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Et si on (re)parlait de prolétariat ?

 

Raymond DEBORD (janvier 2005)

 

Il y aurait un livre à écrire sur la manière dont ce qu'on appelait classe ouvrière et que je préfère nommer prolétariat, j'y reviendrais, a été enterré par les idéologues de la bourgeoisie avec le renfort précieux de nombre de chercheurs en histoire ou en sociologie dûment estampillés par les universités. Ce qu'il convient d'appeler une véritable campagne de propagande, même si elle n'a naturellement pas été conçue dans quelque think-thank libéral , a démarré bien avant la chute de l'URSS et de la plupart des régimes se réclamant du socialisme. Son apparition date de l'effet conjugué du retournement de conjoncture sociale à la fin des années 1970 et des effets destructeurs des restructurations industrielles entreprises par la bourgeoisie en réponse à la crise économique. Au milieu des années 1980, la messe était dite : non seulement personne ne s'intéressait plus aux ouvriers mais, c'est logique, le communisme et l'idée qu'il puisse exister une lutte entre classes sociales allaient disparaître aussi. Fait significatif, en 1996 s'est le magazine L' Histoire qui devait s'y intéresser, sur le mode particulier qui est le sien, celui de l'examen du passé.[1]

 

"Les évolutions sont bel et bien engagées. Elles paraissent irréversibles, au point que les bouleversements économiques, technologiques, économiques et sociaux qui secouent la société rendent mythique ou artificielle l'unité ouvrière dont on s'est longtemps prévalu"[2] Cette phrase d'un éditorialiste du Monde datant du milieu des années 80 recevrait sans aucun doute aujourd'hui l'approbation du commun des mortels, mais aussi de la plupart des dirigeants socialistes, verts ou même communistes. Il est vrai que pendant longtemps la classe ouvrière a semblé suffisamment homogène pour qu’il n'ait pas été indispensable de choisir entre les deux sens de l'expression : celui "d'un des termes d'un rapport social de production" et celui "d'un groupe social réel, dont tous les membres ou la grande majorité d'entre eux partagent une expérience commune."[3] Le tour de passe-passe auquel tentent de se livrer les commentateurs pro - capitalistes consiste à constater des modifications profondes dans la constitution du groupe social ouvrier (catégorie sociologique) pour en déduire la fin de la classe ouvrière en tant que catégorie politique.

 

Si une certaine tradition allant du Parti communiste aux organisations syndicales et aux groupes d'extrême - gauche a utilisé traditionnellement le terme de "classe ouvrière", celui-ci n'est pas sans poser problème. Il revêt en effet une connotation assez réductrice, le terme d'ouvrier désignant communément les travailleurs manuels. Il s'en est suivi d'une part une déviation ouvriériste tendant à négliger les revendications et la place dans le mouvement social des employés, techniciens, ingénieurs n'ayant pas de tâches d'encadrement, etc. De figure emblématique de la classe laborieuse, l'ouvrier d'usine a semblé devenir le protagoniste essentiel de son combat. D'autre part, le recul relatif du pourcentage d'ouvriers dans le salariat a semblé accréditer, à tort, l'idée d'un tassement, y compris numérique, de celui-ci. Il est donc largement souhaitable de ne pas utiliser le terme de "classe ouvrière", sauf si l'on veut désigner une catégorie sociale précise[4]. Mais là il vaut mieux parler de "couche" (au singulier ou au pluriel tant elles sont diverses) afin de ne pas sembler parler d'une classe sociale au sens strict, c'est-à-dire d'un groupe ayant une comme place celle d’un pôle dans le rapport social de production dont l’autre serait la grande bourgeoisie. Pour ce faire, on utilisera donc de préférence le mot "prolétariat".

 

"Dans l'ancienne Rome, le prolétaire (de prolès, lignée) est le citoyen de la sixième et dernière classe de la société. Il est comme tel exempt d'impôt et n'est considéré comme utile que par les enfants qu'il engendrait - et qui, tombant en esclavage ou enrôlés dans l'armée, devenaient directement producteurs ou serviteurs de la société. Lorsque le mot est réutilisé dans la littérature politique des débuts du XIXe siècle (...) le prolétariat est, en quelque sorte, la couche inférieure du peuple, "celle qui ne possède rien et n'a pour vivre que son travail".[5] Quand Marx reprend à son tour le terme, c'est comme concept encore plus précis : la classe productrice de plus-value. Les employés de l'Etat n'en relèvent donc pas stricto-sensu, même si les métiers qu'ils exercent et leurs conditions d'existence sont quasi-identiques à ceux des autres prolétaires. Cette distinction peut trouver son utilité dans une réflexion stratégique[6] mais elle a peut d’effet au quotidien à partir du moment où l'on comprend bien par contre où se situe la ligne de fracture avec la couche faisant partie de l'appareil d'encadrement qui, pour être salariée, n'en tend pas néanmoins à développer des aspirations spécifiques.

 

En annonçant le déclin de la classe ouvrière, les idéologues de la bourgeoisie cherchent à masquer une réalité qui est aux antipodes de leurs démonstrations : l'essor considérable de la classe salariée, du prolétariat. Or "l'extension massive du prolétariat hors des "classes ouvrières" professionnelles est une constante du développement capitaliste. Successivement, à des périodes différentes selon les pays, la grande industrie et les secteurs de service qui y sont liés ont absorbé l'ancienne classe ouvrière compagnonne, la quasi-totalité des artisans, de nombreux petits patrons, la grande majorité de la paysannerie européenne. Depuis la Seconde Guerre mondiale, le capitalisme européen, après avoir quasi achevé la prolétarisation de la paysannerie autochtone, puise ses réserves de main-d'oeuvre dans la paysannerie africaine et asiatique, tandis que le capitalisme américain a achevé (...) la conversion des anciens esclaves agraires en armée de réserve industrielle. En 1906, la France comptait 7 406 000 salariés pour une population active de 20 482 000 personnes, soit 36 p. 100. En 1968, plus des trois quarts de la population active étaient devenus salariés.[7]

 

En tout état de cause, l’appartenance de classe est une représentation idéologique. A ce titre, elle est soumise à de multiples fluctuations en fonction des évolutions économiques, sociales, politiques ou culturelles de la société. En 1976, 68 % des Français avaient le sentiment d'appartenir à une classe sociale ; en 1983, ils étaient encore 62 % [8] ; en 1987 ils n'étaient plus que 56 %[9]. La notion de classe ouvrière, assez confuse par ailleurs, est une notion sociologique. La notion de prolétariat est une notion politique.

 

Sur le plan sémantique, d'importantes précisions sont bien sûr à apporter. En effet dans le sens commun le prolétaire, comme on disait "le prolo va au turbin", incarne la fraction la plus pauvre de la classe ouvrière comprise comme catégorie des travailleurs manuels. Dans son sens politique issu de notre tradition, le terme de prolétaire existe comme moyen de définir quelqu'un en fonction de sa place dans la production. C'est une notion beaucoup plus large que celle d'ouvrier. Le prolétariat englobe l'essentiel des salariés, à l'exception des professions relevant de l'encadrement capitaliste. Le prolétaire c'est vous et moi : c'est celui qui est contraint de vendre sa force de travail pour vivre.

 

Quand les analystes des années 1975-85 ont détaillé ce qu'ils appelaient "la fin d'une classe", ils faisaient à la fois oeuvre documentaire et oeuvre idéologique. D'un côté ils disséquaient de manière souvent intéressante et pertinente un certain nombre de phénomènes objectifs : précarisation, atomisation des intérêts professionnels, recul de la conscience de classe, etc. De l'autre leurs théorisations devenaient un facteur supplémentaire contribuant à la crise des représentations collectives. En 1979 déjà, Thierry Pfister se livrait à un constat radical :"la culture ouvrière tend à perdre sa spécificité (...) la frontière entre ouvriers et non - ouvriers est devenue floue. Il observait aussi que l'isolement culturel des catégories ouvrières "a diminué au fur et à mesure que se développait la civilisation de masse et que s'estompaient les modes de vies particuliers" [10]. Mais c'était pour étayer la thèse selon laquelle "le temps n'est plus où la classe ouvrière pouvait (...) être présentée comme une création de l'économie capitaliste".

 

Naturellement, les frontières du prolétariat ne sont pas étanches. Ni du côté du sous-prolétariat (personnes totalement exclues du système de production) ni du côté de l'encadrement capitaliste. Ce qui compte avant tout, c'est la représentation que se font les gens de la place qu'ils occupent dans la société. J'ai connu un enseignant d'université qui bien qu'ayant cessé toute activité politique ou syndicale reprenait chaque année sa carte au Parti communiste français. Il expliquait qu'il la prenait comme s'il renouvelait un contrat d'assurance, en l'occurrence l'assurance d'être du côté du prolétariat quoi qu'il arrive. "Selon les enquêtes de la SOFRES réalisées pour l'Expansion[11] en 1976 et en 1983, le pourcentage de Français qui ont le sentiment d'appartenir à la classe ouvrière est en net recul. En sept ans il est passé de 27 à 22 %. Parmi les ouvriers eux-mêmes il a diminué de neuf points et parmi les employés de huit. Plus frappant encore : alors qu'en 1976 les Français croyaient - à tort - que la classe ouvrière était la catégorie sociale qui augmentait le plus, en 1983 ce sentiment s'est renversé massivement au profit des classes moyennes". Si aujourd’hui il y a moins de gens qui considèrent appartenir à la classe ouvrière que d'ouvriers au sens statistique le plus strict, dans d’autres contextes les représentations étaient tout à fait différentes. Pour reprendre les statistiques de la SOFRES, en 1976 44 % des employés et même 25 % des cadres moyens considéraient faire partie de la classe ouvrière [12].

 

Sur le plan idéologique, tout s'est joué au début des funestes années 1980. Il faut donc chercher des explications dans la conjoncture de ces années là et en particulier dans l'effet cumulatif de grandes défaites du mouvement ouvrier (sidérurgie...) et de la déception causée par la politique de la gauche après le tournant de la rigueur en 1982-83. On notera que 1981 est l'année du "décrochage" électoral du PCF, celui-ci passant pour la première fois depuis des décennies sous la barre des 20 %. Depuis son recul n'a cessé de se poursuivre de manière inexorable. A cela s'est ajouté la chute de l'URSS et des pays "socialistes" qui a joué un rôle incontestablement négatif en semblant renvoyer l'idée de la possibilité d'une autre société au domaine de l'utopie. Pire, d'une utopie non pas à venir mais ayant failli.

 

Constatant les diversités de situations et de statuts, certains auteurs se sont autorisés à écrire qu'"on peut de moins en moins parler d'une classe ouvrière".[13] Ces diversités ne sont pourtant pas nouvelles car "il n'y a jamais eu de classe ouvrière homogène du point de vue de la qualification, du revenu, de la situation dans la production, etc."[14] Si on admet qu'elles sont supérieures aujourd'hui à ce qu'elles étaient il y a cinquante ans, ceci n'a rien à voir avec la persistance ou non d'une classe laborieuse devant passer sa vie à essayer de la gagner. Certes, "le langage unifiant - et faussement simplificateur - est difficile face aux revendications des jeunes et des femmes, des Français et des immigrés, des manoeuvres et des ouvriers qualifiés, des agents de maîtrise et des cadres, de ceux qui veulent gagner plus et des autres qui aspirent à travailler moins" [15]. Pour autant, si l'on étudie chaque revendication de chaque catégorie particulière (on pourrait ajouter à la cette liste les jeunes des cités, les mal-logés ou les ouvriers sans-papiers) on s'aperçoit qu'elles questionnent toutes le capitalisme. Si le mouvement ouvrier traditionnel n'a pas su répondre au morcellement du monde du travail, le citoyennisme est lui aussi en difficulté quand il s'agit de proposer des réponses globales. Après avoir promu depuis trente ans l'autonomie des mouvements sociaux, on cherche maintenant à susciter la "convergence des luttes"[16]. Sans aller au fond des choses (et être radical c'est aller à la racine des choses), autrement dit sans mettre en cause le système capitaliste en tant que tel, on voit mal comment justifier une logique de rassemblement cherchant à dépasser l'aspect étroitement catégoriel de chaque lutte. Il va donc falloir se mettre sérieusement à reformuler des revendications unifiantes et à donner des perspectives permettant d'esquisser des réponses d'ensemble. Les militants les plus conséquents devraient avoir à coeur d'une part de faire le lien entre demandes immédiates et remises en cause plus globales et d'autre part de promouvoir des méthodes d'action démocratiques et coordonnées. Si le prolétariat semble aujourd'hui plus divisé que jamais, il est faux d'imaginer qu'il ait jamais été uni indépendamment des perspectives politiques qu'il se donnait. Les divisions entre salariés du privé et de la fonction publique ne datent pas d'hier, pas plus que celles entre ouvriers spécialisés et ouvriers qualifiés, entre travailleurs français et immigrés, entre hommes et femmes, etc. La différence fondamentale réside donc dans le recul de la conscience politique, même si les divisions catégorielles ont naturellement un rapport avec celui-ci. Mais rien ne dit que cette difficulté ne soit pas surmontable pour peu qu'on cherche à s'assigner ce but : pour que le prolétariat existe, encore faut-il que quelqu’un le veuille.



[1] "Le temps de la lutte des classes" (L'Histoire n°195, janvier 1996)

[2]Michel Noblecourt (Le Monde, dossiers et documents, 1984)

[3] Alain Touraine "ouvrière (classe)" in Encyclopédia Universalis, p. 315, vol. 12, Paris 1972

[4] Ou reconstruire une représentation sur des bases nouvelles, comme le font les amis d’Alain Badiou et Sylavain Lazarus ou dans un registre voisin l’Association populaire d’entraide.

[5] S. Mallet "prolétariat et prolétarisation" in Encyclopédia Universalis, p.637, vol. 13, Paris 1972.

[6] Pour qu’un parti se voulant révolutionnaire n’oublie pas d’en faire son « cœur de cible », par exemple.

[7] idem, p. 639

[8] Alain Duhamel (Le Monde, 8-9 mai 1983)

[9] chiffre SOFRES cité par Jean-Pierre Rioux "Marx est bien mort" (L'Histoire n°195, janvier 1996).

[10] Le Monde, 24 mars 1979

[11]Jérome Jaffré (Le Monde, 3 avril 1984)

[12] idem

[13] Serge Bernstein, cf infra

[14] S. Mallet, cf. infra

[15] Michel Noblecourt (cf. infra)

[16] Sigle d'un regroupement hétéroclite parisien mêlant chômeurs, mal-logés, intermittents du spectacle, chercheurs, salariés de la restauration rapide etc, avec le soutien de la mouvance anarchisante et du PCF.