Praxis n°3 - mars 2001

l’enquète dans la problématique libératrice

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Pour une enquête ouvrière

LA REPUBLIQUE PROLETARIENNE

1996

 

  Nous notions, dans l’éditorial, que la crise actuelle est avant tout sociale. Elle est le produit d’un libéralisme qui, s’il privatise les profits, comme on est en droit de s’y attendre, n’en socialise pas moins les coûts. Les vieilles lunes

socialistes d’État (l’utopie bureaucratique et fiscale ainsi que la caricaturale démocratie représentative) atomisent le monde du travail, font des travailleurs des individus isolés dans un monde qui nous apparaît de plus en pluscomme extérieur. Les noms que la crise prend dans l’imaginaire médiatique sont précarité, chômage, mal des banlieues, RMI, partage du travail, SDF, etc. Autant de catégories disjointes, de problèmes particuliers qu’il faudrait résoudre en eux-mêmes mais qui, il faut bien le dire, restent plus que vagues. Litanies de tracts stigmatisant la politique bourgeoise gouvernementale, et laissant entendre qu’il y aurait des chefs parlementaires plus efficaces que d’autres. Le complexe social est cependant un et indivisible.

  Le dernier avatar de la vision éclatée que les travailleurs ont de la réalité sociale, vision par ailleurs largement produite par la délégation de pouvoir, est le concept ahurissant de grève par procuration que nous avons vu fleurir en novembre décembre 1995. Le premier libéral du second Empire aurait expliqué, en mettant en place un droit de grève restreint, que la grève, la coalition disait-on à l’époque, était le moyen que les travailleurs avaient pour

rééquilibrer leurs relations avec le patronat. La grève, en quelque sorte, permettait de rétablir un peu d’égalité dans un monde où certains étaient nettement plus égaux  que d’autres. (...) En bref, quelque soit le point de vue, le secteur privé est bien le lieu privilégié de l’affrontement de classe. La grève par procuration est une aberration due au fait qu’aujourd’hui les seuls travailleurs du secteur public ont une existence et une conscience corporative issue de l’étatisme technocratique ambiant (la fameuse notion de service public). Pour la majorité des employés de la kyrielle de petites entreprises qui font le tissus économique, le travail n’apparaît que comme à un droit au revenu.

  Le “tous ensemble, tous ensemble, hey, hey, hey !” des grèves de décembre n’a de sens que s’il s’appuie sur une conscience sociale et collective et l’action concertée directe. L’unité dans le combat des prolétariats de l’industrie et des services ne peut se réaliser que si les notions de précaire, RMIste, stagiaire, etc., cessent d’être de simples concepts pour régulateurs sociaux et deviennent des individus. La reconstruction du mouvement ouvrier, c’est-à-dire, en particulier, l’organisation des travailleurs précaires et des chô-meurs dans les mêmes organisations que les travailleurs sous contrat à durée indéterminée ne pourra se faire que si nous rendons transparents les mécanismes de gestion patronale de la main d’oeuvre. Nous devons pouvoir comprendre l’articulation entre chômage, travail précaire et efficacité économique capitaliste. Nous devons pouvoir répondre à des questions aussi triviales que celle consistant à savoir ce que peu bien manger un RMIste afin de faire d’eux des êtres de chair et de sang et donc des camarades. Laquestion sociale appelle d’autres solutions que la charité, mais ces solutions présupposent une conscience de classe.

  Nous devons transformer les chiffres en rapports sociaux concrets et vécus. La revitalisation des unions loca1es ne se réalisera que si nous rendons concrètes les places qu’occupent la précarité et l’intérim dans l’ordre productif actuel.

(...) Faire remarquer, par exemple, comme Bourdieu, et nous l’en remercions au passage, que la pseudo-crise des banlieues découle des politiques d’aide à l’accession à la propriété inaugurées par le pouvoir gaulliste à la fm des années 1960, c’est bien, mais encore faut-il arriver à intégrer cela à une politique qui conçoit la question du logement comme partie intégrante de la question sociale. Les travaux de Bourdieu devraient déboucher sur la revendication de la socialisation de l’habitat et l’opposition à toutes nouvelles politiques d’aide à l’accession à la propriété.

 

  Notre propos est de lier l’enquête sociologique à la lutte.

  Nous sommes conscients que l’enquête ouvrière de Marx date un peu.  Où êtes-vous machines à vapeur d’antan ? Il est clair que le texte, pour être opératoire, devrait être modifié. Nous nous proposons d’y travailler. Mais il faut l’étudier consciencieusement car derrière la question des sources d’énergie, par exemple, repose la question de l’accumulation du capital. La vapeur empêchait l’ouvrier de se mettre à son compte. Le moteur électrique a d’une certaine manière démocratisé la création d’entreprise. Il existe toujours des secteurs économiques, dans les services et le bâtiment en particulier, où la mise à son compte est une solution pour échapper au salariat. Le caractère exotique de certaines questions que pose Marx ne doit pas cacher l’enjeu économique et social. C’est l’organisation du travail qui crée et structure l’autorité ; il existe, dans le cadre du capitalisme d’autre modèle que le modèle fordien (...).