Retour sur la crise "financire"

 

Vincent PRESUMEY

04/11/2007

 

 

A l'Žquinoxe 2007, l'Žtrange ŽtŽ indien des Bourses.

 

 

Entre le 7 et le 17 aožt derniers, la crise dite des "subprimes" a terrorisŽ le systme bancaire mondial, les Bourses et les banques centrales. Depuis la mi-aožt, les baisses de taux d'intŽrts planchers aux Etats-Unis et les injections de liquiditŽs par les banques centrales -notamment la Banque Centrale EuropŽenne de Francfort- ont rŽtabli pour quelques semaines au moins la "confiance" sur les marchŽs financiers, au point que les niveaux d'indices boursiers les plus ŽlevŽs de l'annŽe 2007 ont ŽtŽ retrouvŽs dans la premire quinzaine d'octobre. Traditionnellement, cela aurait voulu dire que la crise Žtait finie. Mais personne n'y croit. Les traditions ne sont plus respectŽes !

Il est possible que cette pŽriode soit ˆ son tour en train de se clore juste en ce moment, car des faillites bancaires retentissantes se profilent aux Etats-Unis : aux dernires nouvelles (ces lignes sont Žcrites le samedi 3 novembre) les bourses flŽchissent ˆ nouveau sŽrieusement, car "les vŽnŽrables institutions multiplient les annonces de rŽsultats dŽcevants, voire catastrophiques, ˆ l'image de Merryl Linch", selon une dŽpche de l'AOF du 2 novembre, qui se termine ainsi : "A Paris, la publication la semaine prochaine des rŽsultats des deux poids lourds de la banque franaise, BNP Paribas et SociŽtŽ GŽnŽrale, pourrait accro”tre encore la nervositŽ sur les marchŽs." Qui plus est, ce dernier flŽchissement fait suite ˆ une nouvelle baisse significative des taux d'intŽrts de la Fed, la banque centrale des Etats-Unis, et signifie donc que de telles mesures ne "rassurent" plus les marchŽs.

Le plus remarquable n'est pas ce retour en force de la crise au niveau boursier, mais la rŽsistance acharnŽe des indices boursiers et la volontŽ politique et Žconomique de maintenir ˆ tout prix la "confiance". La comparaison semblera peut-tre obscne ou Žtrange, mais il y a lˆ quelque chose comme un jihad, au sens d'effort continu de soi sur soi pour ne pas sombrer, de la finance sur elle-mme -aidŽe par les Etats. Ainsi, c'est une panique de grande ampleur, une belle et forte panique, qui s'est produite le 15 septembre. Pas ˆ Buenos Aires comme en 2001, mais ˆ l'Žpicentre des circuits financiers mondiaux : ˆ Londres. La cinquime banque britannique, la Norhern Rock, Žtait en faillite, l'Etat intervenant pour la renflouer. Les dŽposants, petits actionnaires, faisaient la queue par centaines aux portes de la banque. De telles scnes, l'impŽrialisme britannique Žtait parvenu ˆ les Žviter aux portes de ses banques mme durant les annŽes trente du XX¡ sicle. Paradoxalement, les indices boursiers ont rŽsistŽ, sur le coup, ˆ cette panique. Mais l'Žrosion diffŽrŽe peut n'en tre que plus rude.

Plus gŽnŽralement, durant ces semaines ŽcoulŽes depuis mi aožt et qui se terminent peut-tre en cette fin octobre 2007, tous les indicateurs passent au rouge -monnaies, prix des matires premires, etc. mais les bourses "tiennent" et c'est lˆ, officiellement, l'essentiel. Donc la musique sur les "fondamentaux qui sont sains" tente encore de s'imposer et les analyses convenues limitent la crise financire ˆ l' "affaire des subprimes", la qualifiant pour mieux se rassurer de "crise estivale".

Belle inversion idŽologique, car la rŽalitŽ est grosso modo tout le contraire : quand la surface et l'apparence semblent aller bien, les fondations sont rongŽes. La crise ne provient pas de la "finance" en tant que superstructure, elle concerne les fondations du capitalisme. Dans ces conditions, la "santŽ de la Bourse" n'a plus la signification qu'elle pouvait avoir autrefois. Elle signifie en fait redoublement de parasitisme envers le mode de production capitaliste lui-mme ; la santŽ, ˆ ce stade, c'est dŽjˆ la maladie. Mais il est vrai que pour les actionnaires, il ne s'agit pas seulement d'idŽologie puisque tant qu'ils encaissent, tout va bien mme si la maison bržle.

 

Petit coup d'oeil en arrire sur les prŽvisions des prŽvisionnistes.

 

Le CEPII (Centre d'Etudes Prospectives et d'Informations Internationales) est le principal centre franais d'Žtude et de recherche en Žconomie internationale. Il publie chaque annŽe aux Žditions La DŽcouverte d'excellents petits recueils sur la faon dont se prŽsente la situation Žconomique pour l'annŽe ˆ venir. Ces travaux font rŽfŽrence dans le monde universitaire, et il faut dire qu'ils se situent un cran au dessus de l'enseignement Žconomique des IUT et Žcoles de commerce, car ils comportent frŽquemment une pointe "critique" envers la finance, influencŽe notamment par le spŽcialiste le plus reconnu de ces questions qu'est Michel Aglietta. L'Žconomie mondiale 2008 est donc disponible en librairie cet automne. Les contraintes Žditoriales font que les prŽvisions pour l'annŽe ˆ venir sont, en fait, arrtŽes fin juin de l'annŽe prŽcŽdente. Donc, en l'occurrence, juste avant la crise dite des "subprime". Le rŽsultat est intŽressant :

"A l'ŽtŽ 2007, les perspectives de l'Žconomie mondiale sont bonnes." Premire phrase du livre !

 

"Pour l'heure, les bonnes nouvelles se multiplient." La suite ˆ l'avenant ? Il serait trop cruel de dire que oui, car il est logique, du point de vue capitaliste qui est celui de la science Žconomique fut-elle "critique", de trouver que la situation est bonne quand les diffŽrents Produits IntŽrieurs Bruts augmentent fortement sur plusieurs annŽes, le Produit Mondial Brut avec eux, et que cela repose notamment sur des taux d'investissements et de formation brute de capital fixe ŽlevŽs dans nombre de pays, le taux d'investissement le plus ŽlevŽ dans les composantes de la croissance du PIB Žtant atteint en Chine (44% dont plus de la moitiŽ autofinancŽ, c'est-ˆ-dire, en termes marxistes, provenant directement de la plus-value rŽalisŽe par les entreprises chinoises qui la rŽinvestissent), suivie de l'Inde (34%), et de la Russie pour 18%, pour l'annŽe 2006.

Ce point est absolument dŽcisif. Le capitalisme n'est pas en panne. Les pŽrils planŽtaires proviennent de son "bon" fonctionnement, non de son anŽmie. Derrire les chiffres officiels de la "croissance", qui est une catŽgorie confuse et trompeuse, il y a l'accumulation du capital, opŽrŽe par la rŽalisation de la plus-value produite dans la production de marchandises, et la sŽquence des annŽes 1998-2007 (si l'on prend pour dŽpart la crise dite "asiatique", cf. mon article du 27 aožt dernier) est celle qui a produit le plus de marchandises, et permis la rŽalisation de la plus grande quantitŽ de plus-value, sous forme de profits, dans l'histoire du capitalisme depuis les annŽes de l'aprŽs seconde guerre mondiale. Donc si l'on s'en tient lˆ on n'a pas l'impression d'avoir affaire ˆ un systme gangrenŽ par le parasitisme financier.

D'o le mur qui semble sŽparer deux types d'analyses pourtant symŽtriques : celles, "libŽrales" ou simplement empiriques, qui voient d'abord "la croissance", pour qui les fondamentaux sont sains, et celles, "antilibŽrales", pour qui le dŽmon de la finance ronge le monde.

Les uns comme les autres sont incapables d'expliquer le lien entre ces deux facettes, pourquoi la croissance de la production et de la rŽalisation de plus-value signifie aujourd'hui nŽcessairement aggravation sans prŽcŽdent du parasitisme financier. Pour les premiers, il y a croissance, production de marchandises, hausse de la consommation, et simplement, pour les plus "progressistes" d'entre eux, quelques mesures de rŽgulation ˆ prendre, du type "Grenelle de l'environnement". Pour les seconds, la mŽchante Finance dŽvore la gentille production et l'empche de devenir vraiment sociale, vraiment Žquitable et vraiment "bio" ...

Les uns comme les autres se meuvent dans le mme univers de pensŽe et de croyances qui tient pour accordŽe la normalitŽ du capitalisme. Ni les uns ni les autres n'ont donc vraiment compris que le capitalisme, c'est le commerce Žquitable, et que le commerce Žquitable, c'est le capitalisme : en vendant chaque marchandise produite ˆ son "juste prix", comme disaient dŽjˆ Thomas d'Aquin et Pierre-Joseph Proudhon, c'est-ˆ-dire au temps de travail qu'elle reprŽsente, on reproduit les conditions de l'achat et de la vente de la force de travail rŽduite ˆ l'Žtat de marchandise, donc les conditions de l'accumulation capitaliste, sa dimension financire comprise.

 

Sur les fondements optimistes qui Žtaient donc les siens fin juin 2007, le petit brŽviaire du CEPII pour 2008 liste, dŽlibŽrŽment ou incidemment, les sujets d'inquiŽtude qui pourraient selon lui perturber la "croissance".

Ce qui structure ces considŽrations, c'est la conscience d'un fait central : la place des Etats-Unis est devenue problŽmatique. La croissance de la plus-value n'a plus en effet son Žpicentre premier aux Etats-Unis, mais en Asie.

De plus, nos profs d' "Žconomie" pensent qu'il y a eu un boom nord-amŽricain au dŽbut des annŽes 2000, dans la mesure o ils font volontairement abstraction des dŽpenses militaires et du dŽficit budgŽtaire, mais ils annoncent sa fin : il y a donc dŽconnexion entre le ralentissement de la croissance des Etats-Unis et la croissance du reste du monde. Le problme est alors pour eux d'assurer le "dŽcouplage" des deux en douceur.

C'est lˆ mettre le doigt sur la question clef : le systme capitaliste n'est pas un systme abstrait, indŽpendant des Etats, il a son centre planŽtaire aux Etats-Unis, or ce centre fonctionne ˆ crŽdit et n'assure plus l'ordre mondial, mais suscite le dŽsordre, sans qu'il soit possible de le remplacer pour autant. Mais, circonscrit aux questions "Žconomiques", l'ampleur du problme n'appara”t pas, et il semble souhaitable et possible d'aller vers "une rŽsorption des dŽsŽquilibres internationaux dans le cadre d'un scŽnario de dŽcouplage entre croissance mondiale et croissance amŽricaine."

Voila un programme qui convient bien aux impŽrialismes de second rang, qui dŽpendent des Etats-Unis mais que les Etats-Unis gnent et perturbent : c'est ˆ la fois trŽs "europŽen" et, traduit dans le langage de la diplomatie, trs "multilatŽral". Lˆ o les antilibŽraux voudraient un capitalisme Žquitable et sans finance, les auteurs du manuel du CEPII ambitionnent d'aller vers un monde qui aurait coupŽ le cordon ombilical avec les Etats-Unis.

Convergence intŽressante, mais voyons donc les thmes d'inquiŽtudes, les obstacles ˆ ce bel et beau "atterrisage en douceur" qui Žtait appelŽ par les meilleurs prŽvisionnistes du capital fin juin 2007.

 

Le sujet d'inquiŽtude majeur est nord-amŽricain et il anticipe ce qui est en train de se produire : la place de l'immobilier dans la formation des revenus des mŽnages aux Etats-Unis fait que  "La pire des situations serait que la mini crise des subprime loans du mois de mars soit, en fait, la premire d'une sŽrie."  Pour que la baisse de la consommation des mŽnages nord-amŽricains et l'affaiblissement des gains de productivitŽ aient des effets limitŽs, il faudrait que les Etats-Unis soient dynamisŽs par leurs exportations, donc par un affaiblissement du dollar. C'est en partie ce qui a lieu par rapport ˆ l'euro, mais pour que l'effet positif sur les exportations nord-amŽricaines soit dŽcisif il faudrait en fait un rŽalignement de l'ensemble des monnaies, impliquant le yen japonais et le yuan chinois. Or, ce que l'on observe, c'est le scŽnario que nos prŽvisionnistes prŽsentaient comme le pire : dŽprŽciation du dollar concentrŽe sur son rapport ˆ l'euro, et dŽbut de "transmission du ralentissement amŽricain au reste du monde par un plongeon des marchŽs financiers". Le voeu le plus cher de nos auteurs est que le ralentissement de la croissance reste cantonnŽ aux Etats-Unis, or, ils signalent eux-mmes quatre pays, et pas des moindres, vers lesquels ce ralentissement doit forcŽment selon eux se transmettre : Chine, Inde, Canada et Mexique ...

S'articule ˆ cette inquiŽtude centrale la situation clef du yen japonais dans les mŽcanismes spŽculatifs mondiaux -le yen carry trade consiste ˆ emprunter en yens ˆ des taux trŽs bas et ˆ placer des fonds en actifs risquŽs ˆ haut rendement- qui fait justement obstacle au rŽalignement monŽtaire mondial souhaitŽ. La financiarisation effarante de la "jeune" "Žconomie capitaliste chinoise est un autre motif d'inquiŽtude : au printemps 2007 le nombre d'ouvertures de comptes-titres d'Žpargne atteignait en Chine 380 000 par jours, soit dans les 130 millions l'an. En apparence la place nouvelle de la Chine dans les exportations des autres pays "Žmergents" d'Asie devrait favoriser le "dŽcouplage" entre Etats-Unis et Asie, mais si l'on y regarde de plus prŽs, dŽception : ils exportent tellement de composants qui sont assemblŽs en Chine que la destination finale majeure de leurs exportations est bien toujours les Etats-Unis ...

Enfin, le dŽcouplage - atterrissage en douceur invoquŽ suppose que se maintienne une condition qui Žtait selon nos auteurs remplie dŽbut 2007 : qu'il n'y ait pas de hausse majeure sur les matires premires ŽnergŽtiques et alimentaires. On sait ce qu'il en est depuis ...

 

Ainsi donc, pour les prŽvisionnistes les plus compŽtents, l'Žconomie capitaliste considŽrŽe dans son abstraction devait pouvoir effectuer une sortie en douceur de la domination des Etats-Unis. Mais les durs pŽpins du rŽel interdisent cette sortie en douceur et accumulent une sŽrie d'obstacle que nos Žconomistes peinent ˆ considŽrer autrement que comme de f‰cheux hasard venus tous ensemble au mauvais moment, et dont le pire s'appelle subprime. Ce qu'ils ne peuvent expliquer, c'est la cohŽrence des pŽpins, qui n'est autre que l'ensemble des conditions rŽelles crŽŽes par la reproduction Žlargie du capital.

 

DŽmonisation de la Finance, canonisation du Capital.

 

La trs grande majoritŽ des analyses parues sur cette crise sont concentrŽes sur sa dimension "technique", consistant ˆ nous expliquer en dŽtail ce que c'est qu'un subprime, ce que c'est que la titrisation des risques, etc. Invariablement c'est la "finance" qui est mise au centre de l'analyse. Y compris lorsque l'explication est donnŽe par des auteurs qui, politiquement, se dŽfinissent avant tout comme anticapitalistes.

 

O Chesnais rŽsume Aglietta.

 

Ainsi, le numŽro de novembre du Monde diplomatique prŽsente sur deux grandes pages un excellent rŽsumŽ des explications fournies par Michel Aglietta lui-mme, le pape de la thŽorie Žconomique franaise, ˆ travers le rŽsumŽ des analyses de deux livres cosignŽs par lui, DŽsordres dans le capitalisme mondial et La Chine vers la superpuissance, le premier Žcrit avec Laurent Berebbi, employŽ par la sociŽtŽ Groupama Asset Management. Ce rŽsumŽ est donnŽ par Franois Chesnais, lui-mme thŽoricien de la finance capitaliste. F. Chesnais semble ici se tenir en retrait, derrire l'analyse d'Aglietta ; or, pour ce dernier, la maladie s'appelle financiarisation excessive, non pas capitalisme, et le problme est d'en arriver, par une intervention du pouvoir politique, ˆ modifier les relations monŽtaires internationales et ˆ rŽguler, attŽnuer, la masse de liquiditŽs mises ˆ disposition des "marchŽs". Franois Chesnais conclut en se demandant s'il sera "nŽcessaire que le systme capitaliste passe par une trs grosse crise avant que ne soient recrŽŽs les fondements d'une rŽgulation monŽtaire et financire ?" Mais n'y a t'il pas, dŽs ˆ prŽsent, une telle "rŽgulation" ? Le fonctionnement des banques centrales, le carry trade avec le yen, le r™le de l'OMC et du FMI, dans le cadre de la libre circulation planŽtaire des capitaux et des titres, tout cela constitue bel et bien, du point de vue "libŽral", une "rŽgulation", qui provient historiquement de l'Žvolution et de la dŽcomposition partielle de la rŽgulation "fordiste" et "keynŽsienne" de l'aprŽs seconde guerre mondiale. Franois Chesnais doute du scŽnario de l'atterrissage et du dŽcouplage en douceur, que l'on vient de voir ˆ propos du petit manuel du CEPII et qui est en fait la perspective pour laquelle milite Aglietta, notamment en raison de la prŽvision d'une crise majeure de surproduction chinoise et asiatique qui se profile et du refus des Etats-Unis de renoncer aux "privilges qu'ils tirent du rŽgime de semi-Žtalon dollar".

Mais plus fondamentalement il est permis de douter de la capacitŽ mme du capitalisme ˆ s'auto - organiser pour une rŽgulation "ˆ la Aglietta", car le mode de production capitaliste ne consiste pas en un systme de circulation des capitaux dŽsincarnŽ, planant au dessus des secteurs productifs dans l'industrie, l'agriculture et les transports comme au dessus des Etats, mais il s'appuie sur eux et n'est rien sans eux. Les Etats-Unis ont au XX¡ sicle assumŽ les contradictions mondiales de tout le systme et les ont pour un temps "rŽgulŽes". Ils ont aussi empŽchŽ ˆ ce jour la formation d'autres Žpicentres dominants ˆ l'Žchelle mondiale, qu'une vraie concurrence "libre et non faussŽe" aurait pu ou dž faire Žmerger, avec l'Allemagne, le Japon et maintenant la Chine. Une supposŽe "dŽfinanciarisation" du mode de production capitaliste n'est pas ˆ souhaiter : elle ne pourrait reposer que sur des destructions massives. Cela s'est dŽjˆ produit -ce furent les annŽes trente et quarante du XX¡ sicle, accoucheuses de cette "rŽgulation" qui semble si regrettŽe ˆ prŽsent ...

 

O Joshua s'autolimite.

 

Autre exemple : la Note sur l'Žclatement de la bulle financire amŽricaine, ayant servi de base ˆ l'exposŽ fait ˆ l'universitŽ d'ŽtŽ 2007 de la Ligue Communiste RŽvolutionnaire, par Isaac Joshua, publiŽe sur le site Le Grand Soir. De faon fort surprenante, cette note ne remonte pas aux processus d'o provient la crise : la formation de plus-value, l'accumulation du capital, etc. Elle explique les termes de la technique financire, (presque) comme ˆ des Žtudiants d'HEC : qu'est-ce qu'une bulle spŽculative, qu'est-ce que les prts sur hypothques aux Etats-Unis, qu'en est-il du taux d'endettement des mŽnages amŽricains, etc. Conclusion : "le grand responsable, c'est la mondialisation libŽrale, guidŽe par la recherche acharnŽe du profit. Ce n'est qu'ˆ partir de son instauration que tout a commencŽ (ou plut™t, recommencŽ)." Parenthse significative, notons-le en passant : Isaac Joshua sait bien que rien de tout cela n'a "commencŽ" avec la "mondialisation libŽrale" et provient du mode de production capitaliste, que la crise des annŽes trente prŽsentait des phŽnomnes financiers similaires, qui ont ŽtŽ rŽsolus de la manire agrŽable que l'on sait (nazisme,guerre mondiale, destruction de l'Europe et coupure du monde en deux ! ), pour engendrer un capitalisme "rŽgulŽ" qui s'est depuis naturellement dŽveloppŽ en capitalisme "mondialisŽ" et "financiarisŽ". Il sait tout cela, mais, allez savoir si c'est la prŽsence d'Olivier Besancenot qui le pousse ˆ tant de modŽration, voila la virile conclusion qu'il en tire dans cette note : "Il faut tout reprendre de A ˆ Z, balayer la mondialisation libŽrale, le tout marchŽ, l'inadmissible libertŽ laissŽe ˆ la rapacitŽ du profit."

La condamnation morale de l'usure, ˆ la manire de Thomas d'Aquin ou de Pierre Joseph Proudhon, n'est pas loin : est-ce donc la "rapacitŽ" qui est la cause de tout le mal ? Entendons-nous : que l'on dŽnonce devant le grand public la rapacitŽ des spŽculateurs et des grands groupes capitalistes, c'est une chose. Que l'on parle le langage de l'antilibŽralisme pour s'en extraire et montrer que le recours ˆ l'Etat fait lui-mme partie du systme, qu'il faut dŽtruire les Etats bourgeois et aller vers un autre systme, c'est concevable et d'ailleurs Isaac Joshua parle un peu plus loin, timidement, d'aller, par la voie du "devoir d'ingŽrence Žconomique" des Etats actuellement existants, vers un "systme tournŽ vers la satisfaction des vŽritables besoins sociaux" dont on peut espŽrer que les participants ˆ une universitŽ d'ŽtŽ de la Ligue Communiste RŽvolutionnaire auront compris par eux-mmes qu'il ne s'aurait s'agir du capitalisme, mais de ce qui fut appelŽ longtemps, et pourrait s'appeler encore, "socialisme". Mais doit-on laisser ce public lˆ croire que le problme est la "rapacitŽ" des profiteurs ?!

Le problme, que ceux qui en profitent soient rapaces ou non, est la logique inexorable de l'accumulation du capital, qui ne peut que s'auto-engendrer, cro”tre pour cro”tre, sous peine de mourir, et qui se moque compltement non seulement de nous exploiter, mais mme de tuer tout le monde et de dŽtruire la plante pourvu que son auto-engendrement, son auto-accroissement, se poursuive. Cette ŽtrangetŽ provient de la contradiction de ce qu'a, prŽcisŽment, rŽalisŽ le capitalisme : une sociŽtŽ humaine mondialisŽe, capable de s'Žmanciper de la lutte pour le nŽcessaire, mais qui repose toujours, comme les sociŽtŽs qui l'ont prŽcŽdŽe, sur l'exploitation de classe du travail humain. Toute rŽgulation repose sur la reproduction de ce systme et non sur l'Žmancipation de l'humanitŽ envers lui. Toute rŽgulation suppose donc la destruction des forces productives humaines et naturelles dont il se nourrit. Et la morale rŽgulatrice -vilains "rapaces" que ces mangeurs de profits ! - se retournera toujours dans ces conditions contre les humains eux-mmes, ˆ l'instar du discours Žcologique qui, au moment o la biosphre est en pŽril immŽdiat, n'a d'autre fonction rŽelle que de faire la morale aux producteurs-consommateurs pour leur faire payer les destructions causŽes par le capital.

Mais tout cela, Isaac Joshua le sait mieux que nous puisqu'il est l'auteur d'un ouvrage remarquable qui permet justement de comprendre le dŽroulement concret des cycles du capital dans les dernires vingt annŽes, Une trajectoire du capital, De la crise de 1929 ˆ celle de la nouvelle Žconomie, Syllepses, 2006. Dans son chapitre 5 il montre au plan thŽorique en quoi la finance est partie intŽgrante et nŽcessaire du mode de production capitaliste et en quoi elle est ˆ la fois productive et parasitaire, indissociablement. C'est de ce point de vue qu'il critique d'autres Žconomistes d' "extrme-gauche" comme FrŽdŽric Lordon, pour qui la "finance patrimoniale" s'oppose au capital industriel parce que le profit serait l'objectif "exclusif" de celle-la, mais pas de celui-ci, et comme Franois Chesnais, dŽjˆ citŽ, qui fait ou tend ˆ faire de la "dictature des rentiers" par rapport aux intŽrts gŽnŽraux thŽoriques du capital la marque de notre Žpoque. Il est donc d'autant plus frappant de voir le mme I. Joshua s'autolimiter non pas lorsqu'il s'agit d'exposer dans un livre les fondements thŽoriques de ses analyses mais lorsqu'il s'agit d'expliquer la crise ˆ un public jeune et militant, celui-lˆ mme qui aurait vraiment besoin de telles analyses.

 

O sŽvit un obscur Don Quichote.

 

Avant de poursuivre, je suis obligŽ ici de faire une petite parenthse. Nous allons laisser tomber un instant les gens compŽtents, voire trs compŽtents, pour une certaine indigence. Il se trouve en effet que l'auteur de ces lignes a ŽtŽ critiquŽ quelque part pour avoir expliquŽ que la crise serait celle de la finance et pas du capitalisme, et accusŽ en prime d'avoir reprochŽ ˆ la Banque centrale europŽenne de "capituler" devant les mŽchants AmŽricains, soutenant ainsi son propre impŽrialisme et revendiquant un capitalisme "national" ou "europŽen" aux c™tŽs... du porte-parole du "Parti des Travailleurs", D. Gluckstein. Ces perles se trouvent sur le site du "Groupe CRI -Communiste RŽvolutionnaire Internationaliste", groupe issu de l'extrme-gauche franaise et qui en reproduit jusqu'ˆ la caricature tous les travers en croyant la critiquer. Pour qui a pris la peine de lire ce que j'ai rŽellement Žcrit, depuis le dŽbut, sur ce sujet, elles sont pour le moins surprenantes. Selon toute vraisemblance, le fonctionnement "intellectuel" de leur auteur est le suivant : "PrŽsumey" Žtant un "social-dŽmocrate de gauche", il ne peut qu'avoir Žcrit d'un point de vue rŽformiste de dŽfense du capitalisme. Donc, ne lisons pas ce qu'il a rŽellement Žcrit, mais pourfendons ce qu'il est censŽ avoir Žcrit, en affirmant qu'il l'a Žcrit. Au cas o des membres de ce groupe, agrŽablement surpris par les analyses anticapitalistes du "social-dŽmocrate de gauche", auraient posŽ des questions ˆ ce sujet, les voila bien avertis : qu'ils ne s'avisent donc plus de lire ce qui est rŽellement Žcrit.

L'intŽressant ici, c'est que notre penseur prŽtend nous donner au passage les premiers linŽaments de sa propre analyse de la crise des subprime. Or, ceux-ci ne se distinguent prŽcisŽment pas de tout ce que l'on a pu lire par ailleurs : il n'envisage pas, lui non plus, d'expliquer le lien qui va de la production et de la rŽalisation de la plus-value ˆ la rŽalitŽ concrte de la crise. Lui aussi nous rŽ- explique pour la Žnime fois, et fort mal en l'occurrence, comment a se passe sur les marchŽs financiers, et qu'ˆ partir de lˆ, oprent "la complexitŽ, l'opacitŽ et la pourriture des marchŽs financiers". Bref notre idŽologue, tout en pourfendant "Gluckstein et PrŽsumey" qui dŽnoncent la finance pour mieux protŽger le capital et tapent sur Washington pour mieux dŽfendre la bourgeoisie franaise, est quant ˆ lui rigoureusement incapable d'expliquer la crise dite des "subprime" autrement que par un triste pensum qui se ramne en fait ˆ l'affirmation selon laquelle la finance, c'est vraiment trs vilain, trs rapace, trs opaque et trs pourri. Avec en prime des rŽvŽlations sur la crŽation monŽtaire par les banques centrales qui auraient rŽellement le pouvoir de "tirer de leurs chapeaux" des liquiditŽs, c'est-ˆ-dire de l'argent ! Cette affirmation digne d'un Milton Friedman (mais cohŽrente chez lui) est faite par un soi-disant "marxiste" ! Souhaitons-lui, pour terminer avec lui par une touche de bienveillance, de lire rŽellement le Capital une bonne fois, car, comme disait Marx, "L'ignorance n'a jamais servi de rien ˆ personne", et encore moins aux savants autoproclamŽs qui sont les plus durs ˆ Žduquer.

Ceci nous montre, en tous cas, que l'on peut se mouvoir compltement dans l'idŽologie dominante tout en pourfendant celle-ci tous les matins en se levant, sans se rendre compte de rien.

 

Propositions antilibŽrales et capitalistes.

 

Nous constatons donc que la rŽduction de l'analyse de la crise du capitalisme ˆ la description de la place importante occupŽe par la finance est un phŽnomne trs rŽpandu, quasi universel. C'est l'air du temps : le prŽsident de la V¡ RŽpublique pourfend lui aussi rŽgulirement les "excs" des "marchŽs financiers", entre deux escapades au Fouquet's. Les trois exemples que je viens de prendre concernent chacun ˆ sa faon des auteurs ou des militants qui se veulent consciemment plut™t anticapitaliste qu'antilibŽraux mais qui tombent eux aussi, au moins dans certains circonstances, dans cette rŽduction.

 

Quelques mots, maintenant, sur un auteur qui n'a pas ces scrupules car, trs clairement, il dŽfend "l'entreprise" contre cette "finance" qui la dŽpouille. Par son style, FrŽdŽric Lordon est un vigoureux pamphlŽtaire pourfendeur de la "finance". ll n'hŽsite pas ˆ proclamer qu'il faut manier la "guillotine" contre les revenus boursiers et prŽconise des mesures fiscales couperets pour en finir avec ce qu'il appelle ce "chancre".

Ce langage pla”t ˆ des lecteurs qui y voient une veine anticapitaliste, alors que nous sommes ici dans la grande tradition luthŽrienne des prches amers contre l'usure, qui n'ont jamais diminuŽ en rien la domination rŽelle de celle-ci !

 

Dans Le Monde Diplomatique de septembre, sous le titre Comment la finance prend le monde en otage, F. Lordon donne un bon exposŽ de la manire dont opre la titrisation et la formation de capital fictif, mis en relief par la crise prŽsente. Pour en arriver ˆ quelles propositions ?

 "... fermer pour de bon le casino et mettre les roulettes au feu" ! Ah a ira a ira ... Mais comment donc ?

HŽ bien voyez vous, en compartimentant en deux secteurs Žtanches l'un ˆ l'autre les activitŽs de crŽdit des banques centrales, pour "dŽcoupler la sphre rŽelle et la sphre financire". Le modle invoquŽ par Lordon, c'est le Glass Steagle Act de Roosevelt (voir sa contribution sur le site du Monde Diplomatique : http://www.monde-diplomatique.fr/2007/09/LORDON/15165).

Roosevelt avait sŽparŽ les banques commerciales et les banques d'investissement et avait "formellement interdit" -mots qui Žmerveillent tout particulirement Lordon- aux unes d'empiŽter sur le terrain des autres. Pour sauver le capitalisme, Roosevelt avait pris ces mesures en 1933, et beaucoup plus tard c'est Reagan qui a achevŽ d'y mettre fin.

La montagne antilibŽrale a vraiment, ici, accouchŽ dune souris : le mythe du compartimentage de la banque centrale comme prŽcaution contre les dŽbordements financiers existait dŽjˆ, bien avant Roosevelt, au XIX¡ sicle et avait inspirŽ le Bank Act britannique de 1844, qui prŽtendait sŽparer les activitŽs d'Žmission monŽtaire et les activitŽ de crŽdit proprement dites de la Banque d'Angleterre, et contre lequel se sont articulŽs une assez grande partie des travaux de Marx sur finances et banques centrales. Ironie de l'histoire, ce premier compartimentage, antŽrieur ˆ celui de Roosevelt, Žtait "de droite".

Le paradoxe n'est qu'apparent : sciemment ou inconsciemment, je ne sais, F. Lordon accuse aujourd'hui les banques centrales d'tre trop libŽrales dans leurs Žmissions en cas de crise, lˆ o, aux dŽbuts de la "mondialisation", les Žconomistes antilibŽraux (en ce temps lˆ on disait "rŽgulationnistes" et encore, parfois, "marxistes") leurs reprochaient d'tre trop restrictives (c'Žtait au temps des taux d'intŽrts trs ŽlevŽs des premires annŽes Reagan). Par la suite, de la mme faon, c'est la BCE de Francfort qui fut accusŽe de faire des restrictions ˆ l'Žmission, au nom de son dogme de la "lutte contre l'inflation".

Reproches fondŽs, mais partiels, puisque depuis, pour le service des mmes intŽrts -ceux du capital financier, c'est-ˆ-dire du capital tout court- les mmes gouvernants et institutions, une fois rŽduite l'inflation liŽe aux salaires, sont devenus beaucoup plus accommodants. De sorte qu'aux dŽbuts de la "mondialisation", c'Žtaient ses partisans, comme Milton Friedman, qui pr™naient ˆ la fois l'indŽpendance des banques centrales et l'inscription dans leurs statuts et leurs missions de la rŽduction de la masse monŽtaire et de la ma”trise des taux de change. Or, avec les propositions de l'Žcole d'Aglietta sur le rŽamŽnagement des relations monŽtaires internationales, ou avec celles de F.Lordon, qui passe pour beaucoup plus "radical", sur un nouveau compartimentage "anti-financier" des banques centrales, on voit rŽappara”tre, mais cette fois-ci du c™tŽ rŽgulationniste, "progressiste" et "antilibŽral", des propositions  se voulant autoritaires qui voient dans les banques centrales les clef de vožte de tout le systme et s'imaginent qu'en dernier ressort tout dŽpend d'elles. Le Bank Act de 1844 Žtait un Currency Board, terme qui a dŽsignŽ depuis les actes publics d'administration financire destinŽs ˆ limiter l'Žmission monŽtaire et ˆ prŽserver des cours monŽtaires ŽlevŽs. A quand les Currency board "antilibŽraux" prŽsentŽs comme visant ˆ domestiquer la mŽchante finance en limitant les Žmissions dispendieuses de liquiditŽs ? Avec les dernires propositions de F. Lordon, nous n'en sommes pas loin.

Mais contre qui de telles mesures se tourneront-elles en fait, dans le cadre du capitalisme auquel elles se rŽfrent et sur lequel elles reposent expressŽment ? Facile ˆ deviner : encore une fois contre les mmes !

 

Application.

 

Sans insister plus ici sur la logique thŽorique et Žconomique des propositions d'Aglietta ou de Lordon, doit-on en dŽduire que les revendications moins compliquŽes, plus "populaires" dans leur formulation telles que les rŽsument par exemple les militants d'ATTAC ne sont que bouillie ne remettant pas en cause le capitalisme ?

Jean-Jacques ChavignŽ les rŽsume ainsi dans DŽmocratie et Socialisme :

Les gesticulations de Sarkozy ne cacheront pas longtemps lÕŽvidence : il est grand temps de fermer le casino. Les marchŽs financiers doivent tre contr™lŽs, encadrŽs dŽmocratiquement. Cela signifie la suppression des paradis fiscaux, la possibilitŽ pour les Etats dÕimposer un contr™le des changes et des mouvements de capitaux, lÕinstauration dÕune taxe (du type de la taxe Tobin) qui entrave la libre circulation des capitaux spŽculatifs, une rŽorganisation du systme bancaire qui sŽpare strictement banques commerciales et banques dÕinvestissements.

On notera le reproche initial adressŽ ˆ Sarkozy : c'est que la dŽnonciation de la "finance" fait aussi partie, ˆ l'occasion, de son langage, comme elle fait partie du langage de tous les dŽfenseurs du capitalisme ! La formule qui suit -fermer le casino- sonne trs "radical", comme du Lordon. Les propositions qui s'ensuivent font forcŽment partie de tout programme voulant attŽnuer les effets du capitalisme tout en le maintenant en place. La dernire d'entre elles est une adaptation de l'idŽe de F. Lordon sur la rŽorganisation des banques centrales. Mais tout cela est-il possible, en dehors d'une Žconomie de guerre que l'ami ChavignŽ est certainement un des derniers ˆ appeler de ses voeux ?

Il ne faudrait surtout pas s'imaginer que les militants, les Žconomistes, les syndicalistes, qui dŽfendent de telles propositions, sont ˆ tous coups de fieffŽs agents du capital. La discussion est nŽcessaire. Il serait parfaitement respectable de penser qu'aprŽs les expŽriences du XX¡ sicle, massacres de masse du stalinisme et gestion loyale du capitalisme jusque dans la mise en oeuvre de ses contre-rŽformes nŽo-libŽrales par la social-dŽmocratie, dans un contexte de dŽfensive face ˆ ce "libŽralisme", il faut, tout en sachant qu'en dernire analyse le problme est bien l'alternative entre capitalisme barbare et socialisme, avancer des rŽformes de structure, au niveau national, europŽen et international, par le biais desquelles le capitalisme serait ˆ nouveau mis en cause s'il appara”t, de faon Žvidente et dŽmocratique, et comme il est probable, qu'il est impossible de faire autrement. Un pouvoir politique qui tenterait rŽellement de supprimer les paradis fiscaux, de taxer la circulation des capitaux "spŽculatifs" (comment les distinguer des autres, au fait ? ), de rŽorganiser le systme bancaire, serait, aujourd'hui, un pouvoir qui ne pourrait qu'avoir ŽtŽ portŽ au pouvoir et serait appuyŽ par de puissants mouvements sociaux, anticapitalistes dans leur contenu. Un "vrai gouvernement de gauche", en somme. L'on pourrait alors penser qu'il ne pourrait pas s'en tenir aux mesures dont il est question car, s'il le faisait, il se ferait rapidement circonvenir par la fuite des capitaux et les attaques contre sa monnaie. Ou alors, sil affirmait vraiment vouloir s'y tenir, c'est lui qui serait rapidement conduit ˆ ne pas tenir ses promesses, mme celles-ci, et ˆ se retourner contre ceux-lˆ mme qui l'auraient portŽ au pouvoir.

On peut donc, ˆ la rigueur, plut™t que de s'imaginer rŽellement qu'il soit possible de conduire une telle politique "et puis c'est tout", comme dirait l'autre, l'envisager comme un ensemble de mesures "transitoires" se dŽpassant elles-mmes ˆ moins de s'annuler et visant ˆ aller plus loin. Mais, premire remarque, dans ce cas lˆ pourquoi ne pas l'expliquer tout de suite ?

L'essentiel est que, malheureusement ou heureusement, la rŽalitŽ n'est pas que les luttes sociales prŽsentes ne mettent pas en cause le capitalisme. Il est plus destructeur que jamais, et les revendications les plus ŽlŽmentaires le mettent en cause. Il n'est donc pas nŽcessaire d'imaginer des propositions d'une grande complexitŽ. Du travail, un toit, un bon salaire, pour tous, dans un monde sans guerre ni destruction, c'est peut-tre moins audacieux, mais c'est anticapitaliste et a conduit au delˆ de ce que cela para”t dŽfendre -vers l'Žmancipation humaine et l'abolition du salariat.

Quoi qu'il en soit, il est tout de mme difficile d'imaginer des manifestations de masse pour rŽclamer la sŽparation des banques commerciales et des banques d'investissements. Des "forums sociaux", avec le public spŽcifique de ce type de manifestations, sans doute, mais pas de vraies mobilisations de masse. Celles-ci reposent sur des revendications beaucoup plus simples : hausse des salaires, droit ˆ la retraite ˆ 60 ans et ˆ partir de 37,5 annuitŽs pour tous et ˆ taux plein, dŽfense des services publics, baisse et blocage des loyers, sans doute aussi de plus en plus arrter la destruction de la plante, mais au total des choses bien plus "basiques" que la taxation des revenus financiers ! Et ces choses "basiques" ont directement la vertu "transitoire" que, trs laborieusement et intellectuellement, on peut avec de la bonne volontŽ prter au programme antilibŽral d'un capitalisme encadrŽ et dŽfinanciarisŽ : elles mettent en cause la logique mme du capitalisme et posent la question de quel gouvernement, quel pouvoir, quel Etat, peut prendre les mesures d'urgences allant vers la satisfaction des revendications du plus grand nombre.

Dans l'immŽdiat, en France, au lieu de reprocher sa supposŽe inconsŽquence ˆ Sarkozy et d'expliquer qu'il faut deux sortes de banques, ne serait-il pas un tantinet plus efficace et plus populaire, pour mettre en cause la politique libŽrale rŽelle de Sarkozy dans ses fondements, de dŽfendre contre tous les abandons la revendication du droit ˆ la retraite avec 37,5 annuitŽs pour tous ?

Cela aurait l'avantage d'tre nettement moins utopique que la taxe Tobin tout en Žtant rŽellement anticapitaliste, et donc "antilibŽral" aussi par la mme occasion.

 

L'unitŽ du capital.

 

Le capital consiste dans le salariat, rapport social qui fait de la force de travail une marchandise, un rapport social qui est rien moins que naturel et qui a dž tre imposŽ historiquement, avec une extrme violence en moyens matŽriels de coercition, autant qu'avec une extrme dŽbauche en moyens idŽologiques, et qui serait donc inconcevable sans les Etats. C'est cette transformation artificielle de la force de travail humaine en marchandise qui, en mme temps, gŽnŽralise le phŽnomne du "marchŽ" et fait du capitalisme une Žconomie de marchŽ, la seule au demeurant : pas de marchŽ gŽnŽralisŽ sans achat et vente de la force de travail, sans capitalisme, parce que dans le mode de production ainsi constituŽ, la production dans son ensemble devient production pour le marchŽ. Dans ce rapport social, chaque capitaliste individuel ne rŽcupre pas la plus-value qu'il a fait produire ˆ "ses" ouvriers, mais une part de la plus-value produite par l'ensemble de la classe ouvrire, plus-value dont la circulation et la reproduction est assurŽe, avec celle de toute la valeur et de tout le capital antŽrieurement produits, par l'ensemble des salariŽs. Cette part est grosso modo proportionnelle non ˆ la force de travail rŽellement mise en oeuvre sous l'Žgide de ce capitaliste, mais au volume du capital dont il est le reprŽsentant, part aliquote du capital social total (ceci se produisant ˆ l'Žchelle nationale et, de manire synchronisŽe mais diffŽrenciŽe, hiŽrarchisŽe, entre les marchŽs nationaux dans le cadre du marchŽ mondial). Chaque capitaliste reoit donc un profit moyen, cette rŽpartition s'opŽrant par les mŽcanismes de formation des prix, mais avec le recours absolument indispensable au crŽdit, et sous la pression de l'Etat. Notons que nous avons lˆ, avec la formation du taux de profit gŽnŽral ou "moyen", l'essence de toute "rŽgulation" dans le mode de production capitaliste, qui ne saurait s'en passer.

En tant que tel, de manire un peu thŽorique, chaque capital particulier peut donc tre envisagŽ ˆ la fois, soit comme un titre donnant un droit ˆ tirage, via le marchŽ, sur la plus-value sociale totale, soit comme le moyen d'achat des biens de production et des forces de travail dont la mise en mouvement sous son commandement constitue, prŽcisŽment, la production. Le capitaliste, agent de son capital quelle que soit par ailleurs sa personnalitŽ (qu'il soit "rapace", esthte, philanthrope, etc.) est donc dans son essence synthse de rentier et de capitaine d'industrie.

Mais de plus tout capital pour fonctionner comme capital a recours ˆ l'emprunt, ˆ partir d'un niveau d'accumulation qui est aujourd'hui trŽs rapidement atteint, ou, de plus en plus souvent, dŽs avant la naissance d'une entreprise pour pouvoir effectuer la premire mise de fond que constitue l'investissement capitaliste. Il paye pour cela un intŽrt. Ceci concrŽtise la dualitŽ interne entre le capital comme fonction de production et le capital comme pure propriŽtŽ, entre le c™tŽ "capitaine d'industrie" et le c™tŽ "rentier" du capitaliste individuel ; l'intŽrt payŽ dans ces conditions appara”t bel et bien pour ce qu'il est : comme le droit d'accŽs qu'il faut payer pour tre un capital, c'est-ˆ-dire pour accŽder au partage de la plus-value dans la classe capitaliste, conformŽment au taux gŽnŽral de profit, et donc faire partie de cette classe.

ConsidŽrŽ comme propriŽtŽ pure (des moyens de production, donnant un droit de tirage sur le fruit de l'exploitation du travail) le capital s'Žpanouit donc comme capital de prt, et comme capital fictif. "Fictif" a deux sens possibles, qui signifient tous deux non pas qu'il s'agit d'imagination pure, mais que des valeurs monŽtaires fonctionnent comme des capitaux alors qu'elles ne sont pas, ˆ l'origine, des capitaux, ce qui revient ˆ les considŽrer comme des traites sur la production future, des anticipations qu'une crise peut bien entendu Žliminer. Dans un premier sens, "capital fictif" peut s'entendre du "dŽdoublement" d'un capital rŽel (cas des actions), le titre reprŽsentant celui-ci mais ayant ses variations de prix propres dans le cadre des marchŽs financiers (dont les Bourses sont le prototype mais non la seule forme). Dans un second sens il s'agit de la "capitalisation" de valeurs qui, ˆ l'origine, ne sont pas du capital, mais qui vont circuler sur les marchŽs financiers et tre utilisŽes comme du capital par leurs gestionnaires. Ceux-ci ne sont pas les propriŽtaires juridiques de la majoritŽ des titres qu'ils grent, actions ou produits capitalisŽs, mais comme ils sont dŽjˆ les dŽtenteurs de capitaux suffisamment centralisŽs, ils ont le pouvoir social de contr™ler les mouvements des capitaux d'autrui ou des petites valeurs ŽconomisŽes qui, individuellement, ne pourraient pas fonctionner comme du capital. Prix fonciers formŽs par la capitalisation des loyers, titres de la dette publique et bonds du TrŽsor, reconnaissance de dettes, cotisations de retraites dans les fonds de pension ... s'ajoutent donc aux actions sur les marchŽs financiers.

Les taux d'intŽrts, qui se sont d'abord prŽsentŽs ici comme le droit d'accs au profit moyen, jouent encore un r™le dŽterminant comme taux plancher des dividendes procurŽs par les actions, et comme criterium dans la capitalisation (une obligation, un bond du TrŽsor ou un bien foncier ont un prix, qui est dŽterminŽ en moyenne comme si les revenus, rentes et loyers, qu'ils rapportent, Žtaient l'intŽrt d'un capital bien que celui-ci n'existe pas ; la valeur des obligations et des terrains aura donc tendance ˆ fluctuer d'une manire inverse de celle des taux d'intŽrt).

Pour rŽsumer : le capital est en tant que tel synthse de propriŽtŽ pure et de pouvoir social actif de mise en oeuvre des agents de la production. Cette dualitŽ inhŽrente au capital comme capital se manifeste concrtement dans le crŽdit qui fait exister un capital "productif" payant l'intŽrt comme droit d'accŽs au profit moyen, et un capital monŽtaire de prt. Elle se dŽploie dans la finance, excroissance certes, mais excroissance nŽcessaire, inhŽrente au capital productif en tant que tel, sans laquelle celui-ci ne pourrait d'ailleurs pas fonctionner.

Le taux d'intŽrt plancher ou "loyer de l'argent" (historiquement le prime rate de la Banque d'Angleterre), celui de la rŽescompte des traites ou des prts ˆ court terme en cas d'action comme prteur en dernier ressort (ainsi depuis cet ŽtŽ dans les interventions des banques centrales qualifiŽe d'injections de liquiditŽ, formule juste mais qui peut faire croire ˆ une crŽation de valeur ˆ partir de rien, ce qui est Žvidemment fantaisiste) a donc une importance dŽterminante comme niveau plancher des profits "acceptables" quelle qu'en soit la nature. C'est le niveau plancher de la ponction obligatoire sur les investissements productifs sans laquelle ceux-ci seraient impossibles, et c'est la base mathŽmatique de la capitalisation des titres obligataires et des prix fonciers.

Tout cela met en relief le r™le de l'Etat capitaliste dans ces processus, puisqu'il dŽtermine via les banques centrales ces taux planchers. Mme dans le cas de la BCE "indŽpendante" la dŽcision reste politique. L'abandon de l'Žtalon or en 1971-1973 (mme si le r™le de l'or comme rŽserve de valeur n'a en rŽalitŽ pas cessŽ) ˆ la veille de la grande "financiarisation" de l'Žconomie dans les annŽes 1980, n'a pas attŽnuŽ mais a au contraire renforcŽ ce r™le des banques centrales, et la revendication nŽo-libŽrale d'un Milton Friedman d'une crŽation monŽtaire entirement privatisŽe, sans banque centrale, est demeurŽe plus utopique encore qu'elle ne l'Žtait avant le triomphe du dit "nŽolibŽralisme".

Cet exposŽ trs rapide vise ˆ montrer l'unitŽ organique entre capital en gŽnŽral et capital financier. S'il est exact que le capital financier, c'est-ˆ-dire toutes les formes de capital qui prennent leur essor ˆ partir de la fonction de capital de prt, est "autonome", "parasitaire", qu'il forme une "excroissance" et une "bulle", c'est, dialectiquement, parce que et seulement parce qu'il est un dŽveloppement nŽcessaire du capital en tant que capital productif. Sa relative indŽpendance dŽpend donc de manire absolue du capital productif, il n'est pas "une excroissance, il est son excroissance, le dŽveloppement nŽcessaire et indispensable du capital productif.

Il est la branche d'une racine qui ne vit pas sans lui, et l'on ne coupera jamais la branche en prŽservant la racine : soit on maintient en place l'arbre tout entier, soit on le dŽracine.

La contradiction entre capital productif et capital financier est donc bien rŽelle, mais elle dŽcoule de la nature du capital dans son unitŽ et ne met pas fin ˆ cette unitŽ, au contraire elle est en fait le mode d'existence de cette unitŽ. Chez Marx, elle correspond au rapport contradictoire entre capital et travail et entre valeur d'Žchange et valeur d'usage, correspondance dont l'examen nous entra”nerait trop loin ici, mais elle ne met pas du tout le capital financier, dans son antagonisme avec le capital productif, sur le mme plan que par exemple le capital face au travail. Concrtement, un patron ŽtouffŽ par les financiers n'est pas l'alliŽ de "ses" travailleurs, au contraire il essaie de se rattraper sur eux. La lutte des classes oppose prolŽtaires et capitalistes, pas "producteurs" et "financiers". Plus encore, cette "excroissance" qu'est la finance, c'est au fond l'essence mme du capital : en effet le mouvement d'ensemble du capital, ce ˆ quoi tout capitaliste aspire, correspond au mouvement propre du capital monŽtaire de prt, qui le rŽsume parfaitement : c'est faire de l'argent avec de l'argent, la formule A-A' (un investissement initial A engendre un retour A' augmentŽ du profit). Dans la rŽdaction du Capital par Marx, cette formule l'a conduit ˆ exprimer l'idŽe du fŽtichisme de l'argent et de la marchandise, durant la rŽdaction du livre III, qui a prŽcŽdŽ et probablement inspirŽ celle du cŽlbre passage du livre I sur Le fŽtichisme de la marchandise et son secret : ceci dit bien ˆ quel point pour Marx l'Žtude du capital financier l'a aidŽ ˆ dŽgager la nature du capital en gŽnŽral, du capital productif.

 

De graves processus oprent actuellement ˆ l'Žchelle mondiale.

La crise financire ayant eu pour cause immŽdiate l'affaire des subprime, est l'un d'eux. Si le capital financier est organiquement au coeur du capital en tant que tel, cela ne veut pas dire que sa place n'a pas variŽ dans l'histoire. Depuis trois dŽcennies elle est croissante, et ce processus a un caractre destructeur marquŽ. A l'intŽrieur de ce processus, le caractre non seulement financier, mais purement rentier, au sens prŽcis de prŽlvement opŽrŽ en dehors de toute production, ponction, tribut, pillage sur les populations, va en s'aggravant. Plus prŽcisŽment, la place du foncier et de l'immobilier dans les mŽcanismes ˆ l'oeuvre aux Etats-Unis et dans le monde entier demanderait une analyse poussŽe (cf. mon article du 10 aožt dernier).

Elle n'est cependant que la part superficielle d'un processus plus vaste, qui comporte aussi la montŽe des prix des matires premires ŽnergŽtiques et agricoles, avec la perspective d'une pŽnurie alimentaire ˆ l'Žchelle de continents entiers, la marche vers une crise majeure de surproduction, et les risques de guerre entretenus par la crise du r™le mondial des Etats-Unis, et l'impossibilitŽ de rŽsoudre cette crise, comme le souhaiterait Aglietta et son Žcole, par une transition douce et un "dŽcouplage" entre le systme capitaliste mondial et son coeur nord-amŽricain. Le tout sur fond d'une crise sans prŽcŽdent des moyens de la reproduction naturelle et humaine, produite par la reproduction Žlargie du capital qui se fait dŽsormais au dŽtriment de la biosphre dans son ensemble.

Il s'agit bien d'un processus d'ensemble, dont la dimension financire n'est, au fond,que l'ŽpiphŽnomne de surface, un ludion bien visible et fort intŽressant, mais qui ne doit pas cacher l'ensemble. Et l'ensemble, c'est le mode de production qui concerne aujourd'hui toute l'humanitŽ. Sa rŽgulation n'est pas la solution, parce que le problme, c'est lui.