Pourquoi la grève dans l'Education nationale et ailleurs
Dominique Cornet (enseignant, Paris)
Dans nombre de secteurs, les difficultés augmentent :
accroissement des rythmes de travail, flexibilité, manque de personnel,
conditions de travail plus dures ... Et si nous prenons l'initiative de nous
adresser à tous, c'est pour rappeler ces réalités. Lorsque les médias parlent
des grèves, ils évoquent le gêne occasionnée et ne disent que peu de choses sur
les raisons. Nous ne pouvons compter que sur nos moyens pour rétablir quelques
vérités sur quelques expressions toutes faites qui circulent (car nous n'avons
pas les moyens de Luc Ferry pour nous faire entendre) :
<<la prise d'otages>> : notre but n'est pas de gêner
les usagers. Mais il est certain que la grève de la fonction publique cause
bien des difficultés. C'est bien la preuve que ces services servent à quelque
chose. Plutôt que d'être en grève, nous préfèrerions assurer notre mission et
gagner notre vie. Mais nos donneurs d'ordre veulent faire passer en force leurs
mesures qui vont dégrader le service public. Il ne nous reste que le droit de
grève pour nous opposer à leurs manoeuvres, droit que le secteur privé ne peut
malheureusement guère utilisé en raison des pressions exercées par la
hiérarchie.
<<l'irresponsabilité>> : les enseignants sont
viscéralement attachés aux examens et à leur caractère national. Face au manque
de concertation du ministre de l'Education la poursuite de la grève risque de
gêner les examens. C'est pourquoi il nous paraît souhaitable de les repousser.
Durant les grèves, nous continuons parfois à assurer des cours, transmettre des
informations car nous avons à coeur de sauver le droit à l'éducation pour tous.
Et malheureusement, les changements en cours nous semblent aller vers
l'intensification de la concurrence entre établissements et la mise en cause
des diplômes nationaux : avec les projets du ministre, il faudra être dans la
bonne région, dans le bon lycée puis la bonne université.
<<les privilégiés>> : Pourquoi cette expression ne
désigne-t-elle que rarement les actionnaires, les hommes politiques qui
bénéficient de confortables retraites, les présentateurs de la télévision, les
hauts dirigeants du MEDEF ? Non, il s'agit de viser les travailleurs du service
public. Privilégié l'employé au guichet de la poste ? Privilégiée l'infirmière
qui courttoute la journée ? C'est un fait, les fonctionnaires bénéficient de
certains atouts comme la sécurité de l'emploi ou de meilleurs conditions de
retraite (cependant à diplôme égal, les salaires sont plutôt plus faibles que dans
le privé). Mais pourquoi le nivellement doit-il toujours se faire par le bas ?
Nous voulons aligner le privé sur le public. Nous aimerions que le secteur
privé acquière la sécurité de l'emploi. Nous nous battons pour que le nombre
d'années de cotisations soit de 37,5 ans pour tous. Cela signifie supprimer les
décrets Balladur (qui ont créé une inégalité entre le privé et le public). Le
retour aux 37,5 années dans le privé coûterait 4,5 milliards d'euros, ce qui
est peu comparé aux 1500 milliards de richesse produite en une année. Nous
aimerions y parvenir par notre mobilisation mais ce serait plus facile si la
grève était générale unissant le secteur public et le secteur privé.
<<Les réformes>> : normalement ce mot désigne un
progrès, une amélioration. Mais les mesures gouvernementales nous paraissent
s'inscrire dans un projet de casse des services publics. Les personnels
hospitaliers sont dépassés par le travail en raison du manque criant
d'effectif. Les enseignants peinent avec certains élèves en difficulté. Si on
n'embauche qu'un salarié pour deux départs à la retraite comme le préconise le
gouvernement, comment le service public pourra-t-il remplir sa mission ? Les
réductions d'impôts accordées aux ménages aisés vont coûter cher au reste de la
population !
<<le choc démographique>> : c'est l'argument utilisé
pour justifier le durcissement des conditions pour obtenir une retraite pleine.
Les retraites représentent aujourd'hui 180 milliards d'euros. Avec
l'allongement de la durée de vie, il faut prévoir environ 600 milliards en 2040
(tous les chiffres sont en euros constants 2003). Cette augmentation de 420
milliards peut sembler importante. Mais les richesses produites doubleront
certainement d'ici 2040 en raison des gains de productivité. (Le gouvernement
n'en parle jamais.) On peut donc prévoir que les richesses produites (le PIB)
vont ainsi passer de 1500 milliards aujourd'hui à 3000 milliards en 2040. Les
420 milliards manquants ne représentent que 28% de cette augmentation de 1500
milliards du PIB. La croissance permet d'absorber l'élévations de prestations
retraite. C'est ainsi que les retraites sont passées de 40 milliards en 1960 à
180 milliards en 2000. Il n'y a pas de problème des retraites. Simplement le
patronat ne veut pas payer davantage de cotisations sociales ni d'impôts. Il
préfère que le montant des retraites baisse. De plus cela incite les salariés à
essayer de se constituer une épargne retraite (du moins pour ceux qui le
peuvent) auprès de banques ou d'assurances qui ne demandent pas mieux que de
gérer notre argent.
Quelle société voulons-nous ?
Si nous sommes en grève depuis maintenant plusieurs semaines,
c'est parce que la situation nous paraît grave. Nous sommes persuadés que c'est
un important changement de société qui se prépare. Notre monde est très loin
d'être parfait. Mais la situation risque de se dégrader sensiblement pour les
classes moyennes et populaires. Nous ne voulons pas d'un système comme en
Angleterre ou aux USA où les trains déraillent, où l'épargne retraite des salariés
s'évapore parfois en bourse (voir l'affaire Enron) où les droits d'inscription
à l'université sont inaccessibles à la plupart des familles... Nous ne voulons
pas d'un monde où chacun doit se battre contre tous les autres s'il ne fait pas
partie de la petite minorité des vrais privilégiés.
Nous nous battons pour une société où sont respectés les droits de
chacun au travail, à l'éducation, à la santé, à la culture... Nous nous battons
pour une société où la solidarité ait un sens. Nous nous battons pour une
société où la liberté, l'égalité et la fraternité ne sont pas de vains mots.