Critique des (nouveaux) intellectuels communautaires
La rentrée est agitée. On ne compte plus
les livres traitant de l'antisémitisme ou du sionisme. Pour les uns, il
existerait un nouvel antisémitisme parmi les jeunes français d'origine immigrée
(arabes et musulmans) ou dans les rangs du mouvement altermondialiste qui le
dissimuleraient derrière leur critique du sionisme et de l'Etat d'Israël. En face, on dénonce «Un
intolérable chantage» à la
judéophobie.
Force est de constater, en amont de ce débat, un phénomène qui
brouille les données. Depuis quelques années (avant même la seconde intifada),
des intellectuels juifs français que l'on avait jusqu'alors considérés comme
des penseurs universalistes ont commencé, sur le plan national comme
international, à développer des analyses de plus en plus orientées par un souci
communautaire qui tend à relativiser la défense des principes universels
d'égalité ou de justice.
Les travaux de Pierre-André Taguieff sont très révélateurs. Son
pamphlet La nouvelle judéophobie est le prototype d'une réflexion « savante »
faisant fi des critères scientifiques. Le sociologue s'est mué en défenseur
d'une communauté en danger dont le nouvel ennemi réel ou potentiel est l'Arabe,
le musulman, fusse-t-il français. On ne trouve pas ici de mise en perspective
fondée sur une analyse critique de la politique sociale de l'Etat, des réalités
de la banlieue ou même de la scène internationale. La conclusion est limpide :
la communauté juive de France ferait face au nouveau danger que représente
cette nouvelle population d'origine maghrébine qui, de concert avec l'extrême
gauche, banaliserait la judéophobie et la justifierait par une critique très
retors d'Israël et un « antisémitisme absolu ». C'est surtout Alain
Finkielkraut qui excelle dans le genre : on savait le penseur impliqué dans les
grands débats sociaux mais voilà que l'horizon se réduit et que le philosophe
est devenu un intellectuel communautaire. Son dernier ouvrage Au nom de
l'Autre, réflexions sur l' antisémitisme qui vient se présente comme une
attaque sans nuance de toutes les dérives antisémites (altermondialistes,
immigrées ou médiatiques). Alain Finkielkraut verse dans tous les excès sans
être gêné de soutenir Sharon. Le débat n'est plus fondé sur des principes
universels et même s'il prétend être lié à la tradition européenne commune, sa
prise de position révèle une
attitude communautariste qui fausse les termes du débat, en France comme au
sujet de la Palestine. Sa dénonciation du « culte de l'Autre » ne cesse, en
miroir, d'exacerber le sentiment d'altérité du juif-victime et le mur de la
honte devient « une simple clôture de sécurité » qu'Israël construit à contre
cour. Juifs ou sionistes (ceux qui font la différence sont antisémites) ne
seront jamais des victimes ou des oppresseurs comme les autres.
Alexandre Adler avait témoigné, au côté de Finkielkraut, dans le procès
surréaliste intenté au journaliste Daniel Mermet. On pouvait s'étonner. L'
analyse attentive de ses écrits nous éclaire néanmoins. La lecture du monde
qu'il nous propose se comprend surtout au regard de son attachement à Israël.
Il ne s'en cache pas et dans l'ouvrage collectif Le sionisme expliqué à nos potes il avance qu'il « devient de plus en plus inenvisageable de
concevoir une identité juive qui ne comporterait pas une composante sioniste
forte »[1] et plus loin : « Un équilibre va s'instaurer entre diaspora et
appartenance israélienne, autour duquel le nouveau judaïsme va se développer
»[2]. On relèvera le mélange de genres mais on retiendra la leçon au moment
d'analyser ses positions en politique internationale, de même que celles de
certains intellectuels juifs français, notamment lorsque Adler rappelle
lui-même que les Etats-Unis ont renforcé leur soutien à Israël, lequel a par
ailleurs établi une alliance stratégique avec l'Inde.
La récente guerre en Irak a agi comme un révélateur. Des intellectuels
aussi différents que Bernard Kouchner, André Glucksman ou Bernard-Henri Lévy,
qui avaient pris des positions courageuses en Bosnie, au Rwanda ou en
Tchétchénie, ont curieusement soutenu l'intervention américano-britannique en
Irak. On a pu se demander pourquoi tant les justifications paraissaient
infondées : éliminer un dictateur (pourquoi pas avant ?), pour la démocratisation du pays
(pourquoi pas l'Arabie Saoudite ?), etc. Les Etats-Unis ont certes agi au nom
de leurs intérêts mais on sait qu'Israël a soutenu l'intervention et que ses
conseillers militaires étaient engagés dans les troupes comme l'ont indiqué des
journalistes britanniques participant aux opérations (The Independent, 6 juin
2003). On sait aussi que l'architecte de cette opération au sein de
l'administration Bush est Paul Wolfowitz, sioniste notoire, qui n'a jamais
caché que la chute de Saddam Hussein garantirait une meilleure sécurité à
Israël avec des avantages économiques assurés. Dans son livre Ouest contre
Ouest, André Glucksman nous livre un plaidoyer colérique pour la guerre qui
passe sous un silence très parlant les intérêts israéliens. Bernard-Henri Lévy,
défenseur sélectif des grandes causes, critique très peu Israël à qui il ne
cesse de témoigner sa « solidarité de juif et de Français »[3]. Sa dernière
campagne contre le Pakistan semblait comme sortie de nulle part, presque
anachronique. En s'intéressant à l'abominable et inexcusable meurtre de Daniel
Pearl, il en profite pour stigmatiser le Pakistan dont l'ennemi, l'Inde,
devrait donc naturellement devenir notre ami. Lévy n'est bien sûr pas le maître
à penser de Sharon mais son analyse révèle une curieuse similitude quant au
moment de son énonciation et à ses visées stratégiques : Sharon vient
d'effectuer une visite historique en Inde afin de renforcer la coopération
économique et militaire entre les deux pays.
Que ce soit sur le plan intérieur (lutte contre l'antisémitisme) ou sur la scène internationale (défense du sionisme), on assiste à l'émergence d'une nouvelle attitude chez certains intellectuels omniprésents sur la scène médiatique. Il est légitime de se demander quels principes et quels intérêts ils défendent au premier chef ? On perçoit clairement que leur positionnement politique répond à des logiques communautaires, en tant que juifs, ou nationalistes, en tant que défenseurs d'Israël. Disparus les principes universels, le repli identitaire est patent et biaise le débat puisque tous ceux qui osent dénoncer cette attitude sont traités d'antisémites. C'est pourtant sur ce terrain que doit s'engager le dialogue si l'on veut éviter le choc des communautarismes pervers. S'il faut exiger des intellectuels et acteurs arabes et musulmans qu'ils condamnent, au nom du droit et des valeurs universelles communes, le terrorisme, la violence, l'antisémitisme et les Etats musulmans dictatoriaux de l'Arabie Saoudite au Pakistan; on n'en doit pas moins attendre des intellectuels juifs qu'ils dénoncent de façon claire la politique répressive de l'Etat d'Israël, de ses alliances et autres méthodes douteuses et qu'ils soient au premier rang de la lutte contre les discriminations que subissent leurs concitoyens musulmans. On relèvera avec respect le courage de celles et de ceux, juifs (pas forcément altermondialistes ou d'extrême gauche), qui ont décidé de s'insurger contre toutes les injustices et notamment celles qui sont le fait de juifs. Avec les Arabes et les musulmans qui ont la même cohérence, ils sont la lumière et l'espoir de l'avenir parce que celui-ci a plus que jamais besoin de cette exigence et de ce courage.
[1] Le
sionisme expliqué à nos potes , éditions la Martinière, 2003, Paris, p. 241
[2] Le sionisme expliqué à nos potes , éditions la
Martinière, 2003, Paris, p. 241
[3] Le sionisme expliqué à nos potes , éditions la Martinière, 2003, Paris, p. 14