Militant n°3 – novembre 2003
Les vacances : une conquête sociale encore inachevée
De deux semaines de congés payés en 1936 à cinq semaines
en 1981, beaucoup de chemin a été parcouru. Pour autant peu de gens partent.
Jusque
vers les années 1930 a prédominé, en gros, la conception libérale d'un tourisme
équivalant à une consommation de luxe et se plaçant, par conséquent, hors de
toute intervention ou réglementation.
La
conquête des congés payés, en 1936, a bouleversé les choses. Après la guerre de
1939-1945, le tourisme social reprend ses droits. II se trouve largement
favorisé par la plupart des associations issues de la Résistance. Celles-ci
donnent en effet à leurs projets une tonalité sociale (et même parfois
socialisante) soutenue et contribuent à la création, en 1944, de l'organisation
«Tourisme et Travail» : les initiatives vont dès lors se multiplier. Trois ans
plus tard se créent successivement le C. L. T. C. (Centre Laïque de tourisme
culturel) par la Ligue de l'Enseignement et l'U.I.O.O.T. (Union Internationale
des Organisations Officielles de Tourisme). En 1949 est mise en place la
Fédération Française de Tourisme Populaire. Le mouvement est définitivement
lancé.
A
mesure que les pays industrialisés se développent, les grandes «migrations»
estivales et hivernales s'intensifient. II est d'ailleurs révélateur de pouvoir
mettre en parallèle la multiplication des grandes voies routières et
autoroutières ainsi que le gonflement remarquable de la production automobile
d'une part, la progression sur le plan quantitatif d'autre part.
Ce
mouvement a pris une ampleur décisive à partir des années 1960. Une première
accélération a été décelable avec la généralisation, ou presque, de la semaine
anglaise, période de congé offrant deux jours de repos successifs et permettant
par conséquent un départ le vendredi soir avec retour le dimanche soir, voire
le lundi matin. A l'égal des écoliers et des lycéens naguère, il est apparu
souhaitable à beaucoup de pouvoir diviser les vacances en période estivale et
hivernale. Cela supposait un accroissement des durées de congés. Dans les pays
industrialisés les syndicats s'y sont employés, stimulés par la
"base", résultat finalement d'autant plus aisé à obtenir que
l'unanimité était décelable à tous les échelons de la hiérarchie ! Ainsi, selon
des statistiques établies en France, il apparaît que les cadres supérieurs et
les membres des professions libérales prennent des vacances dans la proportion
de 90%, devançant les cades moyens (75%), les employés (58%), les ouvriers
(43%), les paysans demeurant loin derrière avec seulement 10%. Enfin la
proportion des vacanciers rentiers ou retraités doit également être prise en
considération, les taux de départ étant d'environ un tiers. Ainsi que le relève
Marc Boyer : «On ne peut négliger cet aspect saisissant de la “civilisation
industrielle” que beaucoup de gens trouvent leurs premières vacances à
l'occasion de la retraite !»
A
l'heure actuelle, les vacances semblent en tout état de cause un fait social
avec lequel il faut compter. C'est ainsi qu'en France, l'une des toutes
premières mesures du gouvernement de Guy Mollet, en 1956, a consisté à accorder
une troisième semaine de congés payés. Par la suite, les syndicats sont
intervenus pour l'octroi d'une quatrième semaine (accordée en 1969) et l'un
d'eux (C. G. T. - F.O.) a longtemps revendiqué une cinquième semaine,
finalement obtenue après la victoire électorale de la gauche en 1981.
Cette situation a provoqué un
spectaculaire essort des vacances de groupes, en particulier à l’étranger.
Paradoxalement des destinations comme la Tunisie ou la Turquie sont aujourd’hui
beaucoup moins chères que la province française. Pour autant, les organismes de
tourisme social ont progressivement perdu leur caractère ostensiblement
militant et sont la plupart du temps indiscernables des «tour opérators» privés
offrant des séjours à bas prix.
marketing
Parallèlement se maintient un tourisme
de caractère plus luxueux qui, pour n'être plus vraiment aristocratique, n'en
demeure pas moins accessible qu'à un nombre restreint d'individus. Ce tourisme
est celui des résidences fastueuses du Cap-Ferrat, de certains sites de
Saint-Tropez ou du Touquet, de Deauville,de La Baule, de Gstaad, de
Saint-Moritz, de certaines îles grecques, de Floride ou de Californie. C'est
encore celui des cures spécialisées ou bien celui qui défie les distances et
les continents, à l'image de ce que les Britanniques appellent la " Jet
Set Society ". Séjours aux Bahamas, aux Bermudes, aux Seychelles ou encore
en Polynésie sont de plus en plus prisés dans ce domaine.
Une telle évolution implique le déclin
de l'hôtellerie moyenne traditionnelle. En revanche, l'époque d'après - guerre
marque le début de la vogue du camping, du caravaning, qu'il soit estival et
aussi, de plus en plus hivernal. Enfin le tourisme de club fait un nombre
croissant d'adeptes, offrant à ses fidèles une gamme des plus variées de sports
et de distractions.
Tous
ces aspects montrent que le tourisme est à présent lui aussi un secteur
"industrialisé", administré, géré selon les règles les plus strictes
du "marketing" et de la publicité.
Néanmoins,
plus des deux tiers de la population de la planète n’a pas encore droit aux
congés payés. Dans les pays industrialisés eux-mêmes, si le droit aux congés
semble acquis, une part significative des salariés ne part toujours pas de chez
elle, faute de moyens.
- 1933 : création du C.L.A.J (Centre laïque des Auberges de
Jeunesse)
- 1935 : institution du Commissariat au tourisme
- 1936 : institution des congés payés en France par le
Gouvernement de Front Populaire (loi du 20 juin).
1937: naissance de l'Union Française des Associations de
Camping
1944 : création de Tourisme et Travail
1950 : le Club Méditerranée ouvre son premier village de
vacances
1956 : loi promulguée par le gouvernement Guy Mo/let donnant
trois semaines de congés payés
1967 : création de Villages-Vacances-Tourisme.
1969 : loi sur les quatre semaines de congés payés en France
1981 : cinquième semaine de congés
Voir aussi :
Chaque année, quatre
Français sur dix ne partent pas