« On rentrera la tête haute »
Efili Bomambo et Marie-Chantal Koman (grévistes de l’hôtel Astor)
Propos recueillis par Dominique Cornet (01/07/2005)
Qu'est-ce qui a motivé votre mouvement ?
La surcharge de travail. Le directeur a augmenté les tâches à effectuer. Les femmes de chambre devaient nettoyer une quatorzième chambre. Mais déjà, quand elles en faisaient treize, elle n'avait pas le temps de manger. Les plongeurs devaient en plus sortir les poubelles et nettoyer les parties communes (travail qui était fait par les sous-traitants avant). Les équipiers (chargés de monter le linge) devaient en plus faire valet de chambre. C'est-à-dire faire les lits, nettoyer les chambres ... Et tout cela sans augmentation. Le directeur nous a dit d'essayer de faire ce travail sans rester plus longtemps. Mais faire ce travail supplémentaire dans le même temps, ce n'est pas possible.
L'aide gouvernante devaient faire le nettoyage de sept chambres, ce qui n'est pas sa fonction.
Le temps de repos a été modifié. Le directeur veut nous faire travailler six jours d'affilée avec un seul jour de repos par semaine. Le deuxième jour de repos de la semaine est à prendre à un autre moment dans l'année quand le travail est moins important. La convention collective des hôtels et restaurants permet cette modification.
Le directeur ne nous a pas consulté pour tous ces changements et il ne les a pas évoquées au comité d'entreprise.
On a l'impression qu'il y a aussi une question de dignité dans cette grève.
Oui. L'hôtel appartenait au groupe Accor avant. En Juin 2004 il a été racheté par un médecin de Nice qui possède des hôtels et des cliniques. Quand le propriétaire est venu au moment du rachat, il a fait un beau discours pour dire qu'il n'allait pas changer nos acquis sociaux. Mais six mois après le directeur supprimait nos acquis sociaux. Il a vu qu'il avait affaire à des gens d'origine africaine et il a poussé le bouchon un peu loin. Quand nous avons démarré la grève, le propriétaire est passé. Il nous dit de faire moins de bruit.
La gouvernante a fait des chambres pendant treize ans. Et puis elle a suivi une formation d'un an à Londres pour devenir gouvernante. Mais le directeur ne voulait pas lui donner le titre car elle est à la CGT. Il voulait lui faire refaire des chambres. Il y a une répression syndicale. Moi qui suis déléguée syndicale CGT, il a changé mon planning pour m'emmerder. Il y avait de la pression dans tous les services. Il y a deux collègues qui ont démissionné à cause des changements. Au restaurant, il y a eu des licenciements pour faute. Les anciens, ils n'en voulaient plus. Nous les grévistes nous avons beaucoup d'ancienneté, de trois à dix-sept ans. le directeur veut des jeunes pour faire ce qu'il veut.
Comment s'est déroulée la grève ?
On a fait une première journée de grève le 28 janvier. C'était un avertissement. Et puis on a démarré la grève le 3 février jusqu'à aujourd'hui. Le directeur a envoyé des lettres de sanction et des avertissements. Au début on s'était installé dans le hall de l'hôtel. Ca a duré deux semaines. Puis le directeur a appelé la police pour nous expulser. Mais ça n'a pas eu lieu car il fallait un accord du juge. Il a alors appelé l'huissier pour nous envoyer au tribunal. On a dû arrêter d'occuper le hall car sinon on aurait eu 2 000 euros par infraction par personne si on rentrait. On est donc resté dehors. On venait chaque mercredi et chaque vendredi midi devant l'hôtel qu'il pleuve, qu'il vente, qu'il neige de février jusqu'à juin, soit quatre mois et demi.
Le directeur a voulu nous remplacé par des intérimaires pendant la grève. La CGT a pris un huissier. Le remplacement de cinq travailleurs a été constater. Il y en avait plus. Mais, ils ont dû les cacher. Cinq travailleurs cela fait cinq astreintes de 10 000 euros. L'hôtel a donc été condamné à 50 000 euros d'amende. La grève continue.
Aujourd'hui vous en êtes aux négociations. Comment se présentent-elles ?
Cela fait trois fois que nous sommes convoqués. Les femmes de chambre n'ont pas de chambres supplémentaires à faire. Les plongeurs sont payés trente euros pour sortir les poubelles. Les équipiers n'auront pas à nettoyer des chambres et ils ont obtenus trente euros en plus.
Mais le directeur veut appliquer la modulation du temps de travail qui correspond à la convention collective des hôtels et restaurants : nous faire travailler six jours par semaine et nous laisser prendre notre deuxième jour de repos hebdomadaire à un autre moment dans l'année. On a accepté.
Le point de désaccord qui reste c'est au sujet de la condamnation. Le directeur ne veut pas payer les 50 000 euros d'amende. Il essaie de marchander. On a proposé d'abandonner les 50 000 s'il nous payait les jours de grève. Mais il a refusé. Il ne veut payer que 15 000 euros d'amende. Il a fait appel. Il a dit que cela allait retarder le moment où nous toucherions les 50 000 euros.
Nos revendications ne sont pas énormes. Le directeur voulait nous remplacer par la sous-traitance car on a le 13ème mois et une prime d'intéressement. Il voulait nous faire faire une quatorzième chambre pour nous faire partir. La sous-traitance fait 16 chambres en 6 heures. Les travailleurs sont payés 600 euros par mois. Ca fait à peu près la moitié de notre salaire. Et en six heures ils ne peuvent pas faire les seize chambres. Ils sont obligés de rester huit heures.
Avez-vous des soutiens ?
La CGT nous a énormément soutenus. La CGT nous a aidé à tenir. Elle nous a versé de l'argent. L'adjoint de l'union syndicale du commerce de Paris participe aux négociations. La moitié des grévistes étaient syndiqués à la CGT avant la grève. Maintenant, tous les grévistes sont syndiqués à la CGT. Ils ont vu ce que la CGT a fait pour eux. Je ne sais pas si un autre syndicat aurait fait autant.
Il y a eu un fond de solidarité avec le Parti communiste. Le comité de soutien de Faty Mayant aussi a été solidaire.
Quel bilan tirez-vous de votre action ?
Ca m'a muri. Ca m'a renforcé. Je n'avais pas fait grève. Ca me faisait peur. La solidarité s'est créé. A part quelques hommes qui veulent lâcher, on est toujours motivé. On est même prêtes à ne pas reprendre. On a fait grève cinq mois mais c'est pas pour autant qu'on va reprendre le travail aux conditions du patron. Il y a de l'exploitation partout. Il suffit de regarder les sans-papiers. On rentrera pas par la petite porte de service mais par la grande porte. On rentrera la tête haute.
Voir aussi :
- Victoire exemplaire des salariés d’Astor (Militant, 17/06/2005)