Praxis n°4 – déc. 2001
“Chaque fois qu'on avance dans la libération du peuple
arabe, on avance aussi dans la révolution française.”
MOKTAR, 24 ANS, TRAVAILLEUR IMMIGRÉ
1971
Ce texte est extrait de l’ouvrage de Michèle Manceaux «les
maos en France» (Gallimard, 1972). Ce livre présente les maoïstes à travers une
série d’interviews et de portraits de militants : un étudiant, un ingénieur
devenu ouvrier, deux mineurs du Nord, etc. Moktar est marocain. Il est en
France depuis presque trois ans. Il fait partie des quatre millions de
travailleurs immigrés recensés en France en 1971. Il travaille alors dans une
grande usine de la région lyonnaise, comme manœuvre. Moktar appartient aussi à
l'organisation de lutte des travailleurs arabes. Il explique ce que sont les
comités Palestine. Et pourquoi il y appartient.
MOKTAR. - j'ai toujours vécu dans un village ouvrier. Au Maroc
oriental il y a des villages miniers. Mon père est mineur depuis l'âge de
quatorze ans, dans les mines de plomb. Il a travaillé jusqu'à sa retraite,
enfin pas sa retraite, une maladie : il a perdu la vue. Moi, j'allais à l'école
et j'ai réussi à avoir mon certificat d'études primaires, mais dans le village
où j'étais il n'y avait pas de cours secondaire, fallait que j'aille dans la
grande ville et ça demandait beaucoup d'argent. Je fais partie d'une nombreuse
famille où on est treize enfants parce qu'il y a eu deux morts, on était quinze. Je suis l'aîné
de la famille. Il y avait des problèmes avec mon père parceque je suis descendu
à la ville, mais je faisais l'école buissonnière. A l'école secondaire, je me
sentais un peu... tous les copains avaient plus ou moins de l'argent... ils
parlaient de cinéma, ils parlaient de tas de trucs. Moi je me sentais gêné,
j'avais pas du tout de fric, j'étais pas très bien habillé. Et puis, vu la
façon dont j'allais à l'école avant, enfin à l'école primaire, j'apprenais
jamais mes leçons, c'est-à-dire, non, j'apprenais mes leçons mais c'était pas
en revenant chez moi : tout mon cartable, mes cahiers et tout, je les laissais
à l'école. En sortant de l'école, j'oublie l'école, mais j'étais bien vu par
les instituteurs parce que j'avais de la mémoire. J'avais toujours des bonnes
notes mais c'était pas en étudiant chez moi. En sixième il y avait des tas de
trucs à apprendre. Moi, j'avais jamais fait ça et c'était pratiquement
impossible chez moi : on était nombreux et je ne pouvais pas me mettre dans un
coin pour apprendre quoi que ce soit.
Mais c’était pas
surtout ça. Je me rappelle d’une chose : j’étais en classe et je pensais
(j’étais jeune, j’avais onze ans je crois), bon, j’ai pas de fric, il faut que
je vole un peut de fric à mon père. Un peu de fric ça veut dire un franc ou
deux francs. Alors le matin en me réveillant pour aller à l'école, je fouille
dans les poches de la veste de mon père, mais je trouve vingt centimes et c'est
tout. J'ai dit : «Ça y est, voilà, mon père il est pauvre, il a pas d'argent» ;
ça m'a vachement choqué. En étant à l'école, j'ai beaucoup réfléchi à ça.
J'arrivais pas ce jour-là à suivre les cours, et celui qui nous faisait les
cours, tout d'un coup, il me pose une question sur la leçon qu'il faisait. Je
me lève, je ne savais pas ce qu'il disait, alors je n'ai pas pu répondre, et
devant tous les copains de l'école il commence à me dire :»Voilà, si tu veux dormir,
tu n'as qu'à rester chez toi, ici on vient pour étudier.» Alors tous les gars
se foutaient plus ou moins de ma gueule. Depuis ce jour-là, j'ai pas osé
retourner à l'école. Mon père m'a di t: «Bon tu vas travailler.»
Parce que mon père
est ancien dans la mine, ils ont accepté de m'embaucher malgré que j'avais pas
dix-huit ans. Ça me faisait un drôle d'effet de descendre dans la mine avec les
vieux. J'ai quand même continué dans la mine mais j'ai commencé à voir toutes
les injustices. La plupart des chefs dans cette mine, c'est des Français. Moi
j'étais manœuvre mais, comme j'étais jeune, j'étais pas très fort. Le premier
jour que je travaille on me donne une pioche et une pelle. On me dit :
« Tu vas creuser.» Il fallait arranger des tas de pierres pour le passage
d'une machine qui transporte le minerai. Je commence à taper mais comme j'étais
encore maladroit, la pioche me paraissait très lourde, la pelle aussi, alors le
chef, qui connaissait mon père et qui me connaissait un peu, me disait : «Tu
vois, c'est bien fait pour toi. Il faut foncer c'est ce que tu as toujours
voulu. Maintenant c'est plus l'école ici, on rigole pas ici, il faut creuser
sinon tu vas être mis à la porte.» Je faisais mon possible mais je voyais que
les gens ressentaient pas ce que je ressentais. Mon père me disait : «Si tu ne
vas plus à l'école, si tu arrêtes, tu es plus un homme.» Moi, je réfléchissais,
et je me disais : « C'est pas normal, l'école avant, elle n'existait pas et
pourtant il y avait des hommes. C'est pas par l'école que ça veut dire qu'il y
a des hommes. Il y a bien des hommes qui n'ont jamais été à l'école mais c'est
des hommes quand même. Homme, ça veut dire sérieux et tout.» Vu que j'avais
quitté l'école c'était comme si j'étais devenu quelque chose de mauvais. C'est
ça que me disaient les chefs : «Bon maintenant tu vaux rien, il faut travailler
parce que tu n'as pas été à l'école.»
Je me rappelle que
les premiers jours en sortant du travail j'allais directement chez moi, je
mangeais pas, je m'endormais directement, et le lendemain je me réveillais pour
retourner à mon travail. Ma famille me disait : «Tu vois ce que ça veut dire le
travail, c'est dur.» Je comprenais «c'est dur». Après je me suis un peu
habitué. Dans le village on se connaît entre nous et il y a un commissariat.
Là-bas, les policiers avaient une allure de gens respectables, ils étaient
invités par tout le monde. C'est ça qui me tracassait beaucoup. Dans les cafés,
tout le monde leur offrait à boire. Et puis il y a eu une histoire : j'ai eu un
petit frère qui se battait avec un autre garçon, des histoires de gosses, mais
un policier est venu qui a pris mon frère qui avait à ce moment-là dix ans, et
l'a battu. Le flic était un peu bourré je crois. Moi, j'étais dans un café et
des gens m'ont dit : « Il y a ton frère qui est battu par un policier», alors
je sors du café et je trouve le policier qui coince mon frère et lui met des
menottes. Je dis : «Mais pourquoi tu le frappes ?» Il m'a dit : «De quoi te
mêles-tu ?» J'ai dit : «C'est mon frère...» Alors il m'a donné un coup. Sur le
moment, j'ai rien fait mais ça m'a vachement travaillé. Après, dès que je
voyais ce policier, je ne me sentais pas très bien. Le jour de la paye, quinze
jours plus tard, je vais au bar à côté pour boire un coup. Là, je trouve un mec
qui parle de la politique, sur les syndicats et tout. Il commence à discuter
avec moi : «Vous les jeunes vous
avez un grand rôle à jouer...» J'écoutais pas très bien et tout d'un coup le
policier entre avec un ouvrier que je connaissais bien. Le mec qui était avec
le policier me dit : «Alors, Moktar, tu me payes à boire ?» Comme il était avec
le policier j'ai dit : «Je paye ni
à toi ni à personne ». Alors le flic me dit : « Ça y est vous êtes devenu grand, mais vous allez voir,
maintenant on va s'occuper de vous.»
Il m'a dit des tas de conneries et puis enfin : « Vous ne servez qu'à
être enculé. « Alors je me lève et je dis : « Il y a pas un grand enculé comme
toi.» Alors le policier me donne une gifle. Je ne sais pas comment j'ai fait,
je me bagarre pas beaucoup, mais ce jour-là, je l'ai complètement esquinté, ça
saignait, il avait le nez aplati. On m'emmène au commissariat. Les policiers
dans le commissariat se foutaient pas mal de ce que j'avais fait. Dès qu'ils
entraient, ils disaient : Voilà, celui-là qui a frappé Hamid « (le policier s'appelait Hamid), ça
suffisait pour que je reçoive des coups de pieds. C'était comme si j'avais
commis un crime. J'expliquais mais ça ne servait à rien. Je commençais à voir
qu'il n'y a pas de justice mais c'était surtout quand on m'emmène au
tribunal... c'était un tribunal de village. Là le policier dit : « Je passais dans le café. Lui, il
faisait déjà la bagarre. Quand je suis entré il m'a tapé. « Moi j'ai dit : «Non,
voilà ce qui s'est passé », mais le commissaire qui est aussi dans le
tribunal avec le juge a dit :
«Celui-là, on le connaît, il a quitté ses études », et on m'a mis un mois
et demi de prison. C'est là que j'ai beaucoup réfléchi. Je me posais des tas de
questions. C'était une petite pièce avec des gardes. Pas vraiment une prison,
mais je pensais que même si on me disait que j'étais libre, que je pouvais
sortir, en fait, je n'étais pas libre. «Même si tu n'es pas enfermé, tu n'es
pas libre..» C'est à ça que je réfléchissais beaucoup. Comment des gens ont le
droit de me dire que je suis pas libre. Quand je réfléchissais que j'avais rien
fait, que c'était une injustice, je pensais que je me vengerais de ce flic
parce que c'est pas normal, parce que c'est lui qui doit être en prison et pas
moi.
Quand enfin je suis
sorti de ce truc, les gens voyaient en moi comme un voyou, comme quelqu'un qui
a fait des crimes. Moi au contraire je pensais que la justice doit me revenir.
Je retourne pour travailler, on refuse de me reprendre : «Le commissaire a dit
qu'on ne peut pas t'accepter.» Je commence à chômer. J'ai chômé pendant un an.
Qu'est-ce que je devais faire ? On parle beaucoup de l'étranger parce qu'il n'y
a pas de boulot dans le pays. Il y a eu autre chose aussi. En 67, il y avait ce
qui se passe en Palestine. Je ne quittais pas la radio une seconde. Avant je ne
m'occupais pas de ces choses, mais pendant que je chômais j'avais toujours
l'oreille à la radio, depuis le matin jusqu'à ce que j'en peux plus, je dors.
En 68 également je quittais pas la radio, pour les bagarres qu'il y a eu ici...
La France me paraissait, c'est ça qui court là-bas, un pays civilisé.
J'écoutais beaucoup la radio française et je me disais : « C'est bien. la
France, c'est pas comme Je Maroc. Il y a la justice, les gens trouvent du boulot.»
Je me disais, c'est bien.
Mon père a toujours
été dans les syndicats. Il a été
dans un parti qui a fait la résistance contre le colonialisme, le parti de
l'Istiqlal. Moi, dès que j'ai été dans la mine, je croyais à aucun parti au
Maroc. Il y avait deux partis et deux syndicats. Ce que je ne comprenais pas
c'est que si un syndicat lance une grève, c'est pour les salaires, pour des
trucs qui intéressent tout le monde, alors pourquoi l'autre syndicat parce
qu'il est pas d'accord avec l'autre parti, ne fait pas grève. Ça fait la
division alors que le parti qui n'est pas d'accord c'est pour des choses qui
n'intéressent personne. Avant il y avait un seul syndicat. Quand il y avait des
grèves générales dans la mine, il y avait ni police, ni soldats, ni rien, mais
quand il y a eu deux syndicats, deux partis, dès que l'un faisait grève,
l'autre disait « non» et il y a eu la police, les soldats qui viennent dans le
village. Il y a eu des morts, des ouvriers tués parce qu'ils ont travaillé
alors que les autres ont fait grève. Ou vice versa. Des ouvriers qui se tuaient
les uns les autres.
Mon père se
trompait. Il restait dans ces trucs-là. Il disait que ceux qui dirigeaient
l'autre parti étaient des salauds. Il me disait : « Je suis vieux maintenant et
toute ma vie était dans ce parti. On a eu l'Indépendance grâce à ce parti.
Maintenant si je fais quelque chose ça va servir à rien.» Je le comprenais plus
ou moins. C'est le minerai qui lui a esquinté la vue. Quand sa vue a commencé à
diminuer il a acheté des lunettes, au marché aux puces, des lunettes qui lui
montraient les lettres plus grosses, mais après il pouvait plus lire. Il me
prenait moi pour que j'achète le journal et que je lui lise. Pendant les Six
Jours de la guerre d'Israël l'atmosphère a changé dans la ville. Les petits
commerçants sortent leur radio, ils augmentent le son à fond quand il y a les
informations, des groupes se font devant chaque boutique. Le parti U.N.E.F.P.L.
a essayé de faire une manifestation. pour soutenir les Arabes, mais la police a
matraqué tout le monde parce que tout le monde est pour la lutte du peuple
palestinien.. Ce qui n'est pas clair, c'est la question sionisme, juifs, tout
ça... Pour la Palestine, les gens disent : « Bon on va partir», ça s'est vu partout. C'est même pour ça
qu' Hassan II a voulu envoyer des soldats là-bas. Il les montrait à la télé,
dans les journaux, en défilé dans toutes les villes pour calmer les gens qui
disaient : « Nous, on veut partir
volontaires», mais on n'enrôlait personne.
En écoutant les
trucs de Mai 68 à la radio, en lisant le journal, ça m'a encore fait penser que
la France c'était bien. Surtout quand il y avait des reportages des bagarres.
La radio disait que même les journalistes étaient tapés par la police, même des
journalistes de France-Inter étaient matraqués alors je voyais qu'il y avait le
gouvernement, la police mais que tous les autres gens étaient contre. Les
radios elles-mêmes disaient beaucoup de mal de la police. Je me suis dit :
«Décidément la France c'est bien.»
Comment j'ai fait
pour venir ? Il y a un bureau de placement et dès que le bruit court qu'il y a
du recrutement pour l'étranger, les gens passent la nuit, font la queue devant
le bureau de placement. Ils peuvent rester une semaine comme ça en se relayant
entre copains pour aller chercher des casse-croûte. Moi, on m'a dit : « Qu'est-ce que tu sais faire ?» J'ai
dit que j'étais mineur. On m'a dit
: «Va à Djerada, c'est une mine de charbon.»
J'ai travaillé dans
les mines de plomb, mais je ne savais pas qu'il y avait encore plus dégueulasse
dans les mines de charbon. Quand je rentrais dans la mine de charbon je me
considérais comme mort, et tous les ouvriers comme moi. En sortant de là
j'hésite plus beaucoup à frapper n'importe qui parce que moi, maintenant, c'est
fini, chaque fois que je descends, je rencontre la mort en bas. Je voulais pas
mourir. J'en pouvais plus de ramper pendant des kilomètres avec des charges
trop lourdes. Je suis resté deux mois, j'ai pas pu résister. J'ai même pas
attendu mon compte. Ils me payaient six francs la journée pour le travaille
plus dur. Au bureau de placement, on donne une carte pour venir voir chaque
semaine, s'il y a du boulot. Je retournais, je retournais. Un jour, on me dit :
« Est-ce que tu as fait de la soudure ?» Moi j'ai jamais fait de la soudure.
J'ai dit : « Oui j'ai fait de la soudure. - Est-ce que tu as un certificat ?»
J'ai dit : « Je l'ai mais je l'ai pas ici. - Va le chercher, Rabat nous a
appelés, on a besoin de soudeurs là-bas.» J'avais un copain qui était avec moi
à l'école, qui travaillait dans le bureau de cette mine où je travaillais
avant. Je lui dis : « Il me faut un papier blanc avec l'en-tête de la mine.» Il
me donne le papier, là je vais voir un autre copain qui, son père est
commerçant, a une machine à écrire. Il écrit le certificat et je me présente au
bureau de placement comme « soudeur». On me dit : « C'est bien.»
Au bout de deux mois
je reçois une convocation comme quoi je devais me présenter à l'Office français
d'immigration à Casablanca. Je ne savais même pas où j'allais. Est-ce qu'il y a
du travail à Casablanca ? On nous parle des usines Chausson à Paris. On nous
dit : «Vous, vous
allez partir pour la France, il faut que vous passiez des tests.»
Ils discutaient avec nous pour savoir si on parlait le français. Ils nous
disaient que là-bas c'était comme au Maroc, qu'il y avait pas le racisme, qu'il
y avait aussi des «souks», etc., enfin la propagande. Ils nous passent une
visite médicale. J'ai jamais vu une visite comme ça. On était en file tout nus,
une infirmière passait. Elle nous
regardait les dents. Pour une prise de sang, on tendait tous le bras.
Chaque opération, elle la faisait comme ça, rapidement, comme si on n'était pas
des hommes. C'était vraiment pas bien mais à ce moment-là, moi, j'étais très
content, je pensais : «Maintenant, ça s'est arrangé.»
On nous avait dit
que le voyage était payé, la nourriture et tout. On arrive à Casablanca, on
nous donne un sac en papier avec deux petites boîtes de conserve pour tenir
cinq jours de train de troisième classe. En France, ça n'existe plus, des
trains avec des bancs de bois. On nous dit que des gens vont nous attendre à
notre arrivée en France. On était malades tellement on était fatigués, sans
manger. On arrive ici avec beaucoup de gens venus avec des contrats pour
Chausson, pour Simca. Il y avait des cars qui attendaient ceux qui sont venus
pour Simca. Nous, on se retrouve à huit dans la gare. On sait pas où aller.
Aucun de nous n'a de l'argent. Il y en avait encore un qui avait des cigarettes,
c'est tout. On est arrivé à six heures et on a attendu jusqu'à minuit. Là, un
mec de Chausson est arrivé, il nous prend avec des voitures et nous emmène à
Chausson. Celui qu'on a vu au Maroc est venu. Il a répété au moins cinq fois : «Surtout pas de politique. Vous êtes là
pour travailler. Vous gagnerez assez d'argent pour l'envoyer à vos parents.» On
faisait pas de politique à ce moment-là. On pensait que l'essentiel, c'est
travailler. Mais à l'usine on voit que c'est pas bien. que le travail est très
dur. On se rencontrait entre nous, on disait : « Ça va pas.» On pensait que la France, c'était pas ça.
On était logés dans
des foyers de travailleurs, la société gérante dit que le foyer est pour le
bien des travailleurs, qu'elle a pas de bénéfices, mais en voyant de près la
chose, on voit qu'elle fait des bénéfices très importants. Ils louent des
piaules à 15 000 balles. Il y a le lit où s'allonger et c'est tout. Et ce
foyer-là était pas le plus dégueulasse. Souvent ils sont à dix par chambre. On n'a pas le droit que
quelqu'un vienne nous rendre visite, pas le droit de faire du bruit, pas le
droit de rentrer à une heure tardive, vraiment une prison. Je me suis dit
: « C'est clair que c'est pas
bien, alors je vais faire comme tout le monde, je vais résister.» Ça commence à
travailler dans la tête ; je vais à l'usine, le travail est dur, les chefs
gueulent, les cadences me rendent fou, la paye est mauvaise. Je reviens chez
moi, le gérant gueule, j'ai pas le temps de faire la cuisine... Alors à peine
le contrat fini - c'était un contrat de six mois on quitte tous Chausson. On dit qu'on va aller autre
part. On parlait à ce moment-là de Renault.
Avant, dans le foyer
j'écoutais toujours la radio, j'achetais beaucoup de journaux. J'avais beaucoup
de copains qui quelquefois n'osaient pas parler avec le gérant pour des draps,
pour toutes les histoires... enfin ils osaient pas, alors je descendais avec
eux. Pour tous les papiers de Sécurité sociale les gens venaient me voir, ils
me racontaient tout sur le gérant
: un officier dans l'armée
française en Tunisie, qui parlait bien l'arabe, et qui disait : « Moi, je suis comme les Arabes», mais
en fait il était très raciste. Il rentrait dans les chambres à n'importe quelle
heure, il réveillait les gens. Il disait : « Vous êtes dégueulasses, vous
n'avez qu'à retourner chez vous, vous ne savez pas lire, ni écrire. Normalement
vous ne devriez pas vivre, vous n'avez pas le droit de vivre.» Moi je l'engueulais,
je lui disais : «C'est pas
vrai ».
En travaillant à
Renault-Flins, c'est là que j'ai commencé à voir des tracts, à entendre qu'il y
avait des maoïstes. Sur la Chine, je savais que c'était très bien. J'ai jamais
vu quelqu'un dire que la Chine est mauvaise. Je comprenais que c'était un pays
progressiste, mais différent des autres vu que personne ne dit de mal de la
Chine, pas comme la Russie. Le fait que la Chine était pas à l'O.N.U. c'était
très bien aussi. Et même j'expliquais aux gens pourquoi la Chine, c'est bien ;
la Chine sait que les autres gouvernements sont tous des salauds, alors elle va
pas à l'O.N.U. J'ai vu des tracts signés «les maoïstes» qui étaient distribués
à Flins. Je lisais et je faisais la différence avec les autres tracts
distribués par la C.F.T.C. et tous les autres syndicats. Les tracts des maos
expliquaient, s'il y a un chef dégueulasse, voilà comment il faut faire. Pour
les cadences, voilà comment il faut faire. En prenant un tract de la C.G.T. on
voyait des tas de chiffres pour les coefficients machin et tout, je comprenais
pas. Enfin, je savais que ça intéressait personne. Que les ouvriers aient une
grille de salaire de plus ou de moins, c'est pas ça qui va diminuer les
cadences. C'étaient aussi les seuls tracts qui défendaient les immigrés, qui
disaient qu'il n'y avait pas de différence entre Français et immigrés, qu'ils
ont tous les mêmes droits et que tous doivent s'unir. La chose qui m'a frappé
aussi, c'est les ouvriers qui sont à la C.G.T., en fait, c'est pas les ouvriers
qui parlent, c'est la C.G.T. Si la C.G.T. voit que les immigrés ont pas les
mêmes droits que les Français, elle voit aussi que le gouvernement ne leur
donne pas ces droits. Comme elle dit qu'elle est contre le gouvernement, moi,
je dis que la seule chose à faire, c'est que les immigrés soient délégués eux aussi,
qu'ils aient les mêmes droits. Mais la C.G.T s'intéressait pas aux immigrés.
Avant de connaître
les copains maoïstes pour organiser des luttes, je faisais des trucs surtout
sur le foyer. Ça veut pas dire qu'il y a eu des victoires, j'ai pas su m'y prendre.
Mais il y avait un ouvrier qui s'est engueulé avec le gérant pour payer le
loyer... Ça criait fort. Moi, je travaillais la nuit, j'étais encore en pyjama,
je sors à la fenêtre et je trouve tous les gens aux fenêtres pour voir ce qui
se passait en bas. Alors je suis descendu et j'entends le gérant qui dit à
l'ouvrier : «Tu n'as pas le droit de parler parce
que tu ne sais pas lire. T'as intérêt à monter dormir.» Moi, je gueule aussi
: « C'est ça, tu crois que s'il
sait pas lire, c'est une bête, c'est un animal.» Et je dis aux autres ouvriers
: « Il faut descendre.» Tous les ouvriers sont descendus mais je ne savais plus
quoi faire. Les ouvriers ont dit :
«Il faut que le gérant choisisse, soit il s'en va, soit on le tue. Et
même si la police vient, on va tout brûler.» Ils disaient n'importe quoi. On
est resté, dans le foyer, à peu près 350 personnes, en bas. Le gérant avait
peur, la femme du gérant voulait me parler, elle me disait : «Vous ne comprenez
pas!» Les gens de l'Amicale - ce sont les représentants du gouvernement
algérien - viennent et commencent à dire
: «Du calme! on est bien d'accord que le gérant est salaud avec vous, on
va arranger ça.» Qu'est-ce qu'ils font ? Ils entrent avec le gérant pour
discuter. La majeure partie des ouvriers de ce foyer sont des Algériens, un peu
moins des Marocains et puis beaucoup moins des Tunisiens. Les gens de l'Amicale
disent : « C'est nous les
représentants des Algériens, on va lutter.» Moi, je dis : «Mais y a aussi des Marocains. C'est
pas l'Amicale qui va s'occuper de ça, c'est nous.» Ils m'ont dit : « Nous, on
est pour l'intérêt de tous les ouvriers.» C'est pas vrai... Il y a même pas
trois jours, j'ai eu une discussion avec un Algérien. Il m'a dit : «Tu as
raison, ce qui se passe dans l'Amicale c'est que dans chaque section, si c'est
un chef kabyle, tous les autres, c'est uniquement des Kabyles. Si c'est un chef
qui n'est pas kabyle, il n'y a pas de Kabyles», etc. Si l'Amicale représentait
vraiment les ouvriers, elle devrait déjà unir les gens sur ces trucs simples et
pas favoriser ces contradictions de rien du tout.
Donc au foyer, un
grand responsable de l'Amicale arrive - un vieux qui était dans le F.L.N. ici,
en France - il passe dans toutes les chambres et il dit : «Ce soir, on va avoir
une grande réunion pour discuter.»
On descend. Primo, il ne parle que de l'Algérie, que des Algériens, que
du F.L.N., que du gouvernement algérien, et à la fin il dit qu'il jure, au nom
du sang qui a coulé, des martyrs qui sont tombés pendant la guerre d'Algérie, que
le gérant quittera avant la fin du mois, et cela, grâce aux démarches faites
par Je Consulat d'Algérie. Alors les ouvriers disent : «Si c'est comme ça, on est d'accord, le gérant va quitter,
c'est ce qu'on veut.» Il a jamais quitté ! Maintenant, quand les gens de
l'Amicale viennent, on se fout pas mal d'eux.
C'est après cette
histoire que j'ai commencé à rencontrer les copains maoïstes. Avant j'achetais
La Cause du peuple, j'étais très content parce que c'était simple. Ce qu'ils
disaient était vrai. La rencontre avec les maoïstes a changé mes perspectives
parce que j'ai vu qu'il fallait s'organiser, j'ai vu déjà comment faire. Dans
le foyer, il y avait des copains qui avaient des idées, des expériences mais je
ne savais pas ce qu'on pouvait faire de plus. J'ai pas fini sur le foyer parce
qu'après j'ai fini par être expulsé.
Je voyais que
c'était très bien quand on est descendus, qu'on était tous contents, et que le gérant avait peur
mais je ne savais pas comment continuer pour qu'on ait la parole et que le
gérant parte. Après, dès que quelqu'un avait un problème, c'était moi qui
descendais engueuler le gérant, jusqu'au jour où il est venu avec des
gendarmes. Il m'a dit : «Tu vas être expulsé.» J'ai dit : «Donne-moi un
papier.» Il avait peur de me donner le papier. Je savais pas ce que je pourrais
faire avec ce papier, mais comme il avait peur, je me disais il me faut un
papier. Il me l'a pas donné, mais après j'ai dit aux copains : «Je vais pas partir comme ça. Je veux
rester pour voir jusqu'où il peut aller».
Un jour, je vais au
boulot et quand je reviens je trouve dans ma chambre des nouveaux qui
installent leurs bagages. Je leur dis : «Qu'est-ce que vous faites là ?» Ils me
disent : «C'est le gérant qui nous a donné la chambre». Moi, je dis : «Non, il faut sortir.» Ils voulaient se
bagarrer avec moi. Alors, je leur ai expliqué que nous sommes pareils, que si
c'est le gérant qui leur a donné la chambre, ils doivent retourner au gérant
pour lui demander pourquoi il donne une chambre où il y a quelqu'un dedans. Ils
ont compris et on est descendus ensemble voir le gérant qui a dit : «Bon, je
vais appeler la police.» Je suis allé avertir mes amis, on est restés dans la
chambre à attendre. A onze heures tout le monde est allé se coucher parce qu'ils
travaillaient le lendemain. Je suis resté avec un type. Alors y a quatre
gendarmes qui entrent. Le gérant dit : «C'est un rebelle, il porte atteinte à
la sûreté de l'État, c'est un agitateur, c'est un maoïste.» Moi, je comprenais
pas ce qu'il disait. C'est vrai, j'étais seul avec les ouvriers, j'avais jamais
eu de contacts avec d'autres personnes, je connaissais pas encore les
camarades. Je savais pas ce que ça voulait dire : maoïste. Quand il me disait : «Tu es maoïste», je me disais
: «Si les maoïstes font comme je fais, alors c'est très bien.» Les gendarmes me
prennent à deux, par les épaules, ils me descendent jusqu'en bas. Deux se
mettent à la porte du foyer et me disent : «Barre-toi.» C'était la nuit, vers onze heures, minuit. Je
dis : «Je remonte prendre mes bagages pour aller à l'hôtel, j'ai pas où aller.
Non, non. Ce soir tu ne rentres pas. Un autre jour peut-être, mais pas
aujourd'hui.» Ils avaient peur que j'aille réveiller tous les copains. Alors je
suis parti seul dans la nuit.
C'est là que j'ai
contacté des camarades et qu’on a vu beaucoup plus sérieusement ce qu'on
pouvait faire. J'ai vu qu'il y a beaucoup à faire. On est sur la même route.
Dans le foyer, je me disais que je suis peut-être tout seul à voir comme ça ;
peut-être je pense mal, mais quand j'ai vu qu'il y avait beaucoup de gens,
beaucoup d'ouvriers qui réfléchissaient comme moi, qui se disaient : «Ça va me
servir à quoi devenir ici en France :
ramasser des petites économies, retourner chez soi, revenir ici.» Je
voyais que ça n'avait aucun sens de continuer comme ça. Qu'il fallait qu'on se
retrouve ensemble, même ceux qui avaient peur, même ceux que la famille
empêchait de lutter. La lutte que je mène ici et la lutte que je mènerai chez
moi, c'est la même. La question de l'unité avec les travailleurs français doit
venir des travailleurs immigrés parce qu'ils sont beaucoup plus disposés à
s'unir : ils ont échappé à toute
l'intoxication du parti communiste français, il y a pas beaucoup de choses qui
les arrêtent. Les travailleurs immigrés sont conscients du besoin d'unité avec
les travailleurs français. Par exemple, ce qui s'est passé dernièrement à
Chausson : la concentration du
travail le plus dur est pour les Marocains et les Arabes, c'est eux qui
déclenchent le mouvement. La C.G.T. sort un tract pour calmer. La réaction des
Français à ce moment, c'est : «Les
Arabes, ils en veulent.» Être maoïste, pour moi, ça veut dire qu'ici, en
France, les ouvriers et surtout les ouvriers immigrés vont relever la tête.
Je me dis que le
jour où je décide de retourner chez moi, ce sera beaucoup plus simple qu'ici
parce que chez nous les gens sont pauvres et c'est clair : il y a pas toutes ces C.G.T. qui
trompent les gens. Là-bas, ils comprendront tout de suite. Je lutte ici vu
qu'actuellement les ouvriers immigrés sont exploités ici. Je lutte pas
uniquement pour retourner chez moi, mais pour faire la révolution ici en France
et chez moi.
Si les travailleurs
immigrés sont une force pour la révolution en France ? Sûrement. S'il n'y a pas
de participation des ouvriers immigrés dans la révolution en France, il y aura
peut-être quelque chose mais ce ne sera jamais une révolution en France, il y
aura peut-être quelque chose mais ce ne sera jamais une révolution, - ce ne
sera jamais les ouvriers au pouvoir. Tous les ouvriers immigrés doivent penser
comme moi, mais pour nous, les Arabes, c'est rare de penser qu'on est
définitivement en France, alors beaucoup disent : « Ça va me servir à quoi ? D'accord je suis exploité, les
ouvriers sont exploités, il faut lutter mais on va retourner chez nous et ça va
pas servir à grand-chose.» Moi je pense que si on lutte pas ici, on va rien
faire chez nous non plus. Si on vient ici où il y a tous les ennemis, les
patrons, et tout, on doit faire l'unité avec les travailleurs français : c'est la meilleure solution pour
écraser les patrons, mais la C.G.T. empêche les Français de lutter, alors que
la lutte est claire à ce moment-là, pour les cadences et tout. Si le mouvement
de lutte se déclenche à la base, si c'est les ouvriers qui décident la grève,
ils la suivent tous, que ce soit les immigrés ou les autres, mais comment
veux-tu que les ouvriers immigrés suivent un mot d'ordre de la C.G.T. alors
qu'ils savent que la C.G.T. ne fait rien pour eux ? C'est comme si la C.G.T.
disait que les immigrés et les Français c'est pas la même chose. La C.G.T.
lance des mots d'ordre, comme «La retraite à 60 ans». Tout le monde voudrait
bien avoir sa retraite à 60 ans, même les immigrés, mais les immigrés pensent
qu'ils vont rester ici trois ans, cinq ans (dans la réalité ils sont forcés de
rester beaucoup plus), mais la retraite à 60 ans, ça les concerne pas vraiment.
C'est pas tant la peur de la répression qui empêche les immigrés de lutter mais
qu'ils ne voient souvent pas le but de la lutte qu'ils vont mener. Les ouvriers
français de leur côté, se rendent pas compte encore des conditions réelles de
la vie des immigrés, parce que s'ils se rendaient compte, il y aurait beaucoup
de choses de changées.
Sur l'unité avec les
Français, avant, je pensais qu'il y avait des Français pas racistes, mais qu'en
général, ils étaient tous des racistes. Je pensais pas qu'un jour des Français
puissent s'unir comme des frères pour mener une bataille où les risques et les
buts sont les mêmes, comme on le fait maintenant. Je me disais : il y aura peut-être des exceptions
comme pendant la guerre d'Algérie où il y a des Français qui ont participé au
truc, mais je pensais qu'il y avait beaucoup d'idées racistes chez les
Français. Maintenant je le pense plus et je vois qu'on avance à grands pas vers
l'unité entre les immigrés et les Français. Si la majeure partie des Français
ont des réactions racistes, c'est qu'ils tombent dans le panneau des patrons,
mais jamais ils tombent au point de se mettre contre la lutte des immigrés. Ils
disent que les immigrés c'est une chose, eux, c'est autre chose. Pourtant je
sens que ça a changé et que ça change de plus en plus, parce que les
travailleurs français sentent de plus en plus leur exploitation. Avec la
nouvelle génération d'ouvriers français c'est beaucoup plus facile. Les jeunes
échappent à l'expérience des vieux ouvriers français. J'ai discuté avec pas mal
d'ouvriers français. Le niveau de conscience des vieux ouvriers est vachement
net sur la question des patrons, mais sur la question des immigrés, c'est dur.
Le barrage de la langue n'est pas le principal parce que les immigrés, dès
qu'ils sont en France, font beaucoup d'efforts pour parler le français.
L'alphabétisation, c'est une bonne chose pour la compréhension entre les
ouvriers, mais la question de l'unité c'est dans la lutte à l'usine que ça va
s'apprendre, en multipliant les luttes ici et en soutenant les luttes des
peuples arabes. L'étape de la prise de conscience et l'étape de l'agitation
sont largement dépassées. On est dans une étape beaucoup plus sérieuse, il faut
penser à l'organisation. Maintenant, on peut parler d'une force des
travailleurs en France.
La question de la
Révolution française et de la Révolution arabe est très liée. Si je prends ce
qui s'est passé au Maroc le 10 juillet (Skirat), d'après tous les gens que j'ai
vus, c'était l'affolement total à la télévision française. Ça prouve que le
gouvernement français tire encore beaucoup de
profit des pays des pays arabes, ne serait-ce que la main
d'œuvre.Y a même un ouvrier qui a fait enregistrer une chanson populaire
vachement connue - c'est pas politique la chanson - mais il raconte très bien
la situation dans laquelle vit un ouvrier ici. La chanson s'appelle Le
Passeport : il raconte comment l'ouvrier a eu le
passeport, comment il arrive ici, comment il se réveille le matin, la pluie, la
chambre à six, l'usine, le racisme, etc. Le racisme est toujours présent mais
il y a des victoires sur ce racisme, c'est ça que je voulais dire.
Chez les larges
masses immigrées, quand il y a le truc des élections ils disent que si un jour
c'est Duclos ou le parti communiste qui gagne, on va nous chasser. Sur le parti
communiste, les immigrés ont les idées claires. La prise de conscience des
ouvriers se forge. Ils comprennent bien que si tous les ouvriers ne luttent pas
pour la victoire, ça ne veut rien dire de continuer de trimer pendant toute la
vie et, à la fin, il y a la mort.
J'ai reparlé avec
mon père, surtout sur le Maroc. Je lui ai montré qu'il n'y avait même pas la
liberté d'expression au Maroc, et que l'on ne peut pas attendre que la loi ou
je ne sais quoi donne la parole ou la démocratie. «La seule chose, maintenant,
c'est les armes.» Il paraissait plus ou moins d'accord, mais mon père respecte
la religion. La question de la religion chez les travailleurs immigrés a perdu
tout son sens. La religion, c'est devenu comme un rite. La seule chose que
pratiquent encore les immigrés c’est le carême et le Ramadan, mais la façon
dont ils pratiquent – est totalement différente de ce que dit la religion.
D'année en année ça change, les gens commencent à arranger à critiquer, à dire
: « Ça sert à rien.” Non, la
question de la religion ne pose pas de problèmes. Dans la religion musulmane,
il y a d'ailleurs beaucoup de bonnes choses, sur la question de l'égalité des
hommes. C'est clair pour tous les émigrés, et surtout les Arabes, que la
meilleure solution pour gagner c'est la violence, la lutte violente et les
armes. C'est rare de trouver quelqu'un qui dira qu'il faut discuter. Si demain,
par exemple, la révolution palestinienne avait besoin de volontaires, il y en a
des millions qui voudraient partir. La question des armes pour les immigrés
s'est vachement propagée. Les Français, eux ont tendance à régler les problèmes
pacifiquement et c'est ça qu'il faut combattre.
Il faut une
organisation maoïste de tous les travailleurs en France, avec une autonomie, de
mouvement pour les travailleurs immigrés, enfin surtout pour les travailleurs
arabes, je ne connais pas les problèmes pour les autres nationalités. On est
entrain de constituer cette organisation au même titre qu'on est en train de
constituer celle de tous les travailleurs. C'est dans le mouvement qu'on voit
comment il faut faire et ce qu'on veut concrètement. J'ai travaillé dans des
usines de voitures et je sais ce que sentent tous les ouvriers : qu'ils sont pas en train de faire des
voitures mais qu'ils sont entrain de faire n'importe quoi. L'important c'est
que les gens comprennent ce qu'ils font pour le faire mieux. L'organisation de
la lutte, c'est que les gens comprennent qu'ils doivent compter sur leurs
propres forces pour changer ça. Un maoïste arabe, quand il lutte ici contre les
patrons, contre la bourgeoisie, en même temps il lutte et il s'organise contre
les réactionnaires des pays arabes. Pour arriver à la libération de la
Palestine et des pays arabes il faut qu'il y ait un front de lutte pas
seulement en Palestine. Il faut que les fronts soient dans tous les pays contre
les réactionnaires.
Un militant maoïste arabe qui aura
acquis ici une expérience de lutte fera l'effet d'une bombe atomique quand il
retournera dans un pays arabe.
Là-bas, il y a les paysans et peu d'ouvriers et puis, il y a ceux qui
gouvernent, c'est le féodalisme. On n'aura pas à régler les problèmes P.C.F.,
C.G.T., etc. ; ce sera beaucoup plus simple et plus rapide, mais il faut savoir
qu'un militant maoïste, là-bas, ne pourra pas bouger. Il ira directement en
taule. Tout de suite en débarquant, parce que les gouvernements ont déjà tous
les renseignements sur lui. Il faudra avoir des méthodes de travail
clandestines que nous, ici, on a pas encore. J'ai lu l'autre jour le rapport du
parti maoïste de l'Inde. C'est un truc analogue qu'il faut faire au Maroc. Pour
un pays comme le Maroc, où la répression est à un haut niveau, il faudra
physiquement éliminer les ennemis de classe. Dans le rapport indien c'est très
clair.
Pour la France,
c'est pas ça. En septembre 70, il y a eu une levée, dans les cafés,dans tous
les foyers, partout, des travailleurs arabes qui ont commencé à discuter, à
bouger, à bouillonner. La répression féroce du peuple palestinien a fait que
tous les travailleurs arabes se sont reconnus dans le peuple palestinien parce
qu'il faut avoir ça en tête : même ici, les travailleurs arabes, ils
appartiennent au peuple arabe. En septembre 70, on a compris qu'il existe, ici,
un peuple arabe, un peuple uni, que nous, ouvriers arabes, nous sommes
l'avant-garde pour la lutte de libération du peuple arabe. C'est ce qui nous
permet d'entrer dans la lutte ici en France parce que la question nationale et
la question de la lutte de classes sont, pour nous, deux choses qui sont unies.
Les comités Palestine naissent en septembre 70. Il y avait un certain nombre de
militants maoïstes arabes qui, d'ailleurs, pour dire la vérité, se posaient des
questions : « Qu'est-ce qu'on fait ici ?» Pour nous, faire la révolution en
France c'était un problème. Le travailleur immigré, il pense toujours qu'il va
rentrer, qu'ici c'est pas la peine de lutter. S'ils ne pensaient pas ça, tous
les travailleurs arabes seraient déjà avec nous. C'est contre ça qu'on doit
lutter. Maintenant, c'est clair, les Arabes comprennent, la solution est
apportée par septembre 70.
Avant septembre 70,
l'esprit c'était souvent : « Tu
vas lutter ici mais qui est-ce qui va aller au pouvoir, c'est les Français.
Alors pourquoi lutter ?» Avant septembre 70, c'était l'esprit national. Les
Arabes disaient : «Les patrons,
c'est tous des sionistes.” Quand on disait pas : «C'est tous des Juifs» Maintenant, le courant maoïste,
l'esprit de la lutte de classes, est passé : les Arabes savent qu'ils ont le même ennemi que les français
ça se voit à la Goutte d'Or quand les Arabes sont entrés chez la boulangère
parce que c'est une raciste. Ils lui ont pas tout saccagé, ils ont tout vidé
mais pas saccagé. Pourquoi ? Parce qu'ils ont pensé : « Si on fout tout en
l'air, après les Français comprendront pas»
Maintenant, il y a
vraiment des ouvriers maoïstes arabes. C'est comme ça que l'autre semaine à
Barbès pour Djellali1, les frères algériens sont descendus avec le drapeau
algérien, pas celui de la Révolution bourgeoise de Boumediene, celui de la
Révolution algérienne. Et aussi avec le drapeau rouge, de la Révolution
française. Chaque fois qu'on avance dans le sentiment qu'on est des Arabes,
chaque fois qu'on avance dans la libération du peuple arabe, on avance aussi
dans l'unité avec les Français, on avance dans la Révolution française. Tout
est lié. Dans la lutte commune, le racisme, il tombe. Ça, on le voit déjà au
moment des grèves. Les différences, c'est plus ce qui compte en premier n
1. Djellali Ben Ali, un jeune Algérien de seize ans, assassiné
dans le quartier de la Goutte d'Or à Paris, en novembre 71, par un concierge Français.