Un classique de la
littrature sur les ouvriers et lĠusine comme lieu politique
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LĠtabli Collection
de poche Ç double È nĦ6, 180 pages
1981
5,50 Û
ISBN :
2.7073.0329.1
GENCOD : 9782707303295
* Premire
publication aux ditions de Minuit en 1978. |
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LĠtabli, ce titre dsigne dĠabord les quelques centaines de
militants intellectuels qui, partir de 1967, sĠembauchaient, Ò sĠtablissaient Ó
dans les usines ou les docks. Celui qui parle, ici a pass une anne, comme O S. 2,
dans lĠusine Citron de la porte de Choisy. Il raconte la chane, les mthodes
de surveillance et de rpression, il raconte aussi la rsistance et la grve.
Il raconte ce que cĠest, pour un Franais ou un immigr, dĠtre ouvrier dans une
grande entreprise parisienne.
Mais LĠtabli, cĠest aussi la table de travail
bricole o un vieil ouvrier retouche les portires irrgulires ou bosseles
avant quĠelles passent au montage.
Ce double sens reflte le thme du
livre, le rapport que les hommes entretiennent entre eux par lĠintermdiaire
des objets : ce que Marx appelait les rapports de production.
Bonnes feuilles
Le narrateur vient dĠtre embauch par le constructeur
automobile. Il dcouvre lĠusine dans laquelle il va travailler. La scne se droule
au dbut des annes soixante-dix.
La chane ne correspond pas lĠimage
que je mĠen tais faite. Je me figurais une alternance nette de dplacements et
dĠarrts devant chaque poste de travail : une voiture fait quelques mtres, sĠarrte,
lĠouvrier opre, la voiture repart, une autre sĠarrte, nouvelle opration,
etc. Je me reprsentais la chose un rythme rapide – celui des Ç
cadences infernales È dont parlent les tracts. Ç La chane È : ces mots voquaient
un enchanement saccad et vif.
La premire est,
au contraire, celle dĠun mouvement lent mais continu de toutes les voitures.
Quant aux oprations, elles me paraissent faites avec une sorte de monotonie rsigne,
mais sans la prcipitation laquelle je mĠattendais. CĠest comme un long glissement
glauque, et il sĠen dgage, au bout dĠun certain temps, une sorte de
somnolence, scande de sons, de chocs, dĠclairs, cycliquement rpts mais rguliers.
LĠinforme musique de la chane, le glissement des carcasses grises de tle
crue, la routine des gestes : je me sens progressivement envelopp, anesthsi.
Le temps sĠarrte.
Trois sensations dlimitent
cet univers nouveau. LĠodeur : une pre odeur de fer brl, de poussire de
ferraille. Le bruit : les vrilles1, les rugissements des chalumeaux2, le martlement
des tles. Et la grisaille : tout est gris, les murs de lĠatelier, les carcasses
mtalliques des 2 CV, les combinaisons et les vtements de travail des
ouvriers. Leur visage mme parat gris, comme si sĠtait inscrit sur leurs
traits le reflet blafard des carrosseries qui dfilent devant eux.
LĠatelier de soudure, o lĠon
vient de mĠaffecter (Ç Mettez-le voir au 86È, avait dit lĠagent de secteur) est
assez petit. Une trentaine de postes, disposs le long dĠune chane en
demi-cercle. Les 2 CV arrivent sous forme de carrosseries cloues, simples assemblages
de bouts de ferraille : ici, on soude les morceaux dĠacier les uns aux autres [É].
Comme il nĠy a pas dĠarrt, cĠest aux ouvriers de se mouvoir pour accompagner
la voiture le temps de lĠopration. Chacun a ainsi, pour les gestes qui lui
sont impartis, une aire bien dfinie quoique aux frontires invisibles : ds quĠune
voiture y entre, il dcroche son chalumeau, empoigne son fer souder, prend
son marteau ou sa lime et se met au travail. Quelques chocs, quelques clairs,
les points de soudure sont faits, et dj la voiture est en train de sortir [É].
Et dj la voiture suivante entre dans lĠaire dĠopration. Et lĠouvrier
recommence. Parfois, sĠil a travaill vite, il lui reste quelques secondes de rpit,
avant quĠune nouvelle voiture se prsente : ou bien il en profite pour souffler
un instant, ou bien, au contraire, intensifiant son effort, il Ç remonte le chane
È de faon accumuler un peu dĠavance, cĠest--dire quĠil travaille en amont
de son aire normale, en mme temps que lĠouvrier du poste prcdent. Et quand
il aura amass au bout dĠune heure ou deux, le fabuleux capital de deux ou
trois minutes dĠavance, il le consommera le temps dĠune cigarette –
voluptueux rentier3 qui regarde passer sa carrosserie dj soude, les mains
dans les poches pendant que les autres travaillent. Bonheur phmre : la
voiture suivante se prsente dj ; il va falloir la travailler son poste
normal cette fois, et la course recommence pour gagner un mtre, deux mtres,
et Ç remonter È dans lĠespoir dĠune cigarette paisible. Si, au contraire, lĠouvrier
travaille trop lentement, il Ç coule È, cĠest--dire quĠil se trouve
progressivement dport en aval de son poste, continuant son opration alors
que lĠouvrier suivant a dj commenc la sienne. Il lui faut alors forcer le
rythme pour essayer de le remonter. Et le lent glissement des voitures, qui me paraissait
si proche de lĠimmobilit, apparat aussi implacable que le dferlement dĠun
torrent quĠon ne parvient pas endiguer4 : cinquante centimtres de perdus, un
mtre, trente secondes de retard sans doute, cette jointure rebelle, la voiture
quĠon suit trop loin, et la nouvelle qui sĠest dj prsente au dbut normal du
poste, qui avance de sa rgularit stupide de masse inerte, qui est dj
moiti chemin avant quĠon ait pu y toucher, que lĠon va commencer alors quĠelle
est presque sortie et passe au poste suivant : accumulation des retards. CĠest
ce quĠon appelle Ç coulerÈ et, parfois, cĠest aussi angoissant quĠune noyade.
Cette vie de la chane, je lĠapprendrai
par la suite, au fil des semaines. En ce premier jour, je la devine peine :
par la tension dĠun visage, par lĠnervement dĠun geste, par lĠanxit dĠun
regard jet vers la carrosserie qui se prsente quand la prcdente nĠest pas
finie. Dj en observant les ouvriers lĠun aprs lĠautre, je commence
distinguer une diversit dans ce qui, au premier coup dĠÏil, ressemblait une
mcanique humaine homogne5 : lĠun mesur et prcis, lĠautre dbord et en
sueur, les avances, les retards, les minuscules tactiques de poste, ceux qui
posent leurs outils
entre chaque voiture et ceux qui les gardent la mainÉ
1 - Outil mtallique qui sert percer.
2 - Appareil qui fournit une flamme de trs haute temprature.
3 - Personne qui possde suffisamment d'argent pour vivre
sans travailler.
4 - Arrter
5 - Dont tous les lments se ressemblent.