De la crise
financire ˆ la crise de l'humanitŽ
Du mardi 11 mars au vendredi 14
: rŽpŽtition aggravŽe d'un scŽnario rebattu
Vincent PRESUMEY (16/03/2008)
Il y a quelques semaines, G.W. Bush avait annoncŽ un
"plan de relance" de l'Žconomie nord-amŽricaine qui, aprs avoir ŽtŽ
saluŽ par Sarkozy, faisait flop. Ce plan ne faisait que rŽpŽter les recettes
appliquŽes depuis des annŽes (baisses d'imp™ts et hausses des dŽpenses
militaires) qui ont prŽcisŽment construit toutes les conditions techniques de
la crise financire et bancaire actuelle en AmŽrique et en Europe. Une forte
baisse des taux d'intŽrts de la Fed (la Banque centrale US) le complŽtait
pourtant. Il n'empche, c'Žtait le flop, les "marchŽs" ne
retrouvaient pas la "confiance". Ces messieurs rŽunissant leur forum
de Davos au mme moment, un cri unanime en Žmanait, qui pourrait passer pour
original de la part de financiers "libŽraux" : " De l'Etat ! de
l'intervention ! de la protection ! de la rŽgulation ! de la gouvernance ! et
mme de la morale, s'il-vous-pla”t ! ". "Les marchŽs ont besoin d'une
seule chose : d'un leadership, que ce soit au niveau rŽgional ou mondial. Mais
il semble faire cruellement dŽfaut ces jours-ci." (John Studzinsky,
conseiller en chef de Blackstone, probablement le plus puissant fonds d'investissement
du monde).
L'intŽrt de la deuxime semaine de ce mois de mars 2008,
dans la marche de cette crise, est que "les marchŽs" et leurs augures
ont une fois de plus tentŽ, avec apparemment une grande force de conviction,
d'affirmer que cette fois-ci, a y Žtait, la gouvernance Žtait au rendez-vous.
Le nouveau flop est venu en ... trois jours.
Mardi 11 mars, Žtait annoncŽe la bonne nouvelle faisant
repartir les bourses ˆ la hausse : la Fed dŽcidait des mesures de refinancement
des banques "ˆ guichet ouvert", d'un montant supŽrieur ˆ toutes les
interventions prŽcŽdentes opŽrŽes depuis un an (environ 400 milliards de
dollars), le message, Žminemment politique, Žtant : le refinancement des
mauvaises crŽances par l'Etat, le rachat des dettes, l'injection massive dans
les circuits financiers de liquiditŽs par les Etats, leurs interventions, via
les banques centrales, comme prteurs en dernier ressort, ne manqueront pas ˆ
l'appel. La nationalisation de la banque Northern Rock en Grande-Bretagne, pour
faire payer par l'Etat et les contribuables les crŽances de ces messieurs,
Žtait d'ailleurs intervenue quelques semaines plus t™t. Pour conforter le
retournement espŽrŽ de la "confiance", John Lipsky, directeur gŽnŽral
adjoint (de Dominique Strauss-Kahn) au FMI (Fonds MonŽtaire International)
dŽclarait explicitement ˆ Washington que le FMI monterait en premire ligne
avec en perspective "l'utilisation potentielle de fonds publics pour
conforter les systmes financiers".
Dans ce genre d'opŽrations, les augures, gourous et autres
sorciers ont un r™le ˆ jouer. C'est ainsi qu'Edmund Phelps, prix Nobel
d'Žconomie, jusque lˆ critique de la Fed, proclamait que cette fois-ci, le
message politique (au delˆ du montant des sommes engagŽes) donnait le signal du
retour en force du leadersphip perdu (La Tribune du 14 mars). MŽthode CouŽ.
Mais quand un gourou pessimiste rŽpond au gourou se voulant optimiste, on reste
dans les mmes recettes, car ils n'en ont pas d'autres : Patrick Arthus,
sceptique franais rŽpondant ˆ l'amŽricain dans La Tribune, estimait que ces
mesures ne suffiraient pas et prŽconisait que non seulement les banques
centrales fassent "prŽteurs en dernier ressort", mais aussi
"acheteurs en dernier ressort" en achetant les actifs pourris des
banques "ˆ leur valeur Žconomique", sans dŽc™te. Ce qui revient au
mme : c'est toujours de l'injection de moyens monŽtaires "en dernier
ressort" pour "sauver" puis "rassurer" ces pauvres, si
pauvres, marchŽs financiers. Car en somme, Patrick Arthus voudrait que les banques
centrales des Etats soient encore plus gŽnŽreuses envers ces pauvres banques,
alors que c'est ce que fait dŽjˆ la Fed en Žchangeant des bons du TrŽsor US
contre les titres douteux et en mettant des fonds similaires ˆ disposition de
la Banque Centrale EuropŽenne (BCE) de Francfort et des banques centrales
suisse, britannique et canadienne pour qu'elles en fassent autant envers les
filiales Žtrangres des banques nord-amŽricaines.
Au moment o le quotidien Žconomique franais publiait cet
Žchange, la chose Žtait de toute faon en train d'tre rŽglŽe sur le terrain.
La bonne nouvelle datait donc de mardi. Mercredi le dollar
remontait, ou disons qu'il stoppait provisoirement sa chute. Mais Jeudi, le
fonds d'investissement Carlyle Capital Corporation (CCC), rŽcemment crŽŽ (2006)
pour spŽculer sur les crŽdits immobiliers nord-amŽricains, annonait sa faillite
avec une dette de 17 milliards de dollars. La "confiance" en prenait
un coup. Puis, le vendredi, on apprenait que la Fed avait mis des fonds
d'urgence ˆ disposition de Bear Stearns, la cinquime banque d'investissement
nord-amŽricaine fondŽe en 1923, et deuxime Žmetteur de crŽdits hypothŽcaires
en 2007, menacŽe de faillite et dont l'action venait de s'effondrer de 46%. Ces
fonds Žtaient mis ˆ disposition par la mŽdiation de la banque JP Morgan dont
l'action perdait elle-mme 4%, son r™le d'intermŽdiaire dans cette affaire
suscitant des inquiŽtudes. Lehman Brothers, une vŽnŽrable institution de la
finance nord-amŽricaine, voyait aussi son action perdre 14,6%.
Ces deux faillites ou presque faillites viennent de loin :
la crise est remontŽe des subprimes aux banques et des banques aux entreprises
financires spŽcialisŽes dans le rehaussement des crŽdits, pour atteindre le
saint du saint du capital financier, les fonds d'investissements tels qu'ils se
sont rŽnovŽs et sophistiquŽs encore plus depuis le dŽbut des annŽes 2000.
La faillite de CCC est caractŽristique de la dimension de
"confiance" de la crise, "confiance" non seulement
financire, mais aussi, et mme de plus en plus, politique.
Elle met en effet en cause la fiabilitŽ du gŽant mondial
qui est derrire CCC, le groupe Carlyle, mme si celui-ci rappelle que le CCC
n'est que l'un des 60 fonds gŽrant ses 81 milliards de dollars d'actifs (oui
mais ce petit "soixantime" avait dit-on 17 milliards de pertes ...).
Carlyle, crŽŽ en 1987, a systŽmatiquement associŽ -et arrosŽ- des pointures du
pouvoir politique dans de nombreux pays, ˆ commencer par les Etats-Unis o les
intŽrts de la famille Bush lui sont Žtroitement liŽs. Au coeur de la connexion
entre finance mondialisŽe et complexe militaro-industriel US, il est prŽsidŽ
par l'ancien patron d'IBM aprs l'avoir ŽtŽ par l'ancien directeur adjoint de
la CIA. Il a un petit peu fait parler de lui (dans le film de Mickey Moore
Farenheit 9/11) pour avoir rŽuni, le 11 septembre 2001, dans une mme salle,
ses grands investisseurs dont Bush senior et Shafik Ben Laden, demi-frre
d'Oussama. Il fait aussi dans la spŽculation immobilire sur les tours et les
bureaux des centre-villes et des quartiers d'affaires, et a achetŽ ˆ la France
les locaux de l'Imprimerie nationale en 2003 pour 85 millions d'euros, y
faisant faire pour 120 millions de travaux et revendant le tout ˆ l'Etat, pour
en faire les locaux des Affaires Žtrangres, 376,5 millions en 2007 (cf.
L'HumanitŽ du 17 juillet 2007). La rŽalitŽ est comme une mauvsaise fiction,
n'est-ce pas ? Cerise sur ce g‰teau douteux : un autre demi-frre, de Nicolas
Sarkozy cette fois-ci, Olivier Sarkozy, est devenu co-directeur financier du
groupe dŽbut mars 2008. Les superstitieux pourront en dŽduire que le nom de
Sarkozy s'est mis ˆ porter la poisse ...
A chaque jour son affaire. Jeudi Carlyle, vendredi Bear
Stearms.
Ce qui est intŽressant dans ce dernier cas, c'est que la
"confiance" des "marchŽs" a en fait ŽtŽ cassŽe par la mise
en oeuvre, apparemment dŽterminŽe, le vendredi, de l'orientation politique
annoncŽe le mardi et censŽe avoir jusque lˆ "rassurŽ" les mmes
marchŽs. G.W. Bush avait mme trouvŽ moyen de fŽliciter au passage la Fed pour
son intervention du vendredi. En fait il s'agit d'une intervention en
catastrophe pour Žviter une panique : Alan Schwarz, directeur de Bear Stearns,
bluffait encore en dŽbut de semaine en affirmant n'avoir aucun problme de
liquiditŽ, alors que sa faillite menace d'une rŽaction en chaine dans le
secteur de la finance la plus sophistiquŽe, celui des produits dŽrivŽs de
crŽdit, les Credits Defaults Swaps, qui reprŽsentent -pense-t'on- environ 42
500 milliards de dollars. Cette intervention rŽpond donc au principe Too big to
fall (trop gros pour tomber) et fait Žcho ˆ la dernire grande intervention de
ce type, celle d'octobre 1998 lorsque la Fed avait secouru le fond LTCM (Long
Term Capital Management). Cela avait correspondu ˆ la fin, ˆ l'Žpoque, de la
"crise asiatique" et amorait le " boom de l'an 2000".
Or, l'intervention actuelle semble ne pas devoir marquer
de retournement de tendance. La pyramide mondiale des crŽdits appara”t comme
rongŽe jusqu'ˆ la moelle par les crŽances douteuses massivement diffusŽes
partout ˆ partir des Etats-Unis. On pourra toujours essayer de faire croire que
c'est la faute aux prolŽtaires et petites gens d'AmŽrique, emprunteurs et gogos
imprŽvoyants ; en fait, toute la "croissance" des 7 dernires annŽes a
ŽtŽ construite sur l'endettement des mŽnages nord-amŽricains, et son dŽgonflage
par pŽtarade et dŽgazage doit logiquement durer plusieurs annŽes : ceci ouvre
au plan mondial la perspective d'une crise de crŽdit et d'un krach rampant de
l'immobilier assortis de scandales et de coups bas analogues ˆ ce que le seul
Japon a connu pendant la plus grande partie des annŽes 1990. L'analogie a
justement pour limite le fait qu'il s'agissait alors du Japon et que lˆ il
s'agit de la plante entire, ce qui change tout.
Finance et crise politique mondiale.
Le dŽveloppement de la crise n'est pas linŽaire et ne
saurait tre rŽsumŽ seulement par les reculs boursiers, qui eux-mmes avancent
par ˆ-coups sŽparŽs de pauses voire de hausses. Il prend de plus en plus la
forme d'un processus ˆ la fois financier et politique.
Car c'est bien, comme le disait John Studzinsky ˆ Davos,
de "leadership" qu'il est question.
Remarquons que la France tient une place particulire dans
ce dŽveloppement : les opŽrations de la SociŽtŽ GŽnŽrale et les questions
autour de la tentative de tout mettre sur le dos d'un trader "de
base" (auquel on a laissŽ prendre des positions entra”nant la perte de
plus de 4 milliards d'euros ! ), JŽrome Kerviel, ont rythmŽ l'accŽlŽration de
la crise en Europe, mais la crise conjointe de l'exŽcutif sarkozyste
"bling-bling" et de la puissante et lucrative organisation patronale
qu'est le Medef en guerre apparente avec sa maison-mre historique, l'UIMM
(Union des Industries et des MŽtiers de la MŽtallurgie) ne forment certes pas
son maillon le moins intŽressant, le moins bariolŽ ... et le moins opaque.
Mais la connexion entre Etats, gouvernements, banques et
machineries financires marque aussi les Žtapes de la crise en Grande-Bretagne,
autour de Northern Rock, et en Allemagne, o une guerre intestine et peu
transparente sŽvit pour restructurer les relations entre LŠnder et banques, la
Dresdner Bank, autre vieille institution menacŽe, tentant de sŽparer sa branche
mouillŽe dans les subprimes de ses autres activitŽs, sŽparation vertueuse mais
tardive qui va dans le sens des recommandations des moralisateurs des marchŽs
financiers (cf. ma critique des propositions "antilibŽrales" de
sŽparation entre banques commerciales et banques d'investissement dans Retour
sur la crise financire, http://www.le-militant.org/). Les rŽvŽlations sur les
systmes organisŽs (et dont l'existence ne faisait aucun doute) de fraude
fiscale basŽe au Liechtenstein entrent dans ce cadre (au fait, elles touchent
aussi la France, nous dit-on : Md. Lagarde a jurŽ que sur les 200 fraudeurs
franais aucun n'est un "grand nom" et personne semble-t'il n'a Žmis
de doute ! ...).
Mais c'est finalement au niveau international, donc au
sommet, que la crise se concentre comme crise du leadership nord-amŽricain. A
cet Žgard, le parallŽlisme pertinent entre sphre politico-mŽdiatique et sphre
financire est le suivant : la marche de la crise, rythmŽe par les
"gestes" de la Fed suivis inexorablement de reculs toujours plus
approfondis, offre un rythme cyclique que l'on retrouve dans l'aggravation
rŽgulire, de caucus en super thuesday et de super thuesday en caucus, d'une
vŽritable impasse politique pour la sortie de l're Bush lors des
prŽsidentielles aux Etats-Unis. Le candidat rŽpublicain Mac Cain veut continuer
Bush sans en assumer l'hŽritage et les deux candidatures dŽmocrates se
neutralisent l'une l'autre, entre le faux et impossible retour ˆ l'avant-Bush,
l'avant 11-septembre (Hillary Clinton) et la fuite en avant vers l'inconnu,
peut-tre le retrait d'Irak mais la guerre ailleurs, au Pakistan par exemple
(Obama), aucune faction capitaliste Žtats-unienne n'offrant de perspective
politique qu'il s'agisse de continuer ce qui a commencŽ sous Bush -la
"guerre sans fin", la croissance par la dette ...- ou qu'il s'agisse de
rompre avec elle, parce qu'ils n'ont pas d'alternative.
La terre promise de la nouvelle jeunesse du capital est
dŽsormais gangrenŽe par les contradictions du capital. Les Etats-Unis
n'arrivent plus ˆ tre ce qu'ils sont, le coeur du systme mondial, et celui-ci
ne prŽsente pas d'alternative. La fin de l'URSS les avait privŽs de leur
partenaire-adversaire. Pour arriver ˆ tre seuls la "superpuissance",
il leur a fallu le terrorisme, Ben Laden et la "guerre sans fin".
Celle-ci ne leur a pas rendu leurs capacitŽs : ils ne sont plus le principal
foyer de dŽveloppement de la productivitŽ du capital et le gendarme du monde
s'est affirmŽ comme premier foyer de dŽsordre mondial, craint et mŽprisŽ par
les chefs des puissances capitalistes secondaires. La crise des subprimes et sa
combinaison prŽsente avec la crise politique du leadership US et du leadership
mondial montre qu'ils sont en train d'arriver dans le mur annoncŽ. Allumer de
nouvelles guerres peut tre une tentation pour en sortir mais ni une attaque en
Iran, ni une attaque de la Colombie contre ses voisins, ni un Žclatement de la
Bolivie, ni une rŽoccupation de Gaza par l'armŽe israŽlienne, ni une java
humanitaire au Darfour, ni une apocalypse dans les zones tribales du Pakistan,
ni ... , n'offrent les moyens rŽels de rŽaffirmer le leadership, tout au
contraire -ˆ moins d'envisager des guerres de bien plus grand calibre ˆ l'issue
totalement incertaine ! C'est d'ailleurs pour cela que quoi qu'ils y pensent
beaucoup, ils ne se sont pas (encore) lancŽs, aprŽs l'Afghanistan et l'Irak et
aprŽs l'Žchec de l'opŽration israŽlienne au Liban de l'ŽtŽ 2006, dans une
opŽration guerrire d'importance majeure. C'est que cela fait dŽjˆ plusieurs
annŽes qu'ils pratiquent la fuite en avant pour sortir de l'impasse. Et la fuite
en avant les ramne ˆ l'impasse, ˆ un niveau supŽrieur.
La question monŽtaire.
Tout ce qui prŽcde se concentre donc logiquement dans la
question du cours du dollar, puisque celui-ci est ˆ la fois la monnaie des
Etats-Unis, la principale monnaie des Žchanges internationaux, dans laquelle
sont libellŽs les principales rŽserves des banques centrales de tous les pays
"qui comptent". Les pertes de la crise des subprimes sont le plus
souvent facturŽes en dollars. La baisse du dollar est la manifestation directe,
mais attŽnuŽe -jusque lˆ- de la crise de leadership de l'impŽrialisme
nord-amŽricain. La force militaire et la pompe ˆ crŽdit ne peuvent pas tout
Žternellement ; ils finissent pas se retourner en leurs contraires. Nous n'en
sommes pas ˆ la fuite gŽnŽralisŽe devant le dollar, mais bien envers lui ˆ
l'inquiŽtude, voire la panique (titre de The Economist datant dŽjˆ du 29
novembre 2007).
Selon Franois Chesnais (La chute du dollar, un aspect peu
discutŽ de la crise en cours, in La lettre de CarrŽ rouge de janvier 2008)
cette baisse a commencŽ avant la crise dite des subprimes qui l'amplifie, dŽs
2006, et ne saurait tre comprise sans lien avec le dŽficit commercial abyssal
des Etats-Unis que renforce et qui entra”ne le transfert "vers l'Asie et
vers la Chine en particulier d'une partie de la base manufacturire des
Etats-Unis", leur domination technologique ne subsistant plus que
"dans les tŽlŽcommunications et dans certains secteurs de la chimie et de
la biotechnologie", Microsoft par exemple crŽant en Chine ses nouveaux
centres technologiques. Tout rŽcemment, le choix de l'armŽe des Etats-Unis de
passer commande ˆ EADS plut™t qu'ˆ Boeing pour 35 milliards de dollars d'avions
ravitailleurs confirme cette situation nouvelle dont on n'a pas encore pleinement
pris conscience.
Le dŽficit commercial US est ˆ l'origine de la prŽsence
d'importantes rŽserves de bons du TrŽsor US dans les mains de nombreuses
banques centrales et en particulier de celle de Chine.
L'hypothse d'une vente massive de ces avoirs, de leur
remplacement par d'autres devises notamment l'euro, est rŽgulirement ŽvoquŽe.
Il convient ici d'Žcarter toute vision fantasmatique dans laquelle la Chine,
quelque part encore "communiste", pourrait prŽparer l'emploi de cette
bombe atomique financire remplaant celle de Mao, contre le tigre de papier et
de subprimes de Wall Street. En rŽalitŽ les hiŽrarques du "parti
communiste chinois" n'ont pas la moindre envie de couper la branche sur
laquelle eux-mmes sont assis et ils coopŽreraient volontiers au sauvetage du
dollar ˆ condition bien sžr de ne pas devoir payer un prix trop ŽlevŽ. C'est lˆ
que se pose le vrai problme, non seulement au pouvoir chinois, mais aux autres
banques centrales des pays asiatiques, aux fonds d'Etat des pays du golfe, et aux
grands investisseurs extŽrieurs aux Etats-Unis d'une faon gŽnŽrale : "...
comment procŽder au regard d'une monnaie de rŽserve qui a perdu plus de 25% de
sa valeur en cinq ans" (Chesnais, op. cit.), ce qui constitue dŽjˆ -dŽjˆ-
"la plus grande annulation de dette jamais pratiquŽe dans l'histoire du
capitalisme depuis la rŽvolution industrielle" (les emprunts franco-russes
jamais remboursŽs par les mŽchants bolcheviks, c'est une goutte d'eau ˆ c™tŽ !
) ?
Autrement dit il existe bel et bien un seuil, que personne
ne conna”t, o c'est non pas l'ardeur anti-amŽricaine de tel rŽgime
post-communiste ou nationaliste qui peut pousser ˆ couler le dollar, mais bien
la crise du capitalisme mondial concentrŽe aux Etats-Unis elle-mme qui
pourrait contraindre les possesseurs de rŽserves en devise dollar ˆ chercher ˆ
s'en dŽfaire. Cependant la Chine ou quelque autre Etat que ce soit ne se
rŽsoudrait qu'en ultime recours ˆ faire imploser ses propres rŽserves de
change. En attendant elle soutient de fait le dollar, comme tout le monde
depuis 1971.
Vendredi 14 mars, le dollar repartant ˆ la baisse,
franchissait les seuils de plus de 1,56 euro et de la paritŽ avec le franc
suisse, passant mme en dessous de ce dernier, des 100 yens japonais et d'un
peu moins des 7,1 yuans chinois. Ce ne sont pas les autres monnaies qui montent
mais bien le dollar qui baisse.
La rŽŽvaluation du yen d'environ 19% par rapport au dollar
depuis juin 2007 pose la question du "yen carry trade", l'un des
grands circuits financiers mondiaux qui consiste dans l'achat d'actifs
financiers en yen pour les revendre en dollars, amŽricains mais aussi
australiens ou nŽo-zŽlandais, pour profiter de l'important diffŽrentiel de taux
d'intŽrts. La sous-Žvaluation du yuan chinois -qui vaut beaucoup plus que le
yen aujourd'hui- est beaucoup moins importante que dans les accusations
profŽrŽes par les Etats-Unis.
Au niveau des rŽserves de change, les chiffres montrent
que seul l'euro peut en fait rivaliser avec le dollar : il y a probablement au
moment prŽsent environ 64% de dollars dans les rŽserves des banques centrales,
en lŽgre baisse car les 66,4% avaient ŽtŽ atteints en 2006, prŽs de 27%
d'euros, en hausse tendancielle, 4% en livres sterling, 3 ˆ 4% en yens.
Mais de lˆ ˆ dire, comme on l'entend souvent, que l'euro
est appelŽ ˆ remplacer le dollar, il y a une marge. "La rŽcente
progression de l'euro face au dollar et aux autres principales devises ne
reflte pas la soliditŽ relative des Žconomies concernŽes", dŽclarait un
connaisseur, le premier ministre luxembourgeois Jean-Claude Juncker le 3 mars
dernier. La consŽquence rŽelle de la hausse de l'euro par rapport au dollar,
c'est-ˆ-dire de la baisse du dollar par rapport ˆ l'euro, c'est la pŽnalisation
des exportations des pays de la zone euro. Il ne faut d'autre part jamais
oublier, comme c'est gŽnŽralement le cas, que la zone euro est une
juxtaposition d'Etats et de bourgeoisies nationales dont les principales sont
celles d'Allemagne et de France, et dont les intŽrts ne co•ncident pas
nŽcessairement. De plus, l'impŽrialisme britannique, dont la place financire
londonienne de la City reste, associŽe aux Etats-Unis -et aux places asiatiques
de Singapour et Hong-Kong qu'elle a historiquement couvŽes- le coeur du circuit
financier mondial, n'en fait toujours pas partie. Le fond du problme est que
cette unification, pour ne pas cožter trop cher aux bourgeoisies europŽennes,
devrait tre payŽe par l'achvement de la destruction des systmes de
protection sociale et des services publics et une rŽduction encore drastique
des salaires dans les principaux pays d'Europe. La mise en concurrence des
salariŽs d'Europe occidentale avec ceux des pays d'Europe centrale et orientale
doit y concourir mais, au moment o des grves Žclatent dans les usines Renault
en Roumanie et o les Žlecteurs hongrois repoussent massivement par rŽfŽrendum
les mesures de privatisation de la santŽ et de l'Žcole, on voit que ce n'est
pas si simple.
On doit d'ailleurs remarquer que malgrŽ tout, les bons du
TrŽsor US quand la bourse baisse sont encore des valeurs refuges plus
recherchŽes que ceux d'Europe : en 2007, selon l'indice obligataire de Merryl
Linch, ils auraient rapportŽ 9% contre seulement 3% pour les emprunts d'Etat
allemands qui font rŽfŽrence dans la zone euro, soit moins que l'inflation dans
cette zone.
Pour toutes ces raisons, si l'on rencontre de plus en plus
dans les commentaires de la presse Žconomiques des comparaisons entre le lent
et inexorable dŽclin de la livre sterling du dŽbut du XX¡ sicle ˆ Bretton
Woods (1944) et la situation du dollar aujourd'hui, on peut aussi constater que
ces commentaires ne sont pas en mesure d'affirmer quelle monnaie de rŽserve
dominante pourrait lui succŽder comme lui-mme avait fini par le faire par
rapport ˆ la livre, mais s'orientent vers une hypothŽtique rŽpartition des
r™les entre dollar et euro plus les monnaies asiatiques avec la Chine en
"rŽgulateur". Autrement dit, sans bien s'en rendre compte, ils sont
incapables de dŽfinir un ordre impŽrialiste mondial stable et unifiŽ faisant
suite ˆ la crise du leadership actuel. Ce qui reflte l'impasse.
Le retour de l'or.
"Cette crise est plus profonde que les autres, elle
remet en cause tout le systme." (DominiquŽ SŽnŽquier, prŽsidente d'Axa
Private Equity). Un aspect particulirement spectaculaire, un sympt™me
manifeste qu'il "se passe quelque chose", c'est le cours de l'or.
Selon Eric Israelewitz (Ždito de La Tribune du 14 mars 2008), "L'once d'or
ˆ 1000 dollars, ce n'est pas seulement un record, ni un nouveau seuil qui est franchi,
c'est aussi le reflet d'un tournant dans la crise que vit la finance mondiale
depuis l'ŽtŽ dernier."
Ce prix ŽlevŽ ne peut en effet pas tre expliquŽ par le
marchŽ de l'or en tant que tel. Le dernier pic de l'or, je vais y revenir,
remonte ˆ 1979-1980. Depuis il a baissŽ jusqu'ˆ la fin des annŽes 1990,est
encore tombŽ ˆ 253 dollars l'once en 2001, puis il est reparti ˆ la hausse ˆ
partir de 2002, montant d'environ 300 dollars l'once jusqu'ˆ atteindre les 700
en 2006, fluctuant ˆ nouveau lŽgrement ˆ la baisse et repartant rŽsolument ˆ
la hausse ˆ partir de mi-2007. Ces variations Žtaient expliquŽes d'une part par
le marchŽ proprement dit, les "classes moyennes" chinoise et indienne
ayant, conformŽment ˆ une tradition ancienne, une forte tendance ˆ thŽsauriser
dans les bijoux, d'autre part par un r™le persistant de "valeur
refuge" comparable aux vieilles pierres ou aux oeuvres d'art. Ce genre
d'explication ne tient plus avec la hausse qui se produit depuis un semestre.
Le 25 fŽvrier dernier, le TrŽsor US a donnŽ son feu vert ˆ une vente massive
d'or du FMI, cela n'a pas fait baisser les cours, qui ont atteint les 1045
dollars l'once le 13 mars. Ajoutons qu'en 2007 la Chine est devenue le premier
producteur, passant devant l'Afrique du Sud dont les mines sont de plus en plus
cožteuses ˆ exploiter et dangereuses.
"Il se passe quelque chose".
Il se passe que nous avons affaire ˆ quelque chose de plus
qu'une "valeur refuge" parmi d'autres.
Historiquement, l'or a ŽtŽ l'incarnation sociale de la
valeur sur le marchŽ mondial lorsque le mode de production capitaliste s'est
imposŽ ˆ l'Žchelle de la plante, ˆ l'Žpoque de l' "Žtalon or" ˆ la
fin du XIX¡ sicle. Ce r™le de l'or, accompagnŽ de l'argent ˆ un rang beaucoup
plus secondaire, dŽcoulait de sa place historique remontant ˆ l'AntiquitŽ, et
plus prŽcisŽment s'inscrivait dans le systme monŽtaire fondŽ sur la
convertibilitŽ en or des monnaies dominantes, d'abord la livre sterling,
convertibilitŽ assurŽe par les banques centrales dont le modle Žtait la Banque
d'Angleterre fondŽe en 1694, coordonnant leurs interventions. Ce systme se
gŽnŽralise aprŽs 1870 dans la pŽriode d'affirmation de l'impŽrialisme et du
colonialisme ; la haute finance (Karl Polanyi, La grande transformation, 1944)
semble le rŽgenter. La circulation monŽtaire et la conversion des monnaies, au
plan mondial comme europŽen, n'ont jamais ŽtŽ aussi faciles -infiniment plus
qu'aujourd'hui malgrŽ tout ce que l'on entend sur l'Europe et sur la
mondialisation ...
Marx a Žcrit Le Capital dans le contexte de cette
affirmation internationale, alors que les sphres nationales de la circulation
monŽtaire, elles, devenaient celles des signes de valeur ou numŽraires, les
billets ˆ cours forcŽ garantis par l'Etat, et la petite monnaie d'appoint en
cuivre, d'une part, des papiers de crŽdit d'autre part, tous supplŽants des
marchandises monŽtaires vŽritables qu'Žtaient les mŽtaux prŽcieux. Ce qui lui
permettait d'Žcrire :
"A sa sortie de la sphre intŽrieure de la
circulation, l'argent [au sens de monnaie, pas de mŽtal] dŽpouille les formes
locales qu'il y avait revtues, forme de numŽraire, de monnaie d'appoint,
d'Žtalon des prix, de signe des valeurs, pour retourner ˆ sa forme primitive de
barre ou lingot. C'est dans le commerce entre nations que la valeur des marchandises
se rŽalise universellement. C'est lˆ aussi que leur figure valeur leur fait
vis-ˆ-vis, sous l'aspect de monnaie universelle -monnaie du monde (Money of the
world) comme l'appelle James Steuart, monnaie de la grande rŽpublique
commerante, comme disait aprŽs lui Adam Smith. C'est sur le marchŽ du monde
que la monnaie fonctionne dans toute la force du terme, comme la marchandise
dont la forme naturelle est en mme temps l'incarnation sociale du travail
humain en gŽnŽral. Sa manire d'tre y devient adŽquate ˆ son idŽe." (Le
Capital, livre I, premire section, 1867).
Cette affirmation ne doit pas tre comprise de manire
fŽtichiste, comme si l'or, ou l'or et l'argent, par on ne sait quelle vertu
magique, devaient nŽcessairement en tout temps et tout lieu tre l'
"incarnation sociale de la valeur" dans le mode de production
capitaliste. Il s'agit plut™t du constat de ce qui Žtait en train de se
produire au moment mme o Marx Žcrivait : le marchŽ mondial capitaliste
rŽalisait concrŽtement, pour son bon fonctionnement, l'essence de la monnaie
comme marchandise spŽciale dressŽe comme Žquivalent en valeur des autres
marchandises dont les fonctions, de plus en plus assurŽes par des substituts
garantis par l'Etat ou fournis par les banques au niveau national (crŽdit
commercial), Žtaient unifiŽes dans les mŽtaux prŽcieux au plan international,
leur permettant d'tre les Žtalons des monnaies nationales.
L'Žpoque des guerres et des rŽvolutions ˆ partir de
1905-1914 a mis fin ˆ ce systme en un peu plus de deux dŽcennies. La non
convertibilitŽ de la livre sterling (1931) et la fragmentation du marchŽ
mondial en zones dominŽes chacune par telle ou telle puissance impŽrialiste,
conduisant ˆ la guerre, marquent cette dislocation. La seconde guerre mondiale
conduit ˆ la reconstitution du marchŽ mondial unifiŽ (sauf le "bloc
soviŽtique" et la Chine) avec le systme de Bretton Woods (1944), dans
lequel le dollar nord-amŽricain devient la monnaie nettement dominante des
Žchanges internationaux tout en restant la monnaie nationale amŽricaine,
ŽtalonnŽe en or au ratio de 35 dollars l'once. Depuis les Acts pris par
Roosevelt ˆ partir de 1932, suite ˆ la dŽb‰cle du systme mondial de l'Žtalon
or, ce dollar est ˆ la fois un signe de valeur ˆ cours forcŽ et un instrument
de crŽdit (la Fed l'Žmet pour rŽ-escompter les chques rapportant un intŽrt
aux banques commerciales). L'on est donc sorti de l'Žpoque de Marx et de
Bagehot (le penseur de la Banque d'Angleterre vers 1870) o le moyen des
rŽglements internationaux Žtait par excellence monnaie, et l'on est entrŽ dans
l'Žpoque o cet argent est, de plus en plus, du capital-argent. Le dollar est
en partie un signe de valeur ˆ cours forcŽ, cette fois au niveau international,
et en partie un titre de crŽdit (plus exactement un signe de valeur
reprŽsentant des titres de crŽdit) et pour partie un supplŽant de la
marchandise monŽtaire or, maintenue comme rŽfŽrence ultime.
Cette situation prend ˆ son tour officiellement fin le 15
aožt 1971, quand le prŽsident Nixon annonce la suppression de la convertibilitŽ
du dollar en or, donc achve d'imposer le cours forcŽ du dollar ˆ l'Žchelle
mondiale, et ouvre la phase de flottement des monnaies qui va profiter de
manire dŽcisive ˆ la finance et aux politiques bient™t dites
"nŽolibŽrales". Ce tournant s'achve ˆ la fin de la dŽcennie.
Celle-ci voit justement une explosion du cours de l'or, qui culminera ˆ 850
dollars l'once le 1¡janvier 1980. Cette ascension suivait avec un dŽcallage
l'inflation des engagements ˆ court terme en dollars et pouvait donc tre
interprŽtŽe comme une chute du dollar et une rŽaffirmation du r™le de l'or
comme marchandise monnaie reprŽsentant "le travail humain en
gŽnŽral". Mais elle fut brisŽe, par une lutte ‰pre qui dura plusieurs
mois, lancŽe comme un vŽritable coup d'Etat monŽtaire par Paul Volcker, le
patron monŽtariste et nŽolibŽral de la Fed, qui le 6 octobre 1979 dŽserte sans
explication l'assemblŽe inquite du FMI, qui se tenait ˆ Singapour, pour
annoncer, de Washington, qu'il instaure un nouveau rŽgime monŽtaire pour casser
l'inflation quel que soit le prix ˆ payer. La hausse brutale des taux
d'intŽrts lancŽe alors par la Fed arrive ˆ stopper l'ascention de l'or, ˆ
redresser le dollar, ˆ donner le cadre des politiques monŽtaires de tous les
pays capitalistes, notamment de la vague de "rŽformes" lancŽes par
Margaret Thatcher et par Ronald Reagan, qui reprend la politique de la Fed et
des Chicago boys qui fut donc imposŽe avant mme son Žlection le 4 novembre
1980.
Les annŽes 1979-1980 ont donc vu une certaine "fivre
de l'or" s'emballer et s'Žchouer. Elles prŽsentent aussi ce point commun
avec le moment prŽsent que la dite "fivre" s'est communiquŽe ˆ
l'argent et mme ˆ d'autres mŽtaux, comme le cuivre (qui est historiquement le
troisime mŽtal monŽtaire) et aux pierres prŽcieuses -c'est l'Žpoque de
l'affaire des diamants de Bokassa donnŽs au prŽsident franais Giscard
d'Estaing ! La spŽculation des milliardaires texans Hunt, qui tentrent
d'accaparer les rŽserves mondiales d'argent, qui s'achve en krach, faillites et
scandale le 27 mars 1980 ˆ Wall Street, peut tre considŽrŽe comme l'Žpilogue
de cet Žpisode.
C'est donc le "coup" de 1980 qui inaugure
vŽritablement ce que l'on appellera ensuite la "globalization" et en
franais "mondialisation" (termes dŽpourvus de toute exactitude et
dont la fonction est idŽologique). Les moyens de paiement internationaux
Žtaient du capital-argent, et poursuivant leur Žvolution ils vont de plus en
plus tre du capital fictif. Les mŽtaux prŽcieux dans tout cela semblent tre
refoulŽs aux oubliettes de l'histoire ˆ c™tŽ des pendeloques prŽhistoriques.
Ainsi semble prendre corps la ligne dŽfinie lors des accords monŽtaires de la
Jama•que en 1976, o les nouveaux statuts adoptŽs pour le FMI, remplaant
l'accord de Bretton Woods, interdisaient explicitement de dŽfinir les parites
monŽtaires en or. Le fait d'une telle interdiction (nouvel article 4 des
statuts du FMI) montre pourtant bien, comme par antithse, que l'or est
toujours lˆ ...
Toujours est-il qu'officiellement et dans tous les commentaires
courants, idŽes reues et cours d'Žconomie, on ne se posait pas plus de
questions : depuis les annŽes 1970, qu'on date la chose du 15 aožt 1971, des
changes flottants, des accords de la Jama•que, ou du coup de Paul Volcker, les
monnaies ont, parait-il, une valeur qui se dŽfinit "les unes par rapport
aux autres". Conception, il faut le dire, tout aussi fŽtichiste que celle
qui voudrait que les monnaies "reposent sur l'or". Au fŽtichisme de
la chose dure et touchable se substitue le fŽtichisme du flux de signes
impalpables garantis soit par la volontŽ des Etats souverains, soit par la
magie des marchŽs.
Ce passage avait ŽtŽ conceptualisŽ prŽcŽdemment par le
jeune Milton Friedmann, dans un article d'une incontestable audace thŽorique,
The case for flexible exchange rate (1951), plaidoyer pour des changes
flottants, pour un "systme" monŽtaire international comparable en
fait ˆ ce que serait un systme de crŽdit intŽrieur sans banque centrale, avec
une crŽation monŽtaire totalement privŽe (ce qui n'a jamais existŽ, puisque
mme le systme actuel de changes flottants international repose sur les Etats
et leurs banques centrales). Friedmann permettait ˆ l'orthodoxie monŽtaire
bourgeoise, opposŽe au keynŽsianisme, de se dŽgager de son fŽtichisme de l'or.
En termes psychanalytiques, on passe d'une reprŽsentation
excrŽmentielle (les pices comme petites crottes) ˆ une reprŽsentation urinaire
(les "flux" financiers et la "liquiditŽ" du marchŽ) ...
En France nous avons la variante non
"nŽolibŽrale" de cette conception dŽsormais dominante : la monnaie
reposerait, non plus sur une "chose", et une "chose"
extŽrieure comme l'or, mais sur la combinaison de confiance et de violence
qu'engendre la sociŽtŽ prise comme un tout, totalitŽ que reprŽsente l'Etat :
"En se dŽtachant complŽtement du mŽtal, les sociŽtŽs
ont coupŽ toutes les amarres symboliques qui pouvaient encore arrimer la
confiance ˆ des croyances dans un garant universel extŽrieur au systme
monŽtaire. La monnaie poursuit sa trajectoire vers une reprŽsentation conforme
ˆ son essence : un opŽrateur social objectivŽ dans des nombres. Le systme qui
le fait fonctionner est une construction institutionnelle ..." (Michel
Aglietta, AndrŽ OrlŽan, La monnaie entre violence et confiance, Odile Jacob,
2002).
Une sociŽtŽ fondŽe sur la gŽnŽralisation de la
marchandise, dans laquelle les produits du travail doivent donc tous prendre la
forme de marchandises, ne peut cependant pas reprŽsenter la valeur de
celles-ci, le temps de travail socialement moyen nŽcessaire ˆ leur production,
dans des "opŽrateurs sociaux objectivŽs dans des nombres", des
symboles politiques, en somme, pas plus qu'elle ne le peut dans des "bons
du travail" qui supposent en fait que la production ne soit plus
marchande, ni non plus d'ailleurs que dans un "garant universel
extŽrieur" qu'il s'agisse d'or ou de n'importe quoi. Elle doit la
reprŽsenter, pour l'Žchange entre producteurs indŽpendants et isolŽs les uns
des autres, dans une marchandise Žquivalent, la monnaie, qui par lˆ devient
plus et autre chose qu'une simple marchandise, et par laquelle les autres
marchandises sont des marchandises. L'Žvolution historique de la monnaie dans
le capitalisme, depuis l'Žtalon or jusqu'au dollar et aux produits dŽrivŽs de
crŽdit, traduit certes une tentative factuelle, inconsciente, de sortir de ce
cadre, de mme que le crŽdit traduit une tendance impuissante ˆ s'Žmanciper de
la contrainte de la valeur reposant sur le travail moyen socialement
nŽcessaire, mais l'obligation de manifester la valeur dans une marchandise
Žquivalent est inhŽrente aux relations sur lesquelles repose ce mode de
production de la vie sociale et qu'il reproduit.
D'o le statut particulier de l'or, qui n'est certes pas
automatiquement et magiquement l' "incarnation sociale de la valeur"
mais qui, on le voit, encore en 2008, 28 ans aprŽs le coup d'Etat monŽtaire de
Paul Volcker, 31 ans aprŽs sa "dŽmonŽtisation" officielle, 37 ans
aprŽs l'instauration de sa non-convertibilitŽ en dollar, a dŽcidemment de beaux
restes !
Pour qu'une chose pareille se passe, et paraisse devoir
s'accentuer, il fallait non seulement que le dollar baisse et que le leadership
nord-amŽricain soit en crise, mais il fallait qu'il n'y ait pas d'autre monnaie
ou systme de coopŽration entre monnaies, susceptible de s'installer
pacifiquement sur les ruines de l'ordre actuel, et qu'ˆ moyen terme les bons du
TrŽsor US apparaissent de moins en moins comme des valeurs refuges. Le pied de
nez du mŽtal jaune est un sympt™me fort de l'impasse du mode de production.
L'inflation du XXI¡ sicle a commencŽ.
Nous l'avons dit au passage, ˆ la hausse de l'or est
associŽe celle d'autres matires premires mŽtalliques. Son caractre
historiquement monŽtaire et sa fonction de rŽserve de valeur se retrouvent ˆ un
degrŽ moindre avec l'argent, le cuivre et occasionellement d'autres mŽtaux ou
pierreries. Mais la hausse des mŽtaux en gŽnŽral participe d'un autre
phŽnomne, qui marque lui aussi le moment prŽsent : la hausse de toutes les
matires premires, mŽtalliques, ŽnergŽtiques et alimentaires. Il s'agit lˆ
d'un fait d'une extrme importance, d'une donnŽe structurelle.
La combinaison actuelle des paramtres rend les analyses
parfois embrouillŽes. Il est facile de dissocier les facteurs et beaucoup ne
s'en privent pas : ainsi, il y aurait d'un c™tŽ l'affaire des prts
hypothŽcaires nord-amŽricains, malencontreuse spŽculation ; d'un autre c™tŽ la
lutte monŽtaire entre grandes puissances (dollar, euro, yuan, yen, livre
sterling) ; et par dessus tout cela la hausse des matires premires dže ˆ des
causes Žcologiques (le rŽchauffement climatique) et dŽmographico-Žconomique
(l'apparition de grands marchŽs de consommation en Chine, en Inde et au
BrŽsil). Si l'on ajoute au tableau le fait que cette "inflation"
appara”t sur un terrain globalement dŽflationniste, les exportations de
produits manufacturŽs et la formation de marchŽs du travail gŽants en Chine et
en Inde tirant ˆ la baisse, au plan mondial, les prix industriels et les
salaires, il finit par sembler singulirement embrouillŽ. Ainsi s'expliqueraient
les hŽsitations des banques centrales, tiraillŽes entre des exigences
contradictoires, "lutte contre l'inflation" d'un c™tŽ (censŽ appeler
la hausse des taux d'intŽrts), dŽflation latente de l'autre, phŽnomnes
spŽculatifs, etc.
Tout est en rŽalitŽ liŽ. La crise financire et bancaire
renvoie ˆ la croissance par l'endettement et les dŽficits commercial et
budgŽtaire nord-amŽricains, aboutissant ˆ une Žtape qualitativement nouvelle
dans la crise de l'ordre impŽrialiste mondial et du leadership des Etats-Unis.
Le poumon de ce systme en crise depuis une dŽcennie a ŽtŽ fourni par la
plus-value produite par les prolŽtaires chinois surtout, indiens et ceux des
pays dits "Žmergents". Cet essor n'a pas ŽtŽ celui d'un capitalisme
rajeuni ou nouvellement apparu, mais il a ŽtŽ une formidable expansion du
parasitisme financier, des prŽlŽvements rentiers et fonciers, de la collusion
voire de l'identitŽ frŽquente, dans le cas chinois surtout, entre capitalistes
chefs de l'appareil d'Etat et ma”tres des terrains et des b‰timents, de la
suffocation urbaine et de la dŽvastation environnementale. C'est simultanŽment,
dans un double mouvement combinŽ qui a rythmŽ toute l'annŽe 2007, qu'il produit
la crise de crŽdit actuelle et la hausse structurelle des prix des matires
premires de toutes sortes.
Cette hausse est structurelle car il ne s'agit pas d'une
inflation causŽe au dŽpart par la crŽation monŽtaire, mais bien de la
combinaison entre l'effet sur les prix d'une demande accrue, par la dŽmographie
et surtout par les marchŽs chinois et indien, et d'une hausse de la valeur due
ˆ plusieurs difficultŽs de production, consŽquences de la crise climatique et
des pŽnuries d'eau dans le cas des produits agricoles, et du cožt plus ŽlevŽ de
l'extraction pour rŽpondre ˆ la demande dans le cas des produits miniers. Mais
sur ces bases, elle est fortement accrue par la "spŽculation". Le
doute justifiŽ sur un nombre croissant de produits financiers pousse les
"investisseurs" (ce terme ne dŽsigne plus les "entrepreneurs"
mais les agences d'investissement de capital sur les marchŽs financiers) ˆ
"diversifier leurs actifs" dans le cadre mme de la recherche de
"valeurs refuge" et de "qualitŽ" et ˆ introduire ˆ c™tŽ des
obligations d'Etat, de l'or et des matires premires, y compris agricoles
(mme le bŽtail bovin vient d'appara”tre dans cette utilisation).
Rien de "naturel" et d'inŽluctable dans tout
cela. Mais rien de rassurant, au contraire. La perspective de pŽnuries
alimentaires -on appelle a, historiquement : la famine- et ŽnergŽtiques dans
un climat de plus en plus chaud avec des zones de dŽsertification justifierait
un tournant radical dans la production, d'abord, au lieu de culpabiliser les
consommateurs : une rŽduction drastique de la consommation pŽtrolire que le
mode de production capitaliste, qui a fait jouer ˆ la combustion ŽnergŽtique un
r™le clef dans les Žconomies de capital constant, ne peut pas opŽrer, bien
qu'elle n'ait rien d'impossible en soi.
A la place, l'anticipation des difficultŽs ˆ venir
alimente un mouvement spŽculatif qui pousse les prix des produits de
consommation de base ˆ la hausse. Le dŽlire piromane est atteint avec la
production de biocarburants au BrŽsil, qui aggrave l'effet de serre, rŽduit les
surfaces nourricires et pousse les prix alimentaries ˆ la hausse. Dans cette
situation, le plus Žcologique des mots-d'ordre, c'est le blocage des prix du
blŽ, du riz, du ma•s, du lait et de la viande, et la hausse des salaires, car
ce n'est pas la satisfaction des besoins humains qui dŽtruit la plante, mais
leur nŽgation par la dynamique d'auto-accroissement continue du capital.
VP, le 15/03/08.