Le voile en marche en Europe

Roger Paturaud

Mars 2004

C'est dans sa version iranienne que le voile islamique est apparu sur la scène médiatique, comme signe de réveil de l'islam. L'imam Khomeyni exigeait des journalistes femmes qu'elles se présentent devant lui la tête couverte. La proclamation de la République islamique d'Iran marquera le triomphe de la morale islamique rigoriste, qui autorise la relégation des femmes et prohibe la mixité. Le hidjab version arabe du tchador est devenu depuis lors l'étendard des islamistes, hostiles à l'égalité entre hommes et femmes reconnue dans les sociétés occidentale comme un acquis des droits de l'homme. En France, et plus largement en Europe, la situation des femmes musulmanes est assurément plus enviable que leurs consoeurs vivant sous la loi islamique. Pourtant, ici aussi hélas, les courants islamiques fortement implantés dans les quartiers immigrés ont introduit des changements de rapports de sexe avec un contrôle social sur les femmes qui dépasse largement le strict cadre familial. L'adoption du hidjab, d'abord par les adolescentes, plus réceptives au discours identitaire des idéologues islamistes, atteint maintenant les femmes en situation active. Nous dit Hanifa Cherifi médiatrice sur le voile au ministère de l'Education nationale, dans le Nouvel Obs du 2 octobre

Chahdortt Djavann, écrivain d'origine iranienne voilée pendant 10 ans, dans un livre, "Bas les voiles!" affirme à propos des intellectuels musulmans : "S'ils adorent autant le voile, n'ont qu'à le porter eux-mêmes"  les autres, paternalistes et communautaristes sont prêts à "paver de bonnes intentions l'enfer des autres"; Elle se dit révulsée par les petites françaises "minaudantes sous leurs voile tout neuf", Elles invoque à tout bout de champ la pudeur pour se rapprocher de dieu. "Mais dieu vous voit nue" leur rétorque-t-elle, "c'est du regard des hommes que vous vous cachez. Pourquoi ?". "C'est des droits de l'homme qu'il s'agit, pas de la laïcité. Le voile des mineures est une maltraitance comme l'excision".

Tout le monde s'accorde pour juger le voile islamique comme un moyen parfois d'oppression, en tous les cas de domination des femmes. Est ce que nous sommes d'accord pour dire que c'est aussi un étendard brandit par les fondamentaliste et les intégristes islamistes ? La question du voile investit maintenant tout le champ politique, devient un enjeu politique qui divise tous les partis, organisations et associations. Reprocher aux partis politiques de politiser cette affaire, est un contre sens, si le rôle des partis n'est pas de politiser, je ne comprends plus rien à rien. [Je me limiterai à la question scolaire, bien que je reconnaisse] Il faut reconnaître qu'une grande partie de l'émergence du voile est du à la non intégration sociale et nationale d'une grande partie de la jeunesse maghrébine. Elle se sent parce qu'elle l'est, rejetée. Se dire de confession musulmane est le moyen de se revendiquer de sa communauté d'origine, comme autrefois le juif se sentait juif d'abord dans le regard de l'autre. Certains partisans du voile dans les écoles voudraient nous affubler du terme infamant d'islamophobe, comme d'autres veulent faire passer les antisionnistes pour des antisémites. Islamophobe peut être vrai pour moi comme militant athée qui combat toute les religions, mais ceux qui se prononce contre par peur de l'islam sont plutôt arabophone et racistes. Deux grands types de réponses sont apportées, assorties d'arguments divers. Ceux qui se prononcent pour la tolérance et acceptent le port du voile à l'école et ceux qui prônent son interdiction, que cela soit par la loi ou par réglementation. La divergence provient que les premiers s'attachent à répondre d'abord à la personne porteuse du voile, les seconds à résoudre le problème de la remise en cause de la laïcité que provoque ce comportement. Toute la difficulté vient, il me semble, et c'est une évidence, que personne et problème sont liés. Dans le positionnement pour l'interdiction du voile à l'école, que certains voudraient même étendre à tout l'espace publique, il y a parfois la crainte de l'islam, vu comme intégriste dans son ensemble, ce n'est pas mon cas, je me place du point de vue de la laïcité. Son noyau dur, ceux qu'on appelle laïcards pour les discréditer en les présentant comme des intégristes, ont des raisons légitimes et historiques de vouloir l'interdiction du voile à l'école. Il a fallut sortir les prêtres catholiques des écoles pour imposer la laïcité, les voir revenir derrière le voile avec les imams et les rabbins est vécu comme une provocation. Que l'école actuelle porte encore largement les stigmates de la présence catholiques et souffre de l'exception de l'Alsace-Moselle, ne doit pas pour autant laisser la porte libre aux exigences religieuses exorbitantes comme celle de réinterpréter la laïcité et de charger l'école d'assurer une certaine formation religieuse au sein de l'école par le biais du "fait" religieux, sous prétexte que l'Eglise n'y parvient plus. Les formations en IUFM, les livres scolaires qui doivent traiter de cette question, sont toutes et tous assurés par des personnes liées au catholicisme. Un des argument le plus couramment opposé, est : En interdisant le "foulard", car ils disent foulard pour ne pas reconnaître qu'il s'agit de voile islamique, ne va-t-on pas exclure une minorité de filles qui iraient dans des écoles confessionnelles, ou se jeter dans les bras des groupes intégristes. Le refus de ces jeunes filles nouvelles converties, ou arborant ce nouveau comportement, car avant elles allaient à l'école sans le voile, l'assistante sociale qui à la Ville de Paris s'obstine à le porter dans le cours de son activité professionnelle, s'est bien garder de le porter pendant un an afin d'assurer sa titularisation.. Elles savent que nous sommes dans une société laïque, elles veulent modifier sa signification et par là prouvent qu'elles agissent par bravade ou sont déjà dans les bras des intégristes ou fondamentalistes, que leur revendication n'est déjà plus le port discret d'un signe religieux, mais le moyen de rendre visible l'islam au sein de l'école. Nous devons rester sur l'interdiction du port ostentatoire de tous les signes religieux. L'autre argument qui revient souvent, le refus de prendre en compte cette aspiration de jeunes musulmans ne va-t-il pas radicaliser un islam somme toute occidentalisé et le rendre plus revendicatif ? Il se retourne aussi vite en son contraire, lui donner ce droit n'est ce pas l'encourager à demander plus comme l'installation de lieu de prière qu'ils ne jugent pas contradictoire avec la laïcité, la remise en cause de la mixité qui est la suite logique de l'acceptation du voile, l'instauration d'heures différentes pour la fréquentation par les hommes et les femmes, des piscines. Certains dénonce à juste titre la régression que serait le retour de la séparation des filles d'avec les garçons dans les collèges, mais ils ne disent pas que cette démarche est fortement alimentée par les courants religieux qui veulent imposer le port du voile à l'école sur "leurs" filles. Car ils considèrent qu'elles sont à eux. Que deux filles soient tuées dans les cités dont l'une brûlée vive est une atteinte insupportable au simple droit de vivre comme on l'entend. Que des jeunes filles doivent se protéger, est une atteinte à la République. Peut-on contenir ces actes si on accepte d'interpréter la laïcité qui selon eux autorise le port du voile à l'école.

Je me prononce pour une loi, qui ne soit pas tournée contre l'islam, car les musulmans doivent avoir droit aux mêmes libertés religieuses que les autres religions, mais une loi qui en rappelant à tous les règles de la laïcité, donne un point d'appui aux proviseurs ou principaux des lycées et collèges. J'aurai préféré que cette question soit réglée au cas par cas avec l'aide de la médiatrice Hanifa Cherifi, mais il est visible que les chefs d'établissements, pour avoir la "paix" et par manque de caractère ont capitulé, ont accepté dans beaucoup d'endroit la pénétration du voile islamique avec ce qui en découle, le refus de certains cours comme ceux de science de la vie et de la terre portant sur l'évolution des espèces, ou d'éducation physique, les insultes contres celles qui ne pratique pas pendant une fête religieuse la remise en cause de la mixité. Ils ont besoins d'être soutenus, soutenons le refus du voile à l'école. Il apparaît que la question du port du voile, que l'on soit pour accepter sa tenue à l'école ou que l'on soit pour son interdiction par la discussion, la circulaire du conseil d'Etat ou une loi, ne peut pas être dissociée de la question générale de la laïcité à l'école qui comprend le calendrier actuel et ses fêtes religieuses catholiques, les aliments avec le poisson le vendredi, la viande hallal pour tous, la publicité des marques, la présence des aumôneries au sein des écoles, le financement des écoles privées, le statut spécial de l'Alsace-Moselle. Cela veut dire qu'il faut relancer la laïcisation de l'école, l'arbre islamique ne doit pas cacher la forêt catholique déclarait Benoît Mély avant de disparaître. Les livres censés aborder l'histoire des religions à l'école sont tous écrits d'un point de vue catholico-centré. Dixit Science et Vie N° 1033 d'octobre 2003. Il faut en tirer les conséquences. Il faut dans ces questions religieuses, un point de vue d'historiens non catholiques et de non adeptes d'une religion. Ils ne peuvent pas s'abstraire de leur conviction, tout au plus édulcorer leur position, ce que l'on comprend puisqu'il sont au service de "leur"dieu. Lors de l'audition, des représentants de la Libre pensée, "la plus ancienne association laïque de France", à la commission constituée sur la laïcité par l'appareil d'Etat, ils ont été qualifié"d'intégristes" par l'historien ( catholique ) René Rémond. Demander de laisser dieu à la porte, leur est insupportable. On est tenté de répondre, il faut écraser l'infâme. Le comble est qu'un salarié a été récemment licencié de son entreprise pour être venu en short l'été, licenciement confirmé par le tribunal de prud'homme, et on laisserait le voile s'afficher dans les services publiques ?

L'Espagne et le Portugal sont en train de négocier l'introduction de Dieu dans la constitution européenne, cela devrait nous faire réfléchir au danger bien réel que constitue la volonté de ceux qui veulent nous imposer celle de dieu

Revenons au port du voile, le dialogue est préférable, c'est entendu, mais quand il devient impossible parce que imposer la présence du voile est une stratégie étudiée, parce que les groupes islamistes cherchent à imposer leur conception de la laïcité ? Faut-il accepter ou refuser ? Croire que l'avis du conseil d'Etat est suffisant ne résout pas la question. A Aubervilliers, la décision prise, exclusion des deux jeunes filles, est aussi son application. La discussion générale qui est menée par médias interposés au sein de toutes les associations, organisations et partis aide à faire prendre conscience et à répondre aux situations nombreuses qui se sont installées par laxisme. Les chefs d'établissements ont besoins de se sentir appuyés dans leur prise de décision sur le voile. C'est à cela que correspond leur demande d'une loi sur cette question, puisqu'elle ne pourrait venir qu'a la suite d'un débat au parlement. Loi ou pas loi, un débat général est nécessaire. Il est entendu pour moi que les musulmans doivent avoir les mêmes droits que les autres. Ils sont 5 millions approximativement, leur nombre augmentera encore, mais combien fréquente les mosquées ? Le ramadan est suivi pour la plupart comme un rituel identitaire festif, comme ceux qui font la fête le soir de Noël. Stigmatiser leur communauté ne peut-être le fait que de ceux qui voudraient faire croire que l'islam est un danger pour nous. Sont dangereuses toutes les sectes, pas seulement celles qui se réclament de l'islam. Il ne faut pas confondre la séparation nécessaire de la religion d'avec l'Etat et la séparation d'une population dans ces quartiers, de leur non intégration économique et leur non formation, le refus de leur donner un travail rémunérateur, bref d'user contre eux d'une ségrégation raciste.

A propos de l'exclusion des deux jeunes filles d'Aubervilliers, je remarque qu'elles sont d'une famille non religieuse, la grand mère institutrice à la retraite, le père d'origine juive, avocat au MRAP, reçoit la presse torse nu devant ses filles qui invoquent la pudeur à tout bout de champ, la mère d'origine kabyle n'est pas particulièrement religieuse, mais est catholique, c'est donc un choix de nouvelles converties (des prosélytes ) à un moment donné que prennent ces deux jeunes filles. Dans ce défit et bras de fer qu'elles ont engagées volontairement avec l'administration et l'équipe enseignante du collège, elles ont manifestées devant le collège avec ceux qui sont pour l'application à l'anglo-saxonne, port du voile autorisé à l'école mais séparation communautaire des populations. Elles font preuve de caractère, elles se placent au centre de l'attention, des regards et se propulsent dans les médias, leur avenir n'est donc pas menacé. Mais qu'en serait-il pour celles à qui serait imposé le voile par la pression du milieu islamique ? L'invocation de la pudeur et de ne pas attirer le regard, ne tient pas. Un vêtement banalisé genre survêtement fait beaucoup mieux l'affaire si cela était la vraie raison. Elles ne refusent aucun interview et apparemment, elles sont heureuses d'être dans l'œil des caméras. L'argument est fréquemment mis en avant car il est susceptible attirer la bienveillante compréhension de celles et ceux qu'offusque la concupiscence trop présente des mâles. Mais, elles le disent, le voile est une identification, elles se disent militante. Le statut religieux du voile est donc bien revendiqué.