La Voie Populaire n° 32 (août 2002)

La Voie Populaire n° 32 (août 2002)

 

NI DROITE NI GAUCHE ?

Raymond Debord

 

POUR les millions d’abstentionnistes de la présidentielle comme des législatives, les concepts de gauche ou de droite n’ont guère de sens aujourd’hui. Après le bilan calamiteux de la «gauche plurielle», combien d’anciens électeurs n’en sont-ils pas arrivés à l’idée que «la gauche et la droite, c’est pareil» ?

 

Visiblement, si les traditionnels arguments émotionnels utilisés pour mobiliser le «peuple de gauche» en vue du second tour fonctionnent encore, ils ont perdu de leur sens pour une part croissante des gens. Rappelons quelques faits basés sur les recherches de Guy Michelat et Michel Simon (1). En 1995, 19 % des personnes disaient ne se situer «ni à droite, ni à gauche» ; en 1997 elles étaient 24 % à donner la même réponse ; en 2001, le chiffre atteignait 45 %, ce qui est tout à fait considérable. Ce mouvement grandissant de désaffiliation est d’autant plus fort que les personnes interrogées sont plus jeunes : ainsi 56 % des 18-25 ans disent n’être «ni à droite, ni à gauche».

  Il est vrai que la nature pour le moins formelle des divergences qui séparent l’ex gauche de gouvernement, largement identifiée au PS, et la droite n’aide pas aux clarifications. On ne reprendra pas ici la liste interminable des mesures anti-sociales ayant provoqué la banqueroute de la Gauche plurielle. Mais tout de même : baisser les impôts en avantageant les plus riches, privatiser davantage que Balladur et Juppé réunis et jusqu’au dernier moment (Autoroutes du sud et Thompson multimédia en avril 2002), s’arrimer à toutes les aventures militaristes américaines, est-ce cela une politique de gauche ?

  En tout état de cause, ce n’est assurément pas une politique favorable aux couches populaires, qu’il s’agisse des petits commerçants et artisans soumis au rouleau compresseur d’une concentration avivée par la concurrence européenne ou des ouvriers jetés par dizaines de milliers à la rue au nom de la «mondialisation» (qui rime avec délocalisation) voire simplement au nom des cours chaotiques de la bourse.

 

  Constitué au début du siècle pour exprimer sur le plan électoral les revendications ouvrières et l’aspiration à un autre ordre social, le PS n’a certes pas attendu la période récente pour rentrer dans le rang. Rappelons que c’est son ralliement à l’union nationale avec la droite la plus réactionnaire en 1914 qui causera le grand schisme communiste et la naissance du PCF quelques années plus tard. Mais jusqu’ici le PS avait bon-gré mal-gré maintenu des références au change  -ment, même si celui-ci était régulièrement remis à des dates ultérieures au nom du réalisme. Sans disposer de l’implantation ouvrière du PCF, il demeurait un parti disposant du soutien (croissant tout au long des années 1970) d’une partie significative des travailleurs salariés.

  Aujourd’hui, le Parti socialiste représente principalement la technocratie : dirigeants de grandes entreprises publiques, cadres, fonctionnaires (2). Aux législatives 2002, il a reçu 36 % des voix des «professions intermédiaires» et 35 % de celles des «cadres et professions intellectuelles supérieures». A l’exception des leaders de la Gauche socialiste et du courant Emmanuelli, la quasi-totalité de ses dirigeants est issue de la haute administration. Ainsi, Lionel Jospin sort de la même promotion de l’ENA (Ecole nationale d’administration) qu’Ernest-Antoine Seillières, président du MEDEF, le «syndicat» des patrons.

  Le PS peut parfois être pire que la droite dans le sens où il réussit à mettre en place des mesures qui ne seraient pas passées autrement. Mais pour qu’il en soit ainsi, il faut également que l’influence qu’il a sur la société et en particulier sur le monde du travail demeure, en particulier via les syndicats. Ainsi, on peut estimer que la CGT et la CFDT ont joué un rôle tout à fait néfaste dans la décennie 1973-83 en subordonnant dans un premier temps les revendications à la réussite électorale de la gauche puis en soutenant le gouvernement.Ayant perdu de son audience dans la classe ouvrière industrielle, le PS a délégué au PCF la tâche d’y faire le «sale boulot». Telle était de manière flagrante la fonction du communiste Jean-Claude Gayssot comme ministre des transports - secteur gréviphile s’il en est - dans le gouvernement Jospin.

 

Une idée d’extrême-droite

 

  Pour autant, déplorer que la gauche fasse (presque) la même politique que la droite et ne se situer «ni à gauche, ni à droite», ce n’est pas la même chose. La gauche étant historiquement identifiée au socialisme et au pouvoir des travailleurs, l’idée d’une «troisième voie» entre elle et une droite identifiée à la bourgeoisie et au capitalisme, a toujours appartenu à l’extrême droite fasciste. C’est le «ni droite ni gauche» de Le Pen. Cette formule est naturellement une escroquerie dans la mesure où il n’y a pas d’autre choix qu’entre celui de mener une politique favorable à la finance ou une politique favorable au monde du travail. L’histoire contemporaine nous a malheureusement démontré à de trop nombreuses reprises que le fascisme a toujours fini par choisir le capital contre le travail et par écraser dans le sang la gauche pour la plus grande satisfaction des groupes industriels monopolistes.

  Sans en arriver à de telles extrémités - bien qu’il ait toujours eu un penchant pour l’autoritarisme - le courant politique bonapartiste n’a pas échappé aux mêmes contradictions. Cette sensibilité, représentée hier par De Gaulle et aujourd’hui par des personnalités comme Charles Pasqua ou Jean-Pierre Chevènement, a toujours prétendu se situer «au dessus» des classes sociales et «au delà» des clivages droite-gauche. En réalité, il a toujours défendu in fine une économie capitaliste, même si elle s’appuyait sur un fort secteur public.

  La différence entre libéraux et les bonapartistes ou les partisans du «ni-droite ni gauche»ne portent pas sur la nature du système, mais sur son mode de fonctionnement, que certains souhaitent simplement plus étatisé et plus protectionniste.

 

  On ne peut donc pas se contenter de condamner la droite et la gauche telles qu’elles existent sans se prononcer sur le fond de ce que furent leurs désaccords d’antan. De ce point de vue, il est absolument clair que la démocratie, l’humanisme et la justice sociale sont des idées de gauche même si le terme de gauche ne parvient plus à les identifier clairement au yeux d’un nombre croissant de personnes.

 

Classe contre classe

 

 Si l’on choisit de ne plus se référer à des termes qui deviennent aussi peu évocateurs, encore faut-il pouvoir les remplacer par d’autres ayant un sens perceptible. Le problème est de faire ressortir l’opposition entre des groupes sociaux aux intérêts non seulement divergents mais antagoniques.

  La profondeur de la rupture entre les couches défavorisées et la représentation parlementaire a atteint de telles proportions qu’un certain nombre d’observateurs (du journal Le Monde à Marianne) semblent considérer qu’il y a nécessité à reconnaître l’existence de l’ouvrier.

  Les slogans d’Arlette Laguiller («votez pour le camp des travailleurs») n’ont quant à eux plus fait sourire grand monde et ont quelque peu inquiété le bourgeois à partir du moment où ils étaient portés de manière durable par plus de 5 % de l’électorat.

  Même le PCF, profondément atteint par l’adaptation aux idées dominantes a fait amende honorable et reconnu la nécessité de se tourner davantage vers les entreprises et les quartiers populaires.

  Les prémisses d’une réhabilitation d’un discours classiste, autrefois emblématique de la gauche, s’annoncent de plus en plus clairement. Qu’on parle d’opposition entre travailleurs et patronat, entre peuple et élites, entre dominés et dominants, l’idée est la même. Il s’agit d’identifier une division irréductible.

  La droite, qui n’est pas toujours aussi bête qu’on le pense, a bien saisi le problème et essaye de semer la confusion en se référant à la «France d’en bas» comme l’a fait le premier ministre Raffarin.

 

  Sans recourir au «ni droite ni gauche» ni à la prétention à dépasser ex abrupto l’ancien clivage gauche-droite, les partisans du changement social ont face à eux la difficile tâche d’essayer de formuler clairement la nature du conflit qui oppose l’écrasante majorité de la population aux détenteurs réels du pouvoir, c’est-à-dire ceux qui se cachent derrière l’abstraction que les journalistes nomment «les marchés financiers».

 

  Au delà, il s’agit de modifier la représentation traditionnelle telle qu’elle existe sur l’échiquier politique, visiblement caduque, pour lui en substituer une autre, correspondant davantage aux réalité et surtout aux nécessités. La tâche n’est pas mince dans la mesure où pour la grande majorité des gens des concepts comme celui de «classe ouvrière» ne sont plus porteurs de sens et encore moins vecteurs d’identification.

 

  Pourtant, la conscience, les représentations, ne sont pas des données immuables mais au contraire sujettes à des évolutions permanentes en fonction de la lutte idéologique et du rapport de force entre les idées dominantes et les idées libératrices.

  Celles-ci n’existent pas en soi mais seulement dans la mesure où elles sont portées par des organisations, elles-mêmes produits des luttes. Dans ce sens, la construction de nouvelles représentations plus opératoires est inséparable de la réorganisation du mouvement des opprimés sur de nouvelles bases.

 

 

(1) Sociologues et chercheurs au CNRS travaillant en lien avec la SOFRES. Voir L’Humanité du 25/01/2002.

 

(2) cf.  «Le PS est-il de gauche ?» in : La Voie Populaire n°30