Le programme pour les ouvriers immigrés (1973)

Nahuel Moreno

Le texte suivant a été écrit par le dirigeant révolutionnaire argentin Nahuel Moreno dans le cadre d’une polémique contre les orientations gauchistes de la IVème Internationale - secrétariat unifié (1) - dans les années 1970 et en particulier en réponse à un document d’Ernest Mandel (2) intitulé «en défense du léninisme». Le livre de Moreno, titré «un document scandaleux»  a été publié en France sous forme de deux épaisses brochures, aujourd’hui épuisées. Le passage suivant est extrait du chapitre III «le document européen et la section française» (3).

La façon dont le document européen envisage la question des ouvriers immigrés est liée à deux insuffisances : le manque de mots d’ordres démocratiques et le manque de mots d’ordre sur l’auto-détermination nationale. Dans la mesure où les ouvriers immigrés constituent un secteur économique, social et politique discriminé vis à vis du prolétariat européen, les mots d’ordre les concernant sont fondamentalement démocratiques ; dans la mesure où nombre d’entre eux proviennent de colonies ou ex-colonies de l’impérialisme européen, ils sont liés également à la question nationale.

Les ouvriers immigrés : un pilier de l’économie bourgeoise

Les ouvriers immigrés ne sont pas un petit secteur marginal de la société ni de l’économie bourgeoise européenne ; au contraire, ils sont un de leurs piliers.

En France, sur quatre OS, c’est-à-dire l’épine dorsale du mouvement ouvrier, un est un travailleur immigré. Pour ce secteur fondamental du mouvement ouvrier, qui est d’une certaine manière une expression déformée du problème colonial, puisque nombreux sont ceux qui viennent des colonies ou ex-colonies, la résolution du document européen se borne à signaler, dans un point secondaire parmi les dix tâches centrales, que nous devons organiser des «campagnes de solidarité avec les ouvriers immigrés (contre toute forme de racisme et de xénophobie)».

Encore une «solidarité» insuffisante

Le terme de «solidarité» signifie dans un certain sens que cela nous est éloigné. Autrement dit, ce n’est pas une tâche de nos partis en Europe de se donner un programme de transition pour ce secteur, mais seulement d’être «solidaires» avec leurs luttes, comme si celles-ci se passaient dans un pays lointain. Ce qui démontre le mieux que c’est ce jugement que porte la résolution, c’est le fait d’avoir mis cette tâche parmi nos tâches internationalistes et pas dans notre programme national pour chaque section. Elle est mise à côté de la solidarité avec les «luttes anti-impérialistes», les «luttes ouvrières dans d’autres pays européens» et «les luttes anti-bureaucratiques dans les Etats ouvriers staliniens» ; toutes ces luttes étant lointaines par rapport à chaque pays.

Mais il y a d’autres faits qui démontrent que la résolution européenne ne comprend pas les travailleurs immigrés comme partie intégrante des travailleurs de chaque pays européen. Elle ne signale pas que nombre d’entre eux viennent de colonies ou semi-colonies, prinicipalement en France. Parce que tout cela provoque une relation dialectique, inégale, contradictoire, au sein de la classe ouvrière de ces pays qui n’est pas envisagée ni dans l’analyse ni dans le programme européens.

Un secteur fondamental pour notre activité

Les ouvriers immigrés constituent un des principaux, et même peut être le principal secteur d’intervention immédiate ou à court terme de nombre de nos sections européennes. Il sera peut-être la base de beaucoup d’ «unités-débordements» des organisations réformistes qui les ignorent. Ce sera le secteur le plus durement atteint par le chômage et la misère comme par le durcissement du régime. Ce sera un processus parallèle au processus colonial, dans la tentative par l’impérialisme de sortir de sa crise en utilisant les inégalités. De plus, tout comme le colonialisme, ce secteur est source de sur-profits pour le capitalisme européen et, dans cette mesure, la base objective du réformisme. C’est l’aspect économique et social que le document européen, ainsi que celui de ses disciples français, n’a pas posé et ne tente pas de résoudre.

De plus, le problème colonial et national lié à ce secteur n’est pas posé non plus par le document européen. Les immigrés n’ont-ils pas le droit de maintenir leurs communautés nationales, leurs quartiers, leurs langues, leurs écoles et de nommer leurs représentants sur la base de ces communautés de quartiers ? Les colonisés peuvent-ils et doivent-ils faire partie de la révolution coloniale ? Ou devons-nous exiger d’eux qu’ils s’intègrent à la culture, la langue et les coutumes du pays impérialiste ?N’est-il pas temps de mettre dans nos programmes le droit de faire ce qu’ils veulent et que nous, trotskystes, sommes prêts à respecter leur volonté ; que nous sommes pour l’autodétermination nationale, même s’ils ne représentaient qu’ 1 % de la population active ? Pourquoi n’en parle t-on pas dans le document européen ?

Une expérience et une histoire glorieuses de la section française

Malgré son travail important et correct parmi les ouvriers immigrés et bien que son journal donne de l’importance à ce problème, la section française ne considère pas comme importante la question des travailleurs immigrés dans son document national, ni dans son programme électoral. Même pendant les élections, elle n’a pas lancé le mot d’ordre «à bas la circulaire Fontanet». Pour son dernièr congrès, elle a écrit sur tout, mais pas sur les immigrés et les peuples colonisés !

Cependant, la section française de la IVème Internationale a une expérience et une histoire glorieuse sur ce sujet : ses documents sur l’Indochine et sur l’Algérie. La nouvelle génération trotskyste  doit étudier ces documents car ils nous permirent de renverser la direction stalinienne des ouvriers indochinois et algériens en France n

 

(1) La Quatrième internationale a été fondée en 1938 par les communistes opposés au stalinisme. En 1953 elle a commencé à se diviser en plusieurs branches dont le «secrétariat unifié» a longtemps été la plus importante numériquement.

(2) Le militant belge Ernest Mandel, aujourd’hui décédé, a été pendant des décennies le principal dirigeant du «secrétariat unifié». Il est également connu pour ses livres d’économie.

(3) La section française du «secrétariat unifié» était la Ligue communiste (LC), aujourd’hui LCR.