Praxis
n°3 - mars 2001
crise
de la gauche radicale
n
Lettre ouverte aux militants de la gauche révolutionnaire
Franck MARSAL
10/10/2000
marsal@club-internet.fr
Chers
camarades,
Ma
situation personnelle me laisse actuellement peu de temps pour une réelle
activité politique.
Ce
n’est pas un renoncement. Disons pour simplifier que la situation
organisationnelle confuse qui se développe depuis plusieurs mois prédisposait à faire certains choix et
à remettre d’autres en cause. J’ai fait celui de remettre en cause ma vie
professionnelle dans laquelle fondamentalement je ne me sentais pas bien. Cela
va mieux mais nécessite un certain investissement en temps, rendu exhorbitant
par une durée de trajet quotidienne d’environ 3h.
Le
choix que j’ai fait de rejoindre le Parti communiste est lourdement handicapé
par cette situation personnelle. Je tiens néanmoins à dire qu’aucun des
éléments de la situation que j’ai trouvé au sein de ce parti ne contredit ce
choix.
La
cellule à laquelle j’ai adhéré est une cellule vivante, jeune, très à gauche
dans le parti et très bien implantée dans le quartier, qui est un quartier
populaire (1). Elle se trouve donc en perpétuelle contradiction avec la
direction de ville, ce qui donne lieu à d’innombrables difficultés.
Pour
autant, elle n’est affiliée pour l’instant à aucune tendance ou groupe de
gauche de manière visible. Je pense qu’à l’instar de cette cellule existe un
courant de sympathie potentiel pour une tendance non pas révolutionnaire,
surtout pas «communiste» au sens marxiste du terme, mais une tendance
«populaire», implantée au coeur de la classe ouvrière et en rupture irréfutable
avec la gauche «de gouvernement».
Les
nuances politiques autour desquelles se structurent ces gens sont assez fines,
et il est à craindre que des oppositions maintenant «institutionnalisées» dans
leur rôle d’opposant aient le plus grand mal à les exprimer. Peut-être
précisément parce que ces gens-là ne se conçoivent pas du tout dans leur rôle
d’opposants.
Je
suis certain en tout cas que la crise majeure du PCF est à venir et qu’il est
encore temps de s’organiser dans cette perspective. La direction actuelle n’a
pas de solution à même d’assurer sa propre survie qu’en détruisant le parti.
C’est la différence essentielle entre la situation des PCs et celle de la
social-démocratie.
Ceux
qui disent que le PCF ne connaitra pas d’évolution «à l’italienne», qu’il est
«trop tard»... prennent les choses à l’envers. C’est la situation politique
française qui est en avance, pas le contraire. Je pense qu’ au contraire il est
parfaitement possible que les processus qui traversent actuellement le PCF
(prise de pouvoir, dans un contexte d’absence de perspective, par une direction
droitière opposée aux militants et qui liquide le parti) sont à terme possibles
voire probable en Italie aussi. Je pense que dans ce cas il faudra rester un
certain temps dans le PRC (2), parce que dans ce genre de situation les
cristallisations sont nécessairement très longues.
Il
ne faut pas se polariser sur le fait que Marchais n’a pas ouvert le PCF à
l’extrême gauche autant que la direction du PRC. C’est là un élément tout à
fait secondaire de la situation politique.
Concernant
notre propre bilan, non pas depuis trois ans, mais depuis cinq ans, depuis le
mouvement de décembre 1995, je continue de penser que si nous le poussons
jusqu’au bout, si nous comprenons parfaitement toutes les causes profondes de
nos erreurs politiques, alors nous aurons gagné, alors nous aurons les clefs de
la situation politique. Mais c’est un travail redoutable.
Nous
ne le mèrons pas à terme si nous ne le prenons pas de front dans son ensemble.
J’ai
dit dans une lettre précédente que j’avais discuté beaucoup avec Raymond et les
camarades qui sont partis avec lui en 96 et que cela m’avait beaucoup éclairé.
Non seulement nous nous sommes retrouvés d’accord sur pas mal de choses, en
particulier sur l’analyse de la situation politique, de la crise du PCF et sur
la manière de s’orienter dans cette crise ; mais surtout le fait de me
replonger à cette occasion dans les textes et les débats de l’époque m’a montré
de manière évidente que ce sont précisément les débats qui se posent
aujourd’hui. Le problème est qu’à l’époque nous n’avons pas eu les débats
jusqu’au bout. C’est pour çà qu’aujourd’hui nous sommes si démunis. Nous nous
sommes orientés sur la base d’éléments superficiels de la situation politique,
en nous axant de plus en plus sur des aspects organisationnels. Plus notre
ligne politique devenait incertaine, plus les éléments organisationnels
prenaient le devant.
Fondamentalement,
nous avons subi deux chocs contradictoires en 1995 : les 5 % d’Arlette à la
Présidentielle et le mouvement de décembre. Je dis contradictoire car si les
élections donnaient l’image d’une extrême gauche puissante et en progression,
en particulier de LO, le mouvement de décembre l’a montrée à la remorque des
événements, en particulier encore LO.
Faute
d’analyse en profondeur, et handicapés par une scission prématurée, nous avons
fait un paquet de ces événements en formulant, progressivement, la
revendication du «parti des travailleurs» comme solution universelle
(j’exagère, ne m’en veuillez pas !), sans comprendre ou sans entendre que la
situation politique était beaucoup plus complexe et notre analyse beaucoup trop
pauvre. Et plus nous rencontrions des difficultés dans cette voie, plus nous
nous enfoncions dans des expédients organisationnels pour «débloquer la
situation». Sans comprendre que si la situation nous paraissait bloquée, c’est
que nous n’avions pas mis la main sur le bon verrou.
Nous
n’avions pas compris que :
1.
le poids direct et indirect du PCF dans la classe ouvrière reste un facteur
déterminant ;
2.
le poids de l’extrême gauche (en particulier LO) est pour une large part un
«poids mort», voire dans certains cas un facteur négatif de la situation, dans
la mesure où elle rassemble des forces qu’elle n’est pas capable de mettre
efficacement en ordre de bataille au sens politique le plus élevé (cf. les
discours alambiqués de la LCR sur la gauche plurielle, la complicité affichée
avec Hue lors de la manifestation du PCF il y a un an, leur incapacité à peser
dans la crise de la CGT...) ;
3.
les électeurs d’extrême-gauche n’ont pas exactement le profil sociologique des
forces vives du mouvement de décembre 95 et il est faux de tirer un lien direct
et immédiat entre les deux ;
4.
la partie la plus exploitée de la classe ouvrière, qui n’est pas le
lumpen-prolétariat (3) mais qui est la partie jeune et active de la classe
ouvrière, les jeunes précaires et les travailleurs immigrés, est à l’extérieur
des organisations, ne connait pas l’extrême-gauche, tout juste le PCF.
Pourtant, c’est elle et elle seule qui peut constituer une base sociale solide
sur le long terme pour une force révolutionnaire.
Je
ne vais pas m’étendre davantage sur les raisons politiques qui font que
j’officialise aujourd’hui mon rapprochement avec les camarades de «la Voix
Populaire». Je pense qu’un profond débat est nécessaire sans préjuger des choix
que chacun fera à l’issue de celui-ci. Le débat auquel est confronté la section
française du CIO (4) aujourd’hui trouve ses racines en 1995. C’est pour cela
qu’il nous concerne tous. Chacun peut y aller aujourd’hui sans arrière pensées.
Les camarades de la Voix Populaire y sont prêts. J’espère sincèrement que mon
appel trouvera un écho. Je pense que ce débat concerne également le CIO dans
son entièreté et en particulier sa direction.
Je
pense qu’il y a une cohérence assez forte entre mon analyse de la situation en
France et la position internationale du CIO. En tous cas, cela mérite une
discussion. Là encore nous sommes prêts à l’avoir et j’espère sincèrement
qu’elle aura lieu.
(1) Il s’agit d’un quartier de la ville de Lille, dans le Nord.
(2) Parti de la Refondation Communiste. Ce parti, issu de la minorité
qui s’opposait à la transformation du Parti communiste italien en «Parti
Démocratique de la gauche» a des effectifs et une audience électorale
comparables à ceux du PCF.
(3) Terme marxiste désignant le sous-prolétariat, autrement dit ce
qu’on nomme d’ordinaire le «Quart-monde».
(4) Comité pour une internationale ouvrière, regroupement international
dont les principales forces sont le Socialist Party de Grande Bretagne et celui
de République d’Irlande.
NB : toutes les notes sont de la rédaction de Praxis.