« ETRE UN(E) IMMIGRE(E) DANS LA FRANCE D'AUJOURD'HUI »
C'est
sous ce titre qu'a été organisée la seconde édition de l'Université populaire libératrice de Paris le 13
avril dernier, en présence d'une délégation du Comité Chômeurs-Salariés
d'Alfortville. Cette initiative vise à permettre aux gens de se retrouver pour
discuter ensemble autour de sujets ayant trait à leur vie quotidienne. A la
différence d'autres "universités populaires", il ne s'agit nullement
de prétendre "éclairer" les gens mais de mettre un certain nombre de
questions en débat, partant du principe qu' "il n'y a ni ignorants ni
savants absolus mais des hommes qui, ensemble, essaient de savoir
davantage" (Paolo Freire).
Pour
l'Association populaire d'entraide, à l'origine de l'événement, la question de
l'immigration s'est imposée tout naturellement, les travailleurs originaires
d'Afrique du nord ou d'Afrique occidentale représentant plus de 76 % de ses
effectifs et une part importante de ses préoccupations (*). En l'absence
volontaire de "spécialistes", la parole a d'emblée été donnée à
l'assistance. La première intervenante, Halima Zemmouli (une responsable de
l'association) a synthétisé d'emblée la problématique de l'immigration en
France et de la manière dont elle est marginalisée :
"Quand
les immigrés viennent d'Afrique noire ou du Maghreb, ils n'ont pas leur place
en France. Alors c'est cà le problème. Ils ont des enfants Français. Ils sont
ouvriers, exploités. Vous avez un bon niveau, vous faites ouvrier, vous
balayez, c'est tout. C'est pour l'avenir. Bon moi je n'ai pas 20 ans ou 30 ans
mais pour nos enfants qui se trouvent aussi dehors, avec l'école. Arrivés en 6e
ou en 5e, on leur propose une CPPN. Ils n'arrivent jamais à aller plus loin. Il
y a un ou deux enfants d'immigrés, mais le reste c'est foutu dehors, c'est pour
exploiter, pour faire comme emploi jeune, RMIste. Le problème est là : dans 10
ans qu'est-ce que va être la France ? Et on est tous, tous, immigrés. Des
enfants d'immigrés si on est pas immigré. Si on est pas Algérien, on est
Marocain, on est Espagnol, on est Italien, on est Polonais... Mais non eux ils
disent "vous êtes Maghrébins". D'ailleurs çà se passe aussi dans les
logements. En banlieue. Ils nous foutent soit dans des foyers SONACOTRA soit
dans des HLM. Moi je dis "qui sème le vent récolte la tempête" :
c'est vous qui avez fait ce truc, assumez maintenant."
La
question de la prétendue "intégration", a été également abordée à
travers des questions sur les nouvelles mesures du gouvernement consistant à
imposer des obligations aux personnes sollicitant une carte de 10 ans. Au delà
de l'aspect inquisiteur du dispositif, des participants ont noté que "le
gouvernement se fait de la publicité en disant "on va aider les
immigrés" mais qu'en fait il récupère l'argent qui était déjà donné à
d'autres associations : c'est 85 millions, je crois, sur un total de 100
millions. Ils appellent celà un "redéploiement".
Le
débat a ensuite porté assez naturellement sur les grandes questions de l'heure,
en particulier celle des sans-papiers. Elle a été abordée de manière parfois
technique, à travers des questions, mais aussi et surtout en terme d'appel à la
mobilisation. Les membres du CCSA ont rappelé la longue lutte victorieuse pour
la régularisation de Youssef Dridi (*), qui a suscité de nombreuses questions
dans l'assistance. Souleymane Coulibaly du Comité de base des foyers a
poursuivi en souhaitant que chacun s'implique davantage et implique davantage
les autres dans l'action : "Il faut que nous les sans-papiers on sorte,
qu'on fasse un rassemblement. Il y a beaucoup de grandes places où on peut
faire un rassemblement. Faut que
le tout le monde y vienne. Ceux qui ont des enfants, il faut qu'ils viennent
avec leurs enfants. Si on fait des manifs, tout le monde y sera. Si tu cherches
quelque chose, il faut que tu dises quelque chose. On ne peut pas t'apporter un
lit et t'y laisser comme çà. Il faut que tu dises quelque chose. Quand tu vas
au bureau d'interim pour chercher du travail, il faut que tu dises au monsieur
"moi je cherche du travail", sinon il ne peut pas te prendre comme
çà. Si on sort dans la rue manifester c'est pareil, il faut qu'on dise quelque
chose. Nous on dit qu'on veut les papiers avec la carte de 10 ans".
Plusieurs
intervenants ont insisté sur le fait que les immigrés étaient avant toute chose
des ouvriers et que la question de l'immigration était une question concernant
à ce titre tout le salariat. Mais encore faut-il que les organisations
ouvrières sachent prendre en compte cette partie du salariat. "On a pas
laissé une grande marge à des salariés venus d'ailleurs quand bien même le
syndicat était là pour parler de l'unité de la classe ouvrière et pour parler
des salariés dans leur ensemble... Il suffit de voir certaines enquêtes
réalisées par des syndicats pour constater à quel point la discrimination et le
racisme c'est à l'intérieur même des syndicats qu'on les trouve. Celà veut dire
qu'il y a énormément de choses à faire en terme de réflexion et en terme de
combat à l'intérieur même des structures qui sont sensées prendre en charge les
revendications des salariés".
C'est
dans ce sens que l'Association populaire d'entraide compte avancer, ses
militants préparant le lancement d'une "lettre ouverte aux
syndicalistes" en faveur de la reprise en compte des revendications des
sans-papiers. D'ici là, action et réflexion continueront à se combiner, une
prochaine Université populaire devant se tenir sur la question du logement.
Naturellement, tout est lié, comme l'a rappelé en conclusion du débat sur
l'immigration Daniel Piétri du Comité Chômeurs-Salariés d'Alfortville qui a
appelé l'ensemble des participants à manifester dans la rue à l'occasion du
premier mai pour l'ensemble de leurs revendications
NOTE
(*)
cf. Viva-Cité n°10, avril 2003