Un classique de la littŽrature sur les ouvriers et lĠusine comme lieu politique

 

Robert Linhart

 

LĠƒtabli 

Collection de poche Ç double È nĦ6, 180 pages 
1981 
5,50 Û 
ISBN : 2.7073.0329.1
GENCOD : 9782707303295

* Premire publication aux ƒditions de Minuit en 1978.

 

LĠƒtabli, ce titre dŽsigne dĠabord les quelques centaines de militants intellectuels qui, ˆ partir de 1967, sĠembauchaient, Ò sĠŽtablissaient Ó dans les usines ou les docks. Celui qui parle, ici a passŽ une annŽe, comme O S. 2, dans lĠusine Citro‘n de la porte de Choisy. Il raconte la cha”ne, les mŽthodes de surveillance et de rŽpression, il raconte aussi la rŽsistance et la grve. Il raconte ce que cĠest, pour un Franais ou un immigrŽ, dĠtre ouvrier dans une grande entreprise parisienne. 
Mais LĠƒtabli, cĠest aussi la table de travail bricolŽe o un vieil ouvrier retouche les portires irrŽgulires ou bosselŽes avant quĠelles passent au montage. 
Ce double sens reflte le thme du livre, le rapport que les hommes entretiennent entre eux par lĠintermŽdiaire des objets : ce que Marx appelait les rapports de production.

 

Bonnes feuilles

Le narrateur vient dĠtre embauchŽ par le constructeur automobile. Il dŽcouvre lĠusine dans laquelle il va travailler. La scne se dŽroule au dŽbut des annŽes soixante-dix.

 

      La cha”ne ne correspond pas ˆ lĠimage que je mĠen Žtais faite. Je me figurais une alternance nette de dŽplacements et dĠarrts devant chaque poste de travail : une voiture fait quelques mtres, sĠarrte, lĠouvrier opre, la voiture repart, une autre sĠarrte, nouvelle opŽration, etc. Je me reprŽsentais la chose ˆ un rythme rapide – celui des Ç cadences infernales È dont parlent les tracts. Ç La cha”ne È : ces mots Žvoquaient un encha”nement saccadŽ et vif.

         La premire est, au contraire, celle dĠun mouvement lent mais continu de toutes les voitures. Quant aux opŽrations, elles me paraissent faites avec une sorte de monotonie rŽsignŽe, mais sans la prŽcipitation ˆ laquelle je mĠattendais. CĠest comme un long glissement glauque, et il sĠen dŽgage, au bout dĠun certain temps, une sorte de somnolence, scandŽe de sons, de chocs, dĠŽclairs, cycliquement rŽpŽtŽs mais rŽguliers. LĠinforme musique de la cha”ne, le glissement des carcasses grises de t™le crue, la routine des gestes : je me sens progressivement enveloppŽ, anesthŽsiŽ. Le temps sĠarrte.

        Trois sensations dŽlimitent cet univers nouveau. LĠodeur : une ‰pre odeur de fer bržlŽ, de poussire de ferraille. Le bruit : les vrilles1, les rugissements des chalumeaux2, le martlement des t™les. Et la grisaille : tout est gris, les murs de lĠatelier, les carcasses mŽtalliques des 2 CV, les combinaisons et les vtements de travail des ouvriers. Leur visage mme para”t gris, comme si sĠŽtait inscrit sur leurs traits le reflet blafard des carrosseries qui dŽfilent devant eux.

       LĠatelier de soudure, o lĠon vient de mĠaffecter (Ç Mettez-le voir au 86È, avait dit lĠagent de secteur) est assez petit. Une trentaine de postes, disposŽs le long dĠune cha”ne en demi-cercle. Les 2 CV arrivent sous forme de carrosseries clouŽes, simples assemblages de bouts de ferraille : ici, on soude les morceaux dĠacier les uns aux autres [É]. Comme il nĠy a pas dĠarrt, cĠest aux ouvriers de se mouvoir pour accompagner la voiture le temps de lĠopŽration. Chacun a ainsi, pour les gestes qui lui sont impartis, une aire bien dŽfinie quoique aux frontires invisibles : ds quĠune voiture y entre, il dŽcroche son chalumeau, empoigne son fer ˆ souder, prend son marteau ou sa lime et se met au travail. Quelques chocs, quelques Žclairs, les points de soudure sont faits, et dŽjˆ la voiture est en train de sortir [É]. Et dŽjˆ la voiture suivante entre dans lĠaire dĠopŽration. Et lĠouvrier recommence. Parfois, sĠil a travaillŽ vite, il lui reste quelques secondes de rŽpit, avant quĠune nouvelle voiture se prŽsente : ou bien il en profite pour souffler un instant, ou bien, au contraire, intensifiant son effort, il Ç remonte le cha”ne È de faon ˆ accumuler un peu dĠavance, cĠest-ˆ-dire quĠil travaille en amont de son aire normale, en mme temps que lĠouvrier du poste prŽcŽdent. Et quand il aura amassŽ au bout dĠune heure ou deux, le fabuleux capital de deux ou trois minutes dĠavance, il le consommera le temps dĠune cigarette – voluptueux rentier3 qui regarde passer sa carrosserie dŽjˆ soudŽe, les mains dans les poches pendant que les autres travaillent. Bonheur ŽphŽmre : la voiture suivante se prŽsente dŽjˆ ; il va falloir la travailler ˆ son poste normal cette fois, et la course recommence pour gagner un mtre, deux mtres, et Ç remonter È dans lĠespoir dĠune cigarette paisible. Si, au contraire, lĠouvrier travaille trop lentement, il Ç coule È, cĠest-ˆ-dire quĠil se trouve progressivement dŽportŽ en aval de son poste, continuant son opŽration alors que lĠouvrier suivant a dŽjˆ commencŽ la sienne. Il lui faut alors forcer le rythme pour essayer de le remonter. Et le lent glissement des voitures, qui me paraissait si proche de lĠimmobilitŽ, appara”t aussi implacable que le dŽferlement dĠun torrent quĠon ne parvient pas ˆ endiguer4 : cinquante centimtres de perdus, un mtre, trente secondes de retard sans doute, cette jointure rebelle, la voiture quĠon suit trop loin, et la nouvelle qui sĠest dŽjˆ prŽsentŽe au dŽbut normal du poste, qui avance de sa rŽgularitŽ stupide de masse inerte, qui est dŽjˆ ˆ moitiŽ chemin avant quĠon ait pu y toucher, que lĠon va commencer alors quĠelle est presque sortie et passŽe au poste suivant : accumulation des retards. CĠest ce quĠon appelle Ç coulerÈ et, parfois, cĠest aussi angoissant quĠune noyade.

       Cette vie de la cha”ne, je lĠapprendrai par la suite, au fil des semaines. En ce premier jour, je la devine ˆ peine : par la tension dĠun visage, par lĠŽnervement dĠun geste, par lĠanxiŽtŽ dĠun regard jetŽ vers la carrosserie qui se prŽsente quand la prŽcŽdente nĠest pas finie. DŽjˆ en observant les ouvriers lĠun aprs lĠautre, je commence ˆ distinguer une diversitŽ dans ce qui, au premier coup dĠÏil, ressemblait ˆ une mŽcanique humaine homogne5 : lĠun mesurŽ et prŽcis, lĠautre dŽbordŽ et en sueur, les avances, les retards, les minuscules tactiques de poste, ceux qui posent leurs outils

entre chaque voiture et ceux qui les gardent ˆ la mainÉ

 

1 - Outil mŽtallique qui sert ˆ percer.

2 - Appareil qui fournit une flamme de trs haute tempŽrature.

3 - Personne qui possde suffisamment d'argent pour vivre sans travailler.

4 - Arrter

5 - Dont tous les ŽlŽments se ressemblent.