Praxis n°3 - mars 2001

syndicalisme

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Réponse d’un syndicaliste à l’appel pour l’abrogation de la loi Aubry

R. D. (délégué syndical CGT-FO, délégué du personnel)

 

Cher camarade,

J’ai bien reçu votre appel pour l’abrogation de la loi Aubry et je vous en remercie. Bien que je partage bien des idées qu’il développe, je ne le signerais pas et la présente a pour but d’en exposer les raisons. En effet, même si vos intentions sont louables, la méthode que vous avez suivie est radicalement opposée à ce que j’essaie de mettre en oeuvre, tant au sein de mon travail associatif que syndical.

A la lecture de votre argumentaire, comme de l’appel lui-même, on ne comprend pas bien le but que vous poursuivez. Entendez-vous, sur la base de vos modestes forces (ceci dit dans dédain, mais c’est un facteur important) imposer une mobilisation de masse du monde du travail ? Si c’est le cas, ce n’est guère sérieux. Si ce n’est pas le cas, c’est que votre appel en restera au niveau d’un acte de propagande et que les forces que vous aurez rassemblé constitueront avec vous un bloc de propagande. Dans ce cas, disons-le tout net, c’est une démarche erronée. La résistance sociale nécessite la mise en mouvement de centaines de milliers, que dis-je de millions de personnes. Un accord de propagande entre une poignée de petits groupes n’a rien de commun avec Cela. Il ne peut que jeter davantage de confusion, car non seulement il ne mobilise pas la masse des salariés mais il nuit à l’expression claire des orientations proposées par les différentes tendances et organisations. Vous exprimez également cette confusion quand vous en appelez «aux militants des organisations ouvrières, syndicales et politiques, pour qu’ils constituent un Front commun contre la loi Aubry». Un Front commun entre des militants n’est pas un organe d’action de masse : le seul qui puisse l’être c’est un front des organisations syndicales entraînant les inorganisés. Quant à la place des superstructures idéologiques que sont les partis politiques, elle ne peut intervenir que de manière subordonnée et en soutien à un tel front. Faute de quoi, on risque de retomber dans les manipulations et les illusions comme le mouvement-bidon organisé derrière le PCF «contre le chômage» le 16 octobre dernier (avec le soutien des gauchistes... mais fort heureusement sans la CGT !).

Par ailleurs, si la plupart de vos critiques de la loi Aubry sont justes (bien qu’exprimées sans nuances), l’axe que vous avez choisi, à savoir son abrogation, me paraît totalement inopérant et hors des réalités. Il ne suffit pas de vouloir abroger une loi, encore faut-il préciser qui va le faire... Et dans le cas présent, on parle en plus d’une loi qui vient à peine d’être votée et dont l’application est à peine en cours... Peut-on considérer sérieusement que la majorité PS-PCF-PRG-MdC-Verts à l’Assemblée nationale va se dédire et revenir en arrière sur la question de la loi Aubry, jusqu’à envisager son abrogation ? Même si vous remplissez les objectifs que vous vous êtes fixés, imaginez-vous que la pression serait suffisante ? Pas moi. Si vous pensez par contre que la loi Aubry pourrait être abrogée autre chose que le Parlement, alors quoi ? A moins que vous ne pensiez qu’il faille en revenir au statu-quo ante et donc à la semaine de 39 heures telle qu’elle se pratiquait jusqu’au mois de décembre dernier. Dans ce cas, je crains que la majorité des salariés ne rejette en bloc une telle idée. En tout état de cause, une telle version de l’abrogation ne pourrait résulter que d’une alliance parlementaire contre nature entre les partisans les plus ardents du patronat et une frange irresponsable des députés de gauche. Elle ne saurait que mener au désastre.

La possibilité sérieuse d’une abrogation de la loi Aubry ne peut donc venir, au minimum, que d’une autre majorité parlementaire que celle d’aujourd’hui, qui déciderait effectivement de remplacer cette loi par une autre réellement favorable aux intérêts des salariés. On est ici dans la politique fiction. Notons toutefois qu’une telle majorité ne saurait exister sans un véritable séisme politique et social. Quand on voit qu’il a fallu plus de trente ans à Arlette pour dépasser les 5 %, on imagine son ampleur... Mais même si l’on est partisan d’un tel séisme, n’imaginons pas qu’il se produira quand la majorité de la population aura adopté platoniquement les idées que vous proposez : Cela n’arrivera jamais. Il ne peut surgir que d’un enchaînement de luttes de masse d’une ampleur gigantesque (nettement supérieure par exemple au mouvement de novembre-décembre 1995). Et celles-ci n’existeront que dans la mesure où les salariés et la jeunesse se mobiliseront en défense de leurs intérêts immédiats.

En affirmant que la loi Aubry n’est «ni négociable, ni amendable», vous vous faîtes plaisir avec un effet réthorique qui laisse de côté les vrais enjeux du moment. Non seulement la loi est déjà passée, mais personne ne propose à la poignée de syndicalistes que vous êtes (ni même aux confédérations) de la négocier ou de l’amender... Par contre, le débat concret qui se pose dans chaque entreprise de notre pays c’est la manière dont la loi va être appliquée. Et celle-ci est justement assez «souple» pour laisser la place à des accords allant du meilleur au pire. Est-ce à dire que votre position est de refuser de discuter des modalités d’application de la loi Aubry et que les délégués syndicaux qui sympathisent avec vos idées laissent la CFDT, la CGC ou la CFTC négocier avec l’employeur alors qu’ils pratiquent la politique de la chaise vide ? Je n’ose l’imaginer... En tout cas, l’expérience de l’entreprise dans laquelle je travaille (l’UDAF de Paris) est qu’il est possible avec une stratégie efficace et une bonne mobilisation des salariés, de sauver l’essentiel.

Pour en revenir aux 35 heures, la question n’est donc pas du tout de pétitionner pour l’abrogation de la loi Aubry, mais d’engager partout le combat pour la défense des conventions collectives et des acquis sociaux arrachés par les luttes précédente. Ce combat commence à peine et il faut effectivement l’unifier au maximum en forgeant des convergences à la base et en militant pour que les directions syndicales (à commencer par la CGT et FO) organisent effectivement les rapprochements nécessaires. C’est dans ce cadre que l’idée d’une «grève interprofessionnelle d’ampleur nationale» peut trouver sa place. Dans des organisations syndicales désemparées - je pense en particulier à la CGT - des milliers de cadres intermédiaires comprennent la nécessité d’aller dans ce sens et s’opposent à toute forme d’accommodation avec le gouvernement. Sans doute une poignée d’entre eux peut-elle être attirée par votre appel. Mais celui-ci ne sera alors que l’antichambre à un recrutement à votre organisation et non un véritable levier pour élargir l’action. Tant mieux pour vous, tant pis pour le mouvement dans son ensemble.

Pour conclure, j’espère que vous n’aurez pas trouvé le ton de la présente trop sévère. Je sais bien à quel point les syndicalistes ayant la volonté d’aller jusqu’au bout et de lier leur combat à celui pour un changement de société sont rares. Nous en faisons partie les uns comme les autres et nous avons intérêt à nous serrer les coudes. Par contre, je suis également persuadé que l’action dans le monde du travail nécessite des idées claires et des méthodes basées sur la praxis révolutionnaire et non sur le bon vieux propagandisme gauchiste dans lequel vous semblez vous complaire. Je ne doute pas que nous aurons l’occasion d’en débattre à nouveau n