Soyons réalistes

Dominique Cornet

 

Lorsque le doute transparaît, un critère infaillible permet de lever l'incertitude: le réalisme. Face à la complexité croissante du monde actuel qui s'impose à nous à travers les défis d'aujourd'hui qu'il nous faut relever pour pouvoir regarder sereinement vers l'avenir si nous voulons nous préserver une chance d'être en mesure d'avoir les capacités de faire face à la complexité croissante du monde, il convient d'être réaliste. Soyons réalistes: le monde se divise en deux camps. D'un côté il y a ceux qui, lucides sur le monde, connaissent les points de passage obligés de l'avenir. De l'autre, nous avons les rêveurs (doux dans le meilleur des cas, mais généralement plutôt irresponsables voire dangereux de par leur obstination à vouloir s'engager dans des voies sans issue). Cette partition entre réalistes et irréalistes recoupe largement la séparation entre modernes et archaïques, progressistes et rétrogrades ou encore entre entrepreneurs-managers-cadres-supérieurs-créateurs-deprojets-ouverts- sur le monde-et les marchés-en –temps réel - prêts-à -affronter –la concurrence et les ouvriers-fonctionnaires–conducteurs-de trains–et–de–métros–toujours-en-grève-monolithiques-crispés-sur-leurs-privilièges-ne-pensant-qu’à-leurs-acquis-sociaux-le-cul-sur-leur-chaise.

 

Etre réaliste, c'est ainsi :

- accepter l'extension des marchés (car c'est inévitable)

- accepter les privatisations ( car il faut être de son temps)

- accepter la diminution des impôts (car il faut aider les riches pour qu'ils aident l'économie qui aide les pauvres)

- accepter la réduction des services publics (car il ne faut pas exagérer)

- accepter l'intensification de la concurrence (car c'est comme ça)

- accepter les directives européennes (car c'est pas nous, c'est les autres qui l'ont décidé) -accepter l'augmentation du stress au travail ( car ça rend productif)

- accepter la disponibilité vis à vis des employeurs et des clients (car il faut répondre à la demande)

- accepter l'investissement personnel sans limite dans l'activité professionnelle (car il faut cultiver le savoir-être )

- accepter la vente de soi (car si on veut s'insérer, il faut se bouger)

- accepter la loi de l'audimat (car il faut bien vendre pour pouvoir vivre)

- accepter les manipulations et expériences génétiques et techniques variées (car on ne peut pas s'opposer au progrès)

- accepter le renforcement des mesures policières et des moyens militaires (car il y a maintenant le terrorisme)

- accepter la fin de l'histoire (car ça y est, on a trouvé dans quelle société il fallait vivre~ -accepter le réalisme ( car il faut être réaliste )

 

premier petit exercice pour évaluer les connaissances acquises. Voici trois alternatives :

1) la décentralisation des personnels ou le maintien de leur statut actuel

2) la retraite après 37,5 ans de cotisations ou autour de 42 ans environ (sans garantie, on verra bien)

3) enclencher un mouvement social autogéré de grève général jusqu'à obtention des revendications démocratiquement choisies ou ne rien faire et laisser les spécialistes décider et négocier à notre place)

Dans chaque cas, dire qui c'est qu'est réaliste.

(Indice: plus on est passif, plus c'est pénible et plus il y a de chances que ce soit réaliste)

 

deuxième petit exercice; en étant réaliste, dire pourquoi c'est bien d'allonger la durée de travail au cours de la vie réponse :

1) parce que c'est très simple, il va y avoir plus de personnes âgées

2) parce que c'est très compliqué et qu'il faut écouter les experts qui savent mieux qu'il faut faire comme ça

 

troisième petit exercice: en étant réaliste, dire pourquoi la décentralisation c'est mieux réponse :

I) parce qu'on est plus proche du terrain (d'ailleurs le gouvernement, lui-même, est proche de la population)

2) si on fait que de poser des questions, déjà qu'au mois de mai il y a beaucoup de ponts, le travail, il n'avance pas (surtout quand on est des travailleurs pas productifs comme dans l'enseignement).

complément de réponse :

la suppression d'une catégorie (telle celle des surveillants ) constitue l'achèvement du processus de décentralisation car il permet, à travers la recherche d'emploi, d'être complètement en phase avec le terrain.

 

Soyons conscients du fait que le réalisme n'est pas figé une fois pour toutes. Il présente cette inestimable qualité qu'est la souplesse d'esprit, l'adaptation aux réalités, la capacité de rester flexible pour suivre les inévitables évolutions et changements dus au progrès. Le réalisme, c'est 40 ans de cotisations bientôt, 41 ans, après, 42 ans, plus tard et on ne sait pas quoi encore plus tard.

 

Bien évidemment, un irréaliste tenterait certainement de s'engouffrer dans ce qu'il croit être une brèche en demandant où s'arrête le réalisme à l'aide d'interrogations du type :

 

Est-il réaliste d'avoir une retraite alors que la majorité des individus de la planète n'en a aucune ?

Est-il réaliste d'avoir un système de protection sociale qui n'existe que pour une infIme minorité de la population mondiale ?

Est-il réaliste d'avoir un salaire minimum alors que dans le tiers-monde, les salariés gagnent des salaires de misère et nous font concurrence ?

Est-il réaliste de gagner un salaire alors que dans le tiers-monde des esclaves travaillent gratuitement et nous font concurrence ?

 

Cette ironie facile et superficielle n'est pas de mise car cet irréaliste oublie trois choses : premièrement, le réalisme change selon les époques et les circonstances

deuxièmement et en conséquence, il faut être réaliste: on ne peut pas toujours être réaliste. On ne peut préciser tous les contours du réalisme habituel puisqu'il peut évoluer

troisièmement, si une situation pire est réaliste, une situation encore pire ne l'est pas tout de suite. Il faut attendre que la situation pire soit mise en place avant de pouvoir faire accepter comme réaliste la situation encore pire (qui alors est plus proche donc plus réaliste).

 

ô bien sûr, un esprit fort pourrait également objecter qu'il arrive parfois que certains réussissent à imposer leur volonté contre la réalité des idées de la population. Ainsi un contestataire invétéré prendrait un malin (et malsain) plaisir à demander :

- Est-il réaliste (ne serait-ce qu'à 82%) de postuler à la présidence quand on est attendu par le juge d'instruction ?

- Est-il réaliste d'augmenter sa rémunération de ministres de 70% quand on bloque le salaire minimum ?

- Est-il réaliste de demander son départ anticipé à la retraite en tant qu'ancien responsable politique juste avant que ses amis n'allongent la durée de cotisation. ?

- Est-il réaliste que, dans un des pays les plus riches, mille foyers fiscaux détiennent un patrimoine net de plus de 100 millions de francs quand une partie de la population est sans domicile, parfois au péril de sa vie ?

- Est-il réaliste de traiter de privilégié un conducteur de métro ou un allocataire de prestations chômage pendant qu'un joueur de b~l~ au pied ou un donneur d'ordre (généralement dénommé dirigeant) perçoit plusieurs centaines de SMIC par mois ?

 

Le même esprit sectaire (incapable de comprendre que toutes ces personnes qui surprennent l'opinion ne sont en fait que de géniaux visionnaires en accord avec la réalité avant les autres) avancerait certainement que l'argument de réalisme ne vise qu'à obtenir l'acceptation passive des décisions d'une minorité agissante (la classe dirigeante et ses sbires, au pouvoir partout où il y a un pouvoir à exercer sur les autres). Et il en profiterait certainement pour rappeler que la réalité n'est pas seulement donnée, qu'elle se modifie et se construit à condition d'avoir la volonté d'agir et de ne pas accepter comme une fatalité tout ce que les dirigeants veulent imposer au profit de leur semblable~

 

De tels propos ne sont pas acceptables car ils relèvent du terrorisme intellectuel. On ne peut pas tout rejeter en bloc. La contestation (qui est déjà une erreur en soi étant donnée son manque de réalisme) ne peut être exprimée que dans les limites du raisonnable. Autrement dit, il faut être d'accord pour pouvoir être en désaccord.

 

Dernier petit exercice de vérification des acquis : que faut-il faire en temps de grève ? réponse :

I) rappeler que c'est irréaliste pour de multiples raisons: revendications irréalistes, absence de moyens, impossibilité de mobiliser l'ensemble du personnel, exigences du travail qui empêchent de faire grève (même s'il ne faut pas manquer de répéter que les fonctionnaires ne font pas grand chose)

2) essayer de convaincre les autres du fait que le mouvement pourrait s'étendre si les revendications étaient plus mesurées et donc plus réalistes. Il s'agit d'expliquer que la grève aurait plus de chances de s'élargir et d'aboutir s'il y avait moins de raisons de faire grève.

3) affiner clairement que l'on ne va pas tout changer et qu'il est beaucoup plus réaliste d'accepter la logique actuel et de tenter d'atténuer les effets les plus contestables des mesures décidées

4) dès que possible s'efforcer d'obtenir l'assentiment général sur le fait qu'il faut être réaliste et savoir terminer une grève.

 

Soyons réalistes: il est grand temps d'être réalistes.