Contribution au bilan du mouvement

de mai-juin 2003

Dominique CORNET (Paris, enseignant)

 

Il ne s'agit pas ici de s'ériger en donneur de leçons, distribuant à profusion les <<yavaika>> et les <<faudraikon>>. Le but est d'essayer de rassembler les éléments essentiels du mouvements avec les interrogations qui l'ont accompagné. L'auteur de ce texte ne prétend toutefois pas à l'objectivité. Derrière la volonté d'énoncé honnêtement les positions en présence, une préférence pourra certainement être détectée.

 

La mobilisation à la base

Des tensions apparaissent entre grévistes et non grévistes ainsi qu'entre grévistes reconductibles et grévistes des temps forts. Faut-il rechercher la bonne entente ou ne pas hésiter à faire remarquer que l'échec provient aussi du manque de mobilisation (absence de grève ou grève des temps forts) ?

Le fait de rester dans son établissement peut conduire à une démobilisation très rapide lorsque le mouvement peine. Le fait de constater quelques défections dans son entourage ou de ressasser les mêmes interrogations amène la démoralisation. En revanche, le bilan n'est plus du tout le même si l'on participe à des assembles plus larges, au niveau de l'arrondissement, du département... Les débats sont plus variés, les propositions plus nombreuses et la vision du mouvement plus objective.

Le mouvement des enseignants a buté sur la question des examens. Le débat se situe au niveau d'une opposition entre le citoyennisme (néologisme de circonstances) et la lutte. Pour certains, il faut tenir compte de l'opinion publique et de l'intérêt des usagers. En bref, il faut être responsable pour éviter de se mettre la population à dos. Pour les autres, entre les travailleurs et le pouvoir politique s'exerce un rapport de force. Et vouloir se comporter en citoyen responsable n'a pas grand sens dans la mesure où le gouvernement n'est pas dans une logique démocratique. Ce dernier recherche la défense de certains intérêts (ceux du capital pour aller vite) et nullement à faire appliquer la volonté générale. Il ne faut pas craindre de d'affronter le gouvernement pour avoir une chance de l'emporter. Le refus de gêner prive la grève de toute efficacité et conduit le mouvement à l'échec. Quant à l'opinion (si elle existe (cf. les sondages précédant les présidentielles de 2002) ), il appartient au mouvement de la faire changer en montrant que les enjeux de la lutte dépasse les désagréments occasionnés.

Les assemblées générales (AG) à tous les niveaux (arrondissements,département ...)

Elles ont été utiles en permettant une certaine coordination des activités. Malheureusement, elles présentaient aussi un certain nombre de défauts.

Le lien entre les régions n'était pas réellement assuré. Si bien que les fortes actions et la mobilisation dans une ville ou une région n'étaient généralement connus que par l'intermédiaire des médias (qui ne sont pas fait pour servir le mouvement, nous y reviendrons).

Les AG n'étaient pas suffisamment interprofessionnelles, si bien que le mouvement est apparu plus comme une juxtaposition de mouvement professionnels que comme une mobilisation réellement organisée au niveau interprofessionnel. Il faut espérer qu'une meilleure connaissance entre les personnels en grève des différents secteurs permette à l'avenir une action des différents secteurs mieux concertée et plus organisée. Dans cet esprit, un site internet interpro serait-il envisageable ?

Les AG avaient bien des difficultés pour centraliser l'information. Par exemple, elles n'ont pas été en mesure d'évaluer le nombre de surveillants ou correcteurs du bac prêts à faire grève. Les AG n'ont pas vraiment assurer de fonction technique. Elles ont surtout servis à prendre des décisions (sans obligation pour la minorité).

La question des mandats est apparue en cours de mouvement. Une opposition s'est manifestée. Pour certains, les mandats n'avaient pas de raison d'être, sauf, peut-être, au niveau national. La constitution de mandats aurait posé des questions techniques. Un mandat devait-il représenter un établissement ou un gréviste. Comment se serait effectué le contrôle des mandats déclarés par chaque participant ? L'important était de participer. Aussi, convenait-il d'inciter chaque salarié à se rendre aux différentes AG.

Pour d'autres, la structuration des AG et la constitution de mandats constituaient une priorité. Car l'absence de mandatement conduit à une distorsion entre la réalité de la  grève et les présents aux AG (militants très engagés dans le mouvement ayant fait le choix d'une disponibilité quasi professionnelle). Si bien que les AG Île de France succédant aux manifs, par exemple, ne représentaient qu'elles-mêmes. Les dizaines de milliers de manifestants s'étant dispersés, il ne restait en AG que quelques dizaines de grévistes qui n'étaient pas habilités à parler au nom de quiconque. Si bien que les décisions prises apparaissaient ensuite étrangères aux grévistes qui ne se rendaient généralement pas dans ces réunions. En revanche, les mandatements auraient peut-être permis que les grévistes se sentent plus concernés par ces réunions départementales ou régionales. Ainsi, il est possible que le mandatement soit un moyen de lutter contre l'isolement des salariés qui se retrouvent uniquement dans l'AG de leur établissement grâce à l'implication qui résulte de la désignation de mandats.

La communication

Ayant à leur tête un dirigeant nommé par le pouvoir politique ou représentant un groupe financier, les médias sont ennemis du mouvement social. Les interviews accordées par des collègues qui voulaient néanmoins tenter l'expérience médiatique se sont toujours soldées, sans surprise, par une amertume mâtinée de sentiment de trahison. Pour sa communication, le mouvement ne peut compter que sur lui-même et peut-être sur les médias alternatifs mais qui ne bénéficient que d'une audience limitée. Il revient donc à chaque gréviste de faire connaître autour de lui les raisons et les revendications de son engagement. Mais surtout, c'est aux collectifs et aux AG de gérer cette dimension de la lutte. Cela fut fait sporadiquement. Mais il aurait certainement fallu systématiser l'action dans ce domaine.

Manifestations

Elles permettent aux manifestants de faire passer leurs messages. Des débats ont porté sur l'organisation des cortèges. A qui devait revenir la tête des manifs : aux syndicats ou aux grévistes ? Il semble légitime que ces derniers apparaissent au premier plan étant donné que le mouvement existe grâce à eux. Le but est que ces derniers soient rejoints par les travailleurs et non que les grévistes aillent se fondre dans des cortèges syndicaux. Ce sont des revendications qui sont à défendre et non une bannière. (Entre parenthèses, on peut se demander qui constituent les cortèges syndicaux qui se situent à l'écart des travailleurs en lutte ?)

Il faut noter positivement le fait que certaines AG disposaient de leur propre banderole, ce qui justement leur permettait d'exister de façon autonome.

Enfin se pose la question d'arriver au terme de la manif et de rester sur place. Ainsi, le 10 juin, le cortège qui arrivait place de la Concorde a-t-il été dévié rue Royale par un service d'ordre. Or arriver sur la dite place et y rester constituait un enjeu symbolique majeur. La volonté de ne pas dévier de la trajectoire et d'occuper les lieux aurait due faire l'objet de davantage d'attention.

Les relations avec la police

Cette question n'a été abordée que lorsque certains camarades se sont trouvés être victimes de la répression. Peut-être aurait-il été nécessaire d'évoquer cette question en AG auparavant, notamment pour savoir quel comportement adopter pendant et à l'issue des manifs ? En particulier, il convenait de condamner en AG l'attitude des services d'ordre syndicaux qui s'interposaient entre les manifestants et la police. Il importe de ne pas se tromper d'objectifs. Les services d'ordre ont pour but de protéger les manifestants et non la police.

Le comportement des syndicats

Il apparaît que de différentes manières les syndicats ont fait obstacle au mouvement. Ils n'ont pas toujours contribué à son déclenchement et se sont efforcé de le ralentir ou l'arrêter. La trahison la plus apparente a pris la forme d'une signature du projet du gouvernement après quelques amendements ne remettant aucunement en cause l'ensemble de la casse programmée (appelée réforme par le MEDEF et le gouvernement). Mais la proposition d'interpeller les autres confédérations syndicales au sujet de la grève générale alors le mouvement retombe et que le besoin de cet appel était attendu depuis plusieurs semaines n'a pas véritablement constitué un soutien aux grévistes. Certains font remarquer que la grève générale ne se décrète pas mais qu'elle existe à partir de la pratique des travailleurs. Il peut être objecté que même s'il en est bien ainsi, il reste possible d'appeler l'ensemble des travailleurs à s'organiser en ce sens (ce qui a d'ailleurs été fait par certaines fédérations ou unions).

Cependant, il semble que le tournant a été le lendemain du 13 mai lorsque la CGT a, selon certains témoignages, appelé à la reprise du travail dans les transports. Dans la même veine, Thibault a contribué, une nouvelle fois, à la démobilisation lorsque, durant la semaine10 au 14, il a fait savoir que la CGT appelait à une <<grande consultation des salariés>> alors qu'une partie des salariés des transports étaient de nouveau entrés en grève reconductible.

Selon certains, le soutien des syndicats est nécessaire pour parvenir à la grève générale. Mais d'autres font remarquer, qu'en l'occurrence, les syndicats ont fait obstacle à la grève générale. Parmi les salariés, des questionnements surgissent sur les raisons de ce positionnement.

Trois hypothèses peuvent être avancées. Les permanents syndicaux quittent leur milieu social pour côtoyer les représentants du patronat et du pouvoir. Ils développent alors une autre vision du monde et d'eux-mêmes puisqu'ils ne sont plus des travailleurs mais des représentants du monde du travail. Par essence un syndicat représente les travailleurs. Lors d'un mouvement social d'ampleur, il perd cette raison d'être puisque le mouvement risque de concevoir ses propres revendications et moyens d'action. Aussi les syndicats sont-ils ennemis de toute mobilisation qui les dépasse. Ils recherchent donc les moyens de reprendre le contrôle du mouvement sans déclencher l'hostilité (ce qui n'est pas toujours possible). Ceci conduit à essayer de ne pas être trop en retrait par rapport à la mobilisation (par exemple appeler à la grève reconductible une fois qu'il devient évident qu'elle est en train de s'étendre) tout en s'efforçant de négocier avec l'autorité et de donner des consignes allant dans le sens de la reprise du travail (par exemple ne pas gêner le déroulement des évènements institutionnels tel le Bac).Si les dirigeants visent le développement de leur organisation, ils ont pour souci de ne pas déplaire à leurs adhérents (réels et potentiels). Cela les conduit à adopter une position moyenne (correspondant à la moyenne des pensée des adhérents) et non pas à appeler au renforcement du mouvement.

Ce débat sur les relations entre mouvement et syndicats ne sera pas tranché ici en quelques lignes. Mais les positions en présence peuvent être rappelées. Pour certains, les syndicats restent un élément incontournable pour parvenir à la grève générale. Bien sûr, il ne sont pas toujours un appui pour y parvenir. C'est pourquoi il convient de s'y investir afin de réussir à changer leur orientation qui jouent un rôle majeur dans la mobilisation de l'ensemble des travailleurs. Pour d'autres, il semble nécessaire de mettre l'accent sur l'auto - organisation du mouvement pour que celui-ci puisse aboutir. Les syndicats et les intersyndicales doivent être perçu comme un danger (éventuellement mortel comme ce fut le cas cette fois) pour le mouvement. Le rôle d'un syndicat (alors qualifié d'alternatif) devant être d'apporter son soutien à cette auto-organisation du mouvement. Prêcher l'adhésion aux syndicats traditionnels revient à semer des illusions parmi les travailleurs. Il convient au contraire de mettre en lumière le fait que les syndicats sont un obstacle à la constitution d'un mouvement social posant les questions de société.

A tout le moins, quelques remarques peuvent être faîtes. Tout d'abord, le mouvement peut demander aux syndicats de ne pas être reçus pour négocier un accord ne correspondant pas aux revendications des grévistes. Ensuite, lorsqu'une partie des personnels ont déjà entamée la grève, un syndicat même s'il est minoritaire et isolé de doit pas craindre de lancer un appel dans ce sens puisqu'il trouvera le soutien d'une partie du personnel. Enfin, il faut s'efforcer de construire et d'étendre le mouvement même si cela se fait à l' encontre des syndicats.

L'absence d'alternative politique

Pour quelques uns l'absence d'alternative constitue un obstacle. Mais le mouvement social ne peut-il se suffire à lui-même en combattant pour le retrait d'un projet ? Attendre une alternative politique et abandonner toute lutte sociale revient à se condamner à la défaite. D'ailleurs, les forces politiques en mesure de conquérir électoralement le pouvoir sont-elles réellement alternatives ? Des doutes sont permis étant donné que la gauche, au pouvoir de 1997 à 2002, n'a nullement remis en question les décrets Balladur qui sont les prémisses des mesures actuelles.