Le musulman, le profane et le sacré
Par Amir Saïghi
En pleine guerre d’Irak qu’il sera
difficile, voire impossible, à la majorité des populations du monde
arabo-musulman d’interpréter
autrement que comme un conflit entre Occident et Islam ; il me
semblait important de tenter l’esquisse d’une réflexion sur le système de
compréhension du monde qui caractérise ces dites populations arabo-musulmanes .
En d’autre terme il s’agit donc de saisir la
grille de lecture du monde spécifique aux individus socialisés dans un
environnement socioculturel islamique et nullement d’apporter une énième
analyse de l’Islam ou de “ l’islamisme ” en tant que système religieux.
Il ne s’agit pas non plus de faire état de la pensée intellectuelle musulmane
“ officielle ”.
Cela a été fait et continu de l’être dans de nombreux
ouvrages avec grande pertinence pour beaucoup.
Le propos de cet écrit serait plutôt
d’explorer brièvement (1) les causes de la puissance projective de ce système
dans la mentalité du plus grand nombre des musulmans et qui forme l’assise
discursive de la pensée collective, celle qui détermine le “ sens
commun ”
Je tenterai donc de saisir par quels mécanismes épistémologiques
et sur quels terreaux cognitifs ce système religieux génère un tel consensus
inébranlable dans sa vision du monde chez les musulmans quelle que soit leur
appartenance sociale ou niveau intellectuel.
L’argument de l’écrit passera ainsi par la tentative
d’élucidation du rapport qu’entretient le musulman avec l’islam, de la nature
de l’espace entre profane et sacré et de la configuration mentale que requiert
le discours religieux pour transmettre sa vérité.
La présente réflexion se développera autour
de deux axes centraux qui se déclineront bien sûr en sous thèmes nécessaires à
l’approche d’une problématique aussi complexe.
Le premier axe est celui du rapport du
musulman au texte sacré qui fonde la structure discursive de l’Islam avec les
implications que cela suppose sur la relation entre verbe oral et verbe écrit,
entre énonciation et énoncé. La place de la langue en tant que système
linguistique déterminant de la place du musulman par rapport à ce texte sera
examinée.
J’interrogerai pour cela le contexte épistémologique
global de la culture arabo-musulmane qui détermine pour l’ensemble des
musulmans un même type de lecture du monde.
Le deuxième axe concernera le rapport du
musulman au temps de l’Histoire et permettra l’analyse de la temporalité induite par le lien entre
sacré et profane. Il sera ainsi mis en lumière le statut du musulman en tant
que sujet/objet dans la lecture qu’il se fait de lui-même dans l’histoire
terrestre.
En guise de conclusion, je m’interrogerai
sur les possibilités d’action réflexive que recèle ou non l’épistémé (2) musulman afin de mettre en
perspective civilisationnelle la réalité que nous aurons tous et toutes à
affronter durant et après cette première guerre du 21e siècle.
Approcher les fondements épistémologiques de la
mentalité arabo-musulmane ne peut se faire sans la prise en compte de la place
centrale de la langue arabe dans le système.
Une prépondérance
de la langue qui va beaucoup plus loin que la détermination structurelle connue
de toute langue dans un système discursif civilisationnel donné.
Analyser le rapport entre texte sacré et vision du
monde chez le musulman nécessite donc un bref aperçu de l’interaction
quasi “ charnelle ”
entre culture et langue.
Il est important avant d’aller plus loin
dans l’analyse de l’interaction de la langue arabe et des mentalités de bien
saisir que cette langue existe sous trois formes dans le système culturel :
D’abord, une langue écrite déterminée par un code linguistique
et grammatical strict et complexe, ensuite une langue lue ou dite dans les
contextes cérémonieux et qui n’est que la version orale de la première, enfin
une langue parlée, quotidienne et qui ne s’écrit pas car “ souillée ”
par les multiples imbrications avec les dialectes et les langues existantes ou
ayant existées dans l’étendue géographique du monde arabe. Phénomène que les
linguistes nomment la “diglossie ” (coexistence chez un même peuple d’un
double langage).
Cette distinction tripartite est essentielle pour
saisir la difficulté d’accès à la maîtrise du système linguistique écrit qui
assure dans la culture arabe un statut supérieur à celui qui saura en faire
usage. Prendre en compte cette hiérarchisation de la langue est essentiel
pour comprendre le rapport au
texte dans la culture musulmane.
Avant de développer mon argumentation, il est
indispensable d’apporter un éclairage succinct sur l’histoire de ce système
linguistique qui détermine tellement le lien entre musulman et texte sacré,
comme nous le verrons plus loin.
L’arabe est une langue sémitique qui a triomphé à
partir du VI siècle et dont l’écriture est née sans doute au IIe ou IIIe
siècle, au sein d’autre variantes de la même famille. C’est vraisemblablement
dans la tribu sud arabe des Lakhimides convertie au christianisme et émigrée, plusieurs siècles
avant l’hégire en Syrie-Mésopotamie où, autour de la ville de Hira , ils fondèrent un royaume , que
l’écriture arabe vit le jour.
Cette écriture s’écrivant de droite à
gauche, comportant trois voyelles longues servant aussi de diphtongues et
vingt-six consonnes (dont six seulement ne s’attachent pas à la lettre
suivante) avait une sobriété d’aspect en ce temps là qui peut s’expliquer en
partie par l’emprise de la tradition orale, par un mode de vie où l’on comptait
plus sur la mémoire que sur le support graphique. L’écriture arabe était, à l’origine, plus proche de ce
que représente aujourd’hui la sténographie que d’une graphie linguistique
restituant totalement tous les sens d’un langage.
Aujourd’hui par exemple Ba ce caractère peut correspondre selon le
nombre de points (un à trois, dit diacritiques : servant à distinguer)
placés au-dessous ou au-dessus de lui à cinq lettres différentes : T, B,
N, TH, Y, alors qu’au début de cette langue ces points n’existaient pas.
D’autre part, les consonnes ne pouvant être prononcées sans voyelles brèves ou
longues, (au nombre de trois (a, u, i) que l’on rajoute sous forme de signe au
dessus ou au dessous des consonnes), l’absence de celles-ci dans la graphie
montrait bien que l’écriture ne servait qu’à rappeler l’existence d’un mot dont
on devait avoir auparavant mémorisé la prononciation.
C’est dans un souci de précision et surtout pour fixer le texte
du Coran, que les points diacritique et les voyelles brèves furent introduit
dans l’écriture vers la fin du VIIe ou du début du VIIe siècle.
Avec l’écriture arabe, un instrument parfait avait donc vu le
jour, rendant la lecture aisée et supprimant toute ambiguïté. Cependant, les voyelles brèves furent en
fait rarement transcrites, sauf pour le Coran, et les points parfois oubliés
par les copistes pressés ; c’est là une habitude, qui pour les voyelles,
s’est maintenue jusqu’à aujourd’hui, aussi bien dans les ouvrages que dans les
journaux . Cet aspect facultatif des signes de voyelles renvoi ainsi le
lecteur à une maîtrise de la langue qu’il ne possède pas toujours.
Il y a donc bien un problème
“ écriture/lecture ” puisque le sens des mots et des phrases dépend
de ces voyelles qui ne sont pas toujours mises et qu’il faut retrouver par le
jeu de la logique et de la connaissance grammaticale.
Ainsi la lecture à haute voix ( et son pendant,
l’expression orale en langue littéraire) ne peut se faire que si l’on a au
préalable élucidé ce problème et maîtrisé ces implications stylistiques
La lecture d’un texte arabe est donc avant tout une opération de
déchiffrage plus ou moins ardue selon les automatismes que l’on a intégrés ou
non par la pratique.
Ce problème a bien sûr été repéré très tôt au cours
des siècles et les orateurs arabes les plus exercés n’y échappaient pas. En
français on parle de lapsus linguae ou lapsus calami, en arabe on désigne ces fautes de Lahn, d’une racine qui signifie “ se
pencher ” et donc “ dévier ”.
Un grammairien renommé du Xe siècle, Al Sirafi, rappelait ces
exigences de la langue à son interlocuteur, Mathieu grand traducteur et
logicien au cours d’une célèbre polémique :
“ le nom, le verbe, la
particule, tu as besoin de les définir et de les construire selon
l’ordre propre au génie des gens de
cette langue. En outre, tu as également besoin des voyelles que comportent ces
noms, ces verbes et ces particules. Déplacer une voyelle engendre l’erreur,
mais tu t’en rends pas compte, pas plus que tes amis ni le groupe auquel tu
appartiens. Il y a là un mystère, celui de l’irâb(la flexion), qui te
dépasse. ”
L’aisance dans la lecture de la langue arabe (cette
fameuse Fasaha tant
recherchée par les lettrés et admirée par les masses) vient donc de l’exercice
de la logique grammaticale, de la maîtrise d’un vocabulaire très riche ainsi
que de l’accoutumance visuelle aux lettres. Lettres qui, par le fait qu’elles
s’attachent toutes à celles qui précédent et presque toutes à celles qui
suivent, se présentent chacune sous quatre formes différentes (isolée, initiale,
médiane et finale) selon leur emplacement dans le mot, créant des formes et des
lignes variées que l’art arabe de la calligraphie a exploité.
De plus une éducation de l’esprit qui doit être
toujours en éveil à ce système est nécessaire pour percevoir, à partir du sens
général de la racine d’un mot, la nuance apportée par l’adjonction d’une voyelle, d’un préfixe, d’un infixe, d’un
suffixe ou par le redoublement de consonne (le signe Chadda)
ou encore par la place du mot dans la phrase.
Ce système phonétique complexe, puisque à chaque
son (phonème) correspond une seule lettre, a servi de support graphique à
d’autres langues non sémitiques, telle que le persan, le turc (avant la réforme
d’Atatürk de 1928 qui imposa les caractères latins), l’hindoustani, le malais
et quelques langues de l’Afrique noire.
La fixation de ce système linguistique fut un long
et persévérant travail de consolidation qui s’est fait au cours des siècles,
une fois la révélation coranique de Muhammad fixée par écrit de façon définitive
par le Calife Utman avant 656.
Ce travail de titan fut l’œuvre de linguistes, grammairiens et
lexicographes arabo-musulmans dont la croyance était que la langue avait été
celle d’Adam au paradis terrestre, puis celle de leur ancêtre Ismail et enfin celle
du Coran, une langue que Dieu avait choisie pour véhiculer une révélation et
une religion absolue et définitive.
Le travail des grammairiens était donc primordial pour fixer les
codes d’une langue dont la mission devenait divine.
Cette langue écrite (dite classique par opposition
aux différents dialectes arabe parlés dans le vaste monde arabe) devint donc le
ciment indestructible (car non utilisée dans un quotidien soumis aux
déformations de l’usage différencié) de la foi et de l’identité de la Uma arabo-musulmane. S’exprimer dans
cette langue permet à l’orateur au moment où il le fait de revêtir
instantanément pour l’auditeur un statut supranational puissant.
Cette particularité est extrêmement importante pour
comprendre aujourd’hui le statut des “ islamistes ” parmi les masses
musulmanes comme nous le verrons plus loin.
La maîtrise de cette langue est donc un atout majeur pour les
prosélytistes et les militants de l’islam.
L’impact de la langue sur les masses n’est toutefois pas un
phénomène nouveau puisque l’obsession de la Balagha, “ le bien dire ”, est aussi
ancienne que la langue elle-même et s’inscrit dans une tradition orale qui ne
s’est jamais éteinte, bien au contraire.
Le mot Balagha vient de la racine balagha, verbe qui signifie atteindre un but.
Tout le travail du lettré vise donc non seulement à maîtriser les codes d’une
langue mais aussi d’atteindre une perfection stylistique qui garanti un statut
culturel supérieur et fortement teinté, de fait, de tonalité religieuse.
Cette réalité est d’autant plus vrai
qu’historiquement l’usage la langue “ classique ” s’est peu à peu
réduit à des domaines très précis.
En effet, comme le souligne J.W Fuck dans “ Encyclopédie de
l’Islam ” :
“ le déclin de la puissance abbassides et l’ascension de la soldatesque turque au cours
du XI siècle aboutissent à un abaissement général du niveau intellectuel. Le
langage de la cour lui-même ne garda pas sa pureté primitive, mais s’émailla de
vulgarismes. En 912, la langue classique cessa d’être en usage dans la conversation
de la bonne société, dans les cours de justice et les collèges et se figea sous
la forme d’un langage
littéraire ; s’en tenir aux règle de l’Irab (flexion) était considéré comme un signe de
pédanterie et d’affectation. En même temps le vieil engouement pour les
bédouins commença à disparaître et leur langue cessa d’être considérée comme un
modèle de pureté arabe.
La langue classique n’était plus
parlée que dans les occasions solennelles ; autrement , elle était
réservée au domaine littéraire. Là, son application n’était plus qu’un problème
de style. Dorénavant, le mot Arabya désigna
un système immuable de mots, de phrases et de structures syntaxiques qui était
strictement réglementés par les règles de grammairiens et des lexicographes.
La Arabya devenait un instrument de savants et
était cultivée aussi bien par les arabes que par les non-arabes. La littérature
élevée était le privilège d’une élite. ”
Cette évolution élitiste de la langue
arabe écrite, qui explique bien le privilège statutaire qu’elle donne à celui
qui la maîtrise, même si elle a paradoxalement renforcé le pouvoir de la langue
sur les masses n’est pourtant pas une nouveauté.
Déjà au VI siècle dans la période pré-islamique l’unité des
tribus arabes était d’abord une unité linguistique de haut niveau littéraire.
Une langue qui s’était imposé à tous à coté des différents dialectes sans les
éliminer (elle n’en avait pas la prétention) mais occupant un espace
méta-social supérieur.
L’usage en devient donc avant tout artistique, réservé aux
poètes, conteurs et orateurs, tous ceux qui expriment et magnifient
l’imaginaire collectif.
Cette prose était l’outil privilégié de l’orateur de la tribu,
de même que celui du devin ou de la devineresse (kahine et kahina) qui l’utilisaient pour dire leurs
oracles.
C’est ainsi que tous le corps de la poésie pré-islamique
dont le summum culmine dans les “ mualaquates ” poésies primées lors des joutes
oratoires entre poètes représentants de tribus et qui sont alors copiées et
accrochées aux murs de la Kaaba à la Mecque et qui constituent un véritable
“ idéal-type ” dont la fonction était de sanctifier l’imaginaire
arabe.
Le poète en ce temps là avait le statut d’inspiré
et de même que pour le devin, un “ djinn ” était censée lui prêter
concours. Le degré d’inspiration était alors évalué par la qualité de sa prose
et de sa force rhétorique.
D’ailleurs comme le précise J.M Abdeljalil dans sa
“ Brève histoire de la littérature arabe ”,la poésie était avant tout
une question de forme et de maîtrise stylistique :
“ Les poèmes anté-islamiques sont très difficiles
à traduire fidèlement et agréablement (...) on peut être sensible au mouvement et à l’image, aux
sentiments aussi (...) mais on finit par se lasser, et très vite, du réalisme
trop concret des images, de la monotonie, du rythme et de l’absence de variété
dans le développement des idées ou dans l’évocation des sentiments. Il faudrait
bien connaître la langue arabe pour comprendre que l’art est dans la façon
différente d’exprimer les mêmes choses (...) les poètes rivalisent dans la
beauté de l’expression, dans sa force suggestive, dans l’élégance, dans la
fidélité de la description du réel (...). Et ce n’est que lentement et après
s’être familiarisé attentivement avec lui que l’on peut saisir la personnalité
de l’auteur. ”
Nous
voyons donc que dès cette époque l’importance de la stylistique, de la forme
sur le fond, de la Balagha et de la Fasaha était centrale dans le rapport du peuple arabe avec son
imaginaire. Le rapport à la langue était avant tout un rapport à sa musicalité,
à la magie de l’expérience de son écoute. La poésie n’avait de sens qu’en
fonction de sa récitation, de sa lecture à haute voix et non tant de son
écriture.
Ainsi, l’arabe classique, à la différence des idiomes parlés,
codifiait grammaticalement et stylistiquement des règles pour son écriture qui
devaient surtout servir pour son usage oral.
Aujourd’hui, cette fonction spécifique de la langue arabe
(qui n’empêche pas les fonctions classiques dévolues à l’écriture d’une langue
dans une société donnée) en lien avec l’impact de son audition par le commun
des arabes qui, lui, va plutôt utiliser dans son quotidien son idiome national
ou régional, garde donc toute sa puissance quasi magique et sacralise de fait
un texte absolu de force linguistique qu’est le Coran.
Ce statut particulier de la langue arabe crée donc un contexte
épistémologique particulier à la culture arabe qui ne devient plus une culture
de l’écriture au sens général de cette notion. (voir à ce sujet les travaux
importants de Jack Goody sur les civilisations graphiques par exemple) mais
plutôt une culture de la lecture, de la récitation d’un texte mythique fondateur qui se
trouve être la langue elle même.
C’est donc dans cette réalité épistémologique que
sera fixé (figé) par écrit l’ensemble des versets révélés à Muhammad par leur
collecte entre le califat de Uthmane et celui de Abdel-Malik au VIIe siècle en
un seul volume : le Coran que nous connaissons de nos jours.
(les conditions de cette collecte et de cette réunion en un
volume restent historiquement obscurs, mais ceci est le propos d’une autre
problématique.)
Le Coran texte sacré par excellence constitue donc la référence
ultime de la valeur divine de la langue, d’ailleurs lorsqu’on
“ reproche ” aux musulmans que leur prophète à la différences de ces
prédécesseurs n’as pas accompli de miracles, la réponse est toujours que le
miracle de l’Islam est dans la perfection absolue de la langue du Coran
qu’aucun être humain ne pouvait inventer.
Ainsi dans l’épistémé musulman le Coran et la langue ne font
plus désormais qu’un et se fondent l’un dans l’autre pour le musulman. La
langue elle-même devient sacré et sa magnificence exaltée comme rapprochant de
la parole de Dieu. Il devient impossible de « délier » la langue du
religieux.
Cette sacralité fulgurante du texte rend par-là
même sacrés ceux qui s’en approchent. Apprendre le texte sacré consiste donc à
“ l’avaler ”, l’incorporer dans son être ; la symbolique de
l’avalement de l’hostie dans la tradition catholique opère d’ailleurs selon le
même mode liturgique. Connaître par cœur le texte et le réciter parfaitement même sans le comprendre sanctifie
l’être et le rend supérieur aux autres croyants.
Cette centralité du texte devient la référence de
la langue arabe et transforme une tradition narrative orale en tradition de la
récitation. L’étymologie du terme Qurane (Coran en arabe) signifie “ le
récité ” et vient de la racine iqra verbe qui signifie lire ou prêcher et qui fut la première
parole révélée par l’archange Gabriel à Muhammad. L’oralité récitante est ainsi
déjà la première injonction du projet islamique.
C’est pourquoi l’islamiste (3), ce modèle
“ exagéré ” et donc archétypal du musulman, ne s’occupe plus de Dieu,
il s’occupe de son message, de ce qui est sanctifié par le texte comme voie de
salut.
Il s’occupe de la mise en pratique terrestre du texte, de la
conformité du monde au texte par la charia système de lois qui en découle. Cette
action doit prévaloir sur la mystique tant que la mission n’est pas accomplie.
C’est pourquoi la polémique actuelle sur la bonne définition de la notion de
Jihad, sur la différence entre jihad spirituel et jihad guerrier est en fait
totalement artificielle et sans doute influencée par des courants “ modernistes ”
largement occidentalisés à la recherche d’un improbable Islam
“ modéré ” et laïque dans le texte sacré, alors qu’il reste largement
à construire. Ce qui prouve qu’eux aussi n’échappent pas à la sacralité
diffusée par ce statut d’un texte intouchable.
La priorité pour l’islamiste est donc de projeter
le texte dans l’universel et non de considérer l’omniprésence de Dieu dans
l’universel. l’universel mystique n’est pas un “ en soi ” , il
le devient lorsqu’il se soumet au texte.
La réalité pour rencontrer Dieu doit d’abord être
“ avalée ” par le texte. C’est pourquoi, l’islamiste doit commencer
par “ avaler ” lui-même le texte afin de devenir son agent
anthropophage d’une humanité non soumise.
C’est
là toute la différence avec la mystique musulmane qui, elle, se concentre sur
l’intériorisation de Dieu et non de son texte.
Ce rapport au texte devient alors magique, le
pouvoir des mots est absolu car ils relèvent du miracle en plus d’être déjà
chargés de la puissance de la langue arabe elle-même.
Ainsi, devient impossible toute tentative de réinterprétation du
monde hors-texte car cela impliquerait une posture narratrice (et donc
concurrentielle) de l’histoire.
Le musulman dans ce système ne peut être un
“ narrateur ” et donc un “ écrivain ” de son monde, ce qui
ferait de lui un être historique actif. Le musulman a comme seul statut
possible celui du “ lecteur ” récitant.
En effet, dans les épistémés basés sur la culture de l’écriture,
c’est à dire sur un fondement discursif
basé sur le triptyque philosophique lecture/écriture/interprétation qui
permet à tout individu de devenir écrivain de son monde, la possibilité est ouverte aux courants
de pensée de réécrire perpétuellement le rapport de l’homme au monde en
transformant la façon de le raconter selon la période historique dans laquelle
on se trouve.
La culture de l’écriture permet à un moment ou à autre l’émergence d’une
“ textographie ” renouvelée de l’univers car l’écriture recèle
toujours le potentiel de sa réécriture.
Dans le système épistémologique musulman la
narration du monde est impossible car elle supposerait la possibilité d’une
écriture progressive de l’histoire qui impliquerait une temporalité linéaire
renvoyant le passé au passé.
Or pour le musulman, le passé de l’Islam est sacré et se réduit
essentiellement à la période du prophète Muhammad censée représenter le modèle
d’application du texte. Il ne peut donc y avoir de temporalité historique qui
nous éloignerait de ce modèle, l’objectif étant de le retrouver.
D’où l’importance de l’anecdote dans le discours islamiste quand
il se réfère à cette époque, car l’anecdote à le pouvoir de
“ voyager ” dans le temps des hommes sans appartenir à l’histoire.
L’anecdote est libre de causalité historique, son aspect de fragment la protège
de la relativité des faits historiques. Elle renforce donc le sacré par son
statut hors-temps.
C’est pourquoi le discours musulman ressuscite les conflits
fondamentaux de premiers temps de l’islam et réactualise perpétuellement
l’ennemi en le recyclant dans les dénominations de cette époque là (taghut,
faraoun, salibi, roumi, yahudi etc..). La coexistence de ces désignations
issues de différentes phases de l’histoire musulmane indissociées par
l’amalgame dans l’inconscient collectif démontre la vision atemporelle qu’a le
musulman du monde présent.
Dans l’épistémé musulman et selon le mot de
Faulkner “ le passé n’est jamais mort, il n’est même pas passé ”.
De ce fait, le présent n’est pas le prolongement du passé (même
dans une position subordonnée) mais la justification de sa nécessaire
répétition. Le présent a priori est toujours suspect et doit être constamment purifié par des
actes d’allégeance au passé originel.
L’approche de l’histoire profane se réduit dans cet épistémé
musulman à une chronologie de calendrier où la datation permet la référence au
point d’origine de l’expansion de l’islam, l’exil de Muhammad à Médine,
l’Hégire (al hijra qui signifie exil).
Ainsi, le calendrier musulman en faisant du point
zéro l’hégire, nie et aplanit la période pré-islamique comme hors du temps
divin puisqu’elle était dans l’ignorance de Dieu. Cette période est d’ailleurs
désignée par El jahiliya qui signifie “ temps de l’ignorance ”.
Ce qui est encore plus symptomatique est qu’à la différence du
calendrier chrétien, le calendrier musulman ne prévoit pas de possibilité de
datation négative pour cerner les faits de cette époque.
Le calendrier musulman est pratiquement perçu dans l’inconscient
collectif comme un compte à rebours vers la fin du monde Al Akhira qui rappelle à tous la nécessité
d’utiliser la temporalité humaine pour faire la preuve de sa soumission à Dieu
en prenant comme modèle le point de son origine la période du prophète.
L’exemple absolu de cette soumission à Dieu étant le prophète
lui-même, dont la nature sacré ne réside pas dans un statut de déité ou de
déification mais dans sa posture de soumission totale à la volonté divine.
C’est sans doute dans ce réflexe de la pensée
arabo-musulmane qui consiste à systématiquement rapporter l’explication du
nouveau dans l’ancien que se trouvent les fondements de la radicalisation des
masses autour des islamistes les plus virulents.
En effet, quand ces derniers assènent la désignation de mécréant
ou d’apostat aux musulmans qui ne les suivent pas dans ce qu’il considèrent
être la mission des hommes sur terres réaliser le message de Dieu., c’est parce qu’ils leur
reprochent de ne pas être musulmans, c’est à dire de ne passe conformer à une
lecture totale de la religion.
Ce totalitarisme implique alors forcement un statut d’avant
garde pour l’islamiste, car au bout du système discursif musulman. Cette
posture “ sacrificielle ” ne l’est pas dans le sens d’un martyre
posant son action dans une situation historique profane, mais plutôt dans celle
d’une offrande de soi à Dieu, soumission absolu enfin atteinte. Cette
conception du martyre, au-delà de l’accès individuel au paradis, implique
surtout un retour symbolique à la pureté symbolique originelle d’un monde
débarrassé, purifié de l’histoire.
C’est dans ce contexte qu’il faut appréhender la notion de jihad qui vient de la racine jahd qui signifie effort et sous-entend que
la soumission à Dieu est un effort constant de réalisation de son
message.
Aujourd’hui donc la guerre américaine elle-même
teintée dans sa justification discursive d’une religiosité chrétienne
intégriste et exaltée renvoi alors l’ensemble du monde musulman dans son passé,
donne au discours islamiste une puissance épistémologique qu’il a rarement eue
dans l’histoire récente et fixe durablement le peuple musulman dans l’épistémé que je viens d’analyser brièvement.
Les possibilités de sortie de cet épistémé qui passeraient par l’introduction de
la notion de doute dans la culture arabo-musulmane et la pousserait enfin à
s’inspirer de l’histoire de la pensée humaine dans son ensemble différencié
comme elle l’a si bien fait à une autre époque, par la conception critique de soi et le recours à la raison
profane sont aujourd’hui gravement compromises par le millénarisme de
l’administration américaine.
Karl Jaspers écrivait déjà : “ l’unité de
l’humanité et sa solidarité ne peuvent consister dans un accord universel sur
une seule religion, une seule
philosophie ou une seule forme de gouvernement, mais dans la conviction que le
multiple fait signe vers une unité que la diversité cache et révèle en même
temps ”
(1)
le présent article est la version
abrégée d’un chapitre faisant partie d’un essai en cours d’écriture.
(2) la notion
d’épistémé sera utilisée telle qu’elle fut définie par M. Foucault dans
“ archéologie du savoir ” à savoir : “ l’ensemble des
relations pouvant unir, à une époque donnée, les pratiques discursives qui
donnent lieu à des figures épistémologiques, à des sciences, éventuellement à
des systèmes formalisés. ” (p 250)
(3) j’utiliserai
la notion “ d’islamiste ” pour désigner le musulman actif dans la
diffusion de la religion dans le quotidien et pas seulement le militant
politique. D’ailleurs, il est bon de savoir que ce terme n’a pas d’équivalent
en arabe, puisque l’islamiste ne se désigne lui-même que comme musulman
authentique.
