marchands) et fŽodal.

O il y a capitalisme il y a taux gŽnŽral de profit, et rŽciproquement.

LĠavnement du mode de production capitaliste comme mode de production dominant ˆ lĠŽchelle nationale co•ncide immŽdiatement avec lĠŽtablissement dĠun taux gŽnŽral de profit : donc en Angleterre ˆ la fin du XVIIĦ sicle, en mme temps que se forment la structure monŽtaire et marchande verrouillŽe par une Banque centrale, un Ç marchŽ È du travail national avec un taux dĠexploitation commun, des taux dĠintŽrts uniformes et un prix du sol formŽ par capitalisation de la rente foncire.

LĠexistence de la norme de taux gŽnŽral de profit est nŽcessairement liŽe ˆ lĠexistence du mode de production capitaliste au niveau de la sociŽtŽ.

Il serait donc exagŽrŽ de dire quĠil ne doit pas y avoir dĠapproche Ç historique È de la question du taux de profit gŽnŽral. Cette question est au fond non sŽparable de celle de la gense du capitalisme : la formation dĠun taux gŽnŽral de profit correspond ˆ la mise en place de la production capitaliste comme mode dominant de production ˆ lĠŽchelle nationale.

Taux gŽnŽral de profit et taux de plus-value.