Une approche du citoyennisme (et de sa critique)
Raymond Debord (mai 2005)
Qu’y a t-il de commun à Jean-Luc Mélanchon, Marie-George Buffet, Georges Sarre, José Bové au delà de leur récente tenue d’un meeting commun[1] pour le vote « non » à la Constitution européenne ? Ils considèrent tous que les dysfonctionnements majeurs de la société dans laquelle nous vivons pourraient être résolues par une meilleure participation des gens à la vie de la cité. Ils considèrent tous que la démocratie politique est l’alpha et l’oméga de toute politique progressiste. Et, au delà des divergences réelles qui peuvent exister entre eux, ils formulent tous une critique interne d’un système auquel il n’est pas pensé d’alternative. Ce sont des citoyennistes.
Le citoyennisme est un sous-produit de la chute du mur de Berlin (1989) et de la crise du mouvement ouvrier traditionnel. Entre compromissions sociales-libérales et effondrement des régimes socialistes, il est apparu à un certain nombre de gens que le projet historique prêté à la classe ouvrière, la prise en main des rènes de l’économie dans le but de dépasser le capitalisme, avait failli. Ceci n’a pas entraîné pour les ouvriers eux mêmes autre chose de démoralisation, abstentionnisme voire ralliement à la droite. Mais pour d’autres, ceux qui étaient les leaders, les professionnels de la politique de gauche à visée étatiste, il y a eu nécessité objective de reconstruire, même artificiellement, un projet pouvant se substituer immédiatement au socialisme.
Le premier courant à avoir consciemment et explicitement troqué les références à la lutte des classes au profit du discours des Lumières et des premiers républicains est Jean-Pierre Chevènement quand il a préconisé la transformation de son courant Socialisme et République en Mouvement des Citoyens[2]. Pour résumer, il considérait que la digue du communisme (identifié au prolétariat) ayant cédé, il fallait s’abriter derrière celle de la République comme représentation idéologique mais aussi comme réalité socio-politique pour résister à l’offensive néo-libérale. Sans assumer de manière aussi explicite cette analyse, le Parti communiste français a lui aussi mis de plus en plus en avant le terme de « citoyen » (« Forums citoyens », « démocratie citoyenne » [3]etc) laissant celui de « travailleur » à Arlette Laguillier qui en a désormais le monopole.
Le socialisme n’étant plus de mise, c’est la notion de « service public » qui a servi à charger l’Etat de références positives. De ce point de vue, la grève de novembre-décembre 1995 a joué un rôle important, en développant pour la première fois cette thématique à une échelle de masse. Le citoyennisme[4] n’est pas une simple option sémantique : c’est une idéologie commune à l’ensemble de la « gauche de gauche »[5], pour reprendre l’expression de Bourdieu, gourou citoyenniste[6] s’il en fut. Le citoyennisme est divers. Il peut alimenter des discours distincts, d’autant que chacune des forces qui s’y réfère cultive son « pré carré » et s’appuie sur des couches sociales distinctes. Le point commun fondamental est l’évacuation du prolétariat en tant que centre d’intérêt et de représentation collective [7]. Par contre on ne nie pas l’existence des conflits sociaux, ceux-ci ayant pour fonction de combler la crise de représentation induite par le recul des organismes assurant la médiation des conflits de classe. L’usine n’existant plus comme lieu politique[8] ni le syndicat et le parti comme vecteurs d’organisation, il faut inventer de nouvelles articulations entre l’individu et l’Etat. C’est la raison pour laquelle le citoyennisme met en avant la ville comme le nouveau lieu propice à cela et que la politique de la ville tend à prendre le pas sur la politique industrielle et de l’emploi telle qu’on avait pu la connaître.
Les citoyennistes sont des humanistes, sujets d’une révolte morale contre les injustices du monde, les guerres, l’unilatéralisme américain, la « malbouffe », le sort réservé aux indigènes du Chiapas ou aux sans-papiers de nos métropoles. Ils sont effrayés par l’ « horreur économique » pour reprendre l’expression du livre-culte de Viviane Forrester. Ils proposent donc des mesures pour limiter les dégâts du libéralisme : le partage des richesses, l’instauration de taxes sur les capitaux et la spéculation, le respect des petits producteurs (en France comme au « sud »). Ceci implique naturellement de défendre les prérogatives des Etats nationaux, ce qui n’est pas nécessairement contradictoire avec la création de formes de « contrôle citoyen » des organismes supranationaux[9]. L’économie étant cruelle, il faut aussi développer sur le plan interne les éléments de régulation et d’assitance. « Les services publics devraient remplacer les liens de solidarité et les relations humaines qui font cruellement défaut. Nous aurions besoin de davantage de travailleurs sociaux, de gentils organisateurs, d'animateurs, de médiateurs, de concierges, de flics, de gardiens de prison, de vigiles, de gardiens de parking, etc. Pour les citoyennistes, la relation entre chaque individu et l'Etat pourrait donc remplacer les traditionnels liens de solidarité du mouvement ouvrier - liens qui ont effectivement disparu »[10]. Naturellement faire fonctionner tout ceci nécessite d’apporter des réponses à la désaffection croissante des gens envers les institutions. Il est donc nécessaire de prendre des mesures audacieuses pouvant aller jusqu’à l’instauration d’une Sixième République[11]. En tout état de cause, on prônera généralement les élections à la proportionnelle et la démocratie participative sur le plan local[12]. Comme les gouvernements de droite font parfois la sourde oreille aux propositions des citoyens, il est possible de s’insurger, de manière pacifique bien sûr, en désobéïssant à certaines lois et réglements jugés illégitimes[13].La désobeïssance a également pour avantage d’attirer l’attention des media, élément essentiel pour mobiliser l’opinion publique et entrer dans une dynamique de négociation avec l’Etat[14].
Pour mener la lutte, on peut s’organiser en réseaux (supposés garantir l’autonomie de l’individu) et on constitue des lobbys renommés « contre-pouvoirs ». La lutte des classes (porteuse d’une dynamique totalisante si ce n’est totalitaire) laisse place aux « mouvements sociaux » qui doivent rester cloisonnés même s’ils peuvent se rencontrer pour dialoguer lors des Forums sociaux, messes continentales voire planétaires du citoyennisme.
Le citoyennisme est une téléologie du droit. Il plonge ses racines dans la conceptualisation et laconsécration de certains droits créance (le « doit à »[15]) « consubstancielles aux idées mêmes de droits de l’homme et de la démocratie »[16]. Il renoue avec la reconnaissance de droits fondamentaux par la Révolution française tout en étendant considérablement leur champs, ce qui est nouveau. L’ensemble des questions de société sont vues par le prisme de la prolifération des droits que chacun cherche à faire entrer dans la loi. La question de l’immigration et des sans-papiers par exemple n’est jamais vue comme relevant du statut du travail et des travailleurs mais du droit de cité[17].
Mais le citoyennisme ne parvient pas à souder de manière stable une alliance de couches sociales et de groupes aux intérêts parfois divergents. Sa propention à accorder la plus large autonomie à tous les « mouvements » catégoriels entre en résonnance avec l’offensive libérale dont la promotion des communautarismes est un aspect non négligeable[18]. Du coup on voit certaines organisations promouvoir leurs intérêts spécifiques au détriment d’une critique globale de la société libérale. De l’autre côté, certaines sensibilités radicalisent des positions républicaines fortement teintées d’illuminisme et aux connotations parfois racialistes. Si les citoyennistes ont en commun la prétention d’incarner les possibilités de changement (« penser globalement, agir localement ») leur corporatisme les tire en arrière. « Ce n’est pas le citoyen, et encore moins l’individu, qui est la base active du citoyennisme, mais le citoyennisme lui-même »[19].
Aujourd’hui, 95 % des organisations se réclamant de la gauche[20] sont sous influence citoyenniste. On peut les classer en deux catégories : 1° les partis politiques qui assurent l’interface avec les institutions et aspirent au pouvoir parlementaire (gauche du PS, MRC, Verts, PCF, LCR… ; 2° les organisations syndicales et groupes de pression (CGT, FO[21], G-10, Attac, Confédération paysanne, AC, collectifs de sans-papiers, collectifs de précaires, d’intermittents du spectacle). Sur le planidéologique, le «la » est donné par laFondation Copernic et le Monde diplomatique. Le citoyennisme a montré une grande capacité d’une part à satelliser la mouvance libertaire officielle[22] et d’autre part à recycler un certain nombre de théoriciens issus du gauchisme. Il était normal que la crise du mouvement ouvrier n’épargne pas les organisations se voulant révolutionnaires. A part auprès de sectes indécrottables, le schéma classique lutte pour le pouvoir / révolution / dictature du prolétariat[23] ne fait plus recette. Place donc au post-gauchisme qui garde quelques références subliminales au passé glorieux de l’après 68 mais laisse s’épanouir une thématique anarchisante[24]. Apôtre du zapatisme, l’universitaire britannique John Holloway[25] fait flores lors des forums sociaux mondiaux et décrète qu’il convient de « changer le monde sans prendre le pouvoir », afin d’échapper à son caractère corrupteur. Comment faire ? En travaillant à sa dissolution… Mais l’inspirateur incontesté du post-gauchisme est le « dissocié » italien Toni Negri, jadis idéologue de l’autonomie prolétarienne. Maintenant il prône la lutte des « multitudes » contre l’ « empire » . Ceci donne des propositions comme « la citoyenneté mondiale » et la « suppression générale des frontières » ou le « revenu garanti pour tous »[26]. Ses adeptes militent quant à eux sagement aux Verts et n’interrompent leurs dissertations sur les multitudes que pour des cas d’urgence comme l’appel à voter « oui » au référendum sur la « Constitution européenne »… [27]. Beaucoup plus sympathique, le mouvement autour d’Alain Badiou[28] qui travaille à reforger une image positive de l’Ouvrier et oppose la « démocratie » à l’Etat. L’aile la plus radicale du citoyennisme est la mouvance Black Block[29], les émeutiers de Seattle et de Gènes. S’ils se distinguent par leurs méthodes violentes[30] , les Black Blocks ne luttent pas contre un rapport social (le capitalisme) mais contre des représentations aliénantes : les marques des grandes banques ou des magasins fast-food. On reste finalement dans la même logique que José Bové quand il a « démonté » le Mac-Do de Millau.
L’idéologie citoyenniste est le cas typique de ce que les analystes influencés par Marx nommeraient une « fausse conscience »[31]. C’est sans doute le cas si l’on considère les individus pris isolément (adhérents de base d’ATTAC, du PCF, etc) mais c’est trop gentil pour caractériser cette idéologie de manière globale. Elle a en effet une fonction politique mais aussi une fonction sociale : celle de formuler dans le champs des idées les aspirations du personnel de l’encadrement capitaliste[32]. Jusqu’à une période récente, c’est le réformisme classique et l’étatisme (parfois nuancé d’autogestion) qui répondaient à cette demande. La crise conjointe du stalinisme et de la social-démocratie , le redéploiement mondial du capitalisme ont laissé un terrain en jachère. Le citoyennisme est une tentative des couches sociales soutenant traditionnellement l’étatisme[33] pour redéfinir une idéologie adaptée à la période actuelle.
Il y a une contradiction évidente entre les intérêts de ces couches et ceux que pourrait exprimer le prolétariat dans la mesure où elles cantonnent les luttes dans les limites du démocratisme radical. Il s’ensuit que la nécessité non d’une simple dénonciation générale du citoyennisme[34] mais d’une opposition en pratique, à partir de la dynamique interne des luttes sociales, en particulier celles ayant pour protagonistes des fractions de la classe dominée se battant pour leurs conditions d’existence immédiates. On notera par exemple que le regain d’organisation autonome dans les quartiers deshérités peut échapper à la dynamique d’instrumentalisation via les dispositifs publics. Ceci peut aller de pair avec l’affirmation d’une nouvelle figure ouvrière, d’autant que l’occultation de cette catégorie n’a aucune base matérielle. Il s’agit aussi d’œuvrer à ce que ces luttes soient productrices de Théorie, seule manière d’aider le prolétariat à reconstituer des formes de représentation collective. La conquête de l’autonomie sera ainsi le moyen de reconstituer l’hégémonie et de reconstruire des alliances dont les éléments périphériques ne prétendront pas à représenter le mouvement sur la base d’aspirations corporatives. L’avantage qu’a le prolétariat d’aujourd’hui sur ses ancêtres est qu’il est à même de formuler une idéologie qui soit clairement distincte de celle des caméléons de l’encadrement capitaliste. Attention, ça ne va pas durer.
Voir aussi :
Contribution au bilan du mouvement de mai-juin 2003 (Dominique Cornet, 2003)
[1]
Avec la participation d’Olivier Besancenot, la mouche du coche.