Sarkozy est-il Ç fasciste È ?
Raymond Debord
21/07/2006
Les dclarations
tonitruantes de Sarkozy et surtout le contenu de sa nouvelle loi sur
lĠimmigration suscitent une indignation et une inquitude lgitimes chez les dmocrates.
Du coup, chacun sĠinterroge sur la nature relle du programme et des intentions
du premier ministre ; interrogation dĠautant plus cruciale quĠil
ambitionne la prsidence de la rpublique. La tentation est forte dĠtablir un
parallle avec Le Pen mais aussi, de plus en plus, de caractriser la politique
de Nicolas Sarkozy – voire lĠUMP en tant que telle – de Ç fasciste È.
Il sĠagit dĠune incomprhension fondamentale de ce
quĠest le fascisme et dĠun trs mauvais angle dĠangle dĠattaque pour combattre
les ides comme les pratiques de M. Sarkozy. Evidemment, les ncessits de
lĠagitation politique peuvent conduire des raccourcis. CĠest le cas par
exemple dĠAct-Up et du 9me
collectif des sans-papiers
lorsquĠils ont amalgam Sarko et Le Pen sur une clbre affiche[1].
Mais au del des exagrations polmiques, il y a de la part du 9me
collectif une relle prise de position, comme lorsquĠil dclare quĠ Ç on
est face un ministre qui mne une politique fascisante, de non respect du
droit et des liberts des immigrs, des trangers et mme des franais È[2]Le manque de nuance est ici flagrant dans le sens o
le gouvernement nĠa pas modifi fondamentalement le droit des trangers tel
quĠil existait. Ce quĠa fait Sarkozy cĠest de boucher toutes les failles
pouvant exister dans la lgislation et permettant des gens dĠtre rgulariss
par ce quĠil considre tre des dtournements de procdure. La rhtorique de Sarkozy est parfois
Ç fascisante È mais on en reste un niveau assez subliminal.
Pour
la Coordination nationale des sans-papiers Ç le syndrome de Le Pen au second tour de la prsidentielle se
traduit par une fascisation acclre de lĠEtatÉ È[3].
Est-ce dire que les liberts
publiques sont en train dĠtre abolies, les institutions parlementaires
dissoutes, les organisations populaires dmanteles, le corporatisme
instaur ? Poser la question concrtement cĠest y rpondre : bien sr
que non. Notre pays connat de toute vidence une importante crise
institutionnelle et le rgime est bout de souffle. Mais aujourdĠhui personne
dans la classe dominante pense quĠil faut en changer pour construire un Etat
totalitaire. Quant au poids de la police, il demeure bien moins important quĠil
ne lĠtait ne serait-ce que dans les annes 1970, alors que le ministre de
lĠintrieur gaulliste de lĠpoque instaurait la Ç loi anti-casseurs È
et se permettait de dissoudre la Ligue communiste, anctre de la LCR.
Ceci
nĠempche pas le Rassemblement des collectifs dĠouvriers sans-papiers des
foyers et de lĠOrganisation politique
dĠcrire dans un de ses tracts : Ç certains dĠentre nous estiment
ncessaire de parler dĠun Ç fascisme UMP È È[4]. Ses homologues de Toulouse, le Rassemblement des
ouvriers sans-papiers, gens dĠici et leurs amis enfonce le clou en sĠen prenant la loi
CESEDA : Ç Nous disons que cette loi est fasciste, non seulement
parce quĠil sĠagit dĠune loi de perscution, mais aussi parce quĠelle sĠappuie
sur une grande campagne idologique pour rallier une partie des gens, les
rendre complices de lĠcrasement et de la perscution dĠune autre partie de la
population (É) CĠest une loi fasciste car elle donne lĠEtat et ses
fonctionnaires le pouvoir de surveiller comment les gens vivent et dĠintervenir
dans leur vie prive È[5].
Et le Rassemblement de conclure que Ç la
politique actuelle du gouvernement tire sa lgitimit des 80 % de Chirac, qui
ne fait quĠappliquer grande chelle le programme de Le Pen È. Nous sommes l dans lĠexagration totale et mme le
dni de ralit : si le programme de Le Pen sur lĠimmigration tait
appliqu, il ne serait pas plus petite chelle que celui de Chirac et
Sarkozy ! Ou sinon, Le Pen deviendrait une sorte de moindre mal. Nous ne rpterons pas ici
tout le mal quĠil faut penser de la loi CESEDA[6].
Pour autant, si lĠimage de la Ç loi de perscution È est forte,
lĠanalogie implicite avec dĠautres lois du pass est discutable. Les
sans-papiers ne sont – par dfinition – pas des citoyens et la
perscution dont ils sont victimes nĠa rien voir par exemple avec les lois
vichystes qui sĠattaquaient une partie de la nation. On peut penser, et l dessus le
Rassemblement a raison, que les gens qui vivent et travaillent en France
devraient avoir la nationalit franaise. On peut penser et dire quĠil faudrait
rformer les conditions dĠaccs la nationalit. On peut, dans un tract,
dnoncer la Ç perscution dĠune partie de la population È si on considre que tout le monde doit tre pris en
compte. Mais parler de Ç fascisme È cĠest autre chose. Quant intervenir dans la vie
prive des gens, cĠest une pratique des Etats policiers qui ne renvoie pas
ncessairement cette notion. Sauf dire que les Etats Unis ou la Grande
Bretagne sont dj des Etats fascistes.
Mais le pire vient de ceux qui tentent des analogies
entre nos gouvernements actuels et les nazis ou leurs collaborateurs. Lors
dĠune rcente grve de la faim du Collectif des sans-papiers 77 (Yvelines), certains Ç soutiens È ont exhib des pancartes avec comme slogan Ç 1942
juifs rafls, 2006 rafles de sans-papiers : la honte È[7]. Nous sommes nouveau dans lĠexagration
contre-productive et particulirement dangereuse. Non, on ne peut pas comparer
les scandaleuses Ç rafles È de sans-papiers[8] avec lĠenvoi de dizaines de milliers dĠhommes,
femmes et enfants dans des camps de concentration o ils taient promis aux
chambres gaz ! Non on ne peut pas comparer une politique cherchant
empcher lĠimmigration clandestine par des moyens rpressifs avec le gnocide
de plusieurs millions de personnes ! QuĠapporte ce genre dĠanalogie, sinon
une banalisation et une relativisation du nazisme et de ses crimes contre
lĠhumanit ? Et qui profite une telle banalisation, si ce nĠest aux
forces ngationnistes, antismites et authentiquement fascistes ?
En
ralit, Sarkozy lui-mme est fort capable de prendre contre pied ses
dtracteurs les plus radicaux, rendant ainsi incomprhensibles les pithtes quĠils
utilisent son encontre. Soufflant le chaud et le froid il a menac dĠexpulsion
les jeunes scolarissÉ puis promulgu une circulaire permettant la
rgularisation dĠun grand nombre dĠentre eux. Sur le front de la lutte contre
la dlinquance, chacun sait que ses dclarations nĠont pas t suivies dĠeffet
et que les effectifs des commissariats sont nettement insuffisants pour faire
face aux problmes rencontrs. Concernant la dtection des pr - dlinquants
depuis lĠenfance[9], l encore
Sarko a prudemment battu en retraite. Car ce qui lĠintresse avant tout ce nĠest
visiblement pas de fasciser lĠEtat mais de faire des oprations de
communication qui marqueront les esprits.
A
la diffrence de notre droite actuelle, le fascisme est un mouvement populaire,
qui a trouv historiquement sa base sociale dans la petite bourgeoisie
traditionnelle : artisans, commerants, fonctionnairesÉ Le fascisme a
toujours t instrumentalis par le capital pour dtruire les organisations
ouvrires. Sarkozy est certes un aventurier dvor par lĠambition mais cĠest
aussi un reprsentant direct de la bourgeoisie. Faut il rappeler ici que son
propre frre est un des leaders de premier plan du MEDEF ? Le but de
Sarkozy nĠest certainement pas de dtruire les institutions parlementaires pour
instaurer une dictature nationaliste. CĠest dĠtre port la tte de ces
institutions par le suffrage universel pour tablir un pouvoir personnel comme
le veut la Vme Rpublique. Sans doute est il port renforcer cet aspect,
mais son modle est bien davantage George Bush que Benito Mussolini.
Confondre
la droite populiste et le fascisme conduit une double erreur : ne pas
combattre le vrai fascisme et user dĠarguments inefficaces contre le populisme.
On en revient toujours la mme erreur structurelle de la gauche mouvementiste
et moralisatrice qui en appelle systmatiquement un sursaut des consciences,
comme sĠil fallait rveiller le fond humaniste qui sommeillerait en chacun de
nous[10]. Ce faisant, on lude totalement les raisons
concrtes et immdiates, venant des souffrances quotidiennes, qui font que des
gens du peuple peuvent se laisser prendre aux rodomontades de Sarkozy voire aux
thses lepnistes[11].
Le
ct dcal de cette gauche par rapport aux ralits et la situation telles
que se la reprsentent les gens apparat avec dĠautant plus dĠclat quĠune
partie toute fait significative des travailleurs immigrs voire des
sans-papiers adhre volontiers aux dclarations de Sarkozy sur la scurit et
mme sur Ç lĠimmigration choisie È.
Quant
la banalisation du terme de Ç fascisme È, elle ne peut conduire
quĠ dsarmer idologiquement le peuple travailleur si une relle menace de ce
type se prsentait et quĠil fallait alors prendre les mesures qui
sĠimposent : la ralisation dĠun accord militaire de dfense entre toutes les organisations le
reprsentant.
Pour gagner, il faut des ides claires et une tactique correspondant aux ncessits du moment. Il est donc urgent que les forces progressistes et les collectifs dĠouvriers sans-papiers cessent dĠutiliser le terme de Ç fascisme È tort et travers. Nicolas Sarkozy et les ides quĠil incarnent reprsentent un rel danger politique. Mais les forces qui ont un intrt rel la mise en Ïuvre de son programme ultra-libral et liberticide sont archi-minoritaires dans la socit franaise. Pour les contenir et les isoler, une large alliance autour dĠun programme dmocratique et social est ncessaire mais aussi possible. Elle ne se fera pas en utilisant une rhtorique confusionniste mais en mettant en vidence les intrts de classe qui unissent les salaris et font quĠils ont tout gagner barrer la route Sarkozy.
[1] Les rdacteurs du Militant se sont laisss aller la mme erreur, mme si cĠest une chelle de diffusion incomparablement plus rduite avec lĠillustration de lĠarticle http://www.le-militant.org/mouvement/dehorschirac.htm
[2] Interview au journal Partisan (nĦ200, fvrier 2006)
[3] Communiqu
du 15 fvrier 2006 sur la liste de diffusion internet Pajol
[4] Tract dĠappel la manifestation du 4 mars 2006
[5] Tract du 19/01/2006
[8] Voir : Militant nĦ9, fvrier 2006
[10] Cf. Ç une insurrection des consciences ? È in Militant nĦ9, fvrier 2006
[11] Qui estime que le krcher promis par Sarkozy sĠest Ç transform en brumisateur È.