PS et lutte des classes

 

Vincent PrŽsumey, le 26/10/06

 

 

Philippe Alexandre, journaliste bien pensant , explique dans Paris Match quelle est la diffŽrence profonde entre "SŽgolne" et "les ŽlŽphants" :

"pendant que ses camarades s'abreuvaient aux sources du marxisme elle allait ˆ DonrŽmy s'agenouiller et prier la bergre combattante ˆ laquelle elle voue toujours un culte."

Selon le Canard Encha”nŽ du 25 octobre, au fond de la salle, lors du dŽbat entre les prŽsidentiables du PS ˆ Clermont-Ferrand le jeudi soir prŽcŽdent, des dizaines de "jeunes fabiusiens" chantonnent : "Travail ! Famille ! RŽgions ! SŽgolne, nous voila-a-a ..." (et la suite est : "Devant-toi-la-sauveuse-des-Charentes-euh ... ").

 

La virulence de certaines attaques contre "SŽgolne" n'a d'Žgal que la violence de certains de ses partisans. L'interdiction du dŽbat politique, du principe mme du dŽbat politique, est ouvertement pr™nŽe. "Qu'on en finisse avec ces dŽbats" est une phrase de plus en plus entendue de la part des adhŽrents les plus ... simplets, mais il y en a ! Christophe Carrche, qui lui n'est pas un simplet, mais l'un des mŽdiocres apparatchiks parisiens promus dŽputŽs en 1997, a ouvertement prŽconisŽ un acte factieux de lutte contre "les bonzes" et "les ŽlŽphants" : provoquer des manifs contre le domicile privŽ de Lionel Jospin au cas o celui-ci se serait prŽsentŽ ˆ la candidature interne !

Dans cette violence, le pompom est en passe d'tre dŽcrochŽ par Arnaud Montebourg et ceux -une minoritŽ- de ses partisans qui l'ont suivi dans son ralliement "sŽgolne-royaliste". Pour A.Montebourg, toute attaque sur le programme rŽactionnaire dŽveloppŽ pan par pandans la presse par S. Royal, en une manire de continuel petit coup d'Etat permanent, est une "attaque personnelle" inadmissible qu'il ne faut pas "tolŽrer".

Alors, ceux qui ont fait de l'histoire se rappellent : derrire les mouvements de mentons sans sincŽritŽ et les effets de manchettes et de tribunes sans contenu, derrire les sourires carnassiers du jeune rŽnovateur au dents longues, entendrait-on dans la plaine les bruits de bottes du nŽo-socialisme ˆ la DŽat ?

A une Žchelle de masse, on n'en est pas lˆ. On veut battre Sarkozy, mais on s'inquiŽte quand mme un peu de la lŽgŽretŽ et des accents droitiers de celle qui, d'aprŽs la tŽlŽ, doit tre en face de lui dans 6 mois. Quand aux partisans sincres de "SŽgolne" ils sont sans doute loin de comprendre ce rapprochement que l'on peut faire entre la rŽaction la plus autoritariste et ce qu'ils prennent pour une "nouvelle manire de faire de la politique" et de la "dŽmocratie participative" ˆ coups de sondages, de forums, de Star Ac, de propos de rŽunions Tuperware dans des soirŽes pleines de strass et de paillettes, "proche des gens" ...

 

Que se passe-t'il au Parti socialiste ? S'agit-il d'une lutte titanesque entre les hŽritiers de Jaurs et un remugle de pŽtainisme et de nŽo-socialisme ? Ou s'agit-il, comme on se pla”t ˆ se le rŽpŽter ˆ l' "extrme-gauche", d'un thމtre d'ombres sans enjeu rŽel autre que de distributions de places et de prŽbendes ?

La vraie question est : la classe ouvrire est-elle concernŽe et peut-elle peser sur ce qui se passe lˆ ?

A cette vraie question la rŽponse est oui, sans qu'il soit nŽcessaire de prendre des vessies pour des lanternes. Les faits parlent : loin que S.Royal soit la "candidate naturelle" du PS, il faut pour la lui imposer une campagne sans prŽcŽdent de tous les mŽdias et instituts de sondages, rŽpŽtant en l'amplifiant les procŽdŽs rodŽs (sans succŽs alors) dans la campagne pour le Oui ˆ Chirac et au TraitŽ constitutionnel europŽen en 2005. La bourgeoisie directement, l'appareil dirigeant du PS et les mŽdias fournissent un effort extraordinaire, dont le succŽs possible ferait naturellement dire ˆ tous les gauchistes-qui-savent-par-avance qu'ils nous l'avaient bien dit. Pour comprendre ce qui est en question, il nous faut revenir quelques annŽes en arrire.

 

AprŽs le 21 avril.

 

Le 21 avril 2002 le candidat du PS, mais aussi le chef du gouvernement de cohabitation avec Chirac qui, aprŽs cinq annŽes de politique anti-ouvrire, avait ouvert sa campagne en dŽclarant "Mon programme n'est pas socialiste", essuyait une dŽfaite politique majeure. Le coeur de son Žlectorat refusait de voter pour lui, votant dans une proportion significative pour l'un des candidats de l' "extrme-gauche" se rŽclamant du trotskysme (notamment Besancenot), ou pour d'autre candidats ou s'abstenant. L'on sait que cette dŽfaite politique, plaant le candidat Jospin derrire Le Pen, servit de motif ˆ une campagne plŽbiscitaire en faveur de Chirac, Žlu avec un score effectivement plŽbiscitaire le 5 mai. L'on sait moins qu'une proportion significative d'adhŽrents du PS, certainement plus ŽlevŽe qu'ˆ la LCR par exemple, refusait en fait de voter Chirac le 5 mai.

Le "21 avril" venait conclure les cinq annŽes de gouvernement avec Chirac, durant lesquelles le PS ne s'Žtait encore jamais autant affaibli. Un parti au pouvoir est censŽ profiter du pouvoir, mais en fait le PS dŽpŽrissait, les sections se rŽunissant de moins en moins et pour ne parler que de bordures de trottoirs, puisqu'il fallait laisser le gouvernement gouverner ... contre sa propre base sociale et Žlectorale.

 

Dans les mois qui suivirent, des remous internes commencrent. La promotion de Laurent Fabius, alors reprŽsentatif de l'aile droite "sociale-libŽrale" du parti, dans les instances de direction, produisait un Žclatement de la Gauche socialiste, aile gauche officielle du PS constituŽe ˆ l'Žpoque de Mitterrand et qui avait tout cautionnŽ de la politique de Chirac-Jospin. Une partie de ce courant, avec Julien Dray, faisait mouvement vers la droite et vers la direction, une autre partie, avec Jean-Luc MŽlenchon, se rapprochait d'Henri Emmanuelli, lequel groupait les Žlus et responsables qui avaient pris conscience que la politique de Chirac-Jospin les menait non ˆ la "rŽnovation", mais ˆ la disparition Žlectorale. De ce dernier rapprochement naissait le courant "Nouveau Monde" affirmant vouloir "tirer les leons du 21 avril" en cherchant ˆ renouer et ˆ faire renouer le PS avec les "couches ouvrires et populaires".

Pour faire Žcran ˆ la naissance de ce nouveau courant, Dray se liguait avec un ancien jospinien, Vincent Peillon, et avec un outsider, jeune avocat qui s'Žtait illustrŽ en dŽnonant le prŽsident Chirac sur un plan judiciaire et qui affirmait dŽfendre la nŽcessitŽ de renverser la V¡ RŽpublique et d'instaurer une "VI¡ RŽpublique", Arnaud Montebourg. Ainsi naissait le NPS (Nouveau Parti Socialiste), qui devenait ˆ son tour un courant peru comme opposition de gauche -Dray, qui ne visait qu'ˆ protŽger la direction, le quitta du coup et intŽgra directement celle-ci o il joue depuis le r™le de porte-flingue patentŽ.

Enfin, un certain nombre de responsables fŽdŽraux dŽclarait qu'il fallait "rendre la parole aux militants" et redonner du poids aux structures traditionnelles du parti, les sections et les fŽdŽrations. Parmi eux, un seul allait jusqu'au bout de cette dŽmarche et formait ˆ son tour un nouveau courant, Forces Millitantes : Marc Dolez, alors responsable de l'importante fŽdŽration du Nord.

 

Des grves de 2003 au rŽfŽrendum.

 

Ces remous internes Žtaient provoquŽs par le 21 avril et la conscience croissante que la rupture avec la classe ouvrire, loin de faire du PS, dans les rapports sociaux et institutionnels rŽels de la France, un grand parti d'alternance du type "dŽmocrate amŽricain", le menait tout simplement ˆ la disparition, ˆ la dŽcomposition. Mais ils Žtaient encore, en raison mme de cette situation illustrŽe par le 21 avril, relativement coupŽs des mouvements profonds de la classe ouvrire elle-mme.

En 2003 celle-ci passait de la rŽsistance ˆ la tentative de rŽaliser son unitŽ dans la grve gŽnŽrale contre Chirac et son gouvernement. C'est ˆ ce moment (lors du congrŽs du PS ˆ Dijon, deux jours aprŽs la grve du 13 mai 2003) que Franois Hollande opŽrait une jonction publique avec le dirigeant de la CGT, Bernard Thibault, lequel allait sauver le gouvernement et le rŽgime dans les semaines qui suivaient. A l'ŽtŽ 2003 un incident mineur comme le dŽmontage par des "anars" du stand de la FŽdŽration PS de l'Aveyron, lors du rassemblement "altermondialiste" du Larzac, pouvait encore donner l'impression qu'au moins les couches les plus combatives, celles qui avaient cherchŽ la reconduction et l'extension de la grve au printemps 2003 et dont beaucoup avaient votŽ Besancenot le 21 avril, avaient dŽfinitvement rompu avec le PS.

C'Žtait faux : aux Žlections rŽgionales et cantonales de 2004 ce sont prŽcisŽment ces couches qui ont, d'elles-mmes, pris littŽralement et spontanŽment l'initiative, pour taper sur le gouvernement ennemi de Chirac-Raffarin, de voter pour le PS dŽs le premier tour (une tendance qui, au vrai, remonte aux lŽgislatives de 2002, mais qui cette fois-ci s'inscrivait dans le prolongement des grves de 2003).

Ce vote ne comportait pas d'allŽgeance au programme et aux actes que les Žlus de gauche s'apprŽtaient ˆ mettre en oeuvre dans les conseils rŽgionaux et gŽnŽraux -l'application de la "dŽcentralisation" de Chirac et de Raffarin.

Mais il avait une signification trŽs importante : il marquait le fait que la dŽfaite des grves de 2003 sur leurs revendications n'Žtait pas parvenue ˆ modifier radicalement, en France, les rapports de forces sociaux entre les classes, n'Žtait pas parvenu ˆ infliger aux travailleurs un coup comparable ˆ celui subi par les mineurs britanniques devant Thatcher dans les annŽes 1980. Et c'est, que cela plaise ou non, le vote PS qui a ŽtŽ le moyen de marquer ce rapport de force : les faits sont les faits.

 

A l'automne 2004 Chirac lanait son rŽfŽrendum sur le TCE.

Les courants formŽs suite au 21 avril -Nouveau Monde, NPS, Forces Militantes- se prononaient pour le Non, contre la direction du Parti engagŽe aux c™tŽs de Chirac, du gouvernement, du PSE ("Parti Socialiste EuropŽen") et de la Commission EuropŽenne, dans le combat pour faire plŽbisciter ce projet ultra-rŽactionnaire.

Mais Laurent Fabius aussi. L'explication de cette prise de position par son "opportunisme" ne tient pas : il lui Žtait plus facile, par opportunisme, de dŽfendre le "Oui". Ce n'est pas non plus un "revirement", mais le signe de la crise provoquŽe, dans la classe politique franaise et dans la bourgeoisie elle-mme, par l'Žvolution de la "construction europŽenne". Mitterrandien, L.Fabius est attachŽ au traitŽ de Maastricht et ˆ la politique du "couple franco-allemand". Les rapports de forces mondiaux et le dŽsordre suscitŽs depuis le 11 septembre 2001 par l'impŽrialisme nord-amŽricain, combinŽs ˆ l'extension de l'UE mais aussi de l'OTAN aux pays d'Europe centrale et orientale, inquitent des secteurs centraux du capital franais et de l'Etat. La prise de position de L.Fabius a ici sa source, mais ensuite, s'Žtant produite dans le cadre du PS, elle a sa dynamique propre et le conduit ˆ chercher le soutien des "couches ouvrires et populaires" -bien qu'il fut mal placŽ au dŽpart pour ce faire.

Suite ˆ l'annonce du rŽfŽrendum chiraquien, Hollande et la direction du PS dŽcidaient d'imposer un rŽfŽrendum interne du mme type pour aligner le PS sur Chirac.Toutefois la richesse et l'‰pretŽ du dŽbat interne ainsi dŽclenchŽ suscita, pour la premire fois depuis des annŽes, l'attention passionnŽe de secteurs significatifs de la classe ouvrire pour les dŽveloppements dans le PS, ce qui n'Žtait pas prŽvu. NŽanmoins, le rŽsultat du vote interne (1¡ dŽcembre 2004), nonobstant les trucages probables de certaines fŽdŽrations, donnaient un net avantage au Oui : ils traduisaient lˆ le dŽcalage existant entre les adhŽrents du PS et sa propre base sociale et Žlectorale, et ce fait que beaucoup de ces adhŽrents sont plus "arriŽrŽs", inconscients voire droitiers que la majeure partie de cette base, consŽquence des politiques anti-ouvrires pratiquŽes ou soutenues par le PS depuis des annŽes.

 

Se produisit alors un Žvnement majeur. Dans les semaines et les mois qui suivirent une partie des partisans internes du Non dŽcida de mener une campagne publique. Mme s'il fut prŽcŽdŽ par Marc Dolez et J.L. MŽlenchon, c'est Henri Emmanuelli qui fit alors la bascule. Les comitŽs du Non socialiste regrouprent les adhŽrents du PS qui pouvaient porter le nom de militants : les syndicalistes, les jeunes, les militants la•ques, et ils les regrouprent avec de larges couches de sympathisants et des travailleurs qui n'avaient, ˆ l'Žvidence, pas votŽ Jospin le 21 avril et ne le regrettaient d'aillleurs pas ou pas tant que a.

Ce processus fut concommitant ˆ celui qui, dans l'appareil de la CGT, conduisit ˆ l'opposition du ComitŽ ConfŽdŽral National de fŽvrier 2005 ˆ Thibault, opposition qui fut perue comme le basculement de la CGT pour le Non.

Ainsi se rŽunissaient les conditions de la large victoire du Non le 29 mai 2005, dŽfaite de la bourgeoisie, de Chirac et du gouvernement, et de la direction du PS. Contrairement ˆ la reprŽsentation fictive des milieux de l' "altermondialisme" et de l'extrme-gauche, reprŽsentation cultivŽe par le PCF, le basculement n'est pas venu d'eux (mme si les militants de toutes tendances ˆ la base y ont jouŽ un r™le) mais, initialement, du dŽbut de rupture opŽrŽe dans le PS.

Les comitŽs du Non socialiste, cherchant de plus en plus, au fur et ˆ mesure de la campagne, ˆ rŽaliser l'unitŽ pour gagner avec l'ensemble des militants et organisations ouvrires, ont ŽtŽ vŽritablement le levier de la victoire.

Et, dans la pratique, ils ont dessinŽ la renaissance d'un parti socialiste digne de ce nom, posant ainsi en filigrane la question d'une reprŽsentation politique de la classe ouvrire franaise qui rompe avec la bourgeoisie. Les plus anciens ont exprimŽ cela avec leurs mots : "Je n'avais jamais connu un tel sentiment collectif depuis ... 1981."

Il convient de remarquer que ce r™le de levier fut incarnŽ par, et seulement par, les secteurs du PS ayant des racines directes dans le mouvement ouvrier et dans les plus anciennes traditions du parti : H.Emmanuelli, M.Dolez, G.Filoche notamment ont reprŽsentŽ cela. L.Fabius n'est intervenu qu'en fin de campagne, quand le rŽsultat Žtait pratiquement acquis, pour s'affirmer en alternative politique ˆ l'encontre de Chirac. Les Peillon et Montebourg n'ont pas fait de campagne publique pour la victoire du Non.

 

L'aprŽs-rŽfŽrendum : de la synthse ˆ l'opŽration Royal.

 

La logique des choses aurait voulu qu'aprŽs la victoire du Non, les animateurs du Non socialiste se posent en candidats ˆ la direction du PS, tout de suite, exigeant le dŽpart d'une direction faillie ayant soutenu Chirac et la droite et ayant ŽtŽ dŽsavouŽe par la large majoritŽ de l'Žlectorat du PS. Mais de la mme manire, les deux choses Žtant d'ailleurs liŽes, la logique des choses aurait voulu que l'ensemble des dirigeants, socialistes, communistes et d'extrme-gauche, ayant pris position pour le Non, exigent le dŽpart de Chirac et l'arrt de toutes les mesures anti-sociales de son gouvernement. Or une autre logique des choses intervient ici : la prŽservation des appareils politiques existant, et au delˆ la prŽservation des rapports sociaux en place.

Il est probable que dans la tte d'Henri Emmanuelli, il Žtait allŽ trŽs loin vers la gauche et avait flirtŽ avec la rupture -non pas la rupture "gauchiste" pour refaire un espce, disons, de PSU, mais la rupture avec la majoritŽ de la base ouvrire et contre les dirigeants- et que maintenant, il fallait recoudre l'appareil, restaurer l'unitŽ du parti, "ne pas dŽsespŽrer Billancour" comme il trouva moyen de le dire ! Le fait d'avoir symbolisŽ le Non socialiste l'investissait ˆ ses yeux du r™le de restaurateur de l'appareil du parti, dŽpassant les divisions : la synthse ! La synthse contre la base, la synthse de tous en faisant l'impasse sur le choix anti-social du Oui, donc en faisant l'impasse sur les "raisons du 21 avril" elles-mmes, forcŽment ...

Garder Chirac, attendre 2007 : cette orientation de toutes les directions politiques et syndicales aprŽs le 29 mai 2005, qui permettait au gouvernement Chirac-Villepin de frapper avec notamment le CNE, trouvait son prolongement dans la synthse au PS (et dans la reconduction de B.Thibault ˆ la CGT). Ainsi Žtait conjurŽe la possibilitŽ que s'organise un courant de masse sur la base du Non socialiste. Seuls M.Dolez et G.Filoche, ainsi qu'A.Montebourg pour d'autres raisons, se trouvaient hors de la "synthse" bien que celle-ci ait en rŽalitŽ dž tre imposŽe par une sŽrie de coups de force ˆ la limite de l'affrontement physique, en plein congrŽs du Mans, contre la majoritŽ de la "motion 5" formŽe par H.Emmanuelli et V.Peillon.

 

Ce qu'H.Emmanuelli n'avait probablement pas prŽvu, parce qu'organiquement incapable de le comprendre, c'est qu'en rŽalisant la "synthse" il ne sauvait pas le parti, tout au contraire !

Il n'y a pas de stabilisation possible pour un parti rŽformiste ˆ notre Žpoque o les rŽformes sont des contre-rŽformes, qui plus est dans le cadre des institutions de la V¡ RŽpublique et dans celui des rapports de forces sociaux tendus de la France actuelle, le tout sous l'Žgide de relations internationales non moins tendues. Le cap de la direction du PS n'a pas variŽ : en 2002 c'Žtait, dans le prolongement de l'alliance au sommet avec le prŽsident Chirac, le "programme non socialiste" de Lionel Jospin ; en 2005 c'Žtait le Oui au TCE, ˆ l'inscription du capitalisme dans la constitution ; en 2006 ce n'est pas la reconstitution du PS de masse, gagnant les Žlections sur la base de la volontŽ populaire de chasser Chirac, Villepin, Sarkozy et la droite, c'est la recherche du "dŽpassement", de la liquidation des racines ouvrires de ce parti.

Pour cela, aprŽs les multiples Žchecs essuyŽs, il fallait un "produit" -c'est ainsi que s'expriment les consultants, Žnarques et publicistes qui ont conu la chose- nouveau : SŽgolne Royal.

Pendant que dans une large indiffŽrence un "projet" fort droitier, comportant notamment la proposition d'un service "civique" imposŽ ˆ la jeunesse, Žtait votŽ par une minoritŽ des adhŽrents, S.Royal, propulsŽe par une campagne mŽdiatique de grande ampleur, prenait position sur toute une sŽrie de questions.

Ces positions mises bout ˆ bout constituent un programme anti-ouvrier et anti-dŽmocratique caractŽrisŽ : syndicalisme obligatoire, fiscalisation de toutes les "charges patronales", militarisation de la gestion des "jeunes dŽlinquants", rŽaffirmation du r™le de la famille comme "lieu de transmission des interdits", encadrement Žtatique des familles "incapables", assouplissement de la carte scolaire, rŽgionalisation ˆ outrance, gestion rŽgionale de l'immigration et des cartes de sŽjour, recrutement des enseignants Žtablissements par Žtablissements, refus de toute rŽgularisation massive des sans-papiers, son programme est on ne peut plus explicite. Il va avec une volontŽ dŽlibŽrŽe de contourner le PS en tant que parti et de mettre en cause la lŽgitimitŽ du dŽbat dans le cadre du parti en tant que tel : "Les Franaises et les Franais en ont assez de ces dŽbats" (sic).

Notons que le rejet, sous le couvert de rejet des "ŽlŽphants" et des "pratiques d'appareil", de ce qui structure encore le PS en tant que parti, se transforme en vŽritable haine destructrice dŽs qu'il s'agit du MJS (Jeunes Socialistes). Le MJS n'est pourtant pas un puissant rouleau compresseur, ni une organisation rŽvolutionnaire de la jeunesse, cela se saurait ! Mais ... mais, au printemps 2006 ses militants, avec ceux (largement les mmes) de l'UNEF et des organisations lycŽennes UNL et FIDL, ont jouŽ un r™le dŽterminant dans le dŽclenchement des grves Žtudiantes et lycŽennes contre le CPE -un r™le initial plus important, cela aussi est un fait, que celui des organisations d'extrme-gauche.

 

Dans le Parti socialiste, cette opŽration suscite des rŽsistances importantes. Lionel Jospin lui-mme les a exprimŽes notoirement, avec toute l'impuissance, voire la contre-productivitŽ, qui ne peut qu'accompagner dŽsormais toutes ses dŽmarches. DSK (Dominique Strauss-Kahn) est candidat ˆ la candidature sur une orientation qui est, ˆ la lettre, celle de Jospin avant le 21 avril, de Hollande depuis -du social-libŽralisme, comme on dit, enveloppŽ dans un discours d'ailleurs quelque peu gauchi, mais se voulant "social-dŽmocrate", " ˆ l'europŽenne". Un programme moins rŽactionnaire que celui de S.Royal mais qui va dans le mme sens, ou plus exactement qui lui ouvre la voie : S.Royal est le fruit de l'appareil et des cabinets ministŽriels "socialistes" (lˆ les guillemets s'imposent) de ces 25 dernires annŽes. Toutefois, sur un point DSK comme Jospin s'opposent vraiment ˆ S.Royal : la liquidation du parti, son contournement, la nŽgation de son fonctionnement en courants, leurs posent problme.

Logiquement, Laurent Fabius est candidat et porte la seule orientation qui fasse rŽellement barrage ˆ l'opŽration Royal, dans la mesure o elle s'appuie sur le Non au TCE, et, ˆ partir de lˆ, reprend une thŽmatique de facture classique sur l'union de la gauche (fondamentalement pour lui union PS-PCF avec en plus les radicaux, les Verts et Chevnement) pour battre la droite et faire, en principe, des rŽformes revenant sur certaines privatisations et ouvrant la voie ˆ une rŽvision de la constitution. L.Fabius ne souhaite pas menacer la V¡ RŽpublique ni ouvrir la voie au mouvement des travailleurs, mais s'il veut s'imposer il est contraint de cristalliser autour de lui les forces qui, en 2005, ont fait basculer la situation.

 

Questions.

 

Plusieurs questions se posent par consŽquent ˆ prŽsent.

 

D'abord, quel est le rŽsultat probable du scrutin qui, dans le PS, a lieu le 16 novembre ? Selon les mŽdias les jeux sont faits. La place des sondages dans la propagande dominante mŽriterait une Žtude spŽciale. Mais en fait, la rŽponse ˆ cette question dŽpend d'une inconnue de taille : le vote des nouveaux adhŽrents ˆ 20 euros.

Avec une rapiditŽ remarquable, et avec la seule opposition significative de Marc Dolez, la direction du PS a fait avaliser par le Conseil national du parti puis, en catimini, par le congrŽs du Mans l'automne dernier, la dŽcision d'ouvrir une campagne d'adhŽsions pour pas cher, sans grandes contraintes militantes (assister ˆ au moins une rŽunion de section, ce qui est d'ailleurs jugŽ encore "trop cher" par certains), sur Internet.

C'Žtait lˆ ˆ l'Žvidence une partie de l'opŽration "Royal" concoctŽe avant mme le congrŽs du Mans. Noyer les sections dans un flot d'adhŽrents visait consciemment ˆ dissoudre les structures traditionnelles du PS -ses sections- dans un cadre du type "dŽmocrate ˆ l'amŽricaine". Ce nouveau type d'adhŽsions faisait d'ailleurs suite ˆ l'invention, en 2004, des "adhŽrents du projet" non rattachŽs ˆ une section (mais cela avait ŽtŽ un flop).

La rapiditŽ de mise en oeuvre de la manoeuvre s'explique ainsi : d'un c™tŽ, la synthse garantissait que les militants du Non socialiste, non encartŽs au PS ou ne l'Žtant plus, qui avaient combattu sur leurs lieux de travail et sur la place publique en 2005 pour la victoire du Non, n'avaient plus envie dans leur majoritŽ d'adhŽrer ou de revenir au PS ; d'autre part le contexte politique et social -le gouvernement Villepin marquant des points en prenant la classe ouvrire pour ainsi dire "par surprise" aprŽs la victoire du Non, gr‰ce ˆ l'isolement par les directions syndicales de luttes comme celles des marins de Marseille- laissait espŽrer une fentre de quelques mois durant lesquels les nouvelles adhŽsions ainsi sollicitŽes avaient des chances d'tre, selon la formule consacrŽe, des adhŽsions de "bobos", ou de couches relativement dŽpolitisŽes susceptibles d'tre manipulŽes avec l'aide des mŽdias.

Mais en rŽalitŽ la vague d'adhŽsions s'est dŽclenchŽe au printemps 2006, prŽcisŽment en mme temps que la montŽe de la jeunesse et de la classe ouvrire contre le CPE. Et elle a pris une ampleur dŽpassant ce que la direction elle-mme avait prŽvu en souhaitŽ. En gros, les effetifs du PS -sujet sensible car les fŽdŽrations dŽcisives, Bouches-du-Rh™ne, Nord, Pas-de-Calais, Paris, sont souponnŽes avec de bonnes raisons de truquer les chiffres- ont doublŽ, de moins de 100 000 ˆ prŽs de 200 000 adhŽrents dont on ne sait s'il vont se "fidŽliser".

Les rencontres avec ceux de ces nouveaux adhŽrents qui non seulement sont allŽs dans des rŽunions, mais qui de plus s'y sont exprimŽs -une minoritŽ- peuvent donner lieu ˆ penser tout ce que l'on veut. On y a vu des ouvriers, des agents de lycŽes hostiles ˆ la dŽcentralisation, des jeunes anti-CPE, des profs restŽs anti-Allgre, des pŽdagos rŽnovateurs, des mŽnagres prolŽtariennes mais sans aucune culture syndicale ou de classe, d'authentiques et insupportables bobos branchŽs, de nombreux retraitŽs ayant eu une ou deux fois leur carte au PS dans les quarante dernires annŽes et qui certes ne sont pas une avant-garde, de nombreuses femmes retraitŽes de la fonction publique qui ont peur pour l'avenir de leurs enfants et veulent chasser la droite, des employŽs municipaux silencieux en nombre inquiŽtant, des secrŽtaires de mairies de petites communes, des Bac + 7 qui croient avoir compris ce que c'est que "l'Europe", quelques ch™meurs, tout de mme pas beaucoup de "chefs d'entreprises" et un ou deux ratons-laveurs ...

L'on ne peut, au moment prŽcis o cet article est Žcrit, formuler un diagnostic sur la nature et les consŽquences de cette vague d'adhŽsions.

 

Le rŽsultat du vote du 16 novembre dŽpend donc de ces nouveaux adhŽrents. Mais l'inconnue que constituent ces derniers nous conduit ˆ son tour ˆ une constatation trŽs importante : ils sont influenables, et l'influence de l'opinion publique de la classe ouvrire, pas celle des sondages, peut peser et pŽsera aussi sur leur choix.

Il est donc important que les enseignants du second degrŽ, par exemple, secteur notable de l'Žlectorat du PS, manifestent leur opposition aux orientations affirmŽes par S.Royal sur la carte scolaire et le recrutement local. Mais pas seulement pour peser sur le vote interne au PS, mais parce qu'ils sont immŽdiatement concernŽs. Les dŽclarations de S.Royal sur la carte scolaire ont ouvert une brche ˆ Sarkozy et permis ˆ De Robien de "consulter" les directions des fŽdŽrations syndicales et de parents d'Žlves, qui s'y prtent. La dŽfense de l'Žcole publique et du statut de ses personnels doit peser contre le vote S.Royal dans le PS, et donc pour le vote Fabius comme Žtant le seul ˆ faire, ˆ cette Žtape, barrage ˆ cette orientation.

La privatisation de l'Žcole publique ˆ laquelle ouvriraient la voie le dŽmantelllement de la carte scolaire et le recrutement local des enseignants dans les "Žtablissements difficiles" concernent aussi, au premier chef, la jeunesse. Celle-ci n'a pas remarquŽ que Md. Royal se soit portŽe ˆ ses c™tŽs au moment des grandes manifestations contre le CPE, et pour cause. UNEF et MJS sont d'ailleurs les secteurs les moins "royalistes" qui puissent exister dans la sphre des organisations liŽes ou influencŽes par le PS, et ce n'est pas un hasard. La volontŽ de ces couches elle aussi doit peser, peut peser.

Mais ce sont aussi, directement, les travailleurs de l'H™tellerie, des CafŽs-Restaurant, du b‰timent, des transports routiers, qui, de mme que sur la question de la carte scolaire, sont concernŽs par des attaques que les "dŽclarations" de Md. Royal ont pour le moins favorisŽes. Qui a "rouvert le dŽbat sur les 35 heures" ? C'est, comme le patronat, le principe mme de la rŽduction de la durŽe hebdomadaire du travail que Md. Royal met en cause, en jouant dŽlibŽremment sur l'ambigžitŽ car il est clair que les mesures de flexibilitŽ horaire, d'annualisation et de "modŽration" salariale imposŽes par les lois Aubry sont ˆ juste titre impopulaires. Mais quand l'UMP entreprend de rŽtablir les 39 heures dans les Hotels-CafŽs-Restaurant, quand le patronat rŽclame pour 2007 la levŽe de toute limitation lŽgale de la durŽe du travail, quand partout dans les bo”tes et les magasins les heures supp' sont de moins en moins payŽes, l'intŽrt de la classe ouvrire est-il la neutralitŽ envers le dŽbat et dans le choix qui se joue en ce moment mme au PS ? Non, certainement pas !

 

Pas question pour autant ici de prŽtendre que l'investiture et l'Žlection de Laurent Fabius mettrait automatiquement l'Žcole publique ˆ l'abris de la privatisation et de la dŽcentralisation, la jeunesse ˆ l'abris de la prŽcaritŽ et les salariŽs dans les entreprises aux vraies 35 heures sans flexibilitŽ accrue ni perte de salaire, bien Žvidemment.

La question dont dŽpendent en dernire analyse toutes les revendications, est politique. En 2007 soit la classe ouvrire inflige une dŽfaite ˆ la bourgeoisie, soit c'est le contraire. En elle-mme la dŽfaite d'un Sarkozy aux prŽsidentielles ne rŽglera rien, mais elle peut ouvrir la voie ˆ d'autrez affrontements, alors que sa victoire sera dŽfavorables ˆ notre combat. C'est pour cela que la possibilitŽ de se regrouper au second tour, sans rŽpandre aucune illusion sur son programme et ses objectifs, sur un candidat capable de part sa place dans le jeu politique d'appara”tre comme rompant avec la droite et assurant son Žviction du pouvoir, est nŽcessaire aux combats de la classe ouvrire, y compris aux luttes les plus immŽdiates et ˆ leur gŽnŽralisation Žventuelle avant mme l'ŽchŽance prŽsidentielle.

Or, la candidature S.Royal, conue comme une opŽration pour faciliter la continuation de la politique de la droite aux travailleurs mme si elle Žtait Žlue, comporte le risque majeur d'empŽcher ce rassemblement et de provoquer la victoire de la droite.

La classe ouvrire a donc intŽrt ˆ peser sur le Parti socialiste en faveur de l'investiture de L.Fabius.

Et les groupes, associations et courants qui veulent, dans et en dehors du PS, aider ˆ la formation d'une vraie reprŽsentation politique de notre classe, d'un vrai parti socialiste rŽvolutionnaire, ont la responsabilitŽ de combattre pour cela. L'absentŽisme dans les batailles politiques fait toujours le jeu de l'adversaire.

 

Quelques mots encore.

 

L'essentiel ici a ŽtŽ dit. Il reste un aspect : et la nature du PS dans tout cela ?

J'ai dŽlibŽremment dans cet article Žviter toute position formelle de la question "le PS est-il un parti ouvrier, certes bureaucratisŽ et soutenant la sociŽtŽ bourgeoise, mais toujours susceptible d'tre utilisŽ par la classe ouvrire dans son combat, ou est-il devenu, ˆ l'image de beaucoup de ses dirigeants, un parti 100% bourgeois, comme les dŽmocrates nord-amŽricains ou les chrŽtiens-dŽmocrates europŽens" ?

L'analyse concrte d'une situation concrte, que l'on a tentŽ, avec des limitations (il faudrait intŽgrer ˆ l'analyse de qui se passe en Europe) et ˆ un instant t  prŽcis, de faire ici, rŽpond ˆ la question. Mais si elle exclut une rŽponse nŽgative elle ne rŽpond pas pour autant par un simple "Oui, c'est un parti ouvrier, "ouvrier-bourgeois" selon le terme spŽcifique". La vraie rŽponse est que c'est un enjeu, l'enjeu d'une lutte vivante entre des forces vivantes, et que l'enjeu dŽcisif -celui de la construction d'un vŽritable parti reprŽsentant la classe ouvrire, un parti rŽvolutionnaire- sans s'y identifier, ne sera pas atteint si on l'ignore.

 

 

 

Voir aussi :

 

Mais qui est SŽgolne Royal ?

Une petite bio pour les novices (20/06/2006)