Mars 2004
Le
3 mars, le Sénat a adopté définitivement la loi "encadrant, en
application du principe de laïcité, le port de signes ou de tenues manifestant
une appartenance religieuse dans les écoles, collèges et lycées publics", votée dans les mêmes termes par l'Assemblée
nationale le 10 février.
Nous
dirons d'emblée que cette loi est basée sur un mensonge et une hypocrisie
: l'identification de la laïcité à
une supposée neutralité des élèves et la référence à l'appartenance religieuse
alors que ce qui a toujours été visé c'est le port du "foulard
islamique" (hidjeb). En réalité, la laïcité, c'est la séparation de
l'Eglise et de l'Etat et la déclaration de la religion comme affaire privée.
Concernant l'école publique, c'est la séparation de l'Eglise et de l'école. En
France, la laïcité est appliquée de manière imparfaite depuis 1905. En effet,
les régions d'Alsace et de Lorraine ont un statut particulier. La question du
port du "foulard islamique" n'a pas de rapport avec la laïcité dans
le sens où elle concerne les élèves et pas l'institution. Elle instaure par
ailleurs une discrimination en désignant une catégorie particulière d'élèves.
La loi prétendument "en application du principe de laïcité" est donc une loi contre l'affichage ouvert de la
pratique de la religion musulmane. C'est une loi contre la religion musulmane
et contre les pratiquants de cette religion. C'est une loi contre les
Musulmans.
En
visant une tenue vestimentaire particulière, cette loi porte atteinte à la
liberté d'expression des élèves et à la liberté d'opinion en général. Pendant
un temps, pour étayer leur argumentation, les gouvernants ont envisagé
d'interdire l'ensemble des signes d'appartenance politique ou religieuse au nom
du respect de la "neutralité de l'éducation nationale". Ceci aurait
été plus juste et plus cohérent, même si tout aussi condamnable. L'idée de la "neutralité
de l'école" est en effet une fumisterie qui ne sert que les dominants.
L'école n'est pas neutre mais vise tant par ses programmes que son organisation
à véhiculer l'idéologie dominante et à assurer la reproduction du système. Elle
n'est pas neutre quand elle fonctionne en réalité comme une gigantesque machine
à exclure la jeunesse d'origine ouvrière du droit légitime à l'éducation et à
la formation. Dès lors, il est légitime que les élèves puissent s'exprimer au
sein de l'école et il est progressiste qu'ils aient conquis d'importantes
libertés d'expression et d'association (bien qu'encore trop limitées) dans les
suites de la révolte de mai 68. Sentant qu'il allait avoir de sérieux problèmes
à créer un consensus politique s'il interdisait les tee-shirts d'SOS Racisme ou
du Che, le pouvoir s'est donc concentré sur sa cible principale : les jeunes
musulmanes dévotes.
La
question qu'on est alors en droit de se poser, au delà de la caractérisation de
cette loi, nous y viendrons plus loin, est de savoir pourquoi elle a été
proposée. D'autant qu'aucun événement particulier n'est survenu qui aurait mis
le débat à l'ordre du jour. Concernant le port du foulard dans les
établissements scolaires, il est de l'avis général stationnaire, voire en
recul. Sans entrer dans des extrapolations, on ne peut que constater que la
mise à l'ordre du jour d'un débat sur le "foulard islamique" résulte
d'une volonté délibérée du gouvernement Raffarin, d'un calcul politique. Dans
ce sens, c'était dès le départ une diversion par rapport aux problèmes de la
société française et aux souffrances quotidiennes de la population laborieuse.
C'est
Jean-Pierre Raffarin qui le premier, le 3 avril 2003 a évoqué publiquement du
"hidjeb" sur France 3 en se prononçant contre son port "dans
la sphère publique et notamment à l'école". Le 27 avril, Alain Juppé, président de l'UMP, lui a
emboîté le pas en avançant que "le législateur doit prendre ses
responsabilités sur le port du foulard islamique". Le 28, Dominique Perben, ministre de la justice, a
renchéri en affirmant qu' "il faudra en venir" à une loi. Tel était également le sens d'une tribune
de François Baroin, porte-parole de l'UMP, dans une tribune du Figaro en date
du 29 avril. Après ce véritable tir groupé, un "débat" était lancé
dans toute la presse.
Loin
de montrer quelque signe de suspicion à l'égard de ce tintamarre, la gauche
emboîtait immédiatement le pas, Jack Lang (PS) annonçant dès le lendemain son
intention de déposer une proposition de loi interdisant "tous signes
extérieurs d'appartenance religieuse dans le cadre scolaire". Ce faisant, Lang reniait au passage ses positions
antérieures comme celles de son parti et s'inscrivait dans une logique de
consensus national.
Dès
lors, comme le note le journal Le Monde "pas moins de quatre
propositions de loi visant à interdire le port ostentatoire de signes religieux
dans les écoles publiques et les administrations sont annoncées ou exhumées.
Outre celle de M. Lang, deux proviennent des rangs de l'UMP, une de l'UDF" (12/12/2003).
Le
PS ayant (une nouvelle fois) choisi d'emboîter le pas à la droite, Fabius s'est
lancé dans la surenchère en intitulant un chapitre de son discours devant le
congrès de son parti, le 17 mai; "Marianne n'a pas de voile". On notera que Fabius, comme bon nombre de politiciens
ou de journalistes parle de "voile" et non de foulard islamique. Il convient de s'arrêter
un instant sur cette terminologie, car, comme celle de "laïcité", elle n'est pas innocente. Il y a en effet quatre
types de couvre chefs pour les femmes dans la tradition musulmane : 1° le
foulard simple, un peu comme celui que portaient nombre de femmes âgées dans
les campagnes françaises autrefois ; 2° le hidjeb qui n'est lui aussi qu'un
foulard mais noué de manière caractéristique ; 3° le niqab, le tchador et
toutes les formes de voile qui ne laissent apparaître que les yeux ; 4° la
burqa pachtoune qui masque totalement le corps, visage compris. Amalgamer
délibérément les foulards aux voiles, c'est agir de manière consciente pour
effrayer le non-musulman en jouant sur l'image révulsive qu'inspirent les
régimes intégristes du Moyen Orient, d'Iran ou les Talibans afghans. Pourtant,
pour bon nombre de femmes, porter un foulard signifie un refus du voile et une
rupture par rapport à cette tradition. De la même manière, porter un chapeau ou
un bandana peut représenter pour des jeunes filles issues de milieux
traditionalistes un pas vers un retrait de tout couvre-chef.
Quant
à la remarque "Marianne ne porte pas le voile", elle joue sciemment avec les préjugés xénophobes.
Compte-tenu de l'histoire de la France, il n'y avait effectivement aucun risque
pour que Marianne porte le voile... En serait-il autrement dans un autre pays ?
Peut-être. Si l'Algérie avait choisi de prendre pour symbole national l'effigie
d'une héroïne de l'indépendance, d'une moudjahidate, qui dit qu'elle n'aurait pas porté le voile ? Qui
sait de quoi seront coiffées les héroïnes du Peuple demain au Pakistan ou en
Iran ? Dire "Marianne ne porte pas le voile", c'est dire aux jeunes musulmanes de France et par
delà à l'ensemble de la communauté d'origine arabo-musulmane qu'elles ne seront
jamais considérées comme authentiquement françaises. C'est un message
d'exclusion, d'une violence symbolique totale, qui ne peut que favoriser les
sentiments de défiance à l'égard des jeunes d'origine maghrébine de la part des
"français de souche" et les sentiments d'abandon et les poussées
séparatistes chez les autres.
Dès
juin 2003, Jean-Louis Debré (président UMP de l'Assemblée nationale) a mis en
place une commission parlementaire. Visiblement destiné à se couvrir du
prestige d'une autorité morale, le pouvoir a mis en place, Chirac a quant à lui
institué une "Commission sur la laïcité dans la République" présidée
par Stasi et composée d'intellectuels de tous bords. C'est cette commission
Le
5 décembre, en Tunisie, Jacques Chirac se place lui aussi dans la logique d'une
loi, déclarant que "les Français étant ce qu'ils sont, le port du voile
est une sorte d'agression qu'il leur est difficile d'accepter". On est toujours dans la même logique racialiste.
Chirac joue aussi sur l'assimilation foulard-voile mais surtout oppose "les
Français" aux porteuses de hidjeb. En précisant "étant ce qu'ils sont", Chirac les définis implicitement comme hostiles à
l'Islam voire raciste. Mais ce n'est pas pour appeler à un changement des
mentalités : il en tire au contraire prétexte pour justifier son action contre
le port du foulard. Autrement dit, il prend lui aussi la responsabilité de
considérer les musulmans les plus dévots comme ne faisant pas partie de la
communauté nationale. Or chacun sait que la totalité des jeunes filles visées
sont Françaises (et même Françaises de naissance) : sa position n'est donc pas
celle d'un garant de l'unité nationale - qui paraît-il est une des principales
fonctions d'un président - mais au contraire d'un fourrier du racisme.
Chacun
comprendra bien la gravité des démarches à la Fabius-Chirac et du danger
extrême qu'il y a à mettre au banc de la société une partie de la nation. Ce
faisant, au va au delà de la simple xénophobie pour entrer sur un terrain
encore plus fangeux, de sinistre mémoire.
Après
les attentats du 11 septembre 2002, nous avions noté que "la communauté
arabo-musulmane a été cruellement touchée par les amalgames honteux auxquels se
sont livré les média" et que le
sujet était "particulièrement sensible chez les jeunes des cités qui
sont déjà victimes de la ségrégation et se sentent exclus d’une société
française à laquelle ils appartiennent pourtant". Nous nous étions alors déclarés "prêts à
toute éventualité, en particulier si des exactions venaient à se produire
contre la communauté arabo-musulmane de France". Or aujourd'hui la situation on assiste d'une part au
vote d'une loi contre les musulmans dévots et d'autre part à la multiplication
d'attentats contre les lieux de culte musulmans (cf. Le Monde 9/03/2004).
Commentant l'incendie de la mosquée d'Annecy, un jeune "issu de
l'immigration" venu participer à
une manifestation silencieuse expliquait "je ne suis pas spécialement
croyant, mais je me sens agressé par ces attentats".
Ce
que le 11 septembre, l'invasion de l'Afghanistan, celle de l'Irak et le conflit
israëlo-palestinien n'avait pas réussi risque fort d'être facilité par la jonction
entre les provocations législatives du pouvoir et les provocations physiques de
l'extrême droite : importer la "guerre des civilisations" à domicile.
Dans
ce contexte, il est nécessaire que les organisations populaires s'expriment
clairement pour stopper la vague d'hostilité à la communauté musulmane et pour
empêcher que s'instaure un face-à-face mortifère entre l'Etat d'un côté et les
forces communautaristes et sectaires qui se sentiraient habilitées à parler au
nom de la population d'origine maghrébine. Car c'est bien la rencontre entre
exclusion économique, spatiale, politique et consensus racialiste qui est à
l'origine de la montée en puissance de forces prônant le repli identitaire (*).
Pour la gauche populaire et sociale l'avenir n'est pas dans le consensus avec
Chirac (vote pour lui au 2ème tour, soutien lors de la guerre américaine contre
l'Irak, soutien contre les jeunes filles portant le foulard) mais dans la
reconquête des milieux ouvriers. Cela suppose a minima une posture indépendante et la défense des catégories
les plus exploitées et opprimées. C'est uniquement de cette manière - et non en
faisant bloc avec les ennemis du salariat - qu'on parviendra à résoudre les
contradictions au sein du peuple et à contrer les forces du découragement, du désespoir
et du communautarisme. Ceci vaut tout autant face à des phénomènes comme
l'abstention aux élections, le vote FN ou les dérives sectaires. Concernant
l'intégrisme son recul ne sera pas causé par une accentuation de l'exclusion,
de la répression étatique et de la stigmatisation des populations concernées :
il viendra de l'ouverture par les forces progressistes d'une perspective de
lutte pour une société égalitaire basée sur de nouveaux rapports sociaux.
La
loi devant être appliquée à partir de septembre 2004, il n'est pas impossible
qu'elle entraîne des conflits locaux. Si ce devait être le cas dans les
secteurs où notre mouvement est implanté, nous ne manquerions pas de prendre
nos responsabilités, en lien avec les organisations progressistes s'étant déjà
exprimées sur la question (collectif "une école pour chacun" etc.) n
(*) R. Debord : l’immigration,
un élément essentiel pour une stratégie de changement