Dominique CORNET (Paris, enseignant)
Il ne
s'agit pas ici de s'ériger en donneur de leçons, distribuant à profusion les
<<yavaika>> et les <<faudraikon>>. Le but est d'essayer
de rassembler les éléments essentiels du mouvements avec les interrogations qui
l'ont accompagné. L'auteur de ce texte ne prétend toutefois pas à
l'objectivité. Derrière la volonté d'énoncé honnêtement les positions en
présence, une préférence pourra certainement être détectée.
Des tensions apparaissent entre grévistes et non
grévistes ainsi qu'entre grévistes reconductibles et grévistes des temps forts.
Faut-il rechercher la bonne entente ou ne pas hésiter à faire remarquer que
l'échec provient aussi du manque de mobilisation (absence de grève ou grève des
temps forts) ?
Le fait de rester dans son établissement peut conduire à une
démobilisation très rapide lorsque le mouvement peine. Le fait de constater
quelques défections dans son entourage ou de ressasser les mêmes interrogations
amène la démoralisation. En revanche, le bilan n'est plus du tout le même si
l'on participe à des assembles plus larges, au niveau de l'arrondissement, du
département... Les débats sont plus variés, les propositions plus nombreuses et
la vision du mouvement plus objective.
Le mouvement des enseignants a buté sur la question des examens.
Le débat se situe au niveau d'une opposition entre le citoyennisme (néologisme
de circonstances) et la lutte. Pour certains, il faut tenir compte de l'opinion
publique et de l'intérêt des usagers. En bref, il faut être responsable pour
éviter de se mettre la population à dos. Pour les autres, entre les
travailleurs et le pouvoir politique s'exerce un rapport de force. Et vouloir
se comporter en citoyen responsable n'a pas grand sens dans la mesure où le
gouvernement n'est pas dans une logique démocratique. Ce dernier recherche la
défense de certains intérêts (ceux du capital pour aller vite) et nullement à
faire appliquer la volonté générale. Il ne faut pas craindre de d'affronter le
gouvernement pour avoir une chance de l'emporter. Le refus de gêner prive la
grève de toute efficacité et conduit le mouvement à l'échec. Quant à l'opinion
(si elle existe (cf. les sondages précédant les présidentielles de 2002) ), il
appartient au mouvement de la faire changer en montrant que les enjeux de la
lutte dépasse les désagréments occasionnés.
Les assemblées générales (AG) à tous
les niveaux (arrondissements,département ...)
Elles ont été utiles en permettant une certaine coordination des
activités. Malheureusement, elles présentaient aussi un certain nombre de
défauts.
Le lien entre les régions n'était pas réellement assuré. Si bien
que les fortes actions et la mobilisation dans une ville ou une région
n'étaient généralement connus que par l'intermédiaire des médias (qui ne sont
pas fait pour servir le mouvement, nous y reviendrons).
Les AG n'étaient pas suffisamment interprofessionnelles, si bien
que le mouvement est apparu plus comme une juxtaposition de mouvement
professionnels que comme une mobilisation réellement organisée au niveau
interprofessionnel. Il faut espérer qu'une meilleure connaissance entre les
personnels en grève des différents secteurs permette à l'avenir une action des
différents secteurs mieux concertée et plus organisée. Dans cet esprit, un site
internet interpro serait-il envisageable ?
Les AG avaient bien des difficultés pour centraliser
l'information. Par exemple, elles n'ont pas été en mesure d'évaluer le nombre
de surveillants ou correcteurs du bac prêts à faire grève. Les AG n'ont pas
vraiment assurer de fonction technique. Elles ont surtout servis à prendre des
décisions (sans obligation pour la minorité).
La question des mandats est apparue en cours de mouvement. Une
opposition s'est manifestée. Pour certains, les mandats n'avaient pas de raison
d'être, sauf, peut-être, au niveau national. La constitution de mandats aurait
posé des questions techniques. Un mandat devait-il représenter un établissement
ou un gréviste. Comment se serait effectué le contrôle des mandats déclarés par
chaque participant ? L'important était de participer. Aussi, convenait-il
d'inciter chaque salarié à se rendre aux différentes AG.
Pour d'autres, la structuration des AG et la constitution de
mandats constituaient une priorité. Car l'absence de mandatement conduit à une
distorsion entre la réalité de la
grève et les présents aux AG (militants très engagés dans le mouvement
ayant fait le choix d'une disponibilité quasi professionnelle). Si bien que les
AG Île de France succédant aux manifs, par exemple, ne représentaient
qu'elles-mêmes. Les dizaines de milliers de manifestants s'étant dispersés, il
ne restait en AG que quelques dizaines de grévistes qui n'étaient pas habilités
à parler au nom de quiconque. Si bien que les décisions prises apparaissaient
ensuite étrangères aux grévistes qui ne se rendaient généralement pas dans ces
réunions. En revanche, les mandatements auraient peut-être permis que les
grévistes se sentent plus concernés par ces réunions départementales ou
régionales. Ainsi, il est possible que le mandatement soit un moyen de lutter
contre l'isolement des salariés qui se retrouvent uniquement dans l'AG de leur
établissement grâce à l'implication qui résulte de la désignation de mandats.
Ayant à leur tête un dirigeant nommé par le pouvoir politique ou représentant
un groupe financier, les médias sont ennemis du mouvement social. Les
interviews accordées par des collègues qui voulaient néanmoins tenter l'expérience
médiatique se sont toujours soldées, sans surprise, par une amertume mâtinée de
sentiment de trahison. Pour sa communication, le mouvement ne peut compter que
sur lui-même et peut-être sur les médias alternatifs mais qui ne bénéficient
que d'une audience limitée. Il revient donc à chaque gréviste de faire
connaître autour de lui les raisons et les revendications de son engagement.
Mais surtout, c'est aux collectifs et aux AG de gérer cette dimension de la
lutte. Cela fut fait sporadiquement. Mais il aurait certainement fallu
systématiser l'action dans ce domaine.
Elles permettent aux manifestants de faire passer leurs messages.
Des débats ont porté sur l'organisation des cortèges. A qui devait revenir la
tête des manifs : aux syndicats ou aux grévistes ? Il semble légitime que ces
derniers apparaissent au premier plan étant donné que le mouvement existe grâce
à eux. Le but est que ces derniers soient rejoints par les travailleurs et non
que les grévistes aillent se fondre dans des cortèges syndicaux. Ce sont des
revendications qui sont à défendre et non une bannière. (Entre parenthèses, on
peut se demander qui constituent les cortèges syndicaux qui se situent à
l'écart des travailleurs en lutte ?)
Il faut noter positivement le fait que certaines AG disposaient de
leur propre banderole, ce qui justement leur permettait d'exister de façon
autonome.
Enfin se pose la question d'arriver au terme de la manif et de
rester sur place. Ainsi, le 10 juin, le cortège qui arrivait place de la Concorde
a-t-il été dévié rue Royale par un service d'ordre. Or arriver sur la dite
place et y rester constituait un enjeu symbolique majeur. La volonté de ne pas
dévier de la trajectoire et d'occuper les lieux aurait due faire l'objet de
davantage d'attention.
Cette question n'a été abordée que lorsque certains camarades se
sont trouvés être victimes de la répression. Peut-être aurait-il été nécessaire
d'évoquer cette question en AG auparavant, notamment pour savoir quel comportement
adopter pendant et à l'issue des manifs ? En particulier, il convenait de
condamner en AG l'attitude des services d'ordre syndicaux qui s'interposaient
entre les manifestants et la police. Il importe de ne pas se tromper
d'objectifs. Les services d'ordre ont pour but de protéger les manifestants et
non la police.
Il apparaît que de différentes manières les syndicats ont fait
obstacle au mouvement. Ils n'ont pas toujours contribué à son déclenchement et
se sont efforcé de le ralentir ou l'arrêter. La trahison la plus apparente a
pris la forme d'une signature du projet du gouvernement après quelques
amendements ne remettant aucunement en cause l'ensemble de la casse programmée
(appelée réforme par le MEDEF et le gouvernement). Mais la proposition
d'interpeller les autres confédérations syndicales au sujet de la grève
générale alors le mouvement retombe et que le besoin de cet appel était attendu
depuis plusieurs semaines n'a pas véritablement constitué un soutien aux grévistes.
Certains font remarquer que la grève générale ne se décrète pas mais qu'elle
existe à partir de la pratique des travailleurs. Il peut être objecté que même
s'il en est bien ainsi, il reste possible d'appeler l'ensemble des travailleurs
à s'organiser en ce sens (ce qui a d'ailleurs été fait par certaines
fédérations ou unions).
Cependant, il semble que le tournant a été le lendemain du 13 mai
lorsque la CGT a, selon certains témoignages, appelé à la reprise du travail
dans les transports. Dans la même veine, Thibault a contribué, une nouvelle
fois, à la démobilisation lorsque, durant la semaine10 au 14, il a fait savoir
que la CGT appelait à une <<grande consultation des salariés>>
alors qu'une partie des salariés des transports étaient de nouveau entrés en
grève reconductible.
Selon certains, le soutien des syndicats est nécessaire pour
parvenir à la grève générale. Mais d'autres font remarquer, qu'en l'occurrence,
les syndicats ont fait obstacle à la grève générale. Parmi les salariés, des
questionnements surgissent sur les raisons de ce positionnement.
Trois hypothèses peuvent être avancées. Les permanents syndicaux
quittent leur milieu social pour côtoyer les représentants du patronat et du
pouvoir. Ils développent alors une autre vision du monde et d'eux-mêmes
puisqu'ils ne sont plus des travailleurs mais des représentants du monde du
travail. Par essence un syndicat représente les travailleurs. Lors d'un
mouvement social d'ampleur, il perd cette raison d'être puisque le mouvement
risque de concevoir ses propres revendications et moyens d'action. Aussi les
syndicats sont-ils ennemis de toute mobilisation qui les dépasse. Ils
recherchent donc les moyens de reprendre le contrôle du mouvement sans
déclencher l'hostilité (ce qui n'est pas toujours possible). Ceci conduit à
essayer de ne pas être trop en retrait par rapport à la mobilisation (par
exemple appeler à la grève reconductible une fois qu'il devient évident qu'elle
est en train de s'étendre) tout en s'efforçant de négocier avec l'autorité et de
donner des consignes allant dans le sens de la reprise du travail (par exemple
ne pas gêner le déroulement des évènements institutionnels tel le Bac).Si les
dirigeants visent le développement de leur organisation, ils ont pour souci de
ne pas déplaire à leurs adhérents (réels et potentiels). Cela les conduit à
adopter une position moyenne (correspondant à la moyenne des pensée des
adhérents) et non pas à appeler au renforcement du mouvement.
Ce débat sur les relations entre mouvement et syndicats ne sera
pas tranché ici en quelques lignes. Mais les positions en présence peuvent être
rappelées. Pour certains, les syndicats restent un élément incontournable pour
parvenir à la grève générale. Bien sûr, il ne sont pas toujours un appui pour y
parvenir. C'est pourquoi il convient de s'y investir afin de réussir à changer
leur orientation qui jouent un rôle majeur dans la mobilisation de l'ensemble
des travailleurs. Pour d'autres, il semble nécessaire de mettre l'accent sur
l'auto - organisation du mouvement pour que celui-ci puisse aboutir. Les
syndicats et les intersyndicales doivent être perçu comme un danger
(éventuellement mortel comme ce fut le cas cette fois) pour le mouvement. Le
rôle d'un syndicat (alors qualifié d'alternatif) devant être d'apporter son soutien
à cette auto-organisation du mouvement. Prêcher l'adhésion aux syndicats
traditionnels revient à semer des illusions parmi les travailleurs. Il convient
au contraire de mettre en lumière le fait que les syndicats sont un obstacle à
la constitution d'un mouvement social posant les questions de société.
A tout le moins, quelques remarques peuvent être faîtes. Tout
d'abord, le mouvement peut demander aux syndicats de ne pas être reçus pour
négocier un accord ne correspondant pas aux revendications des grévistes.
Ensuite, lorsqu'une partie des personnels ont déjà entamée la grève, un
syndicat même s'il est minoritaire et isolé de doit pas craindre de lancer un
appel dans ce sens puisqu'il trouvera le soutien d'une partie du personnel.
Enfin, il faut s'efforcer de construire et d'étendre le mouvement même si cela
se fait à l' encontre des syndicats.
Pour quelques uns l'absence d'alternative constitue un obstacle.
Mais le mouvement social ne peut-il se suffire à lui-même en combattant pour le
retrait d'un projet ? Attendre une alternative politique et abandonner toute
lutte sociale revient à se condamner à la défaite. D'ailleurs, les forces
politiques en mesure de conquérir électoralement le pouvoir sont-elles
réellement alternatives ? Des doutes sont permis étant donné que la gauche, au
pouvoir de 1997 à 2002, n'a nullement remis en question les décrets Balladur
qui sont les prémisses des mesures actuelles.