Retour sur la crise "financire"
Vincent PRESUMEY
04/11/2007
A l'Žquinoxe 2007, l'Žtrange ŽtŽ indien des
Bourses.
Entre le 7 et le 17 aožt derniers, la crise dite
des "subprimes" a terrorisŽ le systme bancaire mondial, les Bourses
et les banques centrales. Depuis la mi-aožt, les baisses de taux d'intŽrts
planchers aux Etats-Unis et les injections de liquiditŽs par les banques
centrales -notamment la Banque Centrale EuropŽenne de Francfort- ont rŽtabli
pour quelques semaines au moins la "confiance" sur les marchŽs
financiers, au point que les niveaux d'indices boursiers les plus ŽlevŽs de
l'annŽe 2007 ont ŽtŽ retrouvŽs dans la premire quinzaine d'octobre.
Traditionnellement, cela aurait voulu dire que la crise Žtait finie. Mais
personne n'y croit. Les traditions ne sont plus respectŽes !
Il est possible que cette pŽriode soit ˆ son tour
en train de se clore juste en ce moment, car des faillites bancaires
retentissantes se profilent aux Etats-Unis : aux dernires nouvelles (ces
lignes sont Žcrites le samedi 3 novembre) les bourses flŽchissent ˆ nouveau sŽrieusement,
car "les vŽnŽrables institutions multiplient les annonces de rŽsultats
dŽcevants, voire catastrophiques, ˆ l'image de Merryl Linch", selon une dŽpche de l'AOF du 2
novembre, qui se termine ainsi : "A Paris, la publication la semaine
prochaine des rŽsultats des deux poids lourds de la banque franaise, BNP
Paribas et SociŽtŽ GŽnŽrale, pourrait accro”tre encore la nervositŽ sur les
marchŽs."
Qui plus est, ce dernier flŽchissement fait suite ˆ une nouvelle baisse
significative des taux d'intŽrts de la Fed, la banque centrale des Etats-Unis,
et signifie donc que de telles mesures ne "rassurent" plus les marchŽs.
Le plus remarquable n'est pas ce retour en force de
la crise au niveau boursier, mais la rŽsistance acharnŽe des indices boursiers
et la volontŽ politique et Žconomique de maintenir ˆ tout prix la
"confiance". La comparaison semblera peut-tre obscne ou Žtrange,
mais il y a lˆ quelque chose comme un jihad, au sens d'effort continu de soi
sur soi pour ne pas sombrer, de la finance sur elle-mme -aidŽe par les Etats.
Ainsi, c'est une panique de grande ampleur, une belle et forte panique, qui
s'est produite le 15 septembre. Pas ˆ Buenos Aires comme en 2001, mais ˆ l'Žpicentre
des circuits financiers mondiaux : ˆ Londres. La cinquime banque britannique,
la Norhern Rock, Žtait en faillite, l'Etat intervenant pour la renflouer. Les dŽposants,
petits actionnaires, faisaient la queue par centaines aux portes de la banque.
De telles scnes, l'impŽrialisme britannique Žtait parvenu ˆ les Žviter aux
portes de ses banques mme durant les annŽes trente du XX¡ sicle.
Paradoxalement, les indices boursiers ont rŽsistŽ, sur le coup, ˆ cette
panique. Mais l'Žrosion diffŽrŽe peut n'en tre que plus rude.
Plus gŽnŽralement, durant ces semaines ŽcoulŽes
depuis mi aožt et qui se terminent peut-tre en cette fin octobre 2007, tous
les indicateurs passent au rouge -monnaies, prix des matires premires, etc.
mais les bourses "tiennent" et c'est lˆ, officiellement, l'essentiel.
Donc la musique sur les "fondamentaux qui sont sains" tente encore de
s'imposer et les analyses convenues limitent la crise financire ˆ l'
"affaire des subprimes", la qualifiant pour mieux se rassurer de
"crise estivale".
Belle inversion idŽologique, car la rŽalitŽ est
grosso modo tout le contraire : quand la surface et l'apparence semblent aller
bien, les fondations sont rongŽes. La crise ne provient pas de la
"finance" en tant que superstructure, elle concerne les fondations du
capitalisme. Dans ces conditions, la "santŽ de la Bourse" n'a plus la
signification qu'elle pouvait avoir autrefois. Elle signifie en fait
redoublement de parasitisme envers le mode de production capitaliste lui-mme ;
la santŽ, ˆ ce stade, c'est dŽjˆ la maladie. Mais il est vrai que pour les
actionnaires, il ne s'agit pas seulement d'idŽologie puisque tant qu'ils
encaissent, tout va bien mme si la maison bržle.
Petit coup d'oeil en arrire sur les prŽvisions
des prŽvisionnistes.
Le CEPII (Centre d'Etudes Prospectives et
d'Informations Internationales) est le principal centre franais d'Žtude et de
recherche en Žconomie internationale. Il publie chaque annŽe aux Žditions La DŽcouverte
d'excellents petits recueils sur la faon dont se prŽsente la situation Žconomique
pour l'annŽe ˆ venir. Ces travaux font rŽfŽrence dans le monde universitaire,
et il faut dire qu'ils se situent un cran au dessus de l'enseignement Žconomique
des IUT et Žcoles de commerce, car ils comportent frŽquemment une pointe
"critique" envers la finance, influencŽe notamment par le spŽcialiste
le plus reconnu de ces questions qu'est Michel Aglietta. L'Žconomie mondiale
2008 est donc
disponible en librairie cet automne. Les contraintes Žditoriales font que les
prŽvisions pour l'annŽe ˆ venir sont, en fait, arrtŽes fin juin de l'annŽe prŽcŽdente.
Donc, en l'occurrence, juste avant la crise dite des "subprime". Le rŽsultat
est intŽressant :
"A l'ŽtŽ 2007, les perspectives de l'Žconomie
mondiale sont bonnes." Premire phrase du livre !
"Pour l'heure, les bonnes nouvelles se
multiplient."
La suite ˆ l'avenant ? Il serait trop cruel de dire que oui, car il est
logique, du point de vue capitaliste qui est celui de la science Žconomique
fut-elle "critique", de trouver que la situation est bonne quand les
diffŽrents Produits IntŽrieurs Bruts augmentent fortement sur plusieurs annŽes,
le Produit Mondial Brut avec eux, et que cela repose notamment sur des taux
d'investissements et de formation brute de capital fixe ŽlevŽs dans nombre de
pays, le taux d'investissement le plus ŽlevŽ dans les composantes de la
croissance du PIB Žtant atteint en Chine (44% dont plus de la moitiŽ autofinancŽ,
c'est-ˆ-dire, en termes marxistes, provenant directement de la plus-value rŽalisŽe
par les entreprises chinoises qui la rŽinvestissent), suivie de l'Inde (34%),
et de la Russie pour 18%, pour l'annŽe 2006.
Ce point est absolument dŽcisif. Le capitalisme
n'est pas en panne. Les pŽrils planŽtaires proviennent de son "bon"
fonctionnement, non de son anŽmie. Derrire les chiffres officiels de la
"croissance", qui est une catŽgorie confuse et trompeuse, il y a
l'accumulation du capital, opŽrŽe par la rŽalisation de la plus-value produite
dans la production de marchandises, et la sŽquence des annŽes 1998-2007 (si
l'on prend pour dŽpart la crise dite "asiatique", cf. mon article du
27 aožt dernier) est celle qui a produit le plus de marchandises, et permis la
rŽalisation de la plus grande quantitŽ de plus-value, sous forme de profits,
dans l'histoire du capitalisme depuis les annŽes de l'aprŽs seconde guerre
mondiale. Donc si l'on s'en tient lˆ on n'a pas l'impression d'avoir affaire ˆ
un systme gangrenŽ par le parasitisme financier.
D'o le mur qui semble sŽparer deux types
d'analyses pourtant symŽtriques : celles, "libŽrales" ou simplement
empiriques, qui voient d'abord "la croissance", pour qui les
fondamentaux sont sains, et celles, "antilibŽrales", pour qui le dŽmon
de la finance ronge le monde.
Les uns comme les autres sont incapables d'expliquer
le lien entre ces deux facettes, pourquoi la croissance de la production et de
la rŽalisation de plus-value signifie aujourd'hui nŽcessairement aggravation
sans prŽcŽdent du parasitisme financier. Pour les premiers, il y a croissance,
production de marchandises, hausse de la consommation, et simplement, pour les
plus "progressistes" d'entre eux, quelques mesures de rŽgulation ˆ
prendre, du type "Grenelle de l'environnement". Pour les seconds, la
mŽchante Finance dŽvore la gentille production et l'empche de devenir vraiment
sociale, vraiment Žquitable et vraiment "bio" ...
Les uns comme les autres se meuvent dans le mme
univers de pensŽe et de croyances qui tient pour accordŽe la normalitŽ du
capitalisme. Ni les uns ni les autres n'ont donc vraiment compris que le
capitalisme, c'est le commerce Žquitable, et que le commerce Žquitable, c'est
le capitalisme : en vendant chaque marchandise produite ˆ son "juste
prix", comme disaient dŽjˆ Thomas d'Aquin et Pierre-Joseph Proudhon,
c'est-ˆ-dire au temps de travail qu'elle reprŽsente, on reproduit les
conditions de l'achat et de la vente de la force de travail rŽduite ˆ l'Žtat de
marchandise, donc les conditions de l'accumulation capitaliste, sa dimension
financire comprise.
Sur les fondements optimistes qui Žtaient donc les
siens fin juin 2007, le petit brŽviaire du CEPII pour 2008 liste, dŽlibŽrŽment
ou incidemment, les sujets d'inquiŽtude qui pourraient selon lui perturber la
"croissance".
Ce qui structure ces considŽrations, c'est la
conscience d'un fait central : la place des Etats-Unis est devenue problŽmatique.
La croissance de la plus-value n'a plus en effet son Žpicentre premier aux
Etats-Unis, mais en Asie.
De plus, nos profs d' "Žconomie" pensent
qu'il y a eu un boom nord-amŽricain au dŽbut des annŽes 2000, dans la mesure o
ils font volontairement abstraction des dŽpenses militaires et du dŽficit budgŽtaire,
mais ils annoncent sa fin : il y a donc dŽconnexion entre le ralentissement de
la croissance des Etats-Unis et la croissance du reste du monde. Le problme
est alors pour eux d'assurer le "dŽcouplage" des deux en douceur.
C'est lˆ mettre le doigt sur la question clef : le
systme capitaliste n'est pas un systme abstrait, indŽpendant des Etats, il a
son centre planŽtaire aux Etats-Unis, or ce centre fonctionne ˆ crŽdit et
n'assure plus l'ordre mondial, mais suscite le dŽsordre, sans qu'il soit
possible de le remplacer pour autant. Mais, circonscrit aux questions "Žconomiques",
l'ampleur du problme n'appara”t pas, et il semble souhaitable et possible
d'aller vers "une rŽsorption des dŽsŽquilibres internationaux dans le
cadre d'un scŽnario de dŽcouplage entre croissance mondiale et croissance amŽricaine."
Voila un programme qui convient bien aux impŽrialismes
de second rang, qui dŽpendent des Etats-Unis mais que les Etats-Unis gnent et
perturbent : c'est ˆ la fois trŽs "europŽen" et, traduit dans le
langage de la diplomatie, trs "multilatŽral". Lˆ o les antilibŽraux
voudraient un capitalisme Žquitable et sans finance, les auteurs du manuel du
CEPII ambitionnent d'aller vers un monde qui aurait coupŽ le cordon ombilical
avec les Etats-Unis.
Convergence intŽressante, mais voyons donc les thmes
d'inquiŽtudes, les obstacles ˆ ce bel et beau "atterrisage en
douceur" qui Žtait appelŽ par les meilleurs prŽvisionnistes du capital fin
juin 2007.
Le sujet d'inquiŽtude majeur est nord-amŽricain et
il anticipe ce qui est en train de se produire : la place de l'immobilier dans
la formation des revenus des mŽnages aux Etats-Unis fait que "La pire des situations serait
que la mini crise des subprime loans du mois de mars soit, en fait, la premire d'une sŽrie." Pour que la baisse de la consommation des mŽnages nord-amŽricains
et l'affaiblissement des gains de productivitŽ aient des effets limitŽs, il
faudrait que les Etats-Unis soient dynamisŽs par leurs exportations, donc par
un affaiblissement du dollar. C'est en partie ce qui a lieu par rapport ˆ
l'euro, mais pour que l'effet positif sur les exportations nord-amŽricaines
soit dŽcisif il faudrait en fait un rŽalignement de l'ensemble des monnaies,
impliquant le yen japonais et le yuan chinois. Or, ce que l'on observe, c'est
le scŽnario que nos prŽvisionnistes prŽsentaient comme le pire : dŽprŽciation
du dollar concentrŽe sur son rapport ˆ l'euro, et dŽbut de "transmission
du ralentissement amŽricain au reste du monde par un plongeon des marchŽs financiers". Le voeu le plus cher de nos
auteurs est que le ralentissement de la croissance reste cantonnŽ aux
Etats-Unis, or, ils signalent eux-mmes quatre pays, et pas des moindres, vers
lesquels ce ralentissement doit forcŽment selon eux se transmettre : Chine,
Inde, Canada et Mexique ...
S'articule ˆ cette inquiŽtude centrale la situation
clef du yen japonais dans les mŽcanismes spŽculatifs mondiaux -le yen carry
trade consiste ˆ
emprunter en yens ˆ des taux trŽs bas et ˆ placer des fonds en actifs risquŽs ˆ
haut rendement- qui fait justement obstacle au rŽalignement monŽtaire mondial
souhaitŽ. La financiarisation effarante de la "jeune" "Žconomie
capitaliste chinoise est un autre motif d'inquiŽtude : au printemps 2007 le
nombre d'ouvertures de comptes-titres d'Žpargne atteignait en Chine 380 000 par
jours, soit dans les 130 millions l'an. En apparence la place nouvelle de la
Chine dans les exportations des autres pays "Žmergents" d'Asie
devrait favoriser le "dŽcouplage" entre Etats-Unis et Asie, mais si l'on
y regarde de plus prŽs, dŽception : ils exportent tellement de composants qui
sont assemblŽs en Chine que la destination finale majeure de leurs exportations
est bien toujours les Etats-Unis ...
Enfin, le dŽcouplage - atterrissage en douceur
invoquŽ suppose que se maintienne une condition qui Žtait selon nos auteurs
remplie dŽbut 2007 : qu'il n'y ait pas de hausse majeure sur les matires premires
ŽnergŽtiques et alimentaires. On sait ce qu'il en est depuis ...
Ainsi donc, pour les prŽvisionnistes les plus compŽtents,
l'Žconomie capitaliste considŽrŽe dans son abstraction devait pouvoir effectuer
une sortie en douceur de la domination des Etats-Unis. Mais les durs pŽpins du
rŽel interdisent cette sortie en douceur et accumulent une sŽrie d'obstacle que
nos Žconomistes peinent ˆ considŽrer autrement que comme de f‰cheux hasard
venus tous ensemble au mauvais moment, et dont le pire s'appelle subprime. Ce qu'ils ne peuvent expliquer,
c'est la cohŽrence des pŽpins, qui n'est autre que l'ensemble des conditions rŽelles
crŽŽes par la reproduction Žlargie du capital.
DŽmonisation de la Finance, canonisation du
Capital.
La trs grande majoritŽ des analyses parues sur
cette crise sont concentrŽes sur sa dimension "technique", consistant
ˆ nous expliquer en dŽtail ce que c'est qu'un subprime, ce que c'est que la titrisation
des risques, etc. Invariablement c'est la "finance" qui est mise au
centre de l'analyse. Y compris lorsque l'explication est donnŽe par des auteurs
qui, politiquement, se dŽfinissent avant tout comme anticapitalistes.
O Chesnais rŽsume Aglietta.
Ainsi, le numŽro de novembre du Monde
diplomatique prŽsente
sur deux grandes pages un excellent rŽsumŽ des explications fournies par Michel
Aglietta lui-mme, le pape de la thŽorie Žconomique franaise, ˆ travers le rŽsumŽ
des analyses de deux livres cosignŽs par lui, DŽsordres dans le capitalisme
mondial et La
Chine vers la superpuissance, le premier Žcrit avec Laurent Berebbi, employŽ par la
sociŽtŽ Groupama Asset Management. Ce rŽsumŽ est donnŽ par Franois Chesnais,
lui-mme thŽoricien de la finance capitaliste. F. Chesnais semble ici se tenir
en retrait, derrire l'analyse d'Aglietta ; or, pour ce dernier, la maladie
s'appelle financiarisation excessive, non pas capitalisme, et le problme est d'en
arriver, par une intervention du pouvoir politique, ˆ modifier les relations
monŽtaires internationales et ˆ rŽguler, attŽnuer, la masse de liquiditŽs mises
ˆ disposition des "marchŽs". Franois Chesnais conclut en se
demandant s'il sera "nŽcessaire que le systme capitaliste passe par
une trs grosse crise avant que ne soient recrŽŽs les fondements d'une rŽgulation
monŽtaire et financire ?" Mais n'y a t'il pas, dŽs ˆ prŽsent, une telle "rŽgulation"
? Le fonctionnement des banques centrales, le carry trade avec le yen, le r™le de l'OMC et
du FMI, dans le cadre de la libre circulation planŽtaire des capitaux et des
titres, tout cela constitue bel et bien, du point de vue "libŽral",
une "rŽgulation", qui provient historiquement de l'Žvolution et de la
dŽcomposition partielle de la rŽgulation "fordiste" et "keynŽsienne"
de l'aprŽs seconde guerre mondiale. Franois Chesnais doute du scŽnario de
l'atterrissage et du dŽcouplage en douceur, que l'on vient de voir ˆ propos du
petit manuel du CEPII et qui est en fait la perspective pour laquelle milite
Aglietta, notamment en raison de la prŽvision d'une crise majeure de
surproduction chinoise et asiatique qui se profile et du refus des Etats-Unis
de renoncer aux "privilges qu'ils tirent du rŽgime de semi-Žtalon dollar".
Mais plus fondamentalement il est permis de douter
de la capacitŽ mme du capitalisme ˆ s'auto - organiser pour une rŽgulation
"ˆ la Aglietta", car le mode de production capitaliste ne consiste
pas en un systme de circulation des capitaux dŽsincarnŽ, planant au dessus des
secteurs productifs dans l'industrie, l'agriculture et les transports comme au
dessus des Etats, mais il s'appuie sur eux et n'est rien sans eux. Les
Etats-Unis ont au XX¡ sicle assumŽ les contradictions mondiales de tout le
systme et les ont pour un temps "rŽgulŽes". Ils ont aussi empŽchŽ ˆ
ce jour la formation d'autres Žpicentres dominants ˆ l'Žchelle mondiale, qu'une
vraie concurrence "libre et non faussŽe" aurait pu ou dž faire Žmerger,
avec l'Allemagne, le Japon et maintenant la Chine. Une supposŽe "dŽfinanciarisation"
du mode de production capitaliste n'est pas ˆ souhaiter : elle ne pourrait
reposer que sur des destructions massives. Cela s'est dŽjˆ produit -ce
furent les annŽes trente et quarante du XX¡ sicle, accoucheuses de cette
"rŽgulation" qui semble si regrettŽe ˆ prŽsent ...
O Joshua s'autolimite.
Autre exemple : la Note sur l'Žclatement de la
bulle financire amŽricaine, ayant servi de base ˆ l'exposŽ fait ˆ l'universitŽ d'ŽtŽ 2007 de la
Ligue Communiste RŽvolutionnaire, par Isaac Joshua, publiŽe sur le site Le
Grand Soir. De faon
fort surprenante, cette note ne remonte pas aux processus d'o provient la
crise : la formation de plus-value, l'accumulation du capital, etc. Elle
explique les termes de la technique financire, (presque) comme ˆ des Žtudiants
d'HEC : qu'est-ce qu'une bulle spŽculative, qu'est-ce que les prts sur hypothques
aux Etats-Unis, qu'en est-il du taux d'endettement des mŽnages amŽricains, etc.
Conclusion : "le grand responsable, c'est la mondialisation libŽrale,
guidŽe par la recherche acharnŽe du profit. Ce n'est qu'ˆ partir de son
instauration que tout a commencŽ (ou plut™t, recommencŽ)." Parenthse significative,
notons-le en passant : Isaac Joshua sait bien que rien de tout cela n'a
"commencŽ" avec la "mondialisation libŽrale" et provient du
mode de production capitaliste, que la crise des annŽes trente prŽsentait des
phŽnomnes financiers similaires, qui ont ŽtŽ rŽsolus de la manire agrŽable
que l'on sait (nazisme,guerre mondiale, destruction de l'Europe et coupure du
monde en deux ! ), pour engendrer un capitalisme "rŽgulŽ" qui s'est
depuis naturellement dŽveloppŽ en capitalisme "mondialisŽ" et
"financiarisŽ". Il sait tout cela, mais, allez savoir si c'est la prŽsence
d'Olivier Besancenot qui le pousse ˆ tant de modŽration, voila la virile
conclusion qu'il en tire dans cette note : "Il faut tout reprendre de A
ˆ Z, balayer la mondialisation libŽrale, le tout marchŽ, l'inadmissible libertŽ
laissŽe ˆ la rapacitŽ du profit."
La condamnation morale de l'usure, ˆ la manire de
Thomas d'Aquin ou de Pierre Joseph Proudhon, n'est pas loin : est-ce donc la
"rapacitŽ" qui est la cause de tout le mal ? Entendons-nous : que
l'on dŽnonce devant le grand public la rapacitŽ des spŽculateurs et des grands
groupes capitalistes, c'est une chose. Que l'on parle le langage de l'antilibŽralisme
pour s'en extraire et montrer que le recours ˆ l'Etat fait lui-mme partie du
systme, qu'il faut dŽtruire les Etats bourgeois et aller vers un autre systme,
c'est concevable et d'ailleurs Isaac Joshua parle un peu plus loin, timidement,
d'aller, par la voie du "devoir d'ingŽrence Žconomique" des Etats actuellement existants,
vers un "systme tournŽ vers la satisfaction des vŽritables besoins
sociaux"
dont on peut espŽrer que les participants ˆ une universitŽ d'ŽtŽ de la Ligue
Communiste RŽvolutionnaire auront compris par eux-mmes qu'il ne s'aurait
s'agir du capitalisme, mais de ce qui fut appelŽ longtemps, et pourrait
s'appeler encore, "socialisme". Mais doit-on laisser ce public lˆ
croire que le problme est la "rapacitŽ" des profiteurs ?!
Le problme, que ceux qui en profitent soient
rapaces ou non, est la logique inexorable de l'accumulation du capital, qui ne
peut que s'auto-engendrer, cro”tre pour cro”tre, sous peine de mourir, et qui
se moque compltement non seulement de nous exploiter, mais mme de tuer tout
le monde et de dŽtruire la plante pourvu que son auto-engendrement, son
auto-accroissement, se poursuive. Cette ŽtrangetŽ provient de la contradiction
de ce qu'a, prŽcisŽment, rŽalisŽ le capitalisme : une sociŽtŽ humaine mondialisŽe,
capable de s'Žmanciper de la lutte pour le nŽcessaire, mais qui repose
toujours, comme les sociŽtŽs qui l'ont prŽcŽdŽe, sur l'exploitation de classe
du travail humain. Toute rŽgulation repose sur la reproduction de ce systme et
non sur l'Žmancipation de l'humanitŽ envers lui. Toute rŽgulation suppose donc
la destruction des forces productives humaines et naturelles dont il se
nourrit. Et la morale rŽgulatrice -vilains "rapaces" que ces mangeurs
de profits ! - se retournera toujours dans ces conditions contre les humains
eux-mmes, ˆ l'instar du discours Žcologique qui, au moment o la biosphre est
en pŽril immŽdiat, n'a d'autre fonction rŽelle que de faire la morale aux
producteurs-consommateurs pour leur faire payer les destructions causŽes par le
capital.
Mais tout cela, Isaac Joshua le sait mieux que nous
puisqu'il est l'auteur d'un ouvrage remarquable qui permet justement de
comprendre le dŽroulement concret des cycles du capital dans les dernires
vingt annŽes, Une trajectoire du capital, De la crise de 1929 ˆ celle de la
nouvelle Žconomie,
Syllepses, 2006. Dans son chapitre 5 il montre au plan thŽorique en quoi la
finance est partie intŽgrante et nŽcessaire du mode de production capitaliste
et en quoi elle est ˆ la fois productive et parasitaire, indissociablement.
C'est de ce point de vue qu'il critique d'autres Žconomistes d' "extrme-gauche"
comme FrŽdŽric Lordon, pour qui la "finance patrimoniale" s'oppose au capital industriel
parce que le profit serait l'objectif "exclusif" de celle-la, mais pas de
celui-ci, et comme Franois Chesnais, dŽjˆ citŽ, qui fait ou tend ˆ faire de la
"dictature des rentiers" par rapport aux intŽrts gŽnŽraux thŽoriques du capital la
marque de notre Žpoque. Il est donc d'autant plus frappant de voir le mme I. Joshua
s'autolimiter non pas lorsqu'il s'agit d'exposer dans un livre les fondements
thŽoriques de ses analyses mais lorsqu'il s'agit d'expliquer la crise ˆ un
public jeune et militant, celui-lˆ mme qui aurait vraiment besoin de telles
analyses.
O sŽvit un obscur Don Quichote.
Avant de poursuivre, je suis obligŽ ici de faire
une petite parenthse. Nous allons laisser tomber un instant les gens compŽtents,
voire trs compŽtents, pour une certaine indigence. Il se trouve en effet que
l'auteur de ces lignes a ŽtŽ critiquŽ quelque part pour avoir expliquŽ que la
crise serait celle de la finance et pas du capitalisme, et accusŽ en prime
d'avoir reprochŽ ˆ la Banque centrale europŽenne de "capituler"
devant les mŽchants AmŽricains, soutenant ainsi son propre impŽrialisme et
revendiquant un capitalisme "national" ou "europŽen" aux c™tŽs...
du porte-parole du "Parti des Travailleurs", D. Gluckstein. Ces
perles se trouvent sur le site du "Groupe CRI -Communiste RŽvolutionnaire
Internationaliste", groupe issu de l'extrme-gauche franaise et qui en
reproduit jusqu'ˆ la caricature tous les travers en croyant la critiquer. Pour
qui a pris la peine de lire ce que j'ai rŽellement Žcrit, depuis le dŽbut, sur ce
sujet, elles sont pour le moins surprenantes. Selon toute vraisemblance, le
fonctionnement "intellectuel" de leur auteur est le suivant :
"PrŽsumey" Žtant un "social-dŽmocrate de gauche", il ne
peut qu'avoir Žcrit d'un point de vue rŽformiste de dŽfense du capitalisme.
Donc, ne lisons pas ce qu'il a rŽellement Žcrit, mais pourfendons ce qu'il est
censŽ avoir Žcrit, en affirmant qu'il l'a Žcrit. Au cas o des membres de ce
groupe, agrŽablement surpris par les analyses anticapitalistes du
"social-dŽmocrate de gauche", auraient posŽ des questions ˆ ce sujet,
les voila bien avertis : qu'ils ne s'avisent donc plus de lire ce qui est rŽellement
Žcrit.
L'intŽressant ici, c'est que notre penseur prŽtend
nous donner au passage les premiers linŽaments de sa propre analyse de la crise
des subprime. Or, ceux-ci ne se distinguent prŽcisŽment pas de tout ce que
l'on a pu lire par ailleurs : il n'envisage pas, lui non plus, d'expliquer le lien qui
va de la production et de la rŽalisation de la plus-value ˆ la rŽalitŽ concrte
de la crise. Lui aussi nous rŽ- explique pour la Žnime fois, et fort mal en
l'occurrence, comment a se passe sur les marchŽs financiers, et qu'ˆ partir de
lˆ, oprent "la complexitŽ, l'opacitŽ et la pourriture des marchŽs
financiers".
Bref notre idŽologue, tout en pourfendant "Gluckstein et PrŽsumey"
qui dŽnoncent la finance pour mieux protŽger le capital et tapent sur
Washington pour mieux dŽfendre la bourgeoisie franaise, est quant ˆ lui
rigoureusement incapable d'expliquer la crise dite des "subprime"
autrement que par un triste pensum qui se ramne en fait ˆ l'affirmation selon
laquelle la finance, c'est vraiment trs vilain, trs rapace, trs opaque et trs
pourri. Avec en prime des rŽvŽlations sur la crŽation monŽtaire par les banques
centrales qui auraient rŽellement le pouvoir de "tirer de leurs
chapeaux"
des liquiditŽs, c'est-ˆ-dire de l'argent ! Cette affirmation digne d'un Milton
Friedman (mais cohŽrente chez lui) est faite par un soi-disant
"marxiste" ! Souhaitons-lui, pour terminer avec lui par une touche de
bienveillance, de lire rŽellement le Capital une bonne fois, car, comme disait
Marx, "L'ignorance n'a jamais servi de rien ˆ personne", et encore moins aux savants
autoproclamŽs qui sont les plus durs ˆ Žduquer.
Ceci nous montre, en tous cas, que l'on peut se
mouvoir compltement dans l'idŽologie dominante tout en pourfendant celle-ci
tous les matins en se levant, sans se rendre compte de rien.
Propositions antilibŽrales et capitalistes.
Nous constatons donc que la rŽduction de l'analyse
de la crise du capitalisme ˆ la description de la place importante occupŽe par
la finance est un phŽnomne trs rŽpandu, quasi universel. C'est l'air du temps
: le prŽsident de la V¡ RŽpublique pourfend lui aussi rŽgulirement les
"excs" des "marchŽs financiers", entre deux escapades au
Fouquet's. Les trois exemples que je viens de prendre concernent chacun ˆ sa faon
des auteurs ou des militants qui se veulent consciemment plut™t anticapitaliste
qu'antilibŽraux mais qui tombent eux aussi, au moins dans certains
circonstances, dans cette rŽduction.
Quelques mots, maintenant, sur un auteur qui n'a
pas ces scrupules car, trs clairement, il dŽfend "l'entreprise" contre cette "finance" qui la dŽpouille. Par son style,
FrŽdŽric Lordon est un vigoureux pamphlŽtaire pourfendeur de la
"finance". ll n'hŽsite pas ˆ proclamer qu'il faut manier la "guillotine"
contre les
revenus boursiers et prŽconise des mesures fiscales couperets pour en finir
avec ce qu'il appelle ce "chancre".
Ce langage pla”t ˆ des lecteurs qui y voient une
veine anticapitaliste, alors que nous sommes ici dans la grande tradition luthŽrienne
des prches amers contre l'usure, qui n'ont jamais diminuŽ en rien la
domination rŽelle de celle-ci !
Dans Le Monde Diplomatique de septembre, sous le titre Comment
la finance prend le monde en otage, F. Lordon donne un bon exposŽ de la manire dont opre
la titrisation et la formation de capital fictif, mis en relief par la crise prŽsente.
Pour en arriver ˆ quelles propositions ?
"...
fermer pour de bon le casino et mettre les roulettes au feu" ! Ah a ira a ira ... Mais
comment donc ?
HŽ bien voyez vous, en compartimentant en deux
secteurs Žtanches l'un ˆ l'autre les activitŽs de crŽdit des banques centrales,
pour "dŽcoupler la sphre rŽelle et la sphre financire". Le modle invoquŽ par Lordon,
c'est le Glass Steagle Act de Roosevelt (voir sa contribution sur le site du Monde
Diplomatique :
http://www.monde-diplomatique.fr/2007/09/LORDON/15165).
Roosevelt avait sŽparŽ les banques commerciales et
les banques d'investissement et avait "formellement interdit" -mots qui Žmerveillent tout
particulirement Lordon- aux unes d'empiŽter sur le terrain des autres. Pour
sauver le capitalisme, Roosevelt avait pris ces mesures en 1933, et beaucoup
plus tard c'est Reagan qui a achevŽ d'y mettre fin.
La montagne antilibŽrale a vraiment, ici, accouchŽ
dune souris : le mythe du compartimentage de la banque centrale comme prŽcaution
contre les dŽbordements financiers existait dŽjˆ, bien avant Roosevelt, au XIX¡
sicle et avait inspirŽ le Bank Act britannique de 1844, qui prŽtendait sŽparer les activitŽs
d'Žmission monŽtaire et les activitŽ de crŽdit proprement dites de la Banque
d'Angleterre, et contre lequel se sont articulŽs une assez grande partie des
travaux de Marx sur finances et banques centrales. Ironie de l'histoire, ce
premier compartimentage, antŽrieur ˆ celui de Roosevelt, Žtait "de
droite".
Le paradoxe n'est qu'apparent : sciemment ou
inconsciemment, je ne sais, F. Lordon accuse aujourd'hui les banques centrales
d'tre trop libŽrales dans leurs Žmissions en cas de crise, lˆ o, aux dŽbuts
de la "mondialisation", les Žconomistes antilibŽraux (en ce temps lˆ
on disait "rŽgulationnistes" et encore, parfois,
"marxistes") leurs reprochaient d'tre trop restrictives (c'Žtait au
temps des taux d'intŽrts trs ŽlevŽs des premires annŽes Reagan). Par la
suite, de la mme faon, c'est la BCE de Francfort qui fut accusŽe de faire des
restrictions ˆ l'Žmission, au nom de son dogme de la "lutte contre
l'inflation".
Reproches fondŽs, mais partiels, puisque depuis,
pour le service des mmes intŽrts -ceux du capital financier, c'est-ˆ-dire du
capital tout court- les mmes gouvernants et institutions, une fois rŽduite
l'inflation liŽe aux salaires, sont devenus beaucoup plus accommodants. De
sorte qu'aux dŽbuts de la "mondialisation", c'Žtaient ses partisans,
comme Milton Friedman, qui pr™naient ˆ la fois l'indŽpendance des banques
centrales et l'inscription dans leurs statuts et leurs missions de la rŽduction
de la masse monŽtaire et de la ma”trise des taux de change. Or, avec les
propositions de l'Žcole d'Aglietta sur le rŽamŽnagement des relations monŽtaires
internationales, ou avec celles de F.Lordon, qui passe pour beaucoup plus
"radical", sur un nouveau compartimentage "anti-financier"
des banques centrales, on voit rŽappara”tre, mais cette fois-ci du c™tŽ rŽgulationniste,
"progressiste" et "antilibŽral", des propositions se voulant autoritaires qui voient dans
les banques centrales les clef de vožte de tout le systme et s'imaginent qu'en
dernier ressort tout dŽpend d'elles. Le Bank Act de 1844 Žtait un Currency
Board, terme qui
a dŽsignŽ depuis les actes publics d'administration financire destinŽs ˆ
limiter l'Žmission monŽtaire et ˆ prŽserver des cours monŽtaires ŽlevŽs. A
quand les Currency board "antilibŽraux" prŽsentŽs comme visant ˆ domestiquer la mŽchante
finance en limitant les Žmissions dispendieuses de liquiditŽs ? Avec les dernires
propositions de F. Lordon, nous n'en sommes pas loin.
Mais contre qui de telles mesures se
tourneront-elles en fait, dans le cadre du capitalisme auquel elles se rŽfrent
et sur lequel elles reposent expressŽment ? Facile ˆ deviner : encore une fois
contre les mmes !
Application.
Sans insister plus ici sur la logique thŽorique et Žconomique
des propositions d'Aglietta ou de Lordon, doit-on en dŽduire que les
revendications moins compliquŽes, plus "populaires" dans leur
formulation telles que les rŽsument par exemple les militants d'ATTAC ne sont
que bouillie ne remettant pas en cause le capitalisme ?
Jean-Jacques ChavignŽ les rŽsume ainsi dans DŽmocratie
et Socialisme :
Les gesticulations de Sarkozy ne cacheront pas
longtemps lÕŽvidence : il est grand temps de fermer le casino. Les marchŽs
financiers doivent tre contr™lŽs, encadrŽs dŽmocratiquement. Cela signifie la
suppression des paradis fiscaux, la possibilitŽ pour les Etats dÕimposer un
contr™le des changes et des mouvements de capitaux, lÕinstauration dÕune taxe
(du type de la taxe Tobin) qui entrave la libre circulation des capitaux spŽculatifs,
une rŽorganisation du systme bancaire qui sŽpare strictement banques
commerciales et banques dÕinvestissements.
On notera le reproche initial adressŽ ˆ Sarkozy :
c'est que la dŽnonciation de la "finance" fait aussi partie, ˆ
l'occasion, de son langage, comme elle fait partie du langage de tous les dŽfenseurs
du capitalisme ! La formule qui suit -fermer le casino- sonne trs
"radical", comme du Lordon. Les propositions qui s'ensuivent font
forcŽment partie de tout programme voulant attŽnuer les effets du capitalisme
tout en le maintenant en place. La dernire d'entre elles est une adaptation de
l'idŽe de F. Lordon sur la rŽorganisation des banques centrales. Mais tout cela
est-il possible, en dehors d'une Žconomie de guerre que l'ami ChavignŽ est
certainement un des derniers ˆ appeler de ses voeux ?
Il ne faudrait surtout pas s'imaginer que les
militants, les Žconomistes, les syndicalistes, qui dŽfendent de telles
propositions, sont ˆ tous coups de fieffŽs agents du capital. La discussion est
nŽcessaire. Il serait parfaitement respectable de penser qu'aprŽs les expŽriences
du XX¡ sicle, massacres de masse du stalinisme et gestion loyale du
capitalisme jusque dans la mise en oeuvre de ses contre-rŽformes nŽo-libŽrales
par la social-dŽmocratie, dans un contexte de dŽfensive face ˆ ce "libŽralisme",
il faut, tout en sachant qu'en dernire analyse le problme est bien
l'alternative entre capitalisme barbare et socialisme, avancer des rŽformes de
structure, au niveau national, europŽen et international, par le biais
desquelles le capitalisme serait ˆ nouveau mis en cause s'il appara”t, de faon
Žvidente et dŽmocratique, et comme il est probable, qu'il est impossible de
faire autrement. Un pouvoir politique qui tenterait rŽellement de supprimer les
paradis fiscaux, de taxer la circulation des capitaux "spŽculatifs"
(comment les distinguer des autres, au fait ? ), de rŽorganiser le systme
bancaire, serait, aujourd'hui, un pouvoir qui ne pourrait qu'avoir ŽtŽ portŽ au
pouvoir et serait appuyŽ par de puissants mouvements sociaux, anticapitalistes
dans leur contenu. Un "vrai gouvernement de gauche", en somme. L'on
pourrait alors penser qu'il ne pourrait pas s'en tenir aux mesures dont il est
question car, s'il le faisait, il se ferait rapidement circonvenir par la fuite
des capitaux et les attaques contre sa monnaie. Ou alors, sil affirmait vraiment
vouloir s'y tenir, c'est lui qui serait rapidement conduit ˆ ne pas tenir ses
promesses, mme celles-ci, et ˆ se retourner contre ceux-lˆ mme qui l'auraient
portŽ au pouvoir.
On peut donc, ˆ la rigueur, plut™t que de
s'imaginer rŽellement qu'il soit possible de conduire une telle politique
"et puis c'est tout", comme dirait l'autre, l'envisager comme un
ensemble de mesures "transitoires" se dŽpassant elles-mmes ˆ moins
de s'annuler et visant ˆ aller plus loin. Mais, premire remarque, dans ce cas
lˆ pourquoi ne pas l'expliquer tout de suite ?
L'essentiel est que, malheureusement ou
heureusement, la rŽalitŽ n'est pas que les luttes sociales prŽsentes ne mettent
pas en cause le capitalisme. Il est plus destructeur que jamais, et les
revendications les plus ŽlŽmentaires le mettent en cause. Il n'est donc pas nŽcessaire
d'imaginer des propositions d'une grande complexitŽ. Du travail, un toit, un
bon salaire, pour tous, dans un monde sans guerre ni destruction, c'est peut-tre
moins audacieux, mais c'est anticapitaliste et a conduit au delˆ de ce que
cela para”t dŽfendre -vers l'Žmancipation humaine et l'abolition du salariat.
Quoi qu'il en soit, il est tout de mme difficile
d'imaginer des manifestations de masse pour rŽclamer la sŽparation des banques
commerciales et des banques d'investissements. Des "forums sociaux",
avec le public spŽcifique de ce type de manifestations, sans doute, mais pas de
vraies mobilisations de masse. Celles-ci reposent sur des revendications
beaucoup plus simples : hausse des salaires, droit ˆ la retraite ˆ 60 ans et ˆ
partir de 37,5 annuitŽs pour tous et ˆ taux plein, dŽfense des services
publics, baisse et blocage des loyers, sans doute aussi de plus en plus arrter
la destruction de la plante, mais au total des choses bien plus
"basiques" que la taxation des revenus financiers ! Et ces choses
"basiques" ont directement la vertu "transitoire" que, trs
laborieusement et intellectuellement, on peut avec de la bonne volontŽ prter
au programme antilibŽral d'un capitalisme encadrŽ et dŽfinanciarisŽ : elles
mettent en cause la logique mme du capitalisme et posent la question de quel
gouvernement, quel pouvoir, quel Etat, peut prendre les mesures d'urgences
allant vers la satisfaction des revendications du plus grand nombre.
Dans l'immŽdiat, en France, au lieu de reprocher sa
supposŽe inconsŽquence ˆ Sarkozy et d'expliquer qu'il faut deux sortes de
banques, ne serait-il pas un tantinet plus efficace et plus populaire, pour
mettre en cause la politique libŽrale rŽelle de Sarkozy dans ses fondements, de
dŽfendre contre tous les abandons la revendication du droit ˆ la retraite avec
37,5 annuitŽs pour tous ?
Cela aurait l'avantage d'tre nettement moins
utopique que la taxe Tobin tout en Žtant rŽellement anticapitaliste, et donc
"antilibŽral" aussi par la mme occasion.
L'unitŽ du capital.
Le capital consiste dans le salariat, rapport
social qui fait de la force de travail une marchandise, un rapport social qui
est rien moins que naturel et qui a dž tre imposŽ historiquement, avec une
extrme violence en moyens matŽriels de coercition, autant qu'avec une extrme
dŽbauche en moyens idŽologiques, et qui serait donc inconcevable sans les
Etats. C'est cette transformation artificielle de la force de travail humaine
en marchandise qui, en mme temps, gŽnŽralise le phŽnomne du "marchŽ"
et fait du capitalisme une Žconomie de marchŽ, la seule au demeurant : pas de
marchŽ gŽnŽralisŽ sans achat et vente de la force de travail, sans capitalisme,
parce que dans le mode de production ainsi constituŽ, la production dans son
ensemble devient production pour le marchŽ. Dans ce rapport social, chaque
capitaliste individuel ne rŽcupre pas la plus-value qu'il a fait produire ˆ
"ses" ouvriers, mais une part de la plus-value produite par
l'ensemble de la classe ouvrire, plus-value dont la circulation et la reproduction
est assurŽe, avec celle de toute la valeur et de tout le capital antŽrieurement
produits, par l'ensemble des salariŽs. Cette part est grosso modo
proportionnelle non ˆ la force de travail rŽellement mise en oeuvre sous l'Žgide
de ce capitaliste, mais au volume du capital dont il est le reprŽsentant, part
aliquote du capital social total (ceci se produisant ˆ l'Žchelle nationale et,
de manire synchronisŽe mais diffŽrenciŽe, hiŽrarchisŽe, entre les marchŽs
nationaux dans le cadre du marchŽ mondial). Chaque capitaliste reoit donc un
profit moyen, cette rŽpartition s'opŽrant par les mŽcanismes de formation des
prix, mais avec le recours absolument indispensable au crŽdit, et sous la
pression de l'Etat. Notons que nous avons lˆ, avec la formation du taux de
profit gŽnŽral ou "moyen", l'essence de toute "rŽgulation"
dans le mode de production capitaliste, qui ne saurait s'en passer.
En tant que tel, de manire un peu thŽorique,
chaque capital particulier peut donc tre envisagŽ ˆ la fois, soit comme un titre
donnant un droit ˆ tirage, via le marchŽ, sur la plus-value sociale totale,
soit comme le moyen d'achat des biens de production et des forces de travail
dont la mise en mouvement sous son commandement constitue, prŽcisŽment, la
production. Le capitaliste, agent de son capital quelle que soit par ailleurs
sa personnalitŽ (qu'il soit "rapace", esthte, philanthrope, etc.)
est donc dans son essence synthse de rentier et de capitaine d'industrie.
Mais de plus tout capital pour fonctionner comme
capital a recours ˆ l'emprunt, ˆ partir d'un niveau d'accumulation qui est
aujourd'hui trŽs rapidement atteint, ou, de plus en plus souvent, dŽs avant la
naissance d'une entreprise pour pouvoir effectuer la premire mise de fond que
constitue l'investissement capitaliste. Il paye pour cela un intŽrt. Ceci
concrŽtise la dualitŽ interne entre le capital comme fonction de production et
le capital comme pure propriŽtŽ, entre le c™tŽ "capitaine
d'industrie" et le c™tŽ "rentier" du capitaliste individuel ;
l'intŽrt payŽ dans ces conditions appara”t bel et bien pour ce qu'il est :
comme le droit d'accŽs qu'il faut payer pour tre un capital, c'est-ˆ-dire pour
accŽder au partage de la plus-value dans la classe capitaliste, conformŽment au
taux gŽnŽral de profit, et donc faire partie de cette classe.
ConsidŽrŽ comme propriŽtŽ pure (des moyens de
production, donnant un droit de tirage sur le fruit de l'exploitation du
travail) le capital s'Žpanouit donc comme capital de prt, et comme capital
fictif. "Fictif" a deux sens possibles, qui signifient tous deux non
pas qu'il s'agit d'imagination pure, mais que des valeurs monŽtaires
fonctionnent comme des capitaux alors qu'elles ne sont pas, ˆ l'origine, des
capitaux, ce qui revient ˆ les considŽrer comme des traites sur la production
future, des anticipations qu'une crise peut bien entendu Žliminer. Dans un
premier sens, "capital fictif" peut s'entendre du "dŽdoublement"
d'un capital rŽel (cas des actions), le titre reprŽsentant celui-ci mais ayant
ses variations de prix propres dans le cadre des marchŽs financiers (dont les
Bourses sont le prototype mais non la seule forme). Dans un second sens il
s'agit de la "capitalisation" de valeurs qui, ˆ l'origine, ne sont
pas du capital, mais qui vont circuler sur les marchŽs financiers et tre
utilisŽes comme du capital par leurs gestionnaires. Ceux-ci ne sont pas les
propriŽtaires juridiques de la majoritŽ des titres qu'ils grent, actions ou
produits capitalisŽs, mais comme ils sont dŽjˆ les dŽtenteurs de capitaux
suffisamment centralisŽs, ils ont le pouvoir social de contr™ler les mouvements
des capitaux d'autrui ou des petites valeurs ŽconomisŽes qui, individuellement,
ne pourraient pas fonctionner comme du capital. Prix fonciers formŽs par la
capitalisation des loyers, titres de la dette publique et bonds du TrŽsor,
reconnaissance de dettes, cotisations de retraites dans les fonds de pension
... s'ajoutent donc aux actions sur les marchŽs financiers.
Les taux d'intŽrts, qui se sont d'abord prŽsentŽs
ici comme le droit d'accs au profit moyen, jouent encore un r™le dŽterminant
comme taux plancher des dividendes procurŽs par les actions, et comme criterium
dans la capitalisation (une obligation, un bond du TrŽsor ou un bien foncier
ont un prix, qui est dŽterminŽ en moyenne comme si les revenus, rentes et
loyers, qu'ils rapportent, Žtaient l'intŽrt d'un capital bien que celui-ci
n'existe pas ; la valeur des obligations et des terrains aura donc tendance ˆ
fluctuer d'une manire inverse de celle des taux d'intŽrt).
Pour rŽsumer : le capital est en tant que tel synthse
de propriŽtŽ pure et de pouvoir social actif de mise en oeuvre des agents de la
production. Cette dualitŽ inhŽrente au capital comme capital se manifeste concrtement
dans le crŽdit qui fait exister un capital "productif" payant l'intŽrt
comme droit d'accŽs au profit moyen, et un capital monŽtaire de prt. Elle se dŽploie
dans la finance, excroissance certes, mais excroissance nŽcessaire, inhŽrente
au capital productif en tant que tel, sans laquelle celui-ci ne pourrait d'ailleurs
pas fonctionner.
Le taux d'intŽrt plancher ou "loyer de
l'argent" (historiquement le prime rate de la Banque d'Angleterre), celui
de la rŽescompte des traites ou des prts ˆ court terme en cas d'action comme
prteur en dernier ressort (ainsi depuis cet ŽtŽ dans les interventions des
banques centrales qualifiŽe d'injections de liquiditŽ, formule juste mais qui
peut faire croire ˆ une crŽation de valeur ˆ partir de rien, ce qui est Žvidemment
fantaisiste) a donc une importance dŽterminante comme niveau plancher des
profits "acceptables" quelle qu'en soit la nature. C'est le niveau
plancher de la ponction obligatoire sur les investissements productifs sans
laquelle ceux-ci seraient impossibles, et c'est la base mathŽmatique de la
capitalisation des titres obligataires et des prix fonciers.
Tout cela met en relief le r™le de l'Etat
capitaliste dans ces processus, puisqu'il dŽtermine via les banques centrales
ces taux planchers. Mme dans le cas de la BCE "indŽpendante" la dŽcision
reste politique. L'abandon de l'Žtalon or en 1971-1973 (mme si le r™le de l'or
comme rŽserve de valeur n'a en rŽalitŽ pas cessŽ) ˆ la veille de la grande
"financiarisation" de l'Žconomie dans les annŽes 1980, n'a pas attŽnuŽ
mais a au contraire renforcŽ ce r™le des banques centrales, et la revendication
nŽo-libŽrale d'un Milton Friedman d'une crŽation monŽtaire entirement privatisŽe,
sans banque centrale, est demeurŽe plus utopique encore qu'elle ne l'Žtait
avant le triomphe du dit "nŽolibŽralisme".
Cet exposŽ trs rapide vise ˆ montrer l'unitŽ
organique entre capital en gŽnŽral et capital financier. S'il est exact que
le capital financier, c'est-ˆ-dire toutes les formes de capital qui prennent
leur essor ˆ partir de la fonction de capital de prt, est
"autonome", "parasitaire", qu'il forme une
"excroissance" et une "bulle", c'est, dialectiquement,
parce que et seulement parce qu'il est un dŽveloppement nŽcessaire du capital
en tant que capital productif. Sa relative indŽpendance dŽpend donc de manire
absolue du capital productif, il n'est pas "une excroissance, il est son excroissance, le dŽveloppement nŽcessaire
et indispensable du capital productif.
Il est la branche d'une racine qui ne vit pas sans
lui, et l'on ne coupera jamais la branche en prŽservant la racine : soit on maintient
en place l'arbre tout entier, soit on le dŽracine.
La contradiction entre capital productif et capital
financier est donc bien rŽelle, mais elle dŽcoule de la nature du capital dans
son unitŽ et ne met pas fin ˆ cette unitŽ, au contraire elle est en fait le
mode d'existence de cette unitŽ. Chez Marx, elle correspond au rapport
contradictoire entre capital et travail et entre valeur d'Žchange et valeur
d'usage, correspondance dont l'examen nous entra”nerait trop loin ici, mais
elle ne met pas du tout le capital financier, dans son antagonisme avec le
capital productif, sur le mme plan que par exemple le capital face au travail.
Concrtement, un patron ŽtouffŽ par les financiers n'est pas l'alliŽ de
"ses" travailleurs, au contraire il essaie de se rattraper sur eux.
La lutte des classes oppose prolŽtaires et capitalistes, pas
"producteurs" et "financiers". Plus encore, cette
"excroissance" qu'est la finance, c'est au fond l'essence mme du
capital : en effet le mouvement d'ensemble du capital, ce ˆ quoi tout
capitaliste aspire, correspond au mouvement propre du capital monŽtaire de prt,
qui le rŽsume parfaitement : c'est faire de l'argent avec de l'argent, la
formule A-A' (un investissement initial A engendre un retour A' augmentŽ du
profit). Dans la rŽdaction du Capital par Marx, cette formule l'a conduit ˆ exprimer l'idŽe du
fŽtichisme de l'argent et de la marchandise, durant la rŽdaction du livre III,
qui a prŽcŽdŽ et probablement inspirŽ celle du cŽlbre passage du livre I sur Le
fŽtichisme de la marchandise et son secret : ceci dit bien ˆ quel point pour Marx l'Žtude du
capital financier l'a aidŽ ˆ dŽgager la nature du capital en gŽnŽral, du
capital productif.
De graves processus oprent actuellement ˆ l'Žchelle
mondiale.
La crise financire ayant eu pour cause immŽdiate
l'affaire des subprime, est l'un d'eux. Si le capital financier est organiquement au coeur
du capital en tant que tel, cela ne veut pas dire que sa place n'a pas variŽ
dans l'histoire. Depuis trois dŽcennies elle est croissante, et ce processus a
un caractre destructeur marquŽ. A l'intŽrieur de ce processus, le caractre
non seulement financier, mais purement rentier, au sens prŽcis de prŽlvement
opŽrŽ en dehors de toute production, ponction, tribut, pillage sur les
populations, va en s'aggravant. Plus prŽcisŽment, la place du foncier et de
l'immobilier dans les mŽcanismes ˆ l'oeuvre aux Etats-Unis et dans le monde
entier demanderait une analyse poussŽe (cf. mon article du 10 aožt dernier).
Elle n'est cependant que la part superficielle d'un
processus plus vaste, qui comporte aussi la montŽe des prix des matires premires
ŽnergŽtiques et agricoles, avec la perspective d'une pŽnurie alimentaire ˆ l'Žchelle
de continents entiers, la marche vers une crise majeure de surproduction, et
les risques de guerre entretenus par la crise du r™le mondial des Etats-Unis,
et l'impossibilitŽ de rŽsoudre cette crise, comme le souhaiterait Aglietta et
son Žcole, par une transition douce et un "dŽcouplage" entre le systme
capitaliste mondial et son coeur nord-amŽricain. Le tout sur fond d'une crise
sans prŽcŽdent des moyens de la reproduction naturelle et humaine, produite par
la reproduction Žlargie du capital qui se fait dŽsormais au dŽtriment de la
biosphre dans son ensemble.
Il s'agit bien d'un processus d'ensemble, dont la
dimension financire n'est, au fond,que l'ŽpiphŽnomne de surface, un ludion
bien visible et fort intŽressant, mais qui ne doit pas cacher l'ensemble. Et
l'ensemble, c'est le mode de production qui concerne aujourd'hui toute l'humanitŽ.
Sa rŽgulation n'est pas la solution, parce que le problme, c'est lui.