UN VERROU DE L'AVENIR
DU PROLETARIAT :
LE POSITIONNEMENT
FACE A LA CLASSE DES CADRES
Dominique CORNET (juin 2008)
Le but
de cet article n'est pas d'assŽner une thse. Il s'agit d'ouvrir un
questionnement. Un certain nombre d'interrogations peuvent tre posŽes sur la
base d'observations que chacun peut aisŽment faire.
En contemplant les adhŽrents d'une section PS du centre de
Paris, il n'est pas difficile de constater qu'ils appartiennent aux classes
salariŽes dites moyennes ; en termes sociologiques, il s'agit de la PCS (
profession et catŽgorie socioprofessionnelle ) des cadres. Il n'y avait le jour
o je me suis fait cette remarque aucun adhŽrent semblant appartenir aux exŽcutants
( PCS des ouvriers et employŽs ). La rŽflexion qui suit est : << Comment
peut-on compter sur ces gens ( aucun mŽpris n'est ˆ lire dans cette expression
"ces gens" ) ; comment peut-on compter sur ceux-ci pour dŽfendre les
intŽrts des travailleurs d'exŽcution ? >>
Les sections du centre de Paris ne sont peut-tre pas reprŽsentatives.
Mais le fait est quand mme inquiŽtant. Cependant ce n'est pas un scoop. De
multiples Žtudes montrent bien ˆ quelles catŽgories sociales appartiennent les
adhŽrents du PS et du PC ( cf. par exemple le livre de Henry Rey <<La
gauche et les classes populaires>> ˆ La dŽcouverte ).
Nombreux sont ceux qui accusent le PS de dŽrive, de
trahison dans sa politique. Mais est-ce une surprise ? Est-ce que contrairement
ˆ ce qui affirmŽ le PS ne reste pas fidle ˆ ses adhŽrents qui appartiennent ˆ
la classe des cadres ? Pour des raisons de tactique Žlectorale il faut gauchir
le discours pour emporter l'adhŽsion des Žlecteurs populaires. Mais une fois au
pouvoir ( ou mme dans l'opposition lorsqu'il s'agit de dŽfendre son programme
) le PS reste en phase avec les positions de ses adhŽrents ; adhŽrents qui sont
majoritairement des cadres. De ce fait la dŽrive ne rŽsulte pas d'un glissement
idŽologique mais d'un renouvellement sociologique des adhŽrents.
La dynamique est peut-tre un peu plus complexe que ne le
laisse penser les quelques lignes prŽcŽdentes. C'est aussi parce qu'il y a Žvolution
idŽologique que la catŽgorie sociale des adhŽrents change. Mais ce mouvement (
dialectique ) correspond de fait ˆ une prise de possession du parti par la catŽgorie
des cadres. ( Les historiens pourraient peut-tre nous expliquer les raisons
pour lesquelles la base militante ouvrire de la SFIO crŽe en 1905 a ainsi ŽtŽ
remplacŽ progressivement par des membres issus de la catŽgorie des cadres. )
Au sein du mouvement ouvrier, Marx constitue une rŽfŽrence
sociologique de poids. C'est pourquoi il faut s'arrter sur la thŽorie de ce
dernier qui structure la pensŽe de nombre de militants.
Pour Marx les classes se dŽfinissent par leur place dans
les rapports de production. Cette proposition thŽorique est fŽconde pour
comprendre la dynamique sociale. Selon Marx, dans le cadre de la sociŽtŽ
capitaliste, deux classes jouent un r™le central, non pas en raison de leur
importance numŽrique mais ˆ cause de leur place dans la production : la
bourgeoisie et le prolŽtariat. Cela semble extrmement bien vu ˆ l'Žpoque o il
Žlabore sa thŽorie car, en Europe occidentale, le prolŽtariat n'a pas encore un
poids prŽpondŽrant ( la paysannerie restant la plus nombreuse ). Et le XXe sicle,
mais aussi le processus de salarisation ˆ l'Ïuvre dans les pays Žmergents
confirment le bien-fondŽ de cette analyse.
Cependant l'Žvolution des sociŽtŽs industrialisŽes montre
que tout ne se joue pas dans les seuls rapports qu'entretiennent la bourgeoisie
et le prolŽtariat. Marx prŽvoyait la disparition ˆ terme de la petite
bourgeoisie comprenant les artisans et les commerants voire les paysans. Cette
petite bourgeoisie ( appelŽe aujourd'hui petite bourgeoisie traditionnelle )
qui dŽtient la propriŽtŽ de ses moyens de production a effectivement vu fondre
ses effectifs. Mais Marx ne s'est pas arrtŽ sur les salariŽs de l'encadrement
qui, mme s'ils Žtaient en nombre rŽduit, existaient dŽjˆ ˆ son Žpoque ( ingŽnieurs,
directeurs, personnels administratifs ... ). A sa suite les marxistes ne se
sont gure appesantis sur cette catŽgorie sociale. Pourtant il semble bien que
ce soit une clŽ pour comprendre l'Žvolution actuelle des sociŽtŽs industrialisŽes.
Les explications donnŽes par des marxistes ou d'autres contestataires
semblent bien courtes. Dire que la classe ouvrire est << trahie >>
par les dirigeants des grandes organisations politiques ou syndicales est une
explication morale, peut-tre valable ˆ un moment donnŽ mais qui ne saurait
tenir lieu d'explication pour des dŽcennies de lutes de classes. Au mieux
peut-on parfois lire sous la plume de ces auteurs que les dirigeants (
politiques et syndicaux ) sont << ŽloignŽs de la base et perdent de vue
les intŽrts des clases laborieuses >>. La question qui se pose est de
savoir s'il s'agit d'un simple << Žloignement >>, les dirigeants
des organisations ne partageant pas le travail des personnels d'exŽcution et
n'ayant donc pas les mmes conditions de vie. Mais ne pourraient-ils pas
constituer une classe ˆ part distincte des salariŽs d'exŽcution et adoptant un
comportement propre ˆ dŽfendre leur intŽrt de classe. A en croire la plupart
des militants marxistes entre la bourgeoisie et les prolŽtaires il n'y a aucune
classe digne d'intŽrt. Cependant une classe jouant un r™le clŽ peut trs bien
s'intercaler entre la classe dominante et la classe dominŽe.
L'idŽe soumise ici au dŽbat est que les cadres et en
particulier les dirigeants des organisations politiques, syndicales et
associatives du mouvement ouvrier ne sont pas simplement distants des
travailleurs de base mais constituent une classe avec des intŽrts particuliers
; classe que nous dŽnommerons ici << classe des cadres >>. Trois ŽlŽments
peuvent tre avancŽs ˆ l'appui de cette proposition :
1) Cet ensemble social a des intŽrts communs ( mme s'il
peut y avoir des divergences entre les cadres du secteurs privŽ et ceux du
secteur public ; point qu'il faudrait approfondir ). En atteste la rŽalitŽ d'un
syndicat comme la CGC, par exemple, et la volontŽ d'exister socialement en
recourant ˆ la dŽnomination de << cadre >> qui s'est imposŽe dans
les annŽes d'aprs guerre concomitamment ˆ l'Žmergence du syndicat du mme nom.
Le mot n'est pas la chose. Mais le fait de se regrouper et les divergences dans
les revendications montrent bien qu'il y a une distance par rapport aux autres
salariŽs. Certains pourraient prŽtendre qu'il s'agit d'une manÏuvre de division
des salariŽs ourdie par la bourgeoisie ou que les cadres ne constituent qu'une
fraction de la classe des prolŽtaires. Il semble plus appropriŽ de parler de
classe que de fraction de classe. D'un point de vue objectif ( de la classe
<< en soi >> comme dit Marx ), les cadres n'occupent pas la mme
position que les prolŽtaires dans les rapports de production. ChargŽs de
l'encadrement de la production ( cadres du privŽ pour aller vite ) ou de
l'encadrement de la sociŽtŽ ( cadres du public schŽmatiquement ) ils effectuent
un travail ( et ne sont pas nŽcessairement des possesseurs du capital ) mais qui
n'est pas de mme nature que le travail de production des ouvriers et employŽs.
Sur le plan subjectif ( de la classe << pour soi >> pour reprendre
le vocabulaire marxien ), les cadres peuvent se retrouver aux c™tŽs des salariŽs
pour certaines luttes : contre les licenciements, pour la hausse des salaires,
contre les privatisations... Mais dans ces luttes ils se mobilisent quand il
sont touchŽs et dŽfendent souvent des revendications en partie distinctes de
celles des autres salariŽs : contre les licenciements des personnels qualifiŽs
plut™t que contre les licenciements en gŽnŽral, pour une hausse des salaires
renforant les Žcarts de rŽmunŽration plut™t que les attŽnuant, contre les
privatisations sans garantie pour les cadres ...
Pour des rŽformes, des amŽnagements du systme Žconomique
les cadres peuvent certes s'opposer aux capitalistes et tre en partie aux c™tŽs
du prolŽtariat. A ce niveau, des diffŽrences entre cadres et prolŽtaires sont dŽjˆ
perceptibles. Mais l'opposition au prolŽtariat semble devenir frontale sur le
problme de l'organisation Žconomique et sociale. Les cadres ne partagent pas
le projet de sociŽtŽ qui correspond le mieux aux intŽrts du prolŽtariat : le
socialisme. Le maintien du capitalisme leur convient parfaitement. Prenons
l'exemple de l'association ATTAC regroupant nombre de membres de la catŽgorie
sociale des cadres. Leur apparente radicalitŽ ne vise qu'ˆ amender le systme,
pas ˆ le remettre en cause. Les cadres peuvent para”tre virulents mais il
s'agit pour eux de s'opposer aux aspects du systme qui les menace pas de le
changer. ( Et si jamais il y avait rŽvolution sociale on peut imaginer qu'ils
s'efforceraient d'en prendre le contr™le pour diriger la nouvelle sociŽtŽ et
s'opposeraient probablement ˆ la dŽmocratisation complte de la sociŽtŽ en s'Žrigeant
en dirigeants des nouvelles institutions. Mais c'est un dŽbat - il faut le
reconna”tre - un peu suspendu dans les nuages. )
Les cadres peuvent utiliser la lutte des personnels d'exŽcution
parce cela sert leurs intŽrts de dirigeants. Mais ils peuvent se transformer
en opposants au prolŽtariat lorsque celui-ci menace le systme, non pas parce
qu'il risque de le renverser mais simplement parce qu'il risque d'tre en
position de force en remportant une bataille sociale importante. A ce niveau
l'analyse se complexifie. ConsidŽrons la bataille des retraites dans le privŽ
en 1993 et dans le public en 2003. Les cadres auraient eu intŽrt ˆ ne pas les
perdre. Mais il y a une contradiction entre l'intŽrt gŽnŽral des cadres et
l'intŽrt des directions syndicales. Ces dernires ne souhaitent pas tre dŽbordŽes
par le mouvement. Pour assurer leur fonction de gestionnaire des relations
sociales il leur faut prŽserver leur prŽrogative d'interlocuteur avec le
pouvoir. Si elles se font dŽpossŽder de leur fonction par le mouvement social,
elles n'ont plus de raison d'exister. Le but des dirigeants des syndicats n'est
donc pas de dŽfendre les intŽrts des salariŽs mais d'assurer la pŽrennitŽ de
l'organisation ˆ la tte de laquelle ils se trouvent. Cela implique de rester
dans un entre-deux : ne pas trop mŽcontenter les salariŽs pour demeurer au
sommet d'une organisation consŽquente mais ne pas non plus laisser ces mmes
salariŽs devenir les seuls ma”tres de leur destin pour prŽserver la raison d'tre
du syndicat.
2) La classe des cadres a tendance ˆ se reproduire mme si
la reproduction sociale n'est pas aussi systŽmatique que pour la bourgeoisie.
Les enfants des cadres rŽussissent mieux ˆ l'Žcole que ceux des autres catŽgories
salariŽs car il bŽnŽficient d'un soutien financier et culturel.
3) La classe des cadres est relativement consciente de ses
intŽrts en raison de son niveau d'Žtude et de sa position professionnelle qui
la conduit ˆ rŽflŽchir sur le fonctionnement social (directeurs, dirigeants
d'organisation, chercheurs, enseignants, journalistes ... ).
Ces trois ŽlŽments incitent ˆ penser qu'il s'agit donc
d'une classe et pas simplement d'une fraction de classe ni d'une catŽgorie
sociale.
Un contradicteur pourrait s'appuyer sur la description prŽcŽdente
des cadres oscillant entre un soutien ˆ la bourgeoisie et un soutien au prolŽtariat
pour soutenir qu'ils ne s'agit pas d'une classe. S'ils peuvent ainsi passer
d'un camp ˆ l'autre n'est-ce pas la preuve qu'ils ne constituent pas une classe
autonome mais dŽpendent des deux autres ( la bourgeoisie et le prolŽtariat )
qui, elles, sont fondamentales et polarisent le fonctionnement de la sociŽtŽ
capitaliste ?
Cette objection ne semble pas constituer un argument
valide. ConsidŽrons le cas de la bourgeoisie dans l'Ancien RŽgime. Elle pouvait
osciller, selon les Žpoques et les pays, entre la dŽfense des classes
populaires ( paysannes ... ) et l'alliance avec la noblesse. Ce n'en Žtait pas
moins une classe qui a pu s'affirmer pleinement lors de la transformation de la
sociŽtŽ, sous les auspices de la rŽvolution industrielle, et a alors pu jouer
son r™le dominant.
La philosophie marxiste suppose que l'opposition entre
bourgeoisie et prolŽtariat constitue l'opposition ultime dans l'histoire des
sociŽtŽs. Mais ne peut-on envisager une transformation de la sociŽtŽ qui prŽpare
les cadres ˆ constituer une nouvelle classe dominante ? L'Žvolution de la sociŽtŽ
fait de la question de l'organisation une question centrale. Sur le plan Žconomique,
la production s'est socialisŽe au sein des grandes entreprises sous la houlette
des dirigeants. Et l'organisation de la population (sur les plans syndical,
politique, culturel, Žducatif, administratif, social ...) requiert des
personnels compŽtents en mesure d'accomplir cette t‰che.
La propriŽtŽ privŽe ( l'actionnariat ) joue toujours un r™le
essentiel dans la sociŽtŽ. Mais elle n'est plus la seule fonction importante.
La capacitŽ d'organiser la population dans le cadre de la production ( ou dans
d'autres cadres : professionnel, politique, de loisirs ... ) devient un socle
de la sociŽtŽ. Il n'est alors pas Žtonnant de voir partout Žmerger cette
nouvelle classe des cadres y compris dans les organisations voulant transformer
la sociŽtŽ. ( D'ailleurs, les jeunes issus de milieu modeste qui rŽussissent ˆ
changer de classe en occupant une place de direction dans les organisations
contestataires quittent rarement leur poste. ) Et cette classe travaille au
service de la bourgeoisie pour maintenir la domination de celle-ci sur le prolŽtariat.
Elle est fondamentalement opposŽe au prolŽtariat car son but propre est de prŽserver
non pas la dŽtention du capital par la bourgeoisie ( ce pour quoi elle est payŽe
en premire approximation ) mais de maintenir sa domination ˆ elle ( en tant
que cadres donc ) sur l'organisation de la sociŽtŽ. Elle pourrait accepter un
changement de sociŽtŽ ( la sortie du capitalisme ) mais ˆ condition de
maintenir son r™le de classe organisatrice.
On notera au passage que cette proposition thŽorique Žclaire
l'Žvolution historique de l'URSS. Les cadres, du parti notamment, au pouvoir
dans cette sociŽtŽ ont gŽrŽ cette dernire dans le sens de leurs intŽrts.
Lorsqu'il leur a paru possible de revenir ˆ une sociŽtŽ capitaliste ( plus rentable
pour eux car elle tolre de plus grandes inŽgalitŽs et permet peut-tre une
production accrue ) sans risque que le prolŽtariat se rŽvolte, une partie (
majoritaire ? ) de cette classe n'a pas hŽsitŽ. Et l'on a pu retrouver les
anciens cadres transformŽs en nouvelle bourgeoisie, ce qui dans le capitalisme
est plus lucratif que de rester cadres.
Le point aveugle de Marx, c'est que la dŽtention du
capital n'est pas l'unique barrire ˆ faire sauter pour que le prolŽtariat
prenne le pouvoir et ne soit plus dominŽ ni exploitŽ. La propriŽtŽ privŽe des
moyens de production est bien une faon de prendre le pouvoir sur la sociŽtŽ.
Mais il y a un autre moyen, c'est d'assurer une mission de direction. Il ne
suffit donc pas de faire sauter la propriŽtŽ privŽe. Il faut aussi qu'il n'y
ait plus de fonction de direction. C'est certainement une entreprise ardue. Il
faut donc tre attentif ˆ toutes les formes sociales naissantes qui tentent de
s'affranchir de la domination d'une Žlite organisatrice ( lŽgitimant sa prise
de pouvoir par ses connaissances, ses qualifications et ses compŽtences ). Si dŽjˆ
la sociŽtŽ rompait avec la propriŽtŽ privŽe et rŽussissait ˆ s'organiser en
dehors des exigences de plus en plus destructrices de l'espace marchand, un pas
serait fait. Si le pouvoir Žtait retirŽ de la bourgeoisie pour tre accaparŽ
par la classe des cadres ( lors du passage ˆ une sociŽtŽ que l'on pourrait
qualifiŽe d'administrŽe ), il y aurait certainement un rŽel progrs social.
Mais pour rŽussir ˆ entrer dans le socialisme il faut que le prolŽtariat dans
son ensemble soit prt ˆ gŽrer collectivement la sociŽtŽ de faon ˆ pouvoir
se passer des cadres. Est-ce le cas aujourd'hui, mme s'il est vrai que le
niveau culturel de l'ensemble de la population s'Žlve ? Si les diffŽrences,
non plus de capitaux, mais de compŽtences dirigeantes sont trop grandes il
semble difficile d'Žviter la domination de ceux qui dŽtiennent ces capacitŽs
dont la sociŽtŽ a besoin ( de mme que dans la sociŽtŽ capitaliste, la
population a besoin du capital ).
S'il est vrai que la classe des cadres, qui a ŽmergŽ au
XXe sicle ( mme si ses prŽmices peuvent tre observŽes dans les sicles passŽs
par exemple sous la forme du personnel Žtatique ) est en dŽfinitive ennemi du
prolŽtariat, il importe que celui-ci puisse s'organiser de faon indŽpendante,
se penser comme entitŽ distincte des cadres et ne rve pas de rejoindre cette
classe ˆ travers une logique individuelle de promotion sociale. Dans cette
optique, relativement par exemple ˆ une organisation comme le PS contr™lŽe par
la classe des cadres, quatre possibilitŽs peuvent tre envisagŽes.
1) Reprendre le contr™le.
2) Demeurer dans le parti mme s'il reste contr™lŽ par les
cadres de faon ˆ pouvoir intervenir lors des ŽchŽances majeures.
3) CrŽer une organisation politique des prolŽtaires indŽpendante
de la classe des cadres.
4) Abandonner la notion de parti et se consacrer ˆ la
coordination des prolŽtaires ˆ travers les luttes sociales.
Tentons d'analyser chacune de ces alternatives.
1) Reprendre le contr™le du parti.
Cela semble bien difficile et pour tout dire quasi
impossible : les cadres constituent la majeure partie des adhŽrents et ils ne
vont pas se laisser dŽpossŽder. Le mieux serait Žvidemment que l'ensemble des
prolŽtaires rejoignent le parti pour se le rŽapproprier. Mais cette possibilitŽ
renvoie au problme du niveau de conscience de classe ( et ˆ la volontŽ de
militer, ce qui sur un plan individuel ne va pas forcŽment de soi ).
Et combien mme un courant prolŽtarien parviendrait-il ˆ
reprendre le contr™le du PS on pourrait craindre que, fort logiquement, il se
transforme en cadres et changent donc de facto de classe. Cette remarque semble Žclairer
d'un point de vue sociologique le processus que les militants dŽnomment gŽnŽralement
<< trahison >>.
2) Rester dans le parti pour les grandes ŽchŽances.
Cette hypothse de travail semble aussi quelque peu
illusoire. Si le prolŽtariat ne contr™le pas le parti, que pourra-t-il faire
lors des grands enjeux politiques ou sociaux ? Va-t-il se retrouver majoritaire
du fait des mouvements de sociŽtŽ qui vont contribuer ˆ l'adhŽsion des prolŽtaires
dans le parti ? Il peut y avoir des changements dans le parti mais ceux-ci
correspondent aux intŽrts de la classe des cadres dans le contexte du moment.
Le changement risque de n'tre qu'apparent car les cadres vont changer
l'orientation conjoncturelle du parti ( cf. Mitterrand qui affirmait en son
temps qu'un adhŽrent du PS ne pouvait qu'tre opposŽ au capitalisme ) mais pas
sa nature, ni son orientation ˆ long terme.
3) CrŽer une organisation politique prolŽtarienne indŽpendante
de la bourgeoisie et de la classe des cadres.
Cela semble bien, ambitieux. Plut™t que de partir de rien,
il semblerait prŽfŽrable de dŽvelopper ( et pas de crŽer artificiellement ) une
scission au sein de parti de masse. Mais scissionner ne peut-il dŽsorienter une
partie des prolŽtaires eux-mmes ( on retombe encore sur cette question de la
conscience de classe ) ?
Cependant il n'est peut-tre pas nŽcessaire de partir de
rien puisqu'il existe dŽjˆ des petits groupes qui se dŽclarent prolŽtariens.
Mais ˆ quoi peut ressembler un groupe prolŽtarien ? Est-il concevable qu'un tel
groupe existe puisqu'en ne refermant qu'une minoritŽ il s'extirpe de fait du
prolŽtariat ? Qui dit organisation dit gŽnŽralement personnel d'encadrement et
l'on retombe dans l'ornire dŽjˆ ŽvoquŽe puisque finalement ce groupe alimente
la classe des cadres. La seule issue ˆ la contradiction semble tre que ce
groupe ait pour fonction d'Žlever le niveau de conscience du prolŽtariat
jusqu'au point o ce dernier sera en mesure de prendre son destin en main. Et
il importe que ce groupe ait un fonctionnement dŽmocratique ( prŽfigurant celui
de la sociŽtŽ future : le socialisme ) en sorte qu'il n'y ait pas
d'encadrement. C'est une difficultŽ redoutable mais c'est bien la question de
la possibilitŽ d'existence du socialisme qui est alors posŽe.
4) Abandonner la notion de parti.
Mais alors o se trouve la mŽmoire de la classe et ses
capacitŽs d'agir de faon concertŽe ? Cette mŽmoire et cette facultŽ d'agir en
commun sont-elles dispersŽes entre tous les membres de la classe ouvrire ? Et
d'autre part, pourquoi se priver de la manifestation de la classe des
personnels d'exŽcution dans le champ politique s'il n'y a pas vraiment de
luttes sociales ? L'information, la formation et la rŽaction ˆ l'actualitŽ
constituent des bases sur lesquelles les luttes sociales peuvent sinon se dŽvelopper,
du moins s'appuyer.
Il semble pour le moins malaisŽ de se passer d'une
organisation. Mme si le mot n'est pas utilisŽ l'institution commence ˆ exister
ds que deux individus se rŽunissent pour dŽfendre les intŽrts du prolŽtariat.
Mais alors resurgit une fois encore le problme ŽvoquŽ ci-dessus de l'Žmergence
de cadres.
Ces quatre positions ne sont peut-tre pas totalement
incompatibles entre elles. On peut ainsi imaginer une organisation de classe
indŽpendante de la bourgeoisie et es cadres, s'efforant d'tre dŽmocratique
tout en restant dans le PS et en essayant de participer ˆ l'organisation de la
classe lors des luttes sociales.
Ces questions ne sont pas simples. Cet article n'avait,
rappelons-le, pas pour prŽtention de rŽsoudre le problme mais de le poser.
Les cadres organisant la sociŽtŽ dans des groupements Žconomiques
( entreprises... ) ou sociaux ( partis, syndicats, associations,
administrations... ) constituent une classe. Et cette dernire reprŽsente un
obstacle de premire importance pour le devenir des prolŽtaires ( personnels
d'exŽcution ). Il ne faut pas croire que la classe montante est forcŽment opposŽe
ˆ la classe dominante et alliŽe ˆ la classe dominŽe. Ainsi dans l'Ancien RŽgime
la bourgeoisie n'a pas systŽmatiquement cherchŽ ˆ Žvincer l'aristocratie. Elle
s'est souvent accommodŽe de celle-ci. La bourgeoisie n'a affrontŽ
l'aristocratie que lorsqu'elle s'est sentie suffisamment forte et par trop
contrainte par le rŽgime en vigueur. Mais elle pouvait rŽprimer le prolŽtariat
aux c™tŽs de la classe dominante si elle se sentait menacŽe.
En tant que classe intermŽdiaire entre la classe dominante
et la classe dominŽe, la classe des cadres a des positions fluctuantes. Elle
peut s'allier avec l'une ou l'autre selon les circonstances. Elle peut soutenir
la classe dominante si elle estime que c'est son intŽrt. Elle peut aussi
appuyer le prolŽtariat si elle s'estime elle aussi victime de la classe
dominante. Mais le combat qu'elle mnera alors n'aura pas pour but de faire
triompher la classe dominŽe mais de prendre le pouvoir ou de retrouver son
ancienne position o elle recevait les faveurs de la classe dominante ( si elle
n'est pas en mesure de diriger seule la sociŽtŽ ). La rŽvolution franaise
illustre bien le processus par lequel la classe montante utilise la classe
dominŽe mais reprend ensuite le contr™le sur cette dernire.
La rŽalitŽ se complique du fait que les diffŽrentes
fractions de la classe des cadres peuvent avoir des stratŽgies et des intŽrts
quelque peu diffŽrents. Ainsi concernant le dŽveloppement du libŽralisme Žconomique
impulsŽ par la bourgeoisie pour accro”tre ses richesses, la classe des cadres
semble partagŽe. Les cadres du secteur privŽ paraissent globalement assez
favorables ˆ ce phŽnomne qui les enrichit. Ils restent cependant mŽfiants vis-ˆ-vis
du mal-tre que le mouvement du capital introduit dans leurs conditions de
travail. Inversement les cadres du public seraient en partie opposŽs ˆ
l'accroissement du libŽralisme qui menace leur poste. Mais simultanŽment
certains d'entre eux y trouvent l'occasion d'augmenter leurs revenus et de dŽvelopper
leurs perspectives de carrire. Ces affirmations mŽriteraient d'tre ŽtayŽs (
ou infirmŽs ) par des Žtudes socio-Žconomiques.
Etant donnŽ donc que la classe des cadres peut prendre des
positions fluctuantes et qu'elle est en partie divisŽe, il n'est pas aisŽ pour
le prolŽtariat de savoir quelle attitude il convient d'adopter. Mais celui-ci
gagnerait ˆ tre conscient ( mais peut-tre l'est-il dŽjˆ ) qu'il n'a pas la
seule classe dominante comme adversaire. Il est aussi confrontŽ ˆ la classe des
cadres qui cherchera probablement ˆ maintenir sa suprŽmatie avec ou sans la
bourgeoisie. Ds lors il appara”t peu consŽquent pour le prolŽtariat de
s'allier compltement avec cette classe aux aguets. Probablement faut-il dŽfinir
de manire autonome la position de la classe des travailleurs d'exŽcution et
rechercher des alliances avec les secteurs de la classe des cadres qui peuvent
souhaiter cette alliance. Cette proposition est intuitive et mŽrite d'tre dŽbattue.
En tous cas il est illusoire de vouloir remplacer la faiblesse de la conscience
de classe et des organisations prolŽtariennes par une alliance avec la classe (
ou des fractions de la classe ) des cadres, certes beaucoup plus mobilisŽe,
mais qui, sauf exception, ˆ terme, ne dŽfend que son intŽrt et pas celui des
classes populaires.