Islam et progressistes

Pierre-Alain Millet (mars 2004)

Une des conséquences la plus visible du "débat" sur le voile à l'école est une réelle division apparue entre militants qui quelques mois plus tôt manifestaient ensemble, traversant la plupart des organisations politiques et syndicales existantes. Une enseignante témoignait récemment dans l'émission "la bas si j'y suis". Elle avait espéré en un redémarrage du mouvement de lutte des enseignants contre la politique Ferry, mais elle constatait les engueulades répétées sur la laïcité en salle des profs et la défaite encore plus profonde devant l'absence de compréhension des raisons de l'échec du printemps...

Les débats sur la loi et le voile conduisent en effet, à gauche, à opposer une position qui serait "républicaine" contre le communautarisme et l'intégrisme, à une position "solidaire" contre la politique sécuritaire et la ségrégation sociale... Cela conduit certains enseignants ayant lutté pour l'école publique à manifester avec des groupes revendiquant le droit de ne pas suivre certains enseignements, et d'autres à soutenir une loi d'un gouvernement qui attaque de tout coté l'école comme tous les services publics... Sauf à considérer que c'est à n'y rien comprendre, il faut tenter de se mettre d'accord sur les faits pour se prémunir de deux risques. Nier ou minimiser l'intégrisme, comme nier ou minimiser la ségrégation sociale. Pour cela, il faut un retour critique sur les arguments employés,  chercher à comprendre les termes du débat sur le voile et la laïcité dans l'objectif pratique de retrouver les conditions d'un rassemblement populaire efficace contre les agressions sociales répétées...

Autrement dit, est-il possible d’affirmer qu’il existe des formes de communautarisme, d’intégrismes ET qu’elles se fondent sur une bien réelle ségrégation sociale et politique des populations d'origine arabo-musulmanes, que c’est même cette ségrégation sociale qui en est le terreau tout en s’en renforçant? Est-il possible de constater que le voile est un archaïsme sexiste ET de reconnaître le sentiment de jeunes filles qui l'utilisent comme étendard d'une affirmation sociale identitaire. Peut-on considérer que la laïcité est un combat politique nécessaire ET qu’il ne se gagnera pas dans la confusion avec ceux-là même qui mettent à mal l'école publique ou organisent la ségrégation et la précarité ?  Peut-on être républicain, révolutionnaire ET considérer la présence de l’islam en France comme un enjeu qu’on ne peut laisser ni aux intégristes ni aux manipulations politiciennes et diplomatiques d’un Sarkozy ?

Ce texte tente d'éclairer une cohérence possible d'une position progressiste de rassemblement dans la diversité culturelle et cultuelle des quartiers populaires.

Il existe des formes de communautarisme en progression,  une bataille de plus en plus politique de groupes "intégristes" ou "fondamentalistes" qui agissent au plan local, d'abord culturel et social. Un peu partout, sous des formes diverses, des locaux associatifs ont pris une connotation "cultuelle". Deux exemples vécus personnellement. Une association de jeunes d'un quartier obtient un local qu'elle utilise quelques temps, puis un groupe d'anciens du quartier  négocie un "droit d'usage" cultuel. Socialement, il s'agit clairement d'un monde ouvrier qui exprime une revendication sociale (les vieux ont du mal à se déplacer), dans une relation de proximité avec la majorité municipale de gauche. Les élus acceptent temporairement en proposant que les musulmans du quartier participent au groupe de travail pour la construction d'une mosquée... ce que malheureusement, ils ne feront pas. Après quelques mois, le responsable du lieu, malade, rentre en Tunisie...  un imam s'installe, récemment arrivé de l'étranger, logé dans une copropriété voisine, dont les femmes sont (fait très rare à l'époque) entièrement voilée de noir, et qui tente d'imposer le port du voile a ses filles à l’école primaire... (1998). Il cèdera à l'école, mais le local avec "droit d'usage cultuel" devient pour tous une mosquée dont les organisateurs refusent toute participation aux réunions municipales...

Dans un autre quartier, un local municipal est réaménagé pour les associations et l'équipement ados municipal. Il est vandalisé plusieurs fois, puis brûlé... Après une nième réfection, une convention d’usage partagé entre un groupe d'habitants demandant un droit d'usage cultuel, une association féminine de soutien scolaire et l'équipement ados de la ville. Très vite l'usage culturel exclue (y compris physiquement) les autres activités. Les animateurs ados préfèrent ne pas faire de vague, l'association féminine, pourtant animée par une musulmane pratiquante, préfère se trouver un autre lieu. Quelques temps plus tard, une plaquette "mosquée" est posée sur la porte. Le local n'est plus vandalisé. Il faut de multiples courriers et contacts a un élu local pour arriver à rencontrer les responsables, et il se révèle impossible de retrouver les conditions du compromis initial.

Ces faits ne sont pas isolés. Il y a bien une tendance générale à l'organisation d'espaces "musulmans" en rupture avec les institutions de la république. Les demandes d'origines peuvent être portés largement même si la volonté et les actes en rupture avec la république sont très minoritaires.

Parfois, cette expression du communautarisme se fait plus directement politique. Les dernières municipales ont vu par exemple la majorité historique de gauche (PS) à St Fons (69) battue par une droite ayant trouvé un relais dans des quartiers ou la participation a augmenté contrairement à la tendance générale, autour de quelques "militants" se réclamant de l'islam ou de l'immigration, et aux déclarations anti-communistes  très marquées....

Il existe une ségrégation sociale et politique issue du colonialisme, construite méthodiquement dans l'entreprise par la ségrégation dans l'organisation du travail, la surexploitation des travailleurs immigrés, construite dans la cité avec le refus de donner à l'école les moyens et les objectifs d'une véritable réussite de tous, avec une représentation de la réussite et de l'échec scolaire très liée aux représentations sociales de la place du travail dans la société, avec une politique de la ville toujours plus ségrégationniste au fur et à mesure que les discours se veulent "solidaires", construite en politique avec les échecs et les rancœurs des diverses tentatives d'instrumentalisation des mouvements de banlieue, autant par le PS que par la droite.

Dans les années 97-2000, la France semblait découvrir la possibilité de faire reculer le chômage, tous les indicateurs étaient au vert... Pourtant dans le quartier des Minguettes, l'écart de taux de chômage avec la moyenne nationale s'aggravait ! A Montbéliard, en plein rush des usines Peugeot embauchant largement des jeunes des quartiers populaires, des émeutes urbaines secouaient ces mêmes quartiers (voir le livre de M Pialoux).

C'est cette réalité de l'aggravation de la ségrégation qui se trouve pour certains masquée par les discours répétés des ministres de la ville, de Tapie jusqu'à ce Borloo impayable de tirades sociales toujours plus humanistes pendant que la précarité et la misère ravage les milieux populaires. Les indicateurs qui révélait par exemple une progression régulière des mariages mixtes se sont renversés. Les maires qui pensent les rénovations urbaines, cherchent dans leur majorité à défaire ces quartiers populaires qui font peur. Les plus cyniques l'affirment "pas de ça chez moi !" Mais quand le maire de Lyon affirme son choix d'une ville internationale et privilégie les opérations de prestige, de cité internationale en "nouveau confluent", c'est systématiquement les pauvres qui sont bousculés, répartis, disséminés aux alentours. Et on peut même entendre un adjoint se vanter que la politique du logement a pour objectif de permettre aux villes de banlieue de "changer de population" !

Cette ségrégation est profonde et quotidienne. Les suicides en prison, le taux de chômage des jeunes dans les quartiers dits sensibles, les mineurs "perdus de vue" de l'éducation nationale sont des révélateurs criants. Tout comme la réalité de l'accueil du public dans les différents services publics (faites la comparaison entre un bureau de poste, un centre de Sécu ou même un centre commercial d'un centre de grande ville et de banlieue...).

Or la grande majorité des musulmans sont justement dans ces quartiers populaires qui font la une des médias. Et ils représentent souvent la majorité des habitants de ces quartiers. En dehors même de toute tendance confirmée ou non sur le développement de la pratique religieuse, leurs exigences concernant la reconnaissance des pratiques cultuelles, mosquées, abatage du mouton, carré musulman d'un cimetière, traduisent d'abord leur apparition (enfin !) dans le débat public, après des années de silence et de soumission.

Ce n'est donc pas une Lepenisation des esprits qu'il faut dénoncer mais le contraire. Le Pen ne fait que surfer sur ce que les politiques ségrégationnistes ont construits depuis des décennies, une société plus inégale, plus dure pour les pauvres, plus précaires pour le monde du travail en général. Une société construite avec l'immigration pour diviser, opposer, qui n'a jamais fait l'analyse de son passé colonial ! Le racisme et les rancœurs néocolonialistes sont bien préalables à l’invention du FN !

Ainsi, cette ségrégation sociale devient pour beaucoup une ségrégation d'origine, religieuse, et en réaction, l'identité devient un espace de reconnaissance, d'affirmation de son autonomie. Que cette réaction soit pervertie par le conservatisme religieux est bien évidemment un risque sérieux, surtout si ceux qui peuvent lui donne uner perspective de résistance anticapitaliste s’en éloigne !

Oui, le voile est un archaïsme, une oppression...

Comme d'autres traditions touchant aux femmes, le voile est avant tout un archaïsme sexiste. Comme le chantait Tachan, "l'homme a mis le voile aux algériennes, la chasteté aux châtelaines, et le tablier à mémène...." La plupart des religieux musulmans le considèrent comme un geste nécessaire pour protéger la femme, même si certains précisent que le Coran interdit de l'imposer.

Tout le débat est justement de savoir si l'argument religieux est recevable ! Le pape et la majorité de l'église catholique continuent à considérer la contraception et l'avortement comme des crimes... Mais quel militant progressiste en tire argument pour autoriser une famille à refuser les cours d'éducation sexuelle pour leur fille ! Ce refus que la religion dicte la loi, impose ses règles dans l'espace public semblait très établi ! En quoi l'argumentaire musulman sur le voile est-il différent ?

Surprenant d'ailleurs de considérer que pour protéger la femme de l'homme, il faille enfermer la femme et non pas l'homme ! Ce caractère archaïque de tout discours religieux "litéraliste" doit être dénoncé. Oui, un homme peut désirer une femme. Mais une femme peut désirer un homme ! Non, ce n'est pas la femme qui fait le violeur, mais l'abaissement de la femme, le refus de la considérer comme libre et égale. Le voile est dans la société traditionnelle la marque de la puberté, de la possibilité pour la jeune fille d'être proposée en mariage, et donc de la nécessiter de la "réserver" comme une marchandise des échanges entre famille.... Il est au plan religieux comme au plan culturel une marque d'infériorité. Les témoignages de femmes ayant du le porter sont éclairants et personne ne devrait se sentir autorisé à en parler comme d'une simple mode vestimentaire !

L'excision est certainement une pratique beaucoup plus violente. Mais elle relève du même refus de reconnaître la femme libre et égale ! Elle doit être interdite et sa pratique condamnée, non d'abord parce qu'elle porte atteinte à l'intégrité physique d'une femme, non d'abord pour les risques sanitaires, mais en premier lieu parce qu'elle refuse aux femmes le bénéfice de cette déclaration des droits "de l'homme"... les hommes (et les femmes) naissent et demeurent libres et égaux en droits !  Et ceux qui proposent une excision médicalisée et limitée a une mise "hors-fonction" du clitoris doivent être dénoncés. Il faut donc étudier avec attention la position de Chahdortt Djavann (auteur de "Bas les voiles") qui considère que le voile est d'abord une maltraitance pour les filles mineures, à l'école ou ailleurs ! Derrière une déclaration banalisée de jeune fille présentant le port du voile comme une simple marque religieuse d'attente de son futur mari, ne faut-il pas interroger, et critiquer si besoin, la conception des rapports hommes-femmes et du couple qu'elle révèle ? Car quand une jeune fille d’Arabie est condamnée pour avoir été violée, alors même qu’elle était voilée, c’est bien une vieille tradition d’inégalité imposée aux femmes qui révèle sa violence !

Tout en respectant les libertés individuelles et les modes vestimentaires qui sont un élément culturel, il faut dénoncer comme un choix politique et non pas religieux le retour du voile islamique.

La laïcité n'est pas une neutralité, mais une bataille politique !

Car la religion présente toujours le risque de l'absolutisme. Ce n'est pas sans raison que le mouvement ouvrier a souvent répété qu'elle était "l'opium du peuple" et ce n'est pas sans raison qu'il a fallu une longue bataille contre l'église catholique et les conservatismes religieux pour construire et défendre un espace public laïcisé. Même les excès de l'anticléricalisme ont sans doute contribué à cette prise de conscience de la nécessité d'une position "relative" de l'église dans la société. Tout comme l'humour caustique d'un journal comme Charlie Hebdo est nécessaire pour que la société sorte de la déférence à l'égard des puissants, ou comme les dessins satiriques du journaliste marocain Ali Mrabet récemment libéré après une grève de la faim sont indispensables pour que le Maroc puisse sortir de l'absolutisme royal.

La liberté de critique du discours religieux est un préalable au débat politique. Une idée argumentée par des références sacrées ne peut être une contribution au débat. La laïcité doit être d'abord l'affirmation que le débat politique a pour objet la connaissance collective, partagée, soumise au débat critique, et qui ne peut se construire sans la liberté de choix individuel, sans l’effort de connaissance. C'est ainsi que la liberté du fait religieux n'est pas un compromis ou une mansuétude de la laïcité, mais la garantie d'une complète liberté de choix de l'individu, de sa liberté de conscience, de prendre conscience !

Malgré elle, voire contre elle, la religion doit donc être mise à sa place, celle d'un choix de vie individuel, de l'intime et de la foi. L'expression de ce choix individuel dans la vie collective doit être limité comme toute liberté par ce qui autorise aux autres le même droit à l'espace public. Les discours critiques du religieux, films (Jésus) ou livres (Salma Rushdie) ne peuvent être interdit. Il doit être possible de dire publiquement ce que l'on pense de la religion. "Mort aux curés" chantaient les révolutionnaires du 19ème siècle ! Aujourd'hui, il faut pouvoir qualifier le mariage d'un vieillard de 70 ans avec une fillette de 12 ans de pédophilie, même si cette pratique est décrite dans un texte sacré ! Il faut dénoncer la lapidation, non pas en se réfugiant derrière les sourates qui en limitent les cas d'usage, mais en dénonçant, dans ces sourates mêmes le compromis avec des pratiques historiques aujourd'hui totalement condamnables !

Accepter de considérer qu'un texte sacré soit intouchable, s'y référer pour justifier une position dans un débat public est le commencement d'une dérive qui ne peut connaître de limites ! La religion, dès qu'elle sort de l'individu place l'absolu dans le débat public et porte donc l'absolutisme en elle ! Toutes les religions... Les élections iraniennes montre la capacité de nuisance de religieux en rupture avec les forces vives de leur peuple, qui continuent à dire la loi, car celle-ci en dernier ressort est divine ! Le judaisme est utilisé comme ciment idéologique du sionisme au service d'une politique colonialiste trouvant sa justification dans la torah,  l’intégrisme catholique joue un grand rôle dans l’extrémisme politique de Bush aux Etats-Unis !

La droite mène une véritable guerre sociale, contre le monde du travail, contre l'école publique et la laïcité, contre les services publics, la république, la démocratie !

Qui parle de l'école publique, de ses objectifs d’éducation de citoyens ouvert au monde ? Qui s'inquiète de la mise en concurrence des universités, avant celle des lycées ? Qui se préoccupe de la situation de quasi ségrégation dans laquelle se retrouve certains lycées de banlieues... ! Qui parle de la fin programmée de l'école maternelle, de la disparition un peu partout des cantines scolaires au profit des Mac-do à la sortie des lycées ! Qui parle de la progression toujours plus forte de l'enseignement privé ? Au moment même ou un "grand débat" sur l’école (ou 6% seulement des 15000 réunions ont discuté du voile) prépare les conditions de la justification des futures réformes !

Comment croire un gouvernement se déclarant préoccupé du sort des femmes quand en 2003 il a gelé plus du quart des crédits accordés au Fonds d’Action de Soutien pour l’Intégration et la Lutte contre les Discriminations (fasild), fonds qui sert, notamment, à financer des associations qui assurent la socialisation des femmes ! Et comment oublier ses tentatives de mise en cause du droit à l’IVG par des votes téléguidés à l’assemblée nationale !

Pendant ce temps, Rafarin/Fillon déploient leur politique antisociale : création du RMA, droit pour les patrons d’imposer des accords d’entreprise dérogatoire défavorables aux salariés, casse de la SECU par ordonnance, régionalisation et décentralisation accélérée pour défaire toujours plus la république et l’égalité des droits des citoyens et réduire toujours plus les dépenses publiques. Et qui parle encore de l’ambition du J+1 pour une poste assurant l’égalité de service des citoyens quand on annonce le règne de la marchandisation postale qui hiérarchise les marchés et les qualités de services ? La droite détruit la France des services publics, de la libération et de 1936, organise une France aussi dure et violente pour les pauvres et les salariés que la société américaine pour permettre a la grande bourgeoise de jouer sa carte dans l’affrontement international.

Cette politique a besoin de la division durable des forces de résistance, donc du racisme pour interdire l’unité du monde du travail. Cette instrumentalisation de l'islam par la droite, se fait autant avec la construction politicienne et diplomatique du conseil du culte musulman, que par la médiatisation de la polémique Tariq Ramadan au FSE, ou de la théorie du « nouvel antisémitisme arabe des quartiers » qui vise à interdire toute dénonciation de la politique colonialiste israélienne !

Qui s'intéresse à ce qu’à dit Ramadan au FSE ? La polémique, elle, a bien occupé les esprits pour installer un leurre idéologique. Car ce sont bien les efforts fournis par certains milieux alter mondialistes pour s'ancrer dans les milieux populaires, donc dans les banlieues qui sont visés ! C’est bien la construction de faux-repères politiques qui est recherchée pour que la rencontre possible entre toutes les forces vives des milieux populaires ne puisse se faire. Et comment ne pas voir cette bataille politique à l’œuvre dans les interdictions de spectacle de Dieudonné (quelque-soit l’appréciation sur le contenu ou la forme de ce spectacle) ou l’interdiction d’une conférence-débat à Paris sur le thème "Islamophobie et communautarismes" avec Hamida Ben Sadia (fédération Léo Lagrange), Alain Gresh (Le Monde Diplomatique) et Tariq Ramadan ?

Quel cynisme de la droite et comment accepter de se ranger sans critiques a ses cotés ! Sarkozy se paye le luxe d’apparaître comme le défenseur de la république au moment même ou il développe un état répressif et antisocial digne de Vichy ou du 19ème siècle. Loi Perben, démolition du droit du travail, du droit de grève, remise en cause de la liberté des psychanalystes, la liste est longue…

L’affaire du voile est une aubaine pour cette bataille, jusqu’à voir des militants UMP issus de l’immigration arabe faire signer un appel contre la loi, comme moyen de campagne électorale contre une majorité municipale de gauche, après avoir lancé au maire présentant ses vœux « rendez-vous en 2007 » !

Un mouvement social et politique issu de l’immigration se cherche

La marche des beurs en 1983 ne naissait pas de rien. Des associations de travailleurs immigrés existaient depuis longtemps ; la grève des loyers des foyers Sonacotra en 1976 en témoigne, mais après les illusions extraordinaires créées par la victoire de la gauche en 1982, cette marche avait semblé lancer une génération de militants qui allaient permettre aux français issus de l’immigration maghrébine de prendre leur place dans la vie politique et sociale. Les associations se sont multipliées, mais malheureusement aussi les récupérations, manœuvres pour s’en servir de faire-valoir ou de porte-voix. Pendant ce temps, l’aggravation des problèmes a exacerbé les tensions, les colères… L’histoire des partis politiques est suffisamment riche de scissions, crises, reconstructions, pour comprendre que ce mouvement des banlieues s’est lui aussi cherché, divisé, reconstruit… Certains militants se sont inspirés du marxisme mais se sont parfois confrontés à un parti communiste déjà en crise et malheureusement plus tournés vers les couches moyennes ou les retraités que vers ces jeunes turbulents et aux références politiques floues. Souvent l’identité liée à l’immigration (comme le  MIB) ou à la religion (UJM) fait office de définition politique.

Les listes du type des « motivés » traduisent cette émergence dans la diversité des situations locales de militants cherchant les voix d’une expression politique autonome. La plupart du temps, ces associations ont été niées par les médias, alors que de nombreuses opérations publicitaires avec de gros moyens étaient téléguidés d’en haut, de la création de SOS Racisme, à la mise en scène médiatique plus récente du mouvement « Ni putes ni soumises ».

La mémoire officielle de la république et ses oublis sélectifs ont fabriqué une image des rapports de la France avec le monde dont les crimes et les horreurs sont souvent effacées… Mais un jeune dont les parents ont participé à la libération de l’Algérie, ou aux manifestations de 1961 connaît aussi la France coloniale et répressive ! Quand on parle de république, il faut donc préciser si l’on parle de la commune de paris ou du général Thiers, des militants se couchant devant les trains militaires partant en Algérie ou de l’assemblée votant les crédits de guerre, de l’état de vichy ou du conseil national de la résistance ! de la recherche du pouvoir du peuple ou du « coup d’état permanent » de la 5eme république…

La rencontre avec ce mouvement de l’immigration est nécessaire pour tous ceux qui veulent une 6eme république, démocratique, laïque et autogestionnaire, parce que cette république ne peut se faire qu’avec le peuple tel qu’il est, dans sa diversité d’histoire et de culture

Les termes du débat sur la loi et le voile sont un piège !

Si les luttes reprenaient dans le monde du travail, si se retissait la solidarité des salariés, public et privé confondu, la politique anti-française de la droite serait risqué ! Car la crise politique qui a secoué la France le 21 avril 2002 montre aussi la faiblesse d’un Chirac qui a obtenu moins de 20% des voix au premier tour, soit moins d’un Français sur 6 en age de voter qui soutient cette politique !

Pour la droite, l’éventualité que réapparaisse dans les quartiers populaires une expression politique radicale, faisant revivre ce que représentait un parti communiste ancré dans le monde du travail reste une hantise. Si la moitié du temps d'antenne consacré à la loi sur le voile concernant quelques centaines de cas avait été consacré à la mise en oeuvre du RMA ou de la réforme de l'allocation chômage qui concerne des millions de personnes, on imagine l'ambiance politique ! Alors que Chirac peinait dans les sondages, le voilà requinqué sur l'autel de la république laïque ! Et pendant ce temps, le peuple souffre aux Assedic, croyant ou pas, voilé ou pas ! 

C’est pour cela que la droite cultive et favorise cet affolement médiatique sur l’islam ! La politique Chirac Sarkozy a les mêmes objectifs d’instrumentalisation de l’islam que celle qui a conduit les USA et Bush a former, organiser, financer pendant des années les réseaux Ben Laden, avant de s’en servir comme justification de leur guerre impérialiste.

Et nous savons bien que les résultats de la suractivité médiatique du ministre de l’intérieur sont d’abord très… médiatiques. Non, Sarkozy n’est pas le dernier rempart de la république, de la laïcité ! Derrière ses rodomontades policières, il en est, avec ce gouvernement et son frère vice-président du MEDEF,  le fossoyeur !

La gauche a d’abord besoin d’action face a cette bataille libérale contre le monde du travail. Elle ne gagnera pas contre Chirac-Sarkozy en se cachant derrière une république idéalisée, mais en dénonçant partout les conséquences de leur politique, en contribuant à éclairer et unir le monde du travail contre leur piège en tenaille entre extrême droite et extrémisme islamiste, à reconstruire l’exigence républicaine à partir des besoins populaires.

Un débat nécessaire avec les musulmans pour qu’émerge un islam progressiste et républicain

Une fois refusé les amalgames et dénoncé les batailles politiques réactionnaires, il reste nécessaire d’engager avec franchise le débat avec les mouvements issus de l’immigration et notamment ceux se réclamant de l’islam sur ce danger de toute lecture "litéraliste" des textes sacrés, sur la nécessité d'une position "relative" de toute religion, sur l'autonomie de la connaissance, la nécessité d'un espace public construit sur le droit des peuples et des hommes, sur le politique conçu comme espace du débat collectif de recherche d'une vérité historique;..

Quel serait la place d’un islam empêtré dans les archaïsmes et les traditions, réduit a une "secte mormone" ne servant que les conservatismes de tout bord qui de l’Amérique à l’Arabie, ont besoin d’encadrer les pauvres et leurs révoltes. Cette grande religion qui dans l'Andalousie d'Averoès esquissa le concept de laïcité avant la philosophie des lumières mérite mieux que le retour au passé !

Aujourd’hui, le développement de l'islam accompagne la recherche d'identité de jeunes issus de milieux populaires délaissés par la gauche, ayant perdu tout repère et parfois toute confiance dans le monde du travail et ses organisations. Mais si cette identité est construite sur la religion comme une division, comme une séparation entre ceux qui croient et les autres, entre telle et telle religion, alors ce sont des identités meurtrières, comme les décrit le grand écrivain arabe Amin Maalouf ! C'est au contraire, faire croire aux jeunes musulmans précaires dans l'industrie qu'il est plus important pour eux de respecter les représentants de la nouvelle bourgeoisie arabe que de s’attaquer aux conflits du racisme dans leur milieu ouvrier, de reconstruire la solidarité des salariés face aux exploiteurs !

L’islamisme politique est une tentative de stériliser la colère des jeunes d’origine immigrés contre la précarité et l’exploitation qu’ils subissent majoritairement. C’est aux musulmans de France de dénoncer ce projet néo-fascisant porté par exemple par ce nouveau « parti des musulmans de France », apparu comme par miracle pour permettre de stigmatiser cette religion ! Le christianisme aussi a ses intégristes, ses conservateurs, ses fascistes. Mais il  y aussi la théologie de la libération, les prêtres ouvriers contribuant au syndicalisme... L’islam a besoin d’une expression populaire de gauche ! Il y a eu au 20ème siècle de fort courants de gauche, marxistes ou non, dans les pays arabes. Ils ont influencé le nationalisme arabe, et même parfois les frères musulmans. Ils ont compté dans les actions de Malcom X aux USA même. Mais le capitalisme et le colonialisme français ou américain l’ont combattu avec violence en privilégiant toujours l’islam le plus réactionnaire.

L’unité du peuple ne peut se construire sans perspectives politiques, sans représentation politique commune de ce « nouveau monde » que nous voulons. C’est une véritable reconstruction d'une identité culturelle et politique du monde du travail qui est nécessaire. Elle ne peut se faire que dans la réalité d'un peuple mélangé d'immigrations anciennes et récentes, dans lequel l'islam et les cultures arabo-musulmanes jouent un rôle important. Elle ne peut se faire sans désigner clairement l’ennemi, la capitalisme qui ne connaît pas de patrie ! Elle ne peut se faire sans renouer le lien avec l’histoire de la résistance au capitalisme, au colonialisme, avec le marxisme, avec le communisme ! La reconstruction d'une expression politique du communisme dans ce contexte est donc un chemin nécessaire qui nécessite autant la reconstruction d’une identité communiste elle-même, qu’un effort plus important que la célèbre main tendue de Thorez des communistes français aux chrétiens pour une nouvelle rencontre entre l’islam et le marxisme.

PAM

Sur le même sujet :

Intervention de Pierre-Alain Millet au Conseil municipal de Vénissieux (janvier 2004)